K£I6£BILD£B
en guêtres, qui inventa la monarchie prus^ sienHe, jouait joliment de la flûte dans sa jeunesse , et faisait aussi des vers français. Francesca me demanda qui serait vainqueur des Prussiens ou des Allemands? Cai^, sdnsi que je l'ai fait remarquer, elle regardait les premiers comme un tout autre peuple ; et il est vrai que d'ordinaire, en Italie, on ne comprend sous le nc«m d'Âllemsmds que les Autrichiens. Signera ne s'iémerveilla pas médiocrement quand je lui dis que, moi-même, j'avais Ic^g-temps vécu dans la capitale delta Prussia, à Berelino, ville qui est située tout en haut dans la géographie , non loin du pôle glacial. Elle frissonna quand je lui peignis les dangers auxquels on est exposé qn^quefois, quand leâ ours de la Mer-Glaciale vous rencontrent dans la rue. — Car il y a, ma chère Francesca, lui dis-je, beaucoup trop d'ours en garnison ^u Spitzberg, et ils viennent souvent passer un jour ^ Berlin, par patriotisme, pour voir jouer fOurs et le Pacha ; ou bien ils vont chez Beyermann , au Café-Koyal, faire bonne chère et boire du Champagne, ce qui leur coûte souvent plus d'argent qû'Hs n'en ont apporté, auquel cas un des ours reste attaché là jusqu'à ce que ses camarades reviennent
et paient^ d'où est yenu le mot : « enchaîner un ours^ » . Beaucoup d'ours demeurent dans la ville même. Qn peut même dire que la ville doîtâon origine aux ours, et que c'est pour cela qit'elle s'appelle Berlin \ Du reste, les ours dj3 la ville simt as^ez apprivoisés , et quelques-uns, eâpltre autres , civilisés au poini d'écrire les plus belles tragédies et la musique la plus sublime. Les loups y sont communs aussi , et comm^ ils ' portent , à cause du froid, des pelisses de mouton de Varsovie , il est plus difficile de les reconnaître. Les oies du Nord y voltigent çà et là, et chantent des airs de bravoure , et les rennes courent tout autour en faisant les connaisseurs. Au surplus les Berlinois vivent avec modération , et sont laborieux : un grand nombre se pl^Eigent jusqu'au nombril dans la neige, et écrivent de la dogmatique, des livres édifiants, des histoires religieuses pour de jeunes demoiselles , des catéchismes , des sermons pour tous les jours de Tannée, des poésies d'Eloha, et avec cela ils sont trèsnmoraux , car ils sont enfoncés jusqu'au nombrîJi dans la neige.
* Locution qui répond ù celle de faire des dettes. ^ Ours se dit en effet bœr en allemand.
364 REISBBILDXR. ^
— Les Berlinois sont donc chréti^is ? s^écri» signora , tout étonnée.
— Leur christianisme a quelque chose de particulier. Au fond , il» n'en ont pas du tout, et puis , ils sont trop raisonnables pour le pra* tiquer sérieusement. Mais comme ils savent que le christianisme est nécessaire d«is un État) pour que les sujets obéissent ayec une charmante humilité , et pour qu'en outre on ne vole et ne tue pas trop, ils cherchent du moins , à grand renfort d'éloquence , à conver^ tir leur prochain au christianisme ; ils veulent, pour ainsi dire, trouver des remplaçants dans une religion dont ils souhaitent le maintien, et dont l'exercice rigoureux leur est trop péni* ble à eux-mêmes. Dans cet embarras , ils mettent à profit la ferveur d^s juife pauvres ; ceuxci deviennent chrétiens ç^ leur place, et comme, pour de Targent et de bonnes paroles, ce peuple se laisse employer à tout ce qu'on veut, les juifs sont déjà si bien exercés dans le christianisme , qu'ils commencent à crier fort régulièrement à l'incrédulité, combattent à mort pour la Trinité , à laquelle même ils croient pendant la canicule , se prennent de rage contre les rationalistes, parcourent le pays comme mission-
naires et espions de la foi , colportent de petits traités édifiants, roulent le mieux les yeux dans les églises , font les grimaces les plus hypocrites , et réussissent si bien dans le bigotisme, que la jalousie de métier s'en mêle déjà, et que les anciens maîtres de la corporation commencent à se plaindre en secret de ce que le christianisme est maintenant passé tout entier dans les mains des juifs. ^
• XIIL
Si je ne fus pas compris par signora , je le serai certainemeat beaucoup mieux par toi, cher lecteur. Mylady aussi me comprit , et cela réveilla sa bonne humeur. Cependant quand je voulus, peut-être avec un air sérieux, payer tribut à l'opinion générale que le peuple a besoin d'une religion positive, elle ne put s'empêcher de me contredire avec sa manière ordinaire.
