ANTOINE ET CLEOPATRE
Ce soir, j'ai vu mourir Cléopâtre ! J'ai vu L'aspic du Nil mordre son sein et son bras nu Et se dresser, sifflant, parmi les figues vertes. Le lourd sceptre est tombé de ses mains entrouvertes, Mais la couronne encor cercle son front étroit... Celle de qui l'amour faisait plus grand qu'un Roi Le mortel fortuné choisi pour son étreinte Semble dormir. La mort baisa sa lèvre peinte, Si doucement que, lorsque César est entré, En vain il a cherché sur le sol empourpré Quelque tache de sang, goutte à goutte, élargie. Et cependant tu vas pleurer, Alexandrie, Quand on emportera vers leur lit souterrain Et ta Reine amoureuse et son amant romain !
Car bientôt vont venir, avec leurs aromates, Les embaumeurs, portant en des fioles plates, La résine durable et les sombres onguents; Et les bandes de lin, en funèbres serpents S'enrouleront autour de la belle Lagide Qui, désormais, légère, incorruptible et vide, Sous ces liens que nul ne pourra délier, En son cercueil de cèdre et peint d'un épervier, Ne sera plus dans l'ombre, hélas ! ensevelie, Que sa froide, immobile et royale momie !
Mais quelqu'un a gardé la clé de ton caveau. Reine ! Réveille-toi. Voici que, de nouveau, Un jeune sang frémit dans tes veines et chante Ardemment en ta chair glorieuse et vivante ! De nouveau le vieux Nil se déroule à tes yeux; Tu revois ton Egypte et retrouves tes Dieux, Et voici que ta vie éclatante et divine Recommence. Le monde en t'adorant s'incline. Une aurore rayonne autour de ta beauté; Un seul de tes regards vaut une éternité; Les Rois à tes genoux prosternent leurs couronnes. Si tu poses le pied aux marches de leurs trônes, Le marbre le plus pur ensuite y garde empreint En son contour brûlant ton talon souverain.
C'est pour avoir goûté l'ivresse de ta bouche
Qu'Antoine n'a pas su s'arracher à ta couche.
La sueur de l'amour, sur son torse puissant,
Avec l'eau de Cydnus s'est mêlée à son sang.
0 charmeuse, il suffit d'un geste de ta grâce
Pour que rampe la louve et que l'aigle vorace
Hier encor, volant farouche en l'air latin,
Te caresse de l'aile et mange dans ta main.
Mais prends garde, aux plus grands la Fortune est contraire
Soudain ! Parfois au port se brise la galère !
Tu tombes, Marc-Antoine, et demain c'est César
Qui montrera dans Rome, attachée à son char,
A moins que d'un tel sort l'aspic ne la délivre,
Cléopâtre vaincue et honteuse de vivre !
C'est ainsi chaque soir que tu meurs et renais, Cléopâtre, immortelle et vivante à jamais, Parce qu'un autre soir, dans un bouge de Londre, A l'heure où la chandelle achève de se fondre, Quelqu'un, assis au coin d'une table, devant Un pot d'ale, tantôt rêvant, tantôt buvant, Tandis qu'autour de lui l'on jure et fait tapage, Vit, du fond du passé, se dresser ton image
256 ŒT'VRES DE HENRI DE RÉGMER
Et te prit par la main, au seuil de ton tombeau, Pour te faire monter aux planches du tréteau D'où ta voix amoureuse aux siècles fait redire Le nom de Marc-Antoine et le nom de Shakspeare.