‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 5 sur 168 · L'ÉTÉ · texte numérisé non relu

L'ÉTÉ

Été ! avec amour si te nomme ma bouche

Donne-lui le pouvoir De dire ta beauté bienveillante ou farouche,

Et me laisse m'asseoir

Auprès de ta fontaine où, sous l'ombre solide,

Est si froide son eau Que frissonnent mes mains en y cueillant humide

La tige du roseau;

Car avant de chanter ta gloire couronnée,

Été, ô saison d'or !

Sur la flûte feuillue en ta fontaine née

Je voudrais tout d'abord,

Par ses trous inégaux où, tour à tour, s'arrête

L'art juste de mes doigts, Te dire la louange amoureuse et secrète,

Été, que je te dois !

N'est-ce pas toi qui fais aux femmes ces yeux tendres.

Ce regard incertain, Et ce pas indécis qui tarde pour attendre

Le bruit d'un pas lointain?

Et toi qui, vers la source où elles sont venues

Pour boire entre les joncs, Leur donnes doucement le désir d'être nues

Comme les Nymphes sont?

Et c'est aussi par toi que j'ai vu sous les saules

Celle qui, se baignant, Laissait le lin glisser de ses blanches épaules

Le long de son corps blanc...

Et maintenant, mes yeux, ma bouche et tout mon être

Ivres d'un sang nouveau D'où ma force en mon corps avec lui va renaître, Je jette le roseau; ** 3

Et me voici debout et la face riante

Tournée à ton soleil, Et prêt à célébrer d'une voix éclatante Ton triomphe vermeil.

Été ! car nul que moi, dont l'ivresse est l'ouvrage

De ton jour radieux Qui d'une Nymphe nue anima le feuillage,

Ne pourra dire mieux

Le goût de ton air pur et nourri dès l'aurore

De la flamme des fleurs Dont la brise, de loin, en un parfum sonore,

Nous apporte l'ardeur.

Le fruit de tes vergers, ni l'eau de tes fontaines

Ne seront pas vantés Par personne et selon des paroles moins vaines

Mieux que par moi, Été !

Ni tes matins, ni tes midis, ni l'ombre lente

Qui s'allonge, le soir, Du grand pin, empourpré comme une torche ardente,

Où je reviens m'asseoir.

Et, si j'ai mal chanté ta gloire, qu'on me lie Au tronc, bien attaché,

Comme on lia jadis à l'arbre de Phrygie Marsyas écorché;

Et toi-même, cher Dieu qu'a salué ma bouche,

Sois le rouge bourreau Qui par les flèches d'or de ton soleil farouche

Déchirera ma peau !

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