— Il faut que le peuple ait une religion !
s'écrîa-t-elle. Voilà ce que ne cessent de prêcher mille et mille langues imbéciles et hypocrites. . .
— Et cependant cela est vrai, mylady. Comme une mère ne peut satisfaire avec la simple yéritéà toutes les questions de l'enfant, parce que Tintelligence de celui^i ne le permet pas encore, il faut aussi qu'où ait là une religion positive , une église , pour faire à toutes les ques-^ tiens par trop métaphysiques du peuple, des réponses bien précises qui tombent sous les sens , selon sa force de conception.
— Oh, fi, docteur! votre comparaison même me rappelle une histoire qui , à la fin , ne parlerait pas en faveur de votre opinion : Quand j'étais encore petite, à Dublin... — Et que j'étais couchée sur le dos... — Mais, docteur, on ne peut, avec vous, parler raisonnablement. Ne ricanez pas avec cette impudence , et écoutez-moi : Quand j'étais encore petite, à Dublin, et assise aux pieds de ma mère, je lui demandai un jour ce qu'on faisait des vieilles pleines lunes. — Ma chère enfant , répondit ma mère , le Bon-Dieu prend le marteau à sucre et casse les vieilles pleines lunes en
368 KCI8EBILDER.
morceaux pour en faire les petites étoiles. — On ne saurait reprocher à ma mère cette explication évidemment fausse, puisque, avec les connaissances les plus complètes en astronomie , elle n'aurait pu me faire comprendre tout le système du soleil , de la lune et des étoiles, et qu'elle répondit d'une manière populaire et sensible à ma question, qui était du domaine de la science. Il eût pourtant été mieux d'ajourner l'explication à un âge plus mûr, ou du moins de n'imaginer aucun mensonge. Car, m'étant trouvée avec la petite Lucy pendant que la pleine lune.brillait.au ciel, et lui ayant expli-que comment on en ferait bientôt de petites étoiles , elle se moqua de moi et me dit que sa grand'-mère, la vieille O'Meara, lui, avait. raconté qu'on mangeait en enfer les pleines lunes en guise de melons , et qu'on était obligé , vu qu'il n'y a pas de. sucre en enfer, de les assai^ sonner de soufre et de bitume. Lucy ayant commencé par rire de ma croyance, qui avait quelque chose de la naïveté évangélique, je ris bien plus fort encore de sa crédulité , qui tenait au catholicisme le plus obscurant ; du rire nous vînmes à une querelle sérieuse , nous échangeâmes des bourrades , nous nous fimea des
égratignures et nous conspuâmes de la façon la plus polémique , j^usqu'à ce que le petit O 'Dqnnel , qui Tenait de l'école , nous sépara. Ce jeune garçon avait reçu une meilleure instruction dans la science du ciel; il savait un peu de mathématiques , et nous démontra tranquillement notre erreur à toutes les deux, et la 4blie de notre querelle. Et qu'arriva^-t^il ? Nous, petites filles, nous fîmes trêve provi* soire à notre guerre d'opinion , et nous réunîmes d'un commun accord pour rosser le raisonnable petit mathématicien.
