LE REPROCHE
Quoi ! vous avez ma vie avec tout mon visage Et mon corps qui est nu
Et qui frissonne tout du don et de l'usage Que vous en avez eus !
Quoi ! votre bouche avide a respiré ma bouche Et je fus en vos mains
Celle qui vit et qui soupire et dont on touche Le doux ventre et les seins !
Et vous avez senti sous ma poitrine lisse
Mon cœur battre à grands coups,
Et toute cette angoisse, hélas ! avec délice Que j'éprouvais de vous !
Vous avez vu ma peur, ma peine et ma faiblesse,
Que dis-je? et mon désir Et sa rougeur et sa folie et sa bassesse
En face du plaisir.
Vous avez eu mon corps, mon cœur et mon visage
Vous savez, orgueilleux, Que c'est sur votre chère et redoutable image
Que se ferment mes yeux;
Vous m'avez contemplée anéantie et nue
De la nuque à l'orteil, Et suppliant ainsi l'aurore revenue
D'arrêter son soleil.
Et vous pourriez parler aux hommes d'autre chose
Que du goût de ma peau, Vous pourriez en riant respirer une rose
Sans me nommer tout haut;
Vous pourriez écouter les propos et les rires,
Les paroles, les voix, Vous pourriez vivre encor comme un autre et sans dire :
Sachez qu'elle est à moi.
LA SANDALE AILEE 63
Mais non ! Si vous m'aviez ainsi, nue et farouche,
Étreinte entre vos bras Sans que tout votre amour criât par votre bouche,
Vous ne m'aimeriez pas !