MUNICH À GÊNES
Je suis l'homme le plus poli du monde. Je me vante de n'avoir jamais été grossier sur cette terre où se trouvent tant d'impertinents insupportables qui s'accrochent aux gens, et leur racontent leurs souffrances ou déclament leurs vers. J'ai toujours écouté avec une patience vraiment chrétienne toutes les misères de ce genre sans trahir par la plus petite grimace le profond ennui de mon âme. Tel qu'un Bramin pénitent qui livre son corps à la vermine pour que ces créatures de Dieu fassent aussi curée, j'ai souvent prêté le flanc des jours entiers aux plus implacables insectes humains; j'écoutais avec calme, et mes soupirs intérieurs n'étaient entendus que de lui, qui récompense la vertu.
Et puis la prudence pratique nous recommande aussi d'être honnête et de ne point garder un silence offensant, ni de rien répondre de fâcheux, quand, par aventure, un spongieux conseiller de commerce ou un sec débitant de fromage s'attache à nous et commence une conversation généralement européenne par ces mots : — Nous avons aujourd'hui une belle température. On ne peut savoir où l'on se retrouvera avec un semblable Philistin, et il peut nous faire payer bien cher de ne lui avoir pas répondu poliment : — La température est fort belle. Il peut même arriver, cher lecteur, que tu viennes à t'asseoir à table d'hôte, à Cassel, à la gauche dudit Philistin, et qu'il ait justement devant lui et serve avec une amabilité charmante le plat
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de carpes au brun. Qu'il conserve une vieille dent contre toi, et l'assiette fera le tour de la table sans qu'il t'arrive le plus petit reste de queue : car, hélas ! tu es justement le treizième à la table, ce qui est toujours inquiétant lorsque tu es à gauche du découpeur, et qu'on commence à servir par la droite. Et ne pas avoir de carpe est un grand malheur, peut-être le plus grand après celui d'être condamné à perdre la cocarde prussienne. Le Philistin qui te joue ce tour se moque de toi par-dessus le marché, et t'offre les lauriers qui restent nageant dans la sauce noire : hélas ! à quoi servent les lauriers, quand il ne s'y joint point de carpe ! Et le Philistin cligne de l'oeil, ricane et murmure entre ses dents : — Il fait aujourd'hui une belle température.
Hélas, pauvre âme ! il peut encore arriver que tu sois couchée au cimetière auprès du même Philistin, et qu'au jour du jugement, quand tu entendras retentir le grand trombone, tu dises à ce voisin : — Mon cher ami, donnez-moi la main, je vous prie, pour que je puisse me relever, car ma jambe gauche est engourdie par cette damnée de position que nous gardons depuis si longtemps ! Alors tu vois tout d'un coup le fameux ricanement du Philistin, et tu entends sa voix goguenarde dire : — Il fait aujourd'hui une belle température.
— Il fait aujourd'hui une belle température !
Que n'as-tu, cher lecteur, entendu le ton, l'incomparable fausset de basse, dont furent dites ces paroles! que n'as-tu vu le parleur lui-même, cette face archi-prosaïque, ces petits yeux subtilement sots, ce nez retroussé, finement investigateur ! tu aurais reconnu sur-le-champ que cette fleur n'était pas le produit d'un sable ordinaire, et que ces accents étaient la langue de Charlottenbourg, où l'on parle le berlinois beaucoup mieux encore qu'à Berlin même.
Je suis l'homme le plus poli du monde, j'aime les carpes au brun, je crois quelquefois à la résurrection, et je répondis : — En effet, la température est très belle.
Quand l'enfant de la Sprée eut canardé de la sorte, il m'entreprit vivement, et je ne pus me délivrer de ses questions
et des réponses qu'il y faisait le premier, et surtout de ses parallèles entre Berlin et Munich, la nouvelle Athènes, à
laquelle il ne laissa pas un cheveu sur la tête
Sans doute, qu'on nomme Munich une nouvelle Athènes, cela est, entre nous, passablement ridicule, et j'ai beaucoup de mal quand il me faut la défendre sous ce rapport. C'est ce que j'ai vivement éprouvé dans le dialogue avec le Philistin berlinois, lequel fut assez impoli, encore qu'il eût discouru avec moi depuis quelque temps, pour ne trouver aucun sel attique dans la nouvelle Athènes.
— Il n'y en a qu'à Berlin, cria-t-il assez haut. Là seulement vous trouverez l'esprit et l'ironie. Il y a bien ici de la bière blanche, mais véritablement aucune ironie.
— Nous n'avons pas d'ironie, nous cria Nannerl, la svelte sommelière, qui passait alors en courant ; mais vous pouvez demander ici toute autre espèce de bière.
J'eus grand regret que Nannerl eût pris l'ironie pour une bière particulière, peut-être pour la meilleure de Stettin, et afin qu'elle ne s'exposât plus désormais à une pareille méprise, je commençai à l'endoctriner ainsi : — Belle Nannerl, l'ironie n'est point une bière, mais une invention des Berlinois, les gens les plus avisés du monde, qui étaient fort contrits d'être nés trop tard pour pouvoir inventer la poudre : ils cherchèrent donc à se faire une invention aussi importante, fort utile à ceux-là même qui n'ont pas inventé la poudre. Autrefois, ma chère enfant, quand quelqu'un avait fait ou dit une sottise, qu'y pouvait-on ? Ce qui était fait était fait, et l'on disait : — Cet homme est un stupide animal. C'était désagréable. A Berlin, où l'on est fort sensé et où l'on fait néanmoins le plus de sottises, on sentait grandement ce désagrément. Le ministre de l'instruction publique essaya d'y remédier par des mesures sérieuses : il ordonna que les grosses sottises pussent seules être imprimées. Les petites ne sont permises que dans la conversation, permission qui n'a été accordée qu'aux professeurs et aux fonctionnaires élevés. Les petites gens ne doivent émettre leurs sottises qu'en secret. Malheureusement toutes ces précautions ne servirent à rien. Les sottises comprimées se firent jour avec d'autant plus de force dans les occasions extraordinaires, elles furent même secrètement protégées d'en haut, et surgirent
publiquement d'en bas. L'embarras était grand, quand enfin fut trouvé un moyen rétroactif par lequel on peut défaire toute sottise ou même la transformer en chose raisonnable. Ce moyen est tout simple, et consiste à déclarer qu'on n'a fait ou dit la sottise en question que par ironie. Ainsi, ma chère enfant, tout avance dans ce monde ; la sottise devient ironie ; la flagornerie manquée, satire ; la lourdeur naturelle, persiflage adroit ; la folie réelle, verve comique ; l'ignorance, esprit brillant ; et tu finiras toi-même par devenir l'Aspasie de la nouvelle Athènes.
J'en aurais bien dit davantage si la belle Nannerl, que je retenais par son tablier, ne se fût violemment dégagée quand elle entendit un orage de voix qui demandaient de toutes parts de la bière. Quant au Berlinois, il avait l'air de l'ironie, même en considérant avec quel enthousiasme furent reçus les grands pots écumants ; et, désignant un groupe de buveurs qui savouraient de tout leur cœur le nectar de houblon, sur l'excellence duquel ils se disputaient, il dit en ricanant : — Et ce sont là vos Athéniens !
Les remarques que cet homme lâcha tout d'une file me firent naturellement peine, vu que j'ai un grand faible pour notre nouvelle Athènes. Je m'efforçai en conséquence de faire comprendre au pétulant censeur que l'idée de nous poser en nouvelle Athènes nous était venue seulement depuis peu ; que nous n'étions que de jeunes commençants, et que nos grands esprits, voire notre public poli, n'étaient pas encore bien établis à se laisser voir de près. Tout est encore au berceau, et nous sommes loin d'être complets. — Nous n'avons, mon cher ami, ajoutai-je, guère que les emplois inférieurs qui soient remplis, et il ne vous est pas échappé que les hiboux, par exemple, les sycophantes et les Phrynés ne nous manquaient pas. Mais il n'y a disette que pour les premiers rôles, au point qu'un seul individu est souvent obligé d'en jouer plusieurs à la fois. Ainsi notre poète, qui chante le tendre amour grec des jeunes garçons s'est vu forcé de se charger également de l'insolence d'Aristophane ; mais il peut tout faire, il a tout ce qu'il faut à un grand poète, à l'exception peut-être de l'imagination et de l'esprit, et, s'il avait beaucoup d'argent, ce serait un homme riche. Ce qui nous manque en quantité, nous le compensons
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par la qualité. Nous n'avons qu'un grand sculpteur, mais c'est M. Lv Lion. Nous n'avons qu'un grand orateur, mais je suis convaincu que Démosthcne ne pouvait pas tonner aussi bien que lui sur l'impôt de la drêche dans l'Attique. Si nous n'avons pas encore empoisonné de Socrate, ce n'est vraiment pas le poison qui nous a ma:iqué. Et si nous ne possédons pas encore un Dt'nioSy une population entière de démagogues, nous pouvons cependant vous offrir un exemplaire de luxe de cette espèce, un démagogue qui vaut à lui seul tout un Démos, une troupe complète de grands bavards, de gobe-mouches, de poltrons et autres semblables va-nus-pieds, et, tenez, vous le voyez en personne !
Je ne puis résister à la tentation de donner un signalement plus détaillé du personnage qui se présentait à nous en ce moment. Je laisse à d'autres à décider si sa tête a quelque chose d'humain, et si elle est en conséquence fondée en droit à le donner pour un homme. Moi je tiendrais cette tête pour celle d'un singe, et c'est par courtoisie seulement que je la prends pour humaine. Son accoutrement consistait en un bonnet de drap dont la forme ressemblait à l'armet de Membrin, juché sur de raides cheveux noirs qui pendaient par derrière et se séparaient par une raie enfantine sur le devant. Sur la face de cette tête, qui se donnait pour une figure, la déesse de la trivialité avait imprimé son cachet, et si fort, que le nez qui s'y trouvait en était presque écrasé ; les yeux baissés semblaient tout affligés de chercher inutilement ce nez.
Son habillement était un pourpoint teutonique, modifié à la vérité selon les exigences impérieuses de la civilisation de l'Europe moderne, mais dont la coupe rappelait toujours celui qu'Arminius a porté dans la forêt de Teutobourg, et dont la forme originelle s'est conservée dans une association patriotique de tailleurs, par tradition aussi secrète que l'architecture gothique se conserva au milieu d'une confrérie mystique de maçons. Un chiffon blanc qui jurait avec un cou nu et grisâtre, recouvrait le collet de cet habit patriotique. De longues mains sales pendaient de ses manches ; au milieu descendait un long corps, sous lequel flageolaient deux petites jambes... Ce personnage faisait, à en mourir, une parodie de l'Apollon du Belvédère.
— Et c'est là le démagogue de la nouvelle Athènes ?
demanda avec un rire sardonique le Berlinois. Eh, bon Dieu ! c'est un compatriote à moi. J'en crois à peine mes yeux corporels... C'est justement celui qui..., non !.,. Est-il possible !
— Oui, Berlinois aveuglés, repris-je avec quelque chaleur, vous méconnaissez vos génies indigènes, et lapidez vos prophètes. Nous, au contraire, nous savons tout utiliser.