— Mylady, j'en suis fâché, car vous avez raison. Mais on n'y peut rien faire. Les hommes disputeront toujours sur l'excellence des idées religieuses qu'on leur a inculquées dès l'enfance, et celui qui est raisonnable aura toujours à souffrir des deux côtés. Jadis, c'était sans doute autrement ; personne ne s'avisait d'exal* ter d'une manière particulière les doctrines et le cuke de sa religion, ou d'en importuner les autres. La religion était une tradition chère, de saintes histoires, des solennités commémoratrices ^ des mptères transmis par les ancêtres. C'étaient presque des sacra de famille pour la nation, et c'eût été un sùfet d'abomi-
370 BEISSBI£B£R.
nation pour un Grec, si un étranger, qui n'était pas de sa race, lui eût proposé une commuuauté de religion ; d'un autre côté, il aurait regardé comme une inhumanité d'amener quelqu'un, par ruse ou par force, à abjurer sa religion indigène, pour en accepter une autre. Mais, alors, arriva d'Egypte un peuple, d'Egypte, la patrie du crocodile et du sacerdoce, et aree la lèpre et l'argœiterie Tolée , ce peuple apporta aussi la première religion positive, une église, un écha&udage de dogmes qu'il fallait croire et de saintes cérémonies qu'il fallait célébrer; enfin un type de nos modernes religions d'État. Alors s'établit le maquignonùatge des hommes, le prosélytisme, le compeile intrare, et toutes ces scuntes horreurs qui ont coûté au genre humain tant 4e sang et de larmes.
-^ Gûddam ! que Dieu le damne, ce pëu|de, aource de tous les maux !
— O Mathilde! il est damiié depuia longtemps, et traîne au travers des siècles les tour* ménts de sa damnation. Oh, cette Egypte ! ses produits défient le temps , ses pyiraandes scmt encore debout^ toujottrainébrafilables ; sesmoniies indestraetibles oomQie auparavant;.*aussi indeskriiotible ^t cette momie de peuple
qui erre par toute la terre, en>maiUotée dans ses immémoriales bandelettes à caractères hiéroglyphiques , fragment calciné de l'histoire universelle, spectre qui, pour se soutenir, trafique de lettres de change et de vieilles culottes.... Voyez là-bas, mylady, ce vieil homme ' avec barbe blanche, dont la pointe semble noircir de nouveau, avec ces yeux de fantôme. . .
— Ne sont-ce pas là les ruines des anciens tombeaux romains ?
— Oui , c'est là même qu'est assis ce vieillard; et peut-être, Mathilde, qu'il fait en ce , moment sa prière, affreuse prière, dans laquelle il déplore ses souffrances, et accuse des peuples qui sont disparus depuis long-temps de la terre, et ne vivent plus aujourd'hui que dans les contes des nourrices.... Mais lui, dans sa douleur^ remarqué' à peÎAe qu!il ^st assis Biit les toMbeaux de ces mê«Eieè ëAneBÛs dont ii^emande au^ eid la ruine*. • rt
J^ai parlé, dans le chapitre précédeat, des religions positives, seulement en tai^t qa'elles se formulent en églises, et sont en outre spé*cialement privilégiées par l'État, sous le nom de religions d'État. Mais il y a, cher lecteur, une certaine dialectique dévote, qui te démontrera de la manière la plus rigoureuse que Tad-^ yersaire d'une semblable religion d'État est aussi ennemi de la religion et de l'État , ennemi
de Dieu et du roi, ou, pour parler suivant la formule consacrée, ennemi de l'^autel et du trône. Mais je te dis, moi, que c'est un mensonge. J'honore Tidée sainte de chaque, religion, et me soumets aux intérêts de FÉtat. Encore que je n'aie pas de vénération particulière pour l'anthropomorphisme judaïco-chrétien, je crois pourtant à la majesté de Dieu ; et quand les rois sont assez fous pour résister à l'esprit du peuple, où assez petits pour chagriner ses organes par des intrigues et par des persécutions, je demeure cependant, par suite de ina profondé conviction, partisan du principe monarchique. Je ne hais point le trône , mais je hais ces insectes de haute naissance qui ont fait leurs nids dans les crevasses du vieux trône. Je ne hais' point l'autel, mais je hais les serpents qui se cachent sousies décombres du vieil autel, serpents rusés, qui savent sourire comme des fleurs innocentes , pendant qu'ils lancent secrètement leur poison dans le calice de la vie, sifflent la calomnie dans les oreilles dévotes, reptibles glissants aux tendres paroles : « •
Mel in ore , verba lactis.
