‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 39 sur 168 · ÉPIGRAMME VÉNITIENNE · texte numérisé non relu

ÉPIGRAMME VÉNITIENNE

Un vent triste et perfide, ô Venise, a soufflé Sur le fard pâli de ta joue;

Et la Fortune a fait, de son talon ailé, Plus d'une fois tourner sa roue.

Toi, qui voyais jadis, comme un essaim bruyant Sorti de tes ruches guerrières,

Vers ta riche beauté revenir d'Orient

Les fanaux d'or de tes galères !

Un jour ne t'es-tu pas, en robe de brocart, Eblouissant ceux qui t'ont vue,

Assise en ton orgueil et leur offrant leur part A ton festin, la face nue?

Puis, sous le masque noir dont le nocturne atour

Parait ta grâce déguisée, N'as-tu pas invité le Plaisir et l'Amour

A boire à ta coupe irisée?

Une barque de fruits croise sur le canal

Une gondole lente et close; Un noir cyprès dans le jardin de l'hôpital

Dépasse le haut du mur rose;

Un vieux palais sourit à l'angle d'un campo

De sa façade défardée, Derrière un store jaune d'ocre, un piano

Estropie un air d'Haïdée;

Sur la lagune, une péotte de Chioggia

Etend sa rouge voile oblique En attendant le vent subtil et doux qui va

Se lever de l'Adriatique.

Et, Maîtresse des mers, j "évoque un temps lointain, Venise, où, Reine des rivages,

Tu coilîais d'une conque d'or le front marin De tes Doges aux durs visages.

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