‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 68 sur 168 · CONSEIL · texte numérisé non relu

CONSEIL

Je vous ai dit, mon cœur, en ce grave matin

Où, sur la chambre vide et le foyer éteint,

A l'aube, en frissonnant, nous fermâmes la porte,

Avant que de tenter d'une sandale forte

La route qui conduit du seuil de la maison

Vers le jeune soleil d'un nouvel horizon,

Je vous disais : Mon cœur, soyez fort et stoïque,

Car le chemin est fourbe et la voie est oblique,

Et le caillou fréquent y fait buter les pas;

La source sera loin lorsque vous serez las;

Lorsque nous aurons faim, l'arbre dans sa verdure

N'aura pour nous qu'un fruit amer comme une injure;

Nous saignerons sans doute aux ronces du fossé;

Le sable sera rouge où nous aurons passé.

Êtes-vous prêt, pourtant, à ces sévères choses,

Vous que l'épine aiguë éloignait de ses roses,

Vous si faible, et si doux, mon cœur, êtes-vous prêt

A vous perdre avec moi dans la sombre forêt,

A traverser la mer où souffle le vent rude,

A subir longuement, après la solitude,

Le fouet du charretier, le coude du passant,

La corne du taureau, le cri du chien méchant?

Êtes-vous prêt, au gîte où vous croirez atteindre,

A voir l'huis se fermer et la lampe s'éteindre,

A ce que le laurier que vous voudrez cueillir

Devienne un rameau vain qui semble se flétrir?

Saurez-vous affronter l'opprobre et l'avanie?

N'aurez-vous pas horreur de la route haïe,

Mon cœur? Consultez-vous, si vous êtes de ceux

Qui vont obstinément vers un but hasardeux,

Fier, si luit un instant, sur votre destinée,

La pourpre d'un beau ciel au soir de sa journée?

Page 1