— Et à quel usage employez- vous ce malheureux insecte r
— On peut l'employer partout où il faut sauter, ramper ; de la sensibilité, un grand appétit, de la piété, beaucoup de vieil allemand, peu de latin et pas de grec. Il saute réellement très bien sur une barre, fait des sommaires de tous les sauts imaginables, et des catalogues de toutes les variantes des poésies en vieux idiomes tudesques. Et puis, il représente l'amour de la patrie sans être le moins du monde dangereux ; car on sait très bien qu'après s'être trouvé par hasard au milieu des démagogues teutomanes, il s'en est retiré à temps, quand leur cause offrit quelques risques, et cessa ainsi de s'accorder avec les sentiments chrétiens de son tendre cœur. Mais depuis que le danger a disparu, que les martyrs ont souffert pour leur opinion, que presque tous y ont renoncé spontanément, et que même nos barbiers les plus chauds ont quitté leurs pourpoints teutoniques, de ce moment même a commencé l'ère prospère de notre prudent sauveur de la patrie. Lui seul a conservé le costume des démagogues teutomanes et les locutions qui en font partie ; il vante encore Arminius le Chérusque et madame Thusnelda, son épouse, comme s'il était leur blond descendant. Il nourrit toujours une haine patriotique germanique contre la Babylone française, contre l'invention du savon, contre la grammaire grecque païenne de Thiersch, contre Quinctilius Varus, contre les gants, et contre tous les hommes qui ont un nez décent. Il se présente ainsi, monument ambulant d'un temps évanoui, et, comme le dernier Mohican, lui aussi est resté seul de toute une horde sauvage et saugrenue, lui, le dernier démagogue teutomane. Vous voyez donc que, dans la nouvelle Athènes, qui manque encore tout à fait de démagogues, nous pouvons employer cet homme. Nous avons en lui un fort bon démagogue, qui en même temps est si doux, qu'il lèche tout ce qu'on lui donne, et comme il est unique dans son espèce, nous aurons encore plus tard, quand il sera crevé,
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l'avantage spccial de le faire empailler et de pouvoir le conserver h la postérité comme le dernier démagogue, avec sa peau et ses cheveux. Gardez-vous pourtant, je vous prie, d'en rien dire au professeur Lichtenstein, de Berlin ; car celui-ci le ferait réclamer pour le musée zoologique de cette ville, ce qui pourrait occasionner une guerre entre la Prusse et la Bavière, vu que nous ne voulons en aucun cas le livrer. Déjà les Anglais l'ont estimé, et en ont offert sept mille sept cent septante-sept guinées ; déjà les Autrichiens ont voulu l'échanger contre la girafe ; mais notre ministère a répondu que le dernier démagogue est sans prix, et qu'il fera un jour l'orgueil de notre cabinet d'histoire naturelle, ainsi que l'ornement de notre ville.
Le Berlinois paraissait m'écouter avec quelque distraction. Des objets plus beaux avaient captivé son attention, et il me coupa tout à coup la parole en ces termes: — Mille pardons si je vous interromps ; mais dites-moi donc au moins ce que c'est que ce chien qui court là-bas ?
— C'est un autre chien.
— Ah ! vous ne comprenez pas. Je parle de ce grand chien à soies blanches et sans queue.
— Mon cher monsieur, c'est le chien du nouvel Alcibiade.
— Mais, reprit le Berlinois, pourriez-vous me dire où est ce nouvel Alcibiade ?
— Entre nous, répondis-je, la place est encore vacante dans la Nouvelle Athènes, et nous n'avons pour le moment que le chien.
Le lieu où se tenait cet entretien s'appelle Bogenhausen, ou Neubourghausen, ou villa Hompesch, ou jardin de Montgelas, ou le Schlœssel. On n'a même pas besoin de le nommer quand on s'y veut faire conduire de Munich : le cocher vous comprend tout de suite à un certain clignement d'oeil altéré, à un certain mouvement de tête de bienheureux, ou à d'autres grimaces indicatrices. Mille mots sont à la disposition de l'Arabe pour exprimer le sabre, du Français pour l'amour, de l'Anglais pour la pendaison, de l'Allemand pour boire, et du nouvel Athénien pour désigner les lieux où il boit. La bière est réellement fort
bonne en cet endroit ; on n'en boit pas de meilleure au prytanée, vulgairement nommé Bockkeller. Elle a un goût parfait, principalement sur cette terrasse à escalier où l'on a devant les yeux les Alpes du Tyrol, J'allais souvent m'y établir l'hiver dernier ; et je contemplais ces montagnes neigeuses, étincelantes sous la lumière du soleil, et qui semblaient coulées en argent pur.
L'hiver régnait alors aussi dans mon âme : les pensées et les sentiments étaient comme étouffés sous la neige, la vie inspiratrice était desséchée et morte en moi ; ajoutez la déplorable politique, les regrets que m'arrachait la mort d'une ravissante créature, un vieux levain de chagrin et le rhume. Et puis, je buvais beaucoup de bière, parce qu'on m'assurait que cela rendait le sang léger. Pourtant la meilleure bière attique ne pouvait me réussir, à moi qui m'étais auparavant habitué au porter en Angleterre.
Enfin vint le jour où tout changea. Le soleil perça les nuages du ciel, et abreuva la terre, ce vieil enfant, du lait de ses rayons. Les montagnes frémirent de plaisir, et leurs larmes de neige coulèrent en abondance, les croûtes de glace des lacs craquèrent et se fendirent, la terre ouvrit ses yeux bleus, de son sein s'élancèrent les fleurs amoureuses et les forêts sonores, palais verdoyants des rossignols; toute la nature sourit, et ce sourire s'appelait le printemps. Alors commença aussi en moi un nouveau printemps, de nouvelles fleurs jaillirent de mon cœur, des sentiments de liberté, semblables à des roses, puis des désirs tendres comme de jeunes violettes, sans doute aussi dans le nombre mainte ortie inutile. L'espérance étendit de nouveau sa riante verdure sur les tombes de mes désirs éteints, les mélodies de la poésie revinrent, comme des oiseaux voyageurs qui ont passé l'hiver dans la chaleur du midi, et retournent visiter leur nid abandonné dans le nord, et ce cœur du nord délaissé résonna, et s'épanouit encore comme autrefois ; seulement, j'ignore comment cela se fit. Est-ce un soleil blond ou brun qui a réveillé le printemps dans mon cœur, qui par ses baisers a réchauffe dans ce cœur les fleurs engourdies, et par son sourire a rendu la voix aux rossignols ^ Etait-ce la nature ellemême qui venait chercher son écho dans mon sein, et s'y mirer avec son nouvel éclat printanier ? Je ne sais ; mais je crois
que ce fut sur la terrasse, à Bogenhausen, en présence des Alpes tyroliennes, que mon cœur fut fasciné par ce nouvel enchantement. Quand j'étais assis là avec mes pensées, il me semblait souvent voir une belle jeune figure regarder du haut de ces Alpes, et je désirais avoir des ailes pour l'aller trouver dans le pays de sa résidence, l'Italie. Je me sentais souvent aussi caressé par les parfums des citronniers et des orangers qui descendaient en nuages des montagnes, avec leurs séductions et leurs promesses, pour m'attirer en Italie. Un soir même, dans l'or du crépuscule, je le vis bien distinctement sur la cime d'une montagne, le jeune dieu du printemps. Des fleurs et des lauriers couronnaient sa tête radieuse, et l'œil riant et la bouche épanouie il me dir : — Je t'aime; viens à moi en Italie.
Mes yeux pouvaient donc bien étinceler de quelque flamme langoureuse quand, dans le désespoir où m'avait jeté mon interminable conversation avec le Berlinois, mon regard s'élançait vers les belles montagnes du Tyrol, et que je soupirais profondément. Mais mon Philistin berlinois ne vit dans ce regard et dans ce soupir qu'une nouvelle ressource de conversation ; alors, souriant de compagnie : — Ah ! oui, je ^'oudrais bien aussi, moi, être à Constantinople ! Ah ! voir Constantinople fut toujours l'unique vœu de ma vie ! Et maintenant, hélas ! les Russes y sont certainement déjà entrés, à Constantinople... Avez-vous vu Saint-Pétersbourg? Je répondis que non, et le priai de m'en dire quelque chose; mais ce n'était pas lui qui y était allé l'été dernier, c'était M. son beau-frère, le conseiller de justice, et il paraît que ce doit être une ville unique. — Avezvous vu Copenhague ? Comme j'eus encore répondu négativement à cette question, et demandé une description de la ville, il se mit à sourire d'un air bien fin, balança avec satisfaction sa tête çà et là, et m'assura sur l'honneur que je ne pouvais m'en faire une idée si je n'y avais été moi-même. — Ceci, répliquai-je, ne peut se faire encore pour le moment. Je veux entreprendre un autre voyage dont j'ai fait le projet ce printemps : je vais partir pour l'Italie.
En entendant ces mots, mon homme sauta tout à coup de
dessus son siège, pirouetta trois fois sur le même pied, et fredonna: — Tirily ! tirily ! tirily !
Ce fut pour moi le dernier coup d'aiguillon. — Je pars demain, me dis-je sur-le-champ. Je ne veux plus tarder ; il me faut voir aussitôt que possible le pays qui peut jeter le Philistin le plus sec dans une telle extase, qu'à entendre ce nom, il se met à chanter comme une caille. Pendant que je m'occupais chez moi à faire mes malles, le son de ce tirily me résonnait incessamment dans l'oreille, et mon frère, Maximilien Heine, qui m'accompagna le lendemain jusqu'à la frontière, ne pouvait comprendre pourquoi de toute la journée je ne pus dire un mot de sens commun, tandis que je ne cessais de tirilyser.
Tirily ! tirily ! je vis, je sens la douce souffrance de l'existence, je sens toutes les joies et toutes les peines du monde, je souffre pour le salut de tout le genre humain, j'expie ses péchés, mais j'en jouis aussi.
Et ce n'est pas seulement avec les hommes, c'est encore avec les plantes que mes sentiments sont sympathiques ; celles-ci me racontent, avec leurs mille langues vertes, les plus charmantes histoires. Elles savent que je n'ai pas un orgueil d'homme, et que j'ai autant de plaisir à parler avec les humbles fleurs des prairies qu'avec les sapins les plus élevés. Hélas ! je ne sais que trop ce qu'il en est de ces superbes sapins ! Ils s'élancent du fond de la vallée jusqu'aux nuages, et dépassent presque les cimes des granits les plus hardis : mais combien dure toute cette grandeur ? Tout au plus quelques misérables siècles, après quoi ils tombent accablés de vieillesse et n'ont plus qu'à pourrir sur le sol. Puis, pendant la nuit, les hiboux sortent silencieusement de leurs crevasses, et viennent ajouter l'insulte au malheur: — Voyez! sapins qui étiez si forts, vous avez cru pouvoir vous mesurer avec les montagnes, et maintenant vous voilà gisant brisés dans le vallon, et les montagnes sont toujours debout et immobiles.
Un aigle perché sur sa chère roche solitaire, et qui entend une si dure raillerie, doit faire de poignantes réflexions. Il pense au sort qui l'attend lui-même. Il ne sait pas non plus, lui, dans quelle profondeur, il sera jeté un jour. Mais les
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«^'toiles lui envoient des scintillements si rassurants, les eaux des bois roulent des murmures si consolateurs, et la fière harmonie de son ame, à lui, couvre si puissamment la voix des pensées timides, qu'il oublie bientôt celles-ci. Que le soleil vienne à paraître, et il se retrouvera comme toujours ; il planera vers son astre, et quand il sera assez haut, il lui chantera ses joies et ses douleurs. Les animaux ses compagnons, surtout les hommes, croient que l'aigle ne peut chanter, et ils ne savent pas qu'il ne chante que lorsqu'il est hors de leur portée, et qu'il a trop d'orgueil pour vouloir être entendu d'un autre que le soleil. Et il a raison : il pourrait prendre ici-bas fantaisie à quelqu'un de la race emplumée, de rendre compte de son chant. Je sais moi-même par expérience ce que disent de pareils critiques : la poule se dresse sur une patte et caqueté que le chanteur n'a pas d'âme ; le dindon glousse que le véritable sérieux lui manque ; la colombe roucoule qu'il ne connaît pas l'amour intime ; l'oie barbote qu'il n'est pas assez savant ; le chapon crie da sa voix aigre qu'il est trop sensuel ; le roitelet l'accuse de manquer totalement de croyance ; le passereau siffle qu'il n'est pas assez fécond ; les huppes, les pies, les linottes, tout cela gazouille, gémit et grasseyé... Le rossignol seul ne mêle point sa voix à ces critiques : indifférent pour le reste du monde, son unique pensée, son unique chant est pour la rose purpurine ; il l'entoure de son vol amoureux, il se précipite enflammé au milieu des épines chéries, et il saigne et il chante.
A midi sonnant j'entrais à Linsbrûck.