Fel in corde, fraus in factis.
3^4 REISE6UDER.
C'est par cela même que ye suis ami de TÉtat et de la religion , que je hais ce mouatre qu'on nomme religion d'État, créfl^ure dérisoire, née du concubinage du pouvoir temporel et de la puissance spirituelle, mulet engendré par le coursier de l'anteofarist et par l'ànesse du Sauveur. Sans les religions d'État, ces privilèges d'un dogme et d'un culte, l'Alléihagne serait une et forte, et ses fils seraient grands et libres. Mais notre patrie est déchirée par les dissidences religieuses, le peuple estdi^ visé en partis de religions ennemies : des sujets protestants se querellent avec leurs princes ca*tholiques , des catholiques avec leurs princes protestants. Ce n'est partout que soupçon à l'égard d'un crypto-catholicisme ou d'uncrypto^protestantisme , partout accusation d'hérésie, espionnage d'opinions, ptétisme, mysticisme, délations des gaaettes ecclésiastiques, haine des sectes, prosélytisme ; et pendant que nous nous disputons pour le ciel^ nous nous perdons sur cette twre. L'indifférence en matière de religion serait peutn^re le seul moyen de nous sauver, et l'affaiblissement de la foi pourrait donner à l'Allemagne Une force politique.
Pour l'intérêt de la religion en elle-même,
ITALiB. 376
et de son caractère sacré, il est aussi pernicieux qu'elle soit'rcvêtue de privilèges, que ses servi- ▼îteurs soient dotés par l'État, préférablement à tous autres, et s'engagent, pour conserver cette dotation, à soutenir l'État. De cette fa-> çon, une main lave l'autre, l'ecclésiastique lave la temporelle , et vice versa , et de tout cela résulte un gâchis qui semble au Bon-Dieu une folie, et à l'homme une abomination. La religion ne peut tomber plus bas que lorsqu'elle est ainsi élevée au rang de religion d'État; c'est alors comme si son innocence était perdue, et elle s'enorgueillit publiquement, comme une maîtresse déclarée. Sans doute il lui arrive alors plus d'hommages et d'assurances de respect. Elle célèbre tous les jours de nouvelles victoires, se pavane dans de brillantes processions, et l'on voit même, dans ces marches triomphales, des généraux de Bonaparte la précéder avec des cierges; les esprits les plus fiers prêtent serment à ses étendards; chaque jour sont convertis et baptisés des incrédules. . . Mais toute cette eau ne rend pas la soupe plus grasse, et les nouvelles recrues de la religion d'État ressemblent aux soldats que FalIstafT avait enrôlés, ils remplissent l'église. De sacrifices, il
376 REISEBIIDER.
n'en est plus question. Semblables à des commis-voyageurs avec leurs cartes d'échantillons, les missionnaires font leur ronde avec leurs petits livres de conversion : il n'y a plus de danger à ce métier , et tout se passe dans les formes mercantiles et économiques.
C'est seulement quand les religions ont à rivaliser avec d'autres , quand elles sont plus persécutées que persécutrices, qu'elles demeurent grandes et respectables. Il y a enthousiasme, sacrifice, martyrs et palmes triomphales. Qu'il était beau, saintement aimable, plein de douceur, le christianisme des premiers siècles , quand il ressemblait encore à son divin fondateur dans l'héroïsme de la souffrance!
