L'ÉTÉ
Été ! avec amour si te nomme ma bouche
Donne-lui le pouvoir De dire ta beauté bienveillante ou farouche,
Et me laisse m'asseoir
Auprès de ta fontaine où, sous l'ombre solide,
Est si froide son eau Que frissonnent mes mains en y cueillant humide
La tige du roseau;
Car avant de chanter ta gloire couronnée,
Été, ô saison d'or !
Sur la flûte feuillue en ta fontaine née
Je voudrais tout d'abord,
Par ses trous inégaux où, tour à tour, s'arrête
L'art juste de mes doigts, Te dire la louange amoureuse et secrète,
Été, que je te dois !
N'est-ce pas toi qui fais aux femmes ces yeux tendres.
Ce regard incertain, Et ce pas indécis qui tarde pour attendre
Le bruit d'un pas lointain?
Et toi qui, vers la source où elles sont venues
Pour boire entre les joncs, Leur donnes doucement le désir d'être nues
Comme les Nymphes sont?
Et c'est aussi par toi que j'ai vu sous les saules
Celle qui, se baignant, Laissait le lin glisser de ses blanches épaules
Le long de son corps blanc...
Et maintenant, mes yeux, ma bouche et tout mon être
Ivres d'un sang nouveau D'où ma force en mon corps avec lui va renaître, Je jette le roseau; ** 3
Et me voici debout et la face riante
Tournée à ton soleil, Et prêt à célébrer d'une voix éclatante Ton triomphe vermeil.
Été ! car nul que moi, dont l'ivresse est l'ouvrage
De ton jour radieux Qui d'une Nymphe nue anima le feuillage,
Ne pourra dire mieux
Le goût de ton air pur et nourri dès l'aurore
De la flamme des fleurs Dont la brise, de loin, en un parfum sonore,
Nous apporte l'ardeur.
Le fruit de tes vergers, ni l'eau de tes fontaines
Ne seront pas vantés Par personne et selon des paroles moins vaines
Mieux que par moi, Été !
Ni tes matins, ni tes midis, ni l'ombre lente
Qui s'allonge, le soir, Du grand pin, empourpré comme une torche ardente,
Où je reviens m'asseoir.
Et, si j'ai mal chanté ta gloire, qu'on me lie Au tronc, bien attaché,
Comme on lia jadis à l'arbre de Phrygie Marsyas écorché;
Et toi-même, cher Dieu qu'a salué ma bouche,
Sois le rouge bourreau Qui par les flèches d'or de ton soleil farouche
Déchirera ma peau !