Innsbruck est en elle-même une ville mal habitable et assez niaise. Peut-être a-t-elle l'air plus spirituel et plus agréable en hiver quand les hautes montagnes qui l'enferment sont couvertes de neige, que les avalanches grondent, et que la glace craque et étincelle de toutes parts.
Je trouvai ces montagnes la tête ceinte de nuages comme de turbans grisâtres. On voit là le rocher de Saint-Martin, théâtre de la plus belle légende impériale, comme généralement le souvenir du chevaleresque Maximilien fleurit et retentit encore plein de vie par tout le Tyrol.
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Dans l'église de la cour sont les statues tant vantées des princes et princesses de la maison d'Autriche et de leurs aïeux, parmi lesquels s'en trouvent plusieurs qui sont encore à comprendre comment a pu leur arriver cet honneur. Elles sont au-dessus de la grandeur naturelle, coulées en fer, et rangées autour du tombeau de Maximilien. Mais comme l'église est petite et la toiture peu élevée, on croit voir de noires figures de cire dans une baraque de foire. On lit sur le piédestal de quelques-unes le nom des augustes personnages qu'elles représentent. Pendant que je considérais ces statues, survinrent des Anglais : un homme maigre, à face ébahie, les pouces accrochés aux emmanchures de son gilet blanc, et, entre les dents, son Guide des Voyageurs ; derrière lui, sa longue compagne, dame dans la fleur de sa décadence, mais encore suffisamment épaisse ; derrière elle, une figure rouge de porter sur un collet blanc de poudre, marchant raide dans un habit dito, et les bras de bois entièrement chargés des gants de milady, de ses fleurs des Alpes, et de son carlin.
Ce trèfle monta en file jusqu'à la partie supérieure de l'église, et le fils d'Albion expliqua à sa compagne les statues, c'est-àdire qu'il lut dans son Guide des Voyageurs ainsi qu'il suit : — *' La première statue est celle du roi Clovis de France, l'autre celle du roi Arthur d'Angleterre, la troisième de Rodolphe de Habsbourg, etc. " Mais comme le pauvre Anglais avait commencé sa revue par en haut, et non d'en bas, comme le supposait le Guide des Voyageurs^ il tomba dans des quiproquos des plus amusants, et qui devenaient plus comiques encore quand il arrivait à une statue de femme, qu'il prenait pour un homme, et vice versa ; de sorte qu'il ne comprenait point pourquoi Rodolphe de Habsbourg était représenté en jupes, tandis que l'impératrice Marie avait des culottes de fer et une barbe un peu longue. Moi, qui prête volontiers l'assistance de mon savoir, je remarquai en passant que c'était probablement une exigence du costume d'alors, ou bien que les augustes personnages avaient peut-être expressément demandé qu'on les coulât de la sorte, et pas autrement ; qu'ainsi, il pourrait prendre envie à l'empereur actuel de se faire représenter avec des paniers, ou même au maillot... Qui pourrait j trouver à redire ?
Le carlin poussait des aboiements critiques, le laquais ouvrait de grands yeux, le maître se frottait le nez, et milady disait : — A fine exhibition^ very fine indeed.
Brixen fut la seconde ville un peu grande du Tyrol dans laquelle j'entrai. Elle est située dans une vallée, et quand j'arrivai elle était couverte de vapeur et des ombres du soir. Au milieu de ce calme du crépuscule vibrait le tintement mélancolique des cloches, les troupeaux de moutons trottaient vers leurs étables, les hommes vers les églises ; partout une odeur désagréable de saints fort laids et de foin sec.
— Les jésuites sont à Brixen, m'avait dit naguère Y Hesperus. Je les cherchai tout autour de moi dans les rues, mais je ne vis personne qui ressemblât à un jésuite, si ce n'est peut-être ce gros homme à tricorne ecclésiastique, avec un habit noir de coupe cléricale, vieux et râpé, qui contrastait d'autant plus avec ses culottes noires neuves et brillantes.
Ce ne peut être un jésuite, me dis-je enfin, car je me suis toujours figuré les jésuites un peu maigres. Et puis, y a-t-il encore réellement des jésuites ? Je crois souvent que leur existence n'est qu'une chimère, que c'est la peur que nous avons d'eux qui nous revient dans le cerveau, longtemps après que le danger est passé, et tout cet emportement contre les jésuites me rappelle alors ces gens qui vont par les rues avec un parapluie ouvert longtemps après qu'il a cessé de pleuvoir. Oui, il me semble parfois que le diable, la noblesse et les jésuites n'existent qu'autant qu'on y croit. Quant au diable, c'est chose certaine, puisque les croyants sont les seuls qui l'aient vu jusqu'à présent. Pour ce qui est de la noblesse, nous éprouverons dans quelque temps que la bonne société ne sera plus la bonne société, du moment où le brave bourgeois n'aura plus la bonté de la tenir pour la bonne société. Mais les jésuites ? Nous avons du moins cela de gagné qu'ils n'ont plus leurs vieilles culottes ! Les anciens jésuites sont dans la tombe avec leurs vieilles culottes, leurs ambitions, leurs plans universels, leurs discussions, leurs distinctions, leurs restrictions et leurs poisons, et ce que nous voyons se couler par le monde avec
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des culottes neuves et lustrées, est moins leur esprit que leur spectre, spectre absurde et imbécile, qui prend chaque jour à tâche de nous prouver par sa parole et par ses actions combien peu il est à craindre. Et, en vérité, il nous rappelle l'histoire d'un revenant de cette espèce dans la forêt de Thuringe, lequel délivrait de toute frayeur les gens qui avaient peur de lui, en leur ôtant fort poliment sa tête de dessus ses épaules pour leur montrer qu'il était tout à fait creux et vide en dedans.
Je ne puis m'empêcher de raconter comment je trouvai l'occasion d'observer de plus près le gros homme aux culottes neuves et brillantes, et de me convaincre que ce n'était pas un jésuite, mais une tête ordinaire du bétail de Dieu. C'est dans la salle à manger de mon auberge que je le rencontrai venant souper en compagnie d'un homme long et maigre qu'on appelait Excellence, et qui ressemblait tellement à ce vieux gentilhomme célibataire dont Shakespeare nous a donné le portrait, qu'on eût dit que la nature avait commis un plagiat. Tous deux assaisonnaient leur repas en importunant la servante, charmante fîUe en vérité, de leurs caresses, qui paraissaient ne pas la dégoûter médiocremient, au point qu'elle se dégagea avec effort pendant que l'un lui tapotait sur les reins et que l'autre voulait l'embrasser. Ils vidèrent alors leur sac d'obscénités les plus grossières, auxquelles ils savaient bien que la pauvre fille ne pouvait échapper, obligée qu'elle était de rester dans la salle pour me servir, moi et les autres convives. Pourtant, quand cette inconvenance devint intolérable, elle planta tout là, se sauva, et revint, quelques minutes après, portant sur un bras un jeune enfant qu'elle garda pendant tout le temps, quoiqu'elle en fût fort gênée pour son service. Nos deux compagnons ne se permirent plus alors rien contre la pudeur de la jeune fille, qui les servit sans rancune, mais avec un rare sérieux. Leur conversation prit une autre direction. Tous deux revinrent à l'éternel radotage de la grande conjuration contre l'autel et le trône, tombèrent d'accord sur la nécessité de mesures rigoureuses, et se serrèrent plus d'une fois la main en signe de sainte alliance.
Les ouvrages de Joseph du Hormayr sont indispcnsableSpour l'étude de l'histoire du Tyrol : ils sont môme encore, pour celle de nos jours, la meilleure et peut-être l'unique source.
La Guerre des paysans tyroliens en 1809, par Bartholdy, est un livre bien et spirituellement écrit, et si l'on y trouve des défauts, ils résultent nécessairement de ce que l'auteur, par suite de la noble faiblesse propre aux gens de cœur, a\ait pour le parti vaincu une prédilection particulière, et que la fumée de la poudre enveloppait encore les événements au moment où il les a décrits.
Beaucoup de faits mémorables de ce temps n'ont pas été recueillis et ne vivent que dans la mémoire du peuple, qui n'en parle guère aujourd'hui avec plaisir, parce qu'ils lui rappellent le souvenir de mainte espérance déçue. Les pauvres Tyroliens ont dû faire aussi toutes sortes d'expériences, et quand on leur demande s'ils ont obtenu, en récompense de leur fidélité, tout ce qu'on leur avait promis aux jours du danger, ils haussent avec bonhomie les épaules, et disent naïvement qu'on n'y attachait peut-être pas d'intentions bien sérieuses, et puis, que l'empereur a beaucoup à penser, et qu'il lui échappe bien des choses.
Consolez-vous, pauvres diables ! vous n'êtes pas les seuls auxquels on ait fait des promesses. Il arrive bien souvent sur les grands vaisseaux négriers que pendant les grosses tempêtes, et quand le navire est en péril, on a recours aux hommes noirs qui sont entassés dans l'obscurité à fond de cale. On brise alors leurs fers, on leur promet bien saintement de leur donner la liberté s'ils réussissent par leur zèle à sauver le bâtiment. Et mes pauvres simples noirs de remonter pleins d'allégresse sous la clarté du soleil, de s'attacher aux pompes, d'épuiser l'eau au prix de leurs forces, d'aider où il faut aider, de grimper, de sauter, de rouler les câbles, de couper des mâts, enfin de travailler jusqu'à ce que le danger soit passé. Alors on les ramène, comme il va sans dire, sous l'entrepont, où ils sont enchaînés de nouveau fort commodément, et abandonnés dans leur sombre prison à leurs réflexions démagogiques sur les promesses des marchands d'âmes, dont l'unique but, après la cessation du péril, est de troquer encore quelques âmes de plus.
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O navis, réfèrent in mare te novi Fluctus
Quand mon vieux professeur expliquait cette ode d'Horace, où l'Etat est comparé à un vaisseau, il avait toujours à faire bien des observations politiques, qu'il suspendit quand la bataille de Leipzig eut été livrée, et que toute la classe se dispersa.
Mon vieux professeur avait tout prévu. Quand nous reçûmes la première nouvelle de ce combat, il secoua sa tête grise, et je sais maintenant ce que cela voulait dire. Bientôt arrivèrent les rapports circonstanciés, et l'on se montrait mystérieusement les images bariolées où l'on avait représenté avec une maladresse fort édifiante, comme quoi les augustes chefs des armées s'agenouillèrent sur le champ de bataille, et remercièrent Dieu.
— Oui, ils pouvaient remercier Dieu, disait mon maître, et il riait comme il avait coutume de le faire quand il expliquait Salluste ; l'empereur Napoléon les a si souvent battus, qu'ils ont pu à la fin apprendre le métier.
Vinrent ensuite les alliés et les mauvaises poésies de délivrances, Hermann et Thusnelda, hurrah ! et l'association des dames patriotiques, et les glands du chêne national, et les interminables vanteries sur la bataille de Leipzig, puis encore la bataille de Leipzig, sans relâche, sans répit.
— Il arrive à ces gens-là, disait mon professeur, comme aux Thébains, quand ils eurent enfin battu à Leuctres ces invincibles Spartiates, et qu'ils ne cessèrent leurs forfanteries sur cette bataille, ce qui faisait dire d'eux à Antisthène, qu'ils étaient comme les enfants, qui ne se sentent pas de joie quand par hasard ils ont rossé leur maître d'école. Hélas ! mes pauvres enfants, il eût mieux valu que nous-mêmes eussions reçu les coups !
Le bon vieillard est mort quelque temps après. Sur son tombeau croît de l'herbe prussienne, que paissent les nobles destriers de nos chevaliers restaurés.