C'était encore alors la belle légende d'un Dieu caché sous la forme d'un beau jeune homme, qui s'en allait sous les palmiers de la Palestine, préchant l'amour entre les hommes, et révélant ces doctrines de liberté et d'égalité que, plus tard, la raison des plus grands penseurs a reconnues aussi pour vraies , et qui , comme évangile français , ont exalté notre époque. A cette religion du Christ, comparez les différents christianismes qui ont été , en divers pays , constitués comme religions d'État ; par exem-
pie, rÉglise romaine, apostolique et catUoliqjue, ou bien encore ce catholicisme , moins- la poésie^ que nous voyons régner comme high churcli d'Angleterre, ce squelette de foi affreusement décharné où toute vie riante est éteinte! Le monopole est funeste aux religions comme aux industries ; elles ne se maintiennent vigoureuses que par la libre concurrence, et elles ne reprendront leur sjdendeur primitive que lorsque l'égalité politique des cultes, j'allais dire la liberté d'industrie des dieux, sera décrétée. Les cœurs les plus nobles en Europe ont depuis long-temps proclamé que c'est le seul moyen de sauver la religion d'une ruine totale. Néanmoins , ses serviteurs sacrifieront l'autel plutôt que de perdre la moindre partie des choses qui se sacrifient sur cet autel, de même que la noblesse abandonnerait à une perte certaine le trône et l'auguste personnage assis dessus, plutôt que d'abandonner sincèrement les plus injustes de ses droits. Cet intérêt affecté pour lé trône et pour l'autel n'est, après tout, qu'une farce jouée. devant le peuplé! Quicon-^ que a surpris les secrets du métier, sait que les prêtres : respectent beaucoup moins que les laïques le Dieu qu'ils pétrissent, à leur profit
578 REISEUUDER.
et à volonté, de pain et de paroles, et que les nobles vénèrent le roi beaucoup moins que ne le pourrait faire un roturier. On sait aussi que cette royauté même à laquelle ils témoignent tant de respect en public, cette royauté pour laquelle ils demandent tant de respect chez autrui, ils la baffouent et la méprisent au fond du cœur. En vérité ils ressemblent à ces gens qui montrent pour de Fardent, dans les foires, au public ébahi , quelque hercule ou géant , ou bien un nain , un sauvage, un avaleur de feu , ou tout autre homme ordinairement remarquable, et dont ils exaltent, avec la jactance la plus exagérée, la force, la grandeur, la har* diesse, l'invulnérabilité, ou si c'est un nain, la profonde sagesse* En même temps ils embouchent la trompette et portent une souqnenille bariolée : tandis qu'en eux-mêmes ils se rient de la crédulité du peuple béanf et se moquent du pauvre diable tant vanté qu'une fréquentation de tous les jours a dépouillé pour eux <fe tout intérêt , et dont ils connaissent tris-bien le faible et les tours appris.
J'ignore si le Bon-Dieu souffrira long«>temps encore que les prêtres le donnent peur un méchant ogre, et gagnent de l'argent à ce métier;
mais je sais au moins que je ne m'étonnerais pas de lire un matin, dans le Correspondant impartial de Hambourg^ que le vieux Jehovah engage un chacun à n'accorder de confiance en son nom à aucun homme , fût-ce son propre fils. Mais je suis conyaincu que nous verrons le temps où les rois ne se mettront plus comme des mannequins à la disposition de leurs nobles contempteurs; qu'ils briseront les liens de l'étiquette , s'échapperont de leurs baraques <Je marbre , et jetteront en colère, loin d'eux , ces oripeaux qui devaient en imposer au peuple, le manteau rouge qui effrayait comme celui d'un bourreau , le cerceau de diamants, qu'on leur a tendu sur les oreilles pour les fermer aux voix du peuple, le bâton doré qu'on leur a fhis en main comme symbole de puissance : enfin, que les rois délivrés deviendront libres comme nous autres, marcheront parmi nous , comme des hommes libres , sentiront comme des hommes libres, se marieront comme des hommes libres , parleront comme des hommes libres , et ce sera l'émancipation des rois.
»• ACUT n ROTBHBM 18S0.
Je ne sais quelle étrange piété m'empêcha d'adoucir quelques expressions qui, lorsque je revis les épreuves, me parurent trop dures. Le manuscrit était déjà devenu d'un pâle bien jaune, pâle de mort, et j'avais conscience de le mutiler. Tout écrit de vieille date a acquis un semblable droit d'inviolabilité, et surtout ces feuilles qui appartiennent çn quelque sorte à un passé bien ténébreux. Car elles avaient été
écrites presque un an avant la troisième hégire bourbonienne^ dans un temps plus dur que l'expression la plus dure, dans un temps où tout semblait faire croire que la victoire de la liberté pouvait encore être retardée d'un siècle. C'était au moins chose inquiétante, de voir nos chevaliers lever un front si assuré , faire peindre à neuf leurs écussbns pâlis, parader dans les tournois de Munich et de Postdam avec Técu çt la lance, et caracoler fièrement sur leurs hauts coursiers, comme s'ils eussent voulu fournir carrière jusqu'à Quedlinbourgpour se faire tirer en nouvelle édition chez Gottfried Bassen*. Plus insupportables encore étaient les malicieuses et triomphantes œillades de nos cafards qui savaient cacher sous le capuchon leurs longues oreillJ^, si habilement, que nous devions nous attendre aux tours les plus raffinés. On ne pouvait prévoir que les nobles chevaliers lanceraient leurs traits avec une si pitoyable maladresse , la plupart d'une façon lâche , ou du moins en arrière , comme des Baschkirs en fuite. On pouvait aussi peu se douter que l'astuce de nos cafards tournerait ainsi à leur
* Éditeurs de tous les mauvais romans de chevalerie.
