‹ Œuvres de Henri de RégnierChapitre 162 sur 203 · ODE · texte numérisé non relu

ODE

0 vous que j'ai aimée aux jours de ma jeuuesse

D'un sombre amour, 0 Forêt, vous étiez la sœur de ma tristesse

Et son séjour !

Lorsque le renouveau de vos feuilles naissantes

Chantait au vent, Que l'Automne parait vos cimes bruissantes

D'un or mouvant.

Quand, fraîche d'espérance et lourde encor de gloire,

Votre beauté Paraissait tour à tour l'annonce ou la mémoire

De votre Été,

Au lieu d'unir mon cœur à votre âme profonde

Mêlée en lui, Je vous portais mes pleurs et ma peine inféconde

Et mon ennui.

Je ne respirais pas votre odeur saine et forte,

A plein poumon; 11 me semblait partout traîner des feuilles mortes

A mon talon.

Vous étiez patiente au bruit sous la ramée

De mon pas lourd; Pardon de vous avoir, ô ma Forêt, aimée

D'un sombre amour !

Ce n'est plus celui-là maintenant que j'éprouve.

Ce n'est plus lui.

Et, lorsque dans votre ombre encor je me retrouve.

Comme aujourd'hui,

Je sens votre vigueur, vos baumes et vos forces

Entrer en moi, Et le Dieu qui l'habite entr'ouvre votre écorce

Avec son doigt.

Comme vous, chêne dur, je garde dans la terre

Qui la nourrit Ma racine secrète, obscure et nécessaire;

Mais mon esprit.

Au-dessus de mon corps qui pousse son tronc rude,

Balance au vent Sa ramure déjà que l'automne dénude...

Arbre vivant.

Qu'importe que le temps ou l'hiver ou la hache,

Par son miheu.

L'attaque, si déjà sous l'écorce se cache,

En l'homme, un Dieu !

Page 1