Les Tyroliens sont beaux, enjoués, probes, honnêtes, et d'esprit borné au-delà de toute idée. C'est une race d'hommes saine, peut-être parce qu'ils sont trop sots pour pouvoir être
malades. Je les appellerais volontiers aussi une noble race, parce qu'ils se montrent fort délicats dans le choix de leur nourriture, et fort propres dans leurs habitudes. Il n'y a que le sentiment de la dignité personnelle qui leur manque absolument. Le Tyrolien a une sorte de servilisme riant et humoristique qui porte presque une teinte d'ironie, et qui est pourtant réel et très sérieux. Les femmes tyroliennes te saluent d'une façon si amicalement avenante, les hommes te serrent si robustement la main, et gesticulent avec une cordialité si pittoresque, que tu pourrais croire qu'ils te traitent comme un proche parent, ou tout au moins comme leur égal ; mais, loin de là, ils n'oublient jamais qu'ils ne sont que de petites gens, et que tu es un monsieur comme il faut, qui voit certainement sans déplaisir que les petites gens se mettent un instant sans timidité sur le même pied que lui. Et ils agissent en cela d'après un instinct naturel fort juste. Les aristocrates les plus pétrifiés sont charmés de trouver une occasion de se rabaisser ; car c'est à cela même qu'ils sentent combien ils sont placés haut. Chez eux, les Tyroliens exercent ce servilisme gratis ; mais ils cherchent à en faire une source de gain à l'étranger. Ils trafiquent de leur personnalité, de leur nationalité. Ces marchands de couvertures, chamarrés de leur costume national, ces gais Bua tyroliens vous permettront de grand cœur une plaisanterie ; mais il faut alors leur acheter quelque chose. Cette famille Rainer, qui s'en alla en Angleterre, comprenait encore bien mieux cette spéculation, et puis ils avaient, en outre, un bon conseiller, qui connaissait bien l'esprit de la nobility anglaise. C'est là ce qui leur procura un si bon accueil dans le foyer de l'aristocratie européenne, in the west end of the town. Quand je vis, l'été précédent, dans les brillantes salles de concert du monde fashionable de Londres, ces chanteurs tyroliens, vêtus du costume national, monter sur les tréteaux, et faire retentir ces chants dont le iocleîn résonne d'une façon si naïve et si aimable dans les Alpes du Tyrol, et qui trouvent un écho si complaisant aussi dans notre âme, à nous autres Allemands du nord, mon cœur se sentit suffoquer d'un amer déplaisir ; le sourire de toutes ces lèvres de qualité me mordait comme autant de serpents. C'était comme si j'eusse entendu insulter grossièrement la chasteté de la parole allemande, comme si les plus doux mystères de notre sensibilité nationale
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eussent été profanés devant une populace étrangère. Je ne pus applaudir comme les autres à ce maquignonnage éhonté de ce que nous avons de plus pudique, et un Suisse, que ces sentiments agitaient aussi, quitta la salle en même temps, et me dit avec beaucoup de justesse : — Nous autres Suisses donnons sans doute beaucoup de choses pour de l'argent, le plus pur de notre sang et nos meilleurs fromages ; mais nous pouvons à peine entendre sonner hors du pays le Ranz des vaches^ encore moins le sonner nous-mêmes pour de l'argent.
Le Tyrol est fort beau ; mais les plus beaux paysages sont impuissants à nous charmer, quand le temps et l'âme sont maussades. La mauvaise humeur de celle-ci est toujours une suite de l'autre ; et comme il pleuvait dehors, il faisait aussi mauvais temps dans mon cœur. Seulement, je hasardais de temps à autre ma tête hors de la portière, et je contemplais les monts gigantesques qui me regardaient sérieusement, et, avec leurs têtes monstrueuses et leurs longues barbes de nuées, s'inclinaient pour me souhaiter bon voyage. J'apercevais çà et là quelque petite montagne peinte en bleu par le lointain, qui semblait se hausser sur la pointe des pieds, et regarder avec curiosité par-dessus des épaules des autres montagnes, sans doute pour me voir. De tous côtés juraient les ruisseaux des bois qui se précipitaient follement des hauteurs, et couraient se confondre dans les sombres torrents des vallées. Les hommes se tenaient à l'abri dans leurs maisons propres et jolies, accrochées çà et là aux pentes des collines, aux versants les plus abrupts, et jusque sur les cimes ; maisons jolies et nettes, qu'entoure ordinairement une longue galerie en forme de balcon, décorée à son tour de linge étendu, d'images de saints, de pots de fleurs et de sourires de jeunes filles. Ces maisonnettes sont, de plus, joliment, peintes, le plus souvent en vert et en blanc, comme si elles portaient aussi la livrée nationale : bretelles vertes sur chemise blanche. En voyant ces demeures au milieu de cette solitude pluvieuse, mes pensées m'entraînaient souvent vers elles, et je désirais aller joindre les hommes qui étaient assis au sec et sans doute bien à l'aise sous ces toits. — Ah ! me disais-je, la vie doit être là bien
douce et bien intime, et la vieille grand'mère y raconte certainement les contes les plus merveilleux. Pendant que la voiture passait impitoyablement, je reportais souvent la vue en arrière, pour voir monter les colonnes de fumée bleuâtre des petites cheminées, et il pleuvait toujours plus fort dehors et en moi, au point que les gouttes d'eau m'en tombaient presque des yeux.
Souvent mon cœur s'élevait aussi, et malgré le mauvais temps, grimpait jusqu'à ces gens qui habitent tout en haut, sur les montagnes, qui n'en descendent peut-être qu'une seule fois pendant leur vie, et apprennent peu de ce qui se passe ici-bas : ils n'en sont pourtant ni moins pieux ni moins heureux. De politique, ils n'en savent rien, sinon qu'ils ont un empereur qui porte un habit blanc sur culottes rouges. C'est ce que leur a raconté le vieil oncle, qui l'a appris lui-même à Innsbriick de Sepperl-le-Noir, qui est allé à Vienne. Quand les patriotes montèrent chez eux, et leur représentèrent avec grande éloquence qu'on leur donnait maintenant un prince qui avait un habit bleu sur culottes blanches, ils se saisirent de leurs carabines, embrassèrent femmes et enfants, descendirent de leurs montagnes, et se battirent à mort pour l'habit blanc et les chères vieilles culottes rouges.
Au fond, qu'importe la couleur de la chose pour laquelle on meurt, quand on meurt pour ce qu'on aime? Et une telle mort chaude et fidèle vaut mieux qu'une vie froide et sans foi. Les chants d'une pareille mort, les douces rimes et les mots étincelants suffisent déjà pour réchauffer notre cœur quand l'air humide des brouillards et les soucis importuns veulent l'assombrir.
Beaucoup de ces chansons me vibrèrent dans le cœur quand je roulais au travers des montagnes du Tyrol. Les bois de sapins me rendaient par leur murmure mainte parole d'amour perdue dans l'oubli. Quelquefois, quand les lacs bleus me regardaient comme de grands yeux pleins d'un désir impénétrable, je pensais aux deux enfants qui s'aimaient tant et moururent ensemble. C'est une bien vieille histoire à laquelle personne ne croit plus aujourd'hui, et dont je ne sais moi-même que quelques rimes éparses :
// était deux enfants de roi qui s'aimaient d'' amour bien tendre ; ils ne pouvaient se réunir^ car l'eau était trop profonde.
Ces mots commencèrent à résonner spontanément en moi, quand, passant près d'un de ces grands lacs, je vis sur l'une de ces rives un petit garçon, et sur l'autre une petite fille, tous deux vêtus de façon fort gentille du costume national diapré, avec leurs chapeaux verts, pointus et enrubannés: ils s'envoyaient et se renvoyaient des saluts. . .
// ne pouvaient se réunir^ car F eau était trop profonde.
Dans le Tyrol méridional le temps s'éclaircit, le soleil d'Italie commença à faire sentir son approche, les montagnes devinrent plus chaudes et plus brillantes de ton ; je vis déjà des vignes qui s'enlaçaient aux arbres, et je pus aussi regarder plus souvent à la portière. Mais quand ma tête est hors de voiture, mon cœur la suit, et, avec le cœur, tout son amour, ses mélancoliques élans et sa folie. Il m'est souvent arrivé que mon pauvre cœur se soit laissé déchirer par les épines, en s'approchant des buissons de roses, le long du chemin, et les roses du Tyrol ne sont pas laides. Quand je passai par Steinach, et que je vis le marché où Immermann a fait paraître dans son drame l'aubergiste André Hofer avec ses compagnons, je trourai que le marché était beaucoup trop petit pour une réunion d'insurgés, mais pourtant assez grand encore pour y devenir amoureux. Il n'y a là que quelques petites maisons blanches. A une petite fenêtre se tenait aux aguets une petite insurgée, qui ajusta et fit feu avec ses grands yeux. Si la voiture n'eût passé aussi vite, et qu'elle eût eu le temps de me coucher encore une fois en joue, j'aurais certainement été atteint. En ma qualité de voyageur consciencieux, je dois consigner ici que madame l'aubergiste de Sterzing e3t par elle-même vieille femme, mais qu'elle a, en revanche, deux jeunes filles qui vous réchauflFent le cœur d'une façon toute bienfaisante, alors que vous êtes descendu. Mais je ne Te dois point oublier. Toi, la plus belle de toutes, belle fîleuse des frontières d'Italie ! Oh ! que ne m'as-tu, comme Ariane à Thésée, donné le fil de ton fuseau pour me conduire dans le labyrinthe de cette vie ! Le Minotaure serait dès à présent vaincu, et je te couvrirais de baisers, pour ne t'abandonner jamais !
C'est bon siîïne quand les femmes sourient, dit un écrivain chinois ; et un écrivain allemand était tout à fait de cet avis quand, dans le Tyrol méridional, où commence l'Italie, il passa devant une montagne, au pied de laquelle, sur une digue peu élevée, était assise une de ces petites maisons qui nous regardent d'une Hiçon si aimable, avec leur galerie amicale et leurs naïves peintures. A une extrémité, s'élevait un grand crucifix de bois, qui servait d'appui à une vigne. Et c'était chose affreusement douce de voir comme la vie embrassait la mort, comme la verdure luxuriante de cette vigne festonnait le corps sanglant et les membres crucifiés du Sauveur. De l'autre côté était une volière remplie de tourterelles, dont les habitants ailés voltigeaient çà et là. Une colombe d'une blancheur merveilleuse était perchée sur la pointe du joli toit de la maison, qui s'avançait, pareil à la clef de voûte d'une niche de saint, sur la tête de la belle fileuse. Celle-ci était assise sur la petite galerie, et filait, non d'après la méthode allemande du rouet, mais d'après ce procédé immémorialement antique où la quenouille, chargée de chanvre, est retenue sous le bras, pendant que le fil court autour d'un fuseau librement suspendu. C'est ainsi que filaient les filles des rois en Grèce, c'est encore ainsi que filent les Parques et toutes les Italiennes. Elle filait et souriait. La colombe restait immobile au-dessus de sa tête, et tout au-dessus de la maison s'élançaient les hautes montagnes, dont le soleil faisait étinceler les cimes neigeuses, semblables à une sombre garde de géants, la tête armée de casques d'acier.
Elle filait et souriait, et je crois qu'elle enveloppa mon cceur avec son fil, pendant que la voiture marchait plus lentement, à cause du large torrent de l'Eisach, qui bondissait de l'autre côté du chemin. Ces traits charmants furent obstinément présents tout le jour à ma pensée ; je voyais partout cette gracieuse figure qu'un statuaire grec semblait avoir modelée avec le parfum d'une rose blanche, léger souffle aérien, apparition d'une noblesse toute divine, comme il l'avait peut-être rêvée en ses jeunes années, par une tiède nuit de printemps. Ces yeux, aucun Grec n'aurait certainement pu les rêver, et moins encore les comprendre. Moi, je les vis et les compris ces romantiques étoiles, dont les magiques feux éclairaient cette beauté antique. Tout le jour je vis ces yeux, et j'en rêvai la
nuit suivante. Elle était encore assise et souriait, les colombes voltigeaient çà et là, comme des anges d'amour ; la colombe blanche étendait aussi mystérieusement ses ailes sur sa tête ; derrière elle, s'élevaient plus imposants ses gardes, avec leurs casques de neige ; sur le devant, le ruisseau s'élançait plus furieux et plus sauvage, les pampres enlaçaient avec une anxiété plus amoureuse l'image de bois crucifiée, qui s'agitait douloureusement, ouvrait des yeux souffrants, et saignait par toutes ses blessures...; mais elle filait et souriait, et, au bout de son fil, c'était mon cœur qui sautillait en guise de fuseau.
