‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 67 sur 168 · LE BEAU PAYS · texte numérisé non relu

LE BEAU PAYS

Je ne suis pas le fils des îles lumineuses Qui parfument la mer d'un éternel printemps, Et je n'ai pas connu leurs nuits mystérieuses, Car je ne suis pas né sous leurs cieux éclatants.

J'ai vécu les premiers des jours que j'eus à vivre Dans l'étroite maison tournée au vent du Nord, Écoutant, à travers la vitre où luit le givre, La rumeur de la rue et les sifflets du port.

Les barques qui partaient, hissant leurs blanches voiles Dans l'aube pâle encore ou dans le clair matin, S'en revenaient toujours aux premières étoiles, Et leur voyage prompt n'était jamais lointain.

Elles ne rapportaient de leur course voisine Ni les fleurs, ni les fruits d'un rivage inconnu, Ni, prise ruisselante à l'écume divine, Dans leur fdet marin, la Sirène au sein nu.

Elles n'avaient vu poindre en quelque ardente aurore Ni Charybde aboyant ni le rauque Scylla, Ni salué de loin, au cap, debout encore, Quelque temple en ruine et pourtant toujours là.

Cependant, à mes yeux d'enfant qui rit et joue Et dont le cœur pensif bat d'un désir obscur, La voile la plus rude et la plus humble proue Évoquaient des pays de musique et d'azur.

Beau pays ! ton mirage enivra ma jeunesse, Et mon cœur a connu tes aubes et tes nuits; Devant moi, ta Sirène a dénoué sa tresse, Et j'ai goûté tes fleurs, tes sources et tes fruits,

0 toi, dont nul regret n'a terni le mensonge, Parce qu'il me suffît que je ferme les yeux, Pour sentir en mon rêve et pour voir en mon songe Ta forme, ton parfum, ta lumière et tes Dieux I

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