38a POST-8GRIPTUlf.
honte... Hélas! c'eat presque pitié de yoir comme ils perdent leur meilleur poison , car, dans leur rage , ils nous jettent l'arsenic en blocs sur la tête, au lieu de le répandre par drachmes et avec douceur dans notre soupe. C'est pitié de les voir retourner les vieux langes de nos maillots pour y déterrer l'ordure, et même exhumer les cadavres des pères de leurs ennemis pour voir si par hasard ils n'auraient pas été circoncis. . . Oh ! les sots , qui croient avoir découvert que le lion appartient au genre chat , et qui siffleront tant avec cette grande découverte d'histoire naturelle que le grand chat prouvera sur leur propre chair son êx ungue leonem I Oh ! les pauvres obscurants qui ne verront clair que lorsqu'ils seront suspendus à la lanterne! Il faudrait pour Wchanter dignement, ces imbéciles tonsurés, que ma lyre fût montée avec du boyau d'âne !
Une volupté puissante me saisit l Pendant que je suis assis, et que j'écris, la musique retentit sous ma fenêtre*, et au courroux élégiaque de la majestueuse mélodie, je reconnais cet hymne marseillais avec lequel le beau Barbaroux et ses compagnons saluèrent la ville de Paris^ ce ranas des vaches de la liberté, dont les
F0ST-8GRIPTUM. 583
accords donnèrent aux Suisses des Tuileries le mal du pays, ce chant triomphal de la Giroiïde mourante, notre vieux et doux chant de nourrice. • . .
Quel chant 1 II me pénètre de feu et de joie, et allume en moi les étoiles les plus briUantes de l'enthousiasme et les fusées de la moquerie.
Non, celles-:ci ne manqueront pas au grand feu d'artifice du siècle... Les sonores torrents de l'enthousiasme se répandront du haut de mon cœur, en cascades hardies , comme le Gange se précipite de l'Himalaya. Et toi , excellente Satire, fille de la juste Thémis et de Pan aux pieds de bouc, préte^-moi ton secours f Tu descends, toi aussi, par le côté /maternel de la fa* mille des Titans, et tu hais, ainsi que moi, les ennenA de ii race, les débiles usurpateurs de rOlympe. Prête-moi le glaive de ta mère, afin que je la punisse, la détestable engeance, et donne-moi la petite flûte de ton père pour que je la fasse mourir sous le sifilet...
Déjà ils entendent ce sifflement mortel , et la peur panique les saisit, et ils recommencent à s'enfuir, sous la forme d'animaux, comme en ce jour où nous entassâmes Pelion sur Ossa...
Aux armes , citoyens !
On nous fait tort à nous autres pauvres Titans, quand on nous reproche la sauvage brutalité avec laquelle nous nous sommes rués à cet assaut du ciel.... Hélas! là-bas, il faisait bien sombre et bien horrible dans le Tartare : nous n'y entendîmes que les hurlements de Cerbère et le cliquetis des chaînes, et il faut nous pardonner si nous avons paru un peu grossiers, comparés à ces dieux comme il faut , raffinés et polis, qui, dans les clairs salons de l'Olympe, ont savouré de si bon nectar et les doux concerts des Muses.
Je ne puis écrire davantage, car la musique de la rue m'enivre le cerveau , et c'est toujours avec plus de force que monte vers moi le refrain :
. Aux armes , citoyens !