A mesure que le soleil rayonnait toujours plus beau et plus puissant dans l'immensité des cieux, et enveloppait de voiles d'or châteaux et montagnes, il faisait aussi plus chaud et plus clair dans mon cœur ; mon sein se remplissait de nouveau de fleurs, dont la pousse vigoureuse se faisait jour au dehors, et dépassait ma tête, et, au milieu de ces fleurs de ma fantaisie, s'élevait encore la belle fileuse et son céleste sourire. Bercé par de tels rêves, rêve moi-même, j'arrivai en Italie ; et comme, pendant la route, j'avais déjà souvent oublié que je m'y rendais, je fus presque effrayé quand je me trouvai tout d'un coup face à face avec ces grands yeux italiens, et que la vie italienne, avec ses mille et mille couleurs, accourut en personne, brûlante et babillarde, au-devant de moi.
Et cela m'arriva dans la ville de Trente, où j'entrai par une belle après-midi de dimanche, à l'heure où la chaleur tombe et où les Italiens se relèvent pour courir par les rues. Cette ville, vieille et cassée, est assise au milieu d'un large cercle de vertes et fraîches montagnes, qui, telles que des dieux éternellement jeunes, jettent des regards de pitié sur l'œuvre ruinée des humains. Cassé et ruiné, se repose tout à côté le fier château qui dominait autrefois la ville, fabuleux édifice d'un temps fabuleux, avec ses flèches, ses saillies, ses créneaux et une grosse tour ronde, qui n'a plus aujourd'hui d'autres habitants que les hiboux et des invalides autrichiens. La ville aussi est bâtie d'une manière fabuleuse, et l'on est singulièrement ému à la première vue de ces vieilles maisons lombardes, avec
leurs fresques éteintes, leurs images de saints mutilées, leurs petites tours, leurs guérites, leurs petites fenêtres grillées, et ces frontons avancés, disposés en estrade, soutenus par des piliers grisonnants et affaiblis par l'âge, lesquels auraient eux-mêmes besoin d'appui. Un tel aspect serait trop douloureux, si la nature ne couvrait d'une vie nouvelle ces pierres mortes, si des vignes gracieuses ne serraient de leurs bras tendres et caressants ces piliers chancelants, comme la jeunesse soutient la vieillesse, et surtout si des visages de jeunes filles, plus gracieuses encore, ne se tenaient aux aguets derrière les sombres arceaux de ces fenêtres, et ne riaient de l'Allemand nouveau débarqué, qui va, comme un rêveur somnambule, trébuchant à travers ces ruines fleurissantes.
J'étais réellement comme dans un rêve, dans un rêve où l'on cherche à se rappeler ce que l'on a déjà rêvé une fois. Je regardais tour à tour les maisons et les hommes, et il me semblait presque avoir déjà vu ces maisons en de meilleurs jours, quand leurs jolies peintures éclataient de !n fraîcheur des couleurs ; quand les ornements dorés des frises des fenêtres n'étaient pas encore aussi noircis, et que la madone de marbre, avec son enfant dans les bras, avait encore son admirable tête, que le temps iconoclaste a brisée depuis d'une façon si brutale. Les figures des vieilles femmes me paraissaient aussi fort connues, et me faisaient l'effet d'avoir été découpées sur les toiles des vieilles peintures italiennes que j'avais vues, étant enfant, dans la galerie de Dusseldorff. Les vieux hommes me paraissaient également des connaissances oubliées depuis longtemps, et me regardaient avec des yeux sérieux, comme du fond des siècles. Même les jeunes filles lestes et pimpantes avaient quelque chose des allures posthumes, d'anciennement mort, et, en même temps, de joyeusement ressuscité, au point que le frisson me traversa, mais un doux frisson, comme je l'avais senti jadis quand, à l'heure solitaire de minuit, je pressais de mes lèvres les lèvres de Maria, femme admirablement belle, qui n'avait d'autre défaut que d'être morte. Mais force me fut ensuite de rire de moi-même, et il me sembla que la ville entière n'était qu'une jolie nouvelle que j'avais lue jadis, ou mieux encore, que j'avais composée moi-même, et que j'étais enchanté dans ma propre création, et que je m'effrayais devant
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les figures enfantées par ma fantaisie. — Peut-être aussi, pensai-je, tout cela n'est-il au fond qu'un songe, et j'aurais de bon cœur donné un thaler pour un soufflet de femme, seulement pour apprendre si j'étais éveillé ou endormi.
Peu s'en fallut que je n'eusse cet article à meilleur compte, quand je me heurtai contre la grosse vendeuse de fruits, au coin du marché ; mais elle se contenta de m'engueuler avec force jurons, et je pus alors me convaincre que je me trouvais dans la réalité la plus réelle, au milieu de la place publique de Trente, près de la grande fontaine dont les tritons et les dauphins de cuivre lançaient d'une manière fort appétissante leur eau claire comme de l'argent. A gauche, était un vieux palazzo dont les murs étaient peints de figures allégoriques bariolées, et sur la terrasse on exerçait à l'héroïsme quelques soldats autrichiens ; à droite, une petite maison gotho-lombarde d'un goût capricieux, dans l'intérieur de laquelle une voix fraîche et légère de jeune fille fredonnait si gaiement, si hardiment, que les murs crevassés en tremblaient de plaisir ou de vieillesse ; au-dessus s'avançait, hors d'une fenêtre en ogive, une chevelure noire, frisée, tortillée comme un labyrinthe, frisure de comédienne, sous laquelle s'allongeait un visage maigre et durement caractérisé, qui n'était fardé que sur la joue gauche, et ressemblait ainsi à une omelette cuite d'un seul côté. Devant moi s'élevait le dôme antique, ni grand, ni sombre, barbon riant, vieilli à point, aimable et engageant.
Quand j'eus écarté le rideau de soie verte qui servait de porte à l'église, et que j'entrai dans la maison du Seigneur, je me sentis le corps et le cœur agréablement rafraîchis par l'air délicieux qui y soufflait, et par la lumière magique et veloutée qui descendait au travers des vitraux colorés sur l'assemblée en prière. Il n'y avait guère que des femmes étendues en longues files sur des prie-dieu peu élevés. Elles ne priaient que par un léger mouvement des lèvres et, en même temps, s'éventaient sans cesse avec de grands éventails verts, de sorte qu'on n'entendait qu'un continuel et mystérieux chuchotement et qu'on ne voyait que coups d'éventail et voiles agités. Le craquement
de mes bottes troubla plus d'une dévotion, et de grands yeux catholiques me regardèrent moitié curieux, moitié agaçants, et m'auraient volontiers conseillé de m'agenouiller aussi et de taire une sieste d'âme.
Vraiment un pareil dôme, avec sa lumière étouflFée et sa flottante fraîcheur, est un séjour agréable, quand on a au dehors le soleil aveuglant et une chaleur accablante. On ne s'en peut faire aucune idée dans notre Allemagne protestante du Nord, où les églises ne sont point bâties d'une manière aussi confortable, où la lumière se lance si insolemment par nos rationnelles vitres sans images, où même la froide abstraction des prêches ne protège point suffisamment contre la chaleur. Qu'on dise ce qu'on voudra, le catholicisme est une bonne religion d'été. On est bien étendu sur les bancs de ces vieilles cathédrales, on y goilte une piété fraîche, un saint dolce far niente^ on prie, on rêve et l'on pèche en pensée ; les madones dans leurs niches ont pour nous des regards si miséricordieux ; leur cœur de femme vous pardonne même quand on a mêlé leurs traits divins à des rêveries pécheresses; et, pour le surplus, on a dans un coin, en cas de nécessité, un établissement en bois brun, à l'usage de la conscience, où l'on peut se soulager de ses péchés.
Un jeune moine, à mine sévère, était assis dans une semblable boutique. Le visage de la dame qui lui confessait ses péchés m'était dérobé, partie par son voile blanc, partie par la planche latérale du confessionnal ; pourtant une main se montrait en dehors dont la vue m'arrêta. Je ne pouvais cesser de regarder cette main ; le réseau azuré des veines et l'éclat délicat des doigts blancs m'étaient bien singulièrement connus, et toute la puissance de rêverie de mon âme fut en mouvement pour imaginer une figure qui pût appartenir à cette main. C'était une bien belle main, et non, comme on en trouve chez les jeunes filles, moitié agneaux, moitié roses, qui n'ont que des mains sans idées, mains toutes végétales, tout animales ; celle-ci avait au contraire quelque chose d'intellectuel, d'historique, comme les mains des belles personnes bien élevées, ou qui ont beaucoup souffert. Et puis cette main portait un air de touchante innocence, comme si elle n'avait pas besoin de se confesser aussi, qu'elle ne voulût même pas entendre ce
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qu'avouait sa maîtresse, et qu'elle attendît au dehors que celle-ci eût fini ; mais cela durait longtemps, il fallait que la dame eût beaucoup de péchés à raconter. Je ne pus attendre davantage ; mon âme imprima un invisible baiser d'adieu sur la belle main, et celle-ci tressaillit au même instant, et tout à fait comme la main de Maria la morte quand je la touchais. — Au nom de Dieu, pensai-je, que fait Maria la morte à Trente ?... et je me hâtai de sortir du dôme.
Quand je repassai sur la place du marché, la susdite fruitière du coin me salua de façon tout amicale et familière, comme si nous étions de vieilles connaissances. — Peu importe, me dis-je, de quelle manière on fasse une connaissance, pourvu qu'on arrive à se connaître. Quelques invectives jetées à la tête ne sont pas, à vrai dire, la meilleure introduction ; mais moi et la fruitière, nous nous regardions pourtant aussi gracieusement que si nous nous fussions réciproquement présenté les meilleures lettres de recommandation. D'ailleurs, la bonne femme n'avait pas mauvais air. Elle était, sans doute, déjà à cet âge où les années de service sont inscrites sur le front avec de fatals chevrons ; mais elle avait, en revanche, d'autant plus d'embonpoint, et ce qu'elle avait perdu en jeunesse était regagné en poids. Ajoutez que sa figure conservait toujours les traces d'une grande beauté, et qu'on y lisait, comme sur les vieux pots de faïence : Aimer et être aimé est le plus grand bonheur de la terre. Mais ce qui lui prêtait le plus de charmes, c'était sa coiffure, ses boucles bien roulées, poudrées à blanc, richement engraissées de pommade, et pastoralement piquées de fleurs naturelles. J'observais cette femme avec la même attention qu'un antiquaire ses torses de marbre fraîchement découverts ; je pouvais encore étudier beaucoup sur cette ruine humaine vivante, démontrer par elle les diverses couches des civilisations d'Italie, l'étrusque, la romaine, la gothique, la lombarde, jusqu'à la moderne poudrée à frimas, et c'était une chose fort intéressante pour moi que de voir dans cette femme le contraste de ce résumé de civilisations, avec sa profession et ses habitudes passionnées sans contrainte. Je n'étais pas moins
intéressé par les objets de son commerce, les amandes fraîches que je n'avais jamais vues encore dans leur enveloppe verte primitive, et les figues mûres et parfumées, amoncelées en tas comme chez nous les poires. Je me réjouissais aussi à la vue des grandes corbeilles d'oranges et de citrons frais, et puis, quel aspect tout appétissant ! à côté, dans une corbeille vide, était couché un superbe enfant, qui tenait dans ses mains une petite clochette, et, pendant que la grosse cloche tintait à l'église, il répondait dans chaque intervalle de deux battements par un coup de sa clochette, et souriait avec une si heureuse insouciance au ciel bleu étendu sur sa tête, qu'il me revint à moi-même la fantaisie d'enfant la plus drôle, que je m'établis devant cette riante corbeille, que je fis le petit gourmand, et que j'entrai en conversation avec la fruitière.
