LA SOURCE
J'ai longtemps habité le pays taciturne Où la Tristesse, nue en ses voiles d'airain Et l'épaule lassée au fardeau de son urne, Écoutait murmurer un fleuve souterrain;
Et l'obscure rumeur de cette onde lointaine Était l'unique voix dont me parvînt l'écho, Car, de la terre inerte et de l'air sans haleine, Aucun bruit ne troublait l'immobile repos;
Et quand, las de silence et las de solitude Et du même horizon où s'épuisaient mes yeux, Je me laissais tomber, le front sur le roc rude, J'entendais sourdre en bas le flot mystérieux;
Et sa plainte secrète, éloquente et profonde, Emplissait mon esprit et pénétrait ma chair Du désir douloureux de voir avec son onde Jaillir la source vive où rirait le ciel clair.
Mais debout, et tenant sur l'épaule son urne Où de sa propre cendre elle portait le poids, Reine aux voiles d'airain du pays taciturne, La Tristesse allongeait son ombre jusqu'à moi.
Maintenant que ta main me guide vers l'aurore, 0 toi qui m'arrachas à mon mal détesté, L'air que nous respirons vibre à ta voix sonore Et les fleurs de la nuit parfument ta beauté.
Tu m'as appris où sont les sources du bois sombre Et les sources des prés et les sources des monts Dont, longtemps souterraine et froide encor de l'ombre, L'eau s'irise au soleil d'éclairs et de rayons,
L'eau qui, bue au cristal, ou qui, bue en l'argile,
De sa vertu limpide exalte nos matins
Où ton pas plus léger et mon pas plus agile
Nous mènent, en chantant, sur les nouveaux chemins.
Et c'est ainsi qu'un jour, de fontaine en fontaine, En quelque doux vallon où son flot est caché, Nous atteindrons, parmi les lauriers et les chênes, L'onde deux fois divine où rit un Dieu penché.