Mon mauvais italien fit qu'elle me prit d'abord pour un Anglais, mais je lui avouai que je n'étais qu'Allemand. Alors elle me fit une foule de questions géographiques, économiques, hortologiques et climatériques sur l'Allemagne, et s'émerveilla quand je lui avouai encore que les citrons ne poussaient pas chez nous, que nous étions obligés, pour faire le punch, de presser très-fort le peu de citrons qui nous venaient d'Italie, et que, par désespoir, nous en remplacions le jus par du rhum. — Hélas, ma chère dame, lui dis-je, il fait froid et humide dans notre pays ; notre été n'est qu'un hiver badigeonné en vert, le soleil même est forcé de porter chez nous un gilet de flanelle, s'il ne veut se refroidir. Sous ces rayons jaunes de flanelle, nos fruits ne peuvent venir à point ; ils ont l'air pâle et malheureux, et, entre nous soit dit, les seuls fruits mûrs que nous ayons sont des pommes cuites. Quant aux figues, il nous faut, comme les citrons et les oranges, les tirer des pays étrangers, et la longueur du voyage les rend sottes et farineuses ; nous ne pouvons recevoir fraîche et de première main que la plus mauvaise espèce, et celle-là est si amère, que celui qui la reçoit gratis vous intente une plainte en voie de fait. En un mot, tous les fruits de qualité nous manquent, et nous ne possédons que les groseilles à maquereau, les poires, les noisettes, les prunes longues, et autre semblable populace.
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Je me réjouissais réellement d'a^■oir, dès mon entrée en Italie, fait une bonne connaissance ; et si des sentiments pressants ne m'eussent entraîné au Midi, je serais provisoirement resté à Trente, auprès de la bonne fruitière, des bonnes figues, et des amandes, et du petit sonneur, et, dois-je le dire ? auprès des belles jeunes filles qui passaient à flots devant moi. J'ignore si d'autres voyageurs ratifieront cette épithète de belles ; mais les Trentaises me plurent à moi d'une façon toute particulière. Elles étaient justement de l'espèce que j'aime : j'aime ces visages pâles, élégiaques, où des yeux grands et noirs brillent si douloureusement d'amour ; j'aime le teint foncé de ces cous au port superbe, que Phœbus a déjà aimés le premier, et que ses baisers ont brunis; j'aime jusqu'à cette nuque un peu trop mûre, avec de petits points de pourpre, comme si des moineaux libertins l'eussent déjà piquetée ; mais, avant tout, j'aime cette démarche pleine de désinvolture superbe, cette musique muette du corps, ces membres qui se meuvent dans les rythmes les plus suaves, voluptueux, souples, divinement dévergondés, paresseusement mourants, et pourtant d'une élévation tout aérienne, et toujours admirablement poétiques. Je les aime comme j'aime la poésie elle-même ; et ces figures mélodieusement animées, ce merveilleux concert de femmes qui m'entourait de ses ondulations, tout cela trouvait son écho dans mon cœur, et y éveillait des accords de la même famille.
Bientôt ce ne fut plus la puissance magique de la première surprise, la féerie saisissante d'une apparition nouvelle ; c'était déjà l'esprit calme, comme celui d'un critique lisant un poème, qui appréciait ces femmes avec des yeux prudemment ravis. Et, dans une pareille appréciation, l'on découvre bien des choses tristes : la richesse du passé, la pauvreté du présent, et l'orgueil qui a survécu. Les filles de Trente se pareraient bien volontiers encore, comme au temps du concile, alors que la \ille resplendissait de velours et de soie ; mais le concile a laissé peu de résultats ; le velours est râpé, la soie effilée, et il n'est resté aux pauvres enfants qu'un misérable oripeau, qu'elles ménagent avec un soin inquiet pendant la semaine, pour s'en attifer encore le dimanche. Encore en est-il un grand nombre qui sont obligées
de se passer même de ces restes d'un luxe déchu, et d'avoir alors recours à toutes sortes de produits à bon marché de notre siècle. Alors il y a de bien touchants contrastes entre le corps et l'habit : la bouche finement taillée semble faite pour dicter des ordres souverains, et elle est ironiquement ombragée par un ridicule chapeau d'écorce avec des fleurs de papier découpé; le sein le plus fier se gonfle sous une fraise de fausses et lourdes dentelles, et la taille la plus spirituelle est couverte par le plus sot coton. O douleur ! ton nom est coton, et surtout coton à raies brunes! Car, hélas ! rien ne m'a si douloureusement affecté que l'aspect d'une Trentaise, que ses traits et la pureté de son teint faisaient ressembler à une divinité de marbre, et qui, sur ce noble corps antique portait un robe de cotonnade rayée de brun, de sorte qu'on eût dit que la Niobé de pierre s'était tout d'un coup mise en belle humeur, et déguisée en costume de notre âge, et qu'ainsi gueusemcnt fière et grandiosement embarrassée, elle courait par les rues d'une ville du Tyrol italien !
Quand je revins à la locanda délia grande Europa^ où j'avais commandé un bon pranxo^ je me sentis réellement l'âme si dolente que je ne pus manger, et c'est beaucoup dire. Je m'établis devant la porte de la botega voisine, me rafraîchis avec du sorbet, et me dis à part moi :
— Coeur capricieux ! te voilà en Italie... Pourquoi ne tyrilises-tu pas ? Est-ce que les vieux chagrins d'Allemagne, ces petits serpents blottis dans tes profondeurs, sont venus en Italie de compagnie avec toi, et se réjouissent maintenant, de sorte que leur allégresse produit dans ton sein cette douleur pittoresque qui pique, se tord et siffle d'une façon si singulière ? Et pourquoi les vieux chagrins n'auraient-ils pas aussi leur part de joie ? Tout est si beau ici en Italie, que la souflfrance même y est belle ; dans ces palais de marbre ruinés, les soupirs résonnent d'une manière bien plus romantique que dans nos petites maisons en briques si proprettes ; on est bien plus voluptueusement pour pleurer sous ces bosquets de laurier, que sous le feuillage aigre et grondeur de nos sapins, et les rêveries désireuses et languissantes trouvent bien mieux leur compte en
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face de ces nuages à formes idéales dans le ciel bleu d'Italie, que sous notre vulgaire ciel gris-cendre en Allemagne, où les nuages eux-mêmes ne nous font guère voir que d'honnêtes charges d'épiciers, et bâillent d'ennui jusqu'à terre ! Restez donc dans mon cœur, chagrins ! vous ne trouveriez nulle part une meilleure condition. Vous m'êtes chers et précieux, et personne ne saurait vous conserver et vous soigner aussi bien que moi ; et puis, je l'avoue, vous me faites plaisir. Et qu'est-ce, à bien prendre, que le plaisir ? Le plaisir n'est qu'une douleur fort agréable.
Je crois que la musique, qui, sans que j'y prisse garde, s'était fait entendre devant la botega, et avait attiré un cercle de spectateurs, avait, à la façon du mélodrame, accompagné ce monologue. C'était un singulier trio composé de deux hommes et d'une jeune fille qui pinçait la harpe. L'un des hommes, habillé d'une redingote d'hiver en molleton blanc, avait une large carrure et un visage de bandit qui étincelait, comme une comète menaçante, au milieu de cheveux et de favoris noirs : il tenait entre les jambes un énorme violoncelle qu'il raclait avec la même furie que s'il eût, dans les Abruzzes, jeté à terre quelque voyageur, et qu'il voulût se dépêcher de lui couper le cou ; l'autre était un vieillard long et maigre, dont les jambes ébréchées tremblotaient dans un ci-devant pantalon noir, et dont les cheveux, blancs comme la neige, contrastaient tristement avec son chant bouffe et ses soubresauts extravagants. C'est déjà une chose affligeante qu'un vieillard soit contraint, par le besoin, à vendre le respect qu'on doit à ses cheveux blancs, et à se faire bateleur ; mais combien cela est plus affligeant encore quand il se dégrade ainsi en présence de son enfant, ou même de moitié avec elle ! Cette jeune fille appartenait au vieux bouffe, elle accompagnait avec la harpe les charges les plus indignes de son père, ou bien, quittant sa harpe, chantait avec lui quelque duo comique où il prenait le rôle d'un vieux fat amoureux, et elle celui de son amante jeune et coquette. Qu'on imagine, en outre, qu'elle paraissait à peine adolescente, et qu'il semblait qu'on eût fait de cette enfant, avant qu'elle fût parvenue à l'âge nubile, une femme, et une femme peu modeste. De là cette flétrissure, ces pâles couleurs, cette tristesse fiévreuse sur ce beau visage, dont les formes
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empreintes de fierté repoussaient en même temps toute compassion inquiète : de là le chagrin secret de ses yeux, qui brillaient avec une intention si agaçante sous leurs noirs arcs de triomphe ; de là l'accent profondément douloureux de sa voix, qui contrastait si mystérieusement avec la belle bouche souriante d'où il s'échappait ; de là la délicatesse maladive de ces membres étiolés, qu'une petite robe de soie bien courte, à peu prés violette, couvrait aussi bas que possible. Des rubans de satin de couleurs bien tranchantes voltigeaient sur un vieux chapeau de paille, et sur le sein apparaissait, comme un symbole, un bouton de rose ouvert, qui semblait ouvert avec violence, plutôt qu'épanoui naturellement dans sa verte enveloppe. Cependant il y avait sur cette malheureuse jeune fille, sur ce printemps déjà corrompu par le souffle de la mort, un charme inexprimable, une grâce qui se manifestait dans chaque mine, dans le moindre mouvement, dans tout son accent, et qui ne se démentait même pas alors qu'elle s'avançait en sautillant et avec une lascivité ironique vers son père, lequel, aussi immodeste, présentait en se dandinant son squelette de ventre. Plus elle gesticulait avec impudence, plus la pitié qu'elle m'inspirait était profonde, et quand son chant s'élevait tendre et mélodieux comme pour implorer un pardon, les petits serpents tressaillaient de joie au fond de mon sein, et se mordaient joyeusement la queue. La rose semblait me regarder aussi d'un air suppliant, je la vis même une fois trembler et pâlir ; mais, au même instant, la jeune fille battit des trilles follement brillants à l'aigu ; le vieux chevrota d'un ton plus amoureux encore ; la rouge figure de comète martyrisa sa basse avec tant de colère qu'elle rendit d'elle-même les sons les plus grotesques, et les auditeurs poussèrent de folles clameurs de satisfaction.
C'était un vrai morceau de musique italienne de quelque opéra buffa à la mode, de cette espèce qui laisse à la verve comique le champ le plus libre, où elle peut se livrer à tous ses bonds capricieux, à sa folle sensibilité, à sa douleur riante, à ses inspirations de mort qui font tant goûter le bonheur de vivre. C'était tout à fait la manière rossinienne, comme elle éclate le
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mieux dans le Barbier de Sévi/le. Les détracteurs de la musique italienne, lesquels fulminent des condamnations même contre celle-là, n'échapperont pas un jour dans l'enfer au châtiment qu'ils auront bien mérité, et seront peut-être condamnés à n'entendre, pendant la sainte longueur de l'éteniité, autre chose que des fugues de Sébastien Bach. J'en suis fâché pour plus d'un de mes collègues, pour Rellstab, par exemple, qui subira comme les autres cette sentence, s'il ne se convertit, avant de mourir, à Rossini. Rossini, divino maestrOy helios d'Italie, qui as dardé tes rayons sonores sur toute la terre, pardonne à mes pauvres compatriotes, qui te blasphèment sur le papier gris comme la peau de l'âne. Moi, je me laisse enchanter par tes accords dorés, par tes éclairs vibrants, par tes rêves étincelants, par tes papillons mélancoliques, qui voltigent élégamment autour de moi et pressent sur mon âme leurs baisers comme avec les lèvres des grâces ! Divino maestro ! pardonne à mes pauvres compatriotes, qui ne voient point ta profondeur, parce que tu la couvres de roses. Tu ne leur parais pas assez chargé de pensées, parce que tu voltiges légèrement sur tes ailes de dieu ! il est vrai que pour aimer la musique italienne d'aujourd'hui, et pour la comprendre par l'amour, il faut avoir sous les yeux le peuple même, son ciel, son caractère, sa physionomie, ses souffrances, ses joies, enfin toute son histoire, depuis Romulus, qui a fondé le saint empire romain, jusqu'aux temps actuels, où cet empire a fini, sous Romulus Augustule IL Parler est chose défendue à la pauvre Italie esclave ; elle n'a que la musique pour exprimer les sentiments de son cœur. Toute sa haine contre la domination étrangère, son enthousiasme pour la liberté, la rage de son impuissance, son affliction au souvenir de sa magnificence passée, puis son faible espoir, son attente inquiète, sa soif impatiente de secours, tout se cache dans ces mélodies qui passent de la plus grotesque ivresse de la vie à la douceur la plus élégiaque, et dans ces pantomimes où le courroux menaçant succède aux caresses flatteuses.
Tel est le sens ésotérique de l'opéra boufifon. La sentinelle exotique et autrichienne devant qui on le chante n'en viendra jamais à soupçonner le sens de ces joyeuses histoires d'amour, de ces embarras d'amour, de ces coquetteries d'amour dont l'Italien couvre ses plus mortelles pensées de délivrance, comme
Harmodius et Aristogiton cachèrent leur poignard dans une guirlande de myrtes. Voici, par ma foi, une production bien folle, dit la sentinelle exotique, et il est bien heureux qu'elle ne s'aperçoive de rien. Car, autrement, l'impressario, avec la prima donna et le primo uomo monteraient bientôt sur ces planches qui représentent une prison ; on établirait une commission d'enquête, tous les trilles dangereux pour l'Etat et les fioriture révolutionnaires seraient consignés au protocole ; on arrêterait une foule d'arlequins impliqués dans de vastes ramifications de menées coupables, puis le Tartaglia, le Brighella, et même le vieux circonspect Pantalon ; on mettrait sous le scellé les papiers du Dottore di Bologna, son bégaiement nasillard le rangerait dans une catégorie de suspects plus sérieux, et Colombine perdrait l'éclat de ses yeux en pleurant sur cette infortune de famille. Mais je crois cependant qu'un pareil malheur ne tombera pas de sitôt sur ces braves gens, car les démagogues italiens sont plus rusés que les pauvres Allemands. Ceux-ci, qui avaient eu la même idée, s'étaient déguisés en farceurs noirs avec de noirs bonnets de fous teutomanes ; mais ils avaient l'air si étrangement triste, et dans leurs grands sauts périlleux, qu'ils appelaient patriotisme gymnastique, ils se posèrent si dangereusement et firent des grimaces si sérieuses, que les gouvernements prirent enfin l'éveil, et se virent amenés à les mettre sous clef.
Il fallait bien que la petite harpiste eût remarqué que pendant qu'elle jouait et chantait, j'avais souvent porté les yeux sur la rose de son sein ; et quand je jetai plus tard, sur l'assiette d'étain avec laquelle elle recueillait ses honoraires, une pièce d'argent qui n'était pas trop mince, elle sourit malignement, et me demanda d'un air mystérieux si je voulais sa rose ?
Or, je suis l'homme le plus poli du monde, et, pour le monde entier, je ne voudrais pas offenser une rose, pas même une rose qui a déjà perdu un peu de son parfum. — Et puis, me dis-je, si elle n'est plus tout à fait fraîche, plus tout à fait en odeur de vertu, comme par exemple la rose de Saron, que m'importe à moi, qui suis pris de rhume en ce moment ! Et
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d'ailleurs il n'y a que les hommes qui y regardent de si près. Le papillon ne demande pas à la fleur : As-tu déjà reçu les baisers d'un autre papillon ? Et celle-ci ne lui dit pas : As-tu déjà voltigé autour d'une autre fleur ? Avec cela, la nuit venait, — et la nuit, pensai-je, toutes les fleurs sont grises, la rose la plus pécheresse tout aussi bien que le persil le plus vertueux. Bref, sans trop balancer, je répondis à la petite : — Si y signora...
Ne va pas penser à mal, cher lecteur. L'obscurité était venue, et les étoiles jetaient dans mon cœur leurs regards clairs et chastes ; mais au fond même de ce cœur palpitait le souvenir de Maria la morte. Je pensai de nouveau à cette nuit où j'étais debout devant le lit sur lequel était étendu ce beau corps pâle avec ses douces lèvres muettes. Je me rappelai le singulier regard que me jeta la vieille femme qui devait veiller le corps, et me confia son emploi pour quelques heures. Je pensai encore à la jaune hespéris qui était dans un verre sur la table, et répandait un parfum si extraordinaire... Puis je me remis à frissonner en doutant de nouveau si c'était réellement un coup de vent qui alors avait éteint la lampe, si réellement il n'y avait pas un tiers dans la chambre mortuaire...
Je ne tardai pas à m'aller coucher ; je m'endormis bientôt, et me perdis dans des songes extravagants. Je rêvai donc que j'étais plus jeune de quelques heures ; je recommençai mon arrivée à Trente ; je m'ébahis sur nouveaux frais, et d'autant plus en ce moment que je ne voyais au lieu d'hommes que des fleurs qui couraient les rues. Là se promenaient des œillets éblouissants, qui s'éventaient avec volupté, de coquettes balsamines, des hyacinthes avec leurs jolies têtes vides; derrière elles se pressait une troupe de narcisses à moustaches et de chevaleresques spéronelles. Au coin de la rue se disputaient deux pâquerettes. Une giroflée toute tachetée, couverte d'atours bizarrement bariolés, épiait à la fenêtre d'une chétive maison, et, derrière elle, retentissait une voix de violette du plus doux parfum. Sur le balcon du Grand-Palais, en regard du marché, était rassemblée toute l'aristocratie, la haute noblesse, ces lis qui
ne travaillent ni ne filent, et se croient pourtant aussi magnifiques que le roi Salomon dans toute sa splendeur. Je crus y retrouver aussi la grosse fruitière ; mais quand je l'examinai plus attentivement, ce n'était qu'une vieille renoncule d'hiver, qui m'apostropha sur-le-champ en grondant: "Que voulez-vous, chardon du Nord, concombre prussien, fleur ordinaire, fleur à une seule étamine ? Je vais vous arroser à l'instant !"
Saisi d'inquiétude, je m'enfuis dans la cathédrale, et j'écrasai presque une vieille pensée boiteuse, qui faisait porter son livre de prières par une marguerite. Mais je me retrouvai tout à fait bien dans l'intérieur de la cathédrale. Il y avait là de longues plates-bandes de tulipes de toutes couleurs, qui inclinaient la tête avec une pieuse périodicité. Dans le confessionnal était assis un radis noir, devant lequel était agenouillée une fleur dont je ne pouvais voir la face. Cependant elle exhalait un parfum si connu de moi, que je frissonnai, et pensai d'une façon tout étrange à l'hespéris qui était dans la chambre où gisait Maria la morte.
Quand je sortis de l'église, je rencontrai un convoi funèbre, tout de roses, avec des crêpes noirs et des mouchoirs blancs, et sur la civière, hélas ! était étendue la rose prématurément déchirée que j'avais connue au sein de la petite harpiste. Elle avait alors l'air bien plus touchant ; mais elle était d'un blanc de craie, cadavre de rose blanche. On déposa le cercueil devant une petite chapelle. Il n'y eut plus que pleurs et sanglots, jusqu'à ce qu'enfin sortît de la foule un vieux pavot, qui prononça une longue oraison funèbre, où il bavarda beaucoup sur les vertus de la défunte, sur une vallée terrestre de misère, sur la vie future, sur la charité, l'espérance et la foi, le tout d'un ton nasillard et chantant ; enfin, une oraison délayée dans les larmes si longuement et si ennuyeusement, que, par ennui, je m'éveillai.
Mon voiturin avait attelé ses coursiers plus tôt que Phœbus, et il était à peine midi que nous arrivâmes à Ala. C'est dans cette ville que les voiturins ont coutume de s'arrêter quelques heures, pour échanger leurs voitures.
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Ala est déjà un véritable nid italien. La position en est pittoresque, sur une pente de montagne, au pied de laquelle court et murmure une petite rivière ; la verdure riante des vignes enlace, çà et là, des palais de mendiants, rapetassés et trébuchant les uns sur les autres. Au coin du marché tout biscornu, qui est aussi grand qu'une basse-cour, se lit, en caractères magnifiques et gigantesques : Piazza di San-Marco. Sur le fragment de pierre d'un grand écusson de blason antique, un petit garçon s'était mis à son aise. Le soleil éclairait dans toute sa splendeur l'état naïf de son dos ; il tenait dans ses mains une image de saint en papier, qu'il baisait préalablement avec une profonde dévotion. Une petite fille, belle comme un ange, se tenait auprès de lui en observation attentive, et soufflait parfois, en forme d'accompagnement, dans une trompette de bois.
L'auberge où j'entrai pour me reposer, et où je dînai, était déjà aussi tout à la manière italienne. Au premier étage, une estrade en plein air, avec vue sur la cour, où gisaient des voitures brisées et des tas de fumier; où les coqs d'Inde, avec leurs sottes crêtes rouges, et les paons, orgueilleusement misérables, se promenaient autour d'une demi-douzaine de polissons déguenillés, qui se faisaient mutuellement la chasse à la vermine, suivant la méthode de Bell et de Lancastre. De cette estrade, en suivant une rampe de fer brisée, on arrive à une large chambre en forme de salle. Pavé de marbre et, dans le milieu, un vaste lit où les puces font leurs noces ; partout une saleté grandiose. L'hôte bondit à droite et à gauche pour demander mes ordres. Il portait un surtout vert douteux et une figure changeante, au milieu de laquelle un long nez bossu, avec une verrue rouge et velue, assise sur ce nez comme un singe à jaquette rouge sur le dos d'un chameau. Il sautait çà et là, et c'était comme si le petit singe rouge eût fait autant de cabrioles sur le nez. Mais il s'écoula bien une heure avant qu'il m'apportât la moindre chose, et quand je m'en plaignis, il m'assura que je parlais déjà très bien l'italien.
Il fallut me contenter pendant longtemps de l'agréable odeur de rôti, qui montait jusqu'à moi d'une cuisine sans porte, où la mère et la fille, assises l'une près de l'autre, chantaient et plumaient des poulets en duo. La mère était remarquablement
corpulente. Ses appas, qui se cabraient d'une façon tout extravagante, n'étaient rien en comparaison d'un colossal bloc postérieur, de sorte que les premiers avaient l'air des InstituteSy dont l'autre était le commentaire largement développé en Pandectis. La fille, peu grande, mais fortement bâtie, avait également des dispositions à la corpulence ; mais sa graisse fleurie ne poux ait se comparer avec le vieux suif de la mère. Ses traits n'axaient ni la douceur ni le charme propre à la jeunesse; mais ils étaient bien proportionnés, nobles et antiques, les cheveux et les yeux noirs de charbon. La mère avait, au contraire, des traits mous et indécis, un nez rouge-rose, ses yeux bleus semblables à des violettes cuites dans du lait, et des cheveux poudrés à blanc. De temps à autre, arrivait, en un bond, l'hôte, // signor padre^ qui demandait quelque plat ou ustensile, et recevait, en récitatif, l'invitation fort calme de le chercher lui-même. Alors, il claquait de la langue, furetait dans les armoires, goûtait aux pots sur le feu, se brûlait le museau, et repartait d'un bond, et, avec lui, son nez chameau et le petit singe rouge. Aussitôt éclataient, derrière lui, les fredons les plus gais, moquerie amicale, taquinerie de famille.
Mais ce ménage de bonne humeur, et presque idyllique, fut tout à coup troublé par un coup de tonnerre : un garçon carré, à figure d'assassin, rugissant, se jeta dans la cuisine, et hurla quelque chose que je ne compris pas. Quand les deux femmes répondirent avec un signe de tête négatif, il entra dans une rage folle, et cracha feu et flamme, comme un petit Vésuve qui se fâche. L'hôtesse parut inquiète, et murmura quelques paroles conciliantes, qui produisirent un effet contraire. L'enragé saisit une pelle de fer, cassa quelques malheureuses assiettes et des bouteilles, et il aurait aussi battu la pauvre femme, si la fille ne se fût armée d'un long couteau de cuisine, et ne l'eût menacé de le poignarder s'il ne partait sur le champ.
C'était un beau coup d'ceil ! La jeune fille se tenait debout, immobile comme une figure de marbre, les lèvres également pâles, les yeux fixes et homicides, le front sillonné par une veine gonflée de bleu, les cheveux déroulés comme des serpents noirs, et, dans ses mains, un couteau sanglant !... Je frissonnai de plaisir, car je voyais réellement devant moi, en chair et en os, la Médée que j'avais souvent rêvée dans mes nuits de
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jeunesse, alors que je m'étais endormi sur le sein chéri de Melpomène, la belle et sombre déesse.
Pendant cette scène, le signor padre ne sortit pas le moins du monde de son tran tran ; il ramassa avec un calme affairé les tessons, rampa à la recherche des assiettes qui étaient restées en vie, et m'apporta tout aussitôt une -zuppa au parmesan, un rôti solide et ferme comme la fidélité allemande, des écrevisses rouges comme l'amour, des épinards verts comme l'espérance, avec des œufs, et, pour dessert, des oignons à l'étouffée, qui m'arrachèrent des larmes d'émotion. — Ce n'est rien ; c'est la méthode ordinaire de Pietro, me répondit-il quand, tout stupéfait, je lui fis un signe du côté de la cuisine. Et, en effet, quand l'auteur de la scène se fut éloigné, il sembla que rien n'y était arrivé : la mère et la fille se rassirent aussi calmes qu'auparavant, et chantèrent et plumèrent des poulets.
Le compte me donna la certitude que le signor padre s'entendait aussi à plumer ; et comme pourtant je lui donnai encore quelque chose pour boire, il éternua avec un ravissement si intense, que le petit singe faillit tomber de son siège. Sur quoi j'envoyai un signe amical à la cuisine, qui me renvoya un adieu tout aussi amical. Je fus bientôt assis dans une nouvelle voiture, et roulai avec vitesse dans les plaines de Lombardie. Le soir même j'arrivai dans l'antique et célèbre Vérone.
La puissance multiple des apparitions nouvelles ne m'avait ému à Trente que dans le crépuscule, et par voie de pressentiment, comme le frisson d'attente dans un conte de fée ; mais à Vérone je fus saisi comme par un énergique songe de fièvre plein de couleurs brûlantes, de contours tranchés, de fabuleux éclats de trompettes, et de bruit d'armes au lointain. Il y avait là maint palais délabré qui me regardait fixement comme s'il eût voulu me confier un vieux secret, qu'il ne fût retenu que par la cohue importune de tous ces hommes du grand jour, et me priât de revenir à la nuit. Pourtant, malgré le tapage du peuple et le soleil impitoyable qui versait sa rouge lumière, çà et là quelque sombre tour m'a jeté un mot significatif; j'ai saisi le chuchotement de quelques statues brisées, et comme je
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montais un petit escalier qui conduit à la Piazza-dà-Signori^ les pierres me racontèrent une effroyable histoire de sang, et je lus au coin d'une ruelle les mots : Scnla Âmmaxzati.
V^érone, la ville antique et célèbre, assise sur les deux rives de l'Adigc, a toujours été comme la première station des peuples germaniques qui quittaient les forets du Nord et passaient les Alpes, pour s'abattre sous le soleil doré de la douce Italie. Quelques-uns s'avancèrent plus loin, d'autres s'y trouvèrent bien tout d'abord, et ils s'y établirent commodément, revêtirent des habits de soie, et se couchèrent paisiblement parmi les fleurs et les cyprès, jusqu'à ce que de nouveaux aventuriers, qui avaient encore leurs froids vêtements de fer, vinssent du Nord et les dépossédassent, histoire qui s'est renouvelée souvent, et que les historiens ont appelée l'émigration des Barbares. Quand on erre aujourd'hui dans l'enceinte de Vérone, on retrouve partout les vestiges merveilleux de ces temps, ainsi que des temps plus anciens et plus modernes. Les Romains particulièrement sont représentés par l'amphithéâtre et l'arc de triomphe; l'époque de Thcodoric, le Dietrich de Berne, que nous chantons dans nos légendes, vit encore dans les restes fabuleux d'une foule d'édifices byzantins; des ruines audacieuses et presque frénétiques rappellent le roi Alboin et ses Lombards furibonds, et des monuments âgés de dix siècles nous reportent à Charlemagne, dont les paladins sont ciselés à la porte de la cathédrale avec toute la grossièreté franque qu'ils ont certainement eue pendant leur vie. On se figure la ville comme une grande hôtellerie des peuples, et de même qu'on grave dans les auberges son nom sur les murs et sur les fenêtres, chaque peuple a laissé ici des traces de son passage, qui sans doute ne sont pas toujours d'une écriture fort lisible, vu que; mainte peuplade germanique ne savait pas encore écrire, et qu'il lui fallait recourir à la destruction pour laisser un souvenir : cela suffisait certainement, car ces ruines parlent plus clairement encore que des caractères élégamment tracés. Les barbares qui occupent de nos jours l'antique hôtellerie ne manqueront pas de laisser de semblables monuments de leur aimable présence, car ils ne possèdent pas des sculpteurs et des poètes qui pourraient les recommander à la mémoire de la postérité par des moyens plus civilisés.
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Je ne demeurai qu'un jour à Vérone, mais dans une continuelle admiration de toutes ces choses inouïes qui s'offraient à mon regard. Je restais immobile tantôt devant les édifices antiques, tantôt devant les hommes qui fourmillaient au travers avec un mystérieux empressement, puis enfin devant ce ciel d'un bleu divin qui enfermait comme un cadre précieux cet admirable ensemble, et en faisait un tableau. Mais il est curieux de faire soi-même partie du tableau qu'on vient de considérer, et d'en voir les figures vous sourire, surtout les femmes, comme cela m'arriva agréablement sur la Pia-z-za-delle- Erbe^ c'est-à-dire le marché aux légumes. Il y avait là foule de délicieuses figures, femmes et filles, figures aux grands yeux languissants, corps charmants et fort habitables, d'un jaune piquant, naïvement sales, créés plutôt pour la nuit que pour le jour. Le voile noir ou blanc que les femmes de la ville portent sur la tête, était jeté avec tant d'art autour du sein, qu'il semblait plutôt trahir que cacher les formes. Les servantes portaient des chignons traversés par une ou plusieurs flèches d'or, ou par une petite baguette d'argent à tête de gland. Les paysannes avaient pour la plupart de petits chapeaux de paille en forme d'assiette, avec des fleurs coquettes, relevés sur un côté de la tête. L'habillement des hommes s'éloignait moins du nôtre. Je fus seulement surpris par les énormes favoris noirs qui sortaient en bouquet des cravates, et que je voyais là pour la première fois.
Mais en observant de plus près ces gens, hommes et femmes, on découvrait sur leurs figures et dans tout leur être les traces d'une civilisation qui diffère de la nôtre, en ce qu'elle n'est pas sortie de la barbarie du moyen âge, mais de l'époque romaine, civilisation qui n'a jamais été détruite, et n'a fait que se modifier selon le caractère des maîtres successifs du pays. La civilisation chez ces hommes n'a pas un poli remarquablement neuf comme chez nous, où les troncs de chêne sont rabotés d'hier, et où tout sent encore le vernis. Il semble que toute cette cohue de la 'Pia%%a-delle-Erbe n'a fait que changer peu à peu, dans le cours des temps, la coupe de ses habits et la forme de son langage, et que l'esprit de ses mœurs raffinées soit resté à peu près le même. Quant aux édifices qui entourent cette place, ils ne pouvaient si facilement marcher avec le temps, mais ils n'en sont pas plus mal pour cela, et leur aspect émeut l'âme d'une manière
étrange. Il y a là, sur la place, de hauts palais en style vénitien-lombard, avec d'innombrables balcons et de riantes peintures à fresque. Au milieu s'élève une colonne monumentale isolée, une fontaine jaillissante et une sainte de pierre. Ici l'on voit le palais Podesta, grotesquement rayé de blanc et de rouge, se dresser derrière une puissante porte à piliers ; là-bas encore on aperçoit un vieux clocher carré, avec un cadran effacé et une aiguille brisée, comme si le temps avait voulu se détruire lui-même... Sur toute la place est répandue cette magie romantique qui nous subjugue si doucement dans les créations fantastiques de Ludovico Ariosto et de Ludovico Tieck.
Près de cette place est une maison qu'on regarde comme le palais des Capulets, à cause d'un chapeau sculpté au-dessus de la porte intérieure. C'est aujourd'hui un sale cabaret pour les voituriers et pour les rouliers, et un chapeau de fer-blanc, peint en rouge, et tout troué, y est appendu comme enseigne. Non loin de là, dans une église, on vous montre aussi la chapelle où, d'après la tradition, le couple infortuné fut uni. Un poète visite toujours volontiers de semblables lieux, encore qu'il soit le premier à rire de la crédulité de son cœur. Je trouvai dans cette chapelle une femme solitaire, pauvre créature chétive, pâle à faire peine, qui, après être restée longtemps à genoux et en prière, se leva en soupirant, me regarda d'un air tout surpris avec ses yeux malades et tranquilles, puis s'éloigna en fléchissant sous le poids de ses membres brisés.
Les tombeaux des Scaliger se trouvent aussi près de la Piazza-delle-Erbe. Ils sont aussi merveilleusement magnifiques que cette race orgueilleuse elle-même, et il est dommage qu'ils soient placés dans un coin, resserrés tous dans un étroit espace, pour occuper aussi peu de place que possible, et où il en reste à peine aussi au spectateur pour les contempler à son aise. On dirait qu'on a voulu figurer à nos yeux la représentation historique de cette race qui n'occupe en effet qu'une petite place dans l'histoire générale d'Italie ; mais cette place est complètement remplie de faste, de faits et de sentiments d'éclat, et de magnifique arrogance. Comme dans l'histoire, on les voit ici sur leurs monuments, fiers chevaliers de fer sur des coursiers de fer, et, par-dessus tous les autres, dominent Can-Grande, l'oncle, et Mastino, le neveu.
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Beaucoup de gens ont fait des phrases sur l'amphithéâtre de Vérone : il y a là, en effet, assez de place pour les observations, et il n'en est aucune qui ne pût entrer dans l'aire de cette célèbre construction. Il est bâti tout à fait dans ce style sérieux, style de fait, dont la beauté consiste dans une solidité parfaite, et qui, ainsi que tous les édifices publics des Romains, est l'expression d'un esprit qui n'est autre que l'esprit de Rome elle-même. Et Rome !... Qui est assez robustement ignorant pour que son cœur ne tremble pas secrètement à ce nom, et qu'au moins une crainte traditionnelle ne mette en jeu tout son cerveau r Pour moi, j'avoue qu'il entrait dans mon émotion plus d'inquiétude que de plaisir, quand je pensai que j'allais bientôt fouler le sol de la vieille Rome. — La vieille Rome est bien morte aujourd'hui, me disais-je pour rassurer mon âme tremblante, et tu auras la joie de considérer son beau cadavre sans le moindre danger. Oui, mais si elle n'était pas tout à fait expirée ? me répliquait tout aussitôt une pensée à la Falstaff. Si elle contrefaisait seulement la morte ?... Cela serait effroyable !
Quand je visitai l'amphithéâtre, on y jouait justement la comédie. On avait élevé au milieu une petite baraque de bois sur laquelle s'exécutait une farce italienne, et les spectateurs étaient assis au grand air, les uns sur de tout petits sièges, d'autres sur les hauts bancs de pierre du vieil amphithéâtre. Moi, j'avais pris place à ce dernier poste, et je contemplais les rodomontades de Brighella et Tartaglia du même banc d'où jadis le Romain regardait ses combats de gladiateurs et d'animaux féroces. Au-dessus de moi, le ciel, dôme de cristal azuré, le même que celui de ce temps d'autrefois ! Le crépuscule s'épaissit insensiblement, les étoiles apparurent, Truffaldino riait, Smeraldina se désolait, puis arriva enfin Pantalon, qui leur unit les mains. Le peuple applaudit, et se retira tout joyeux. Tous ces jeux n'avaient pas coûté une goutte de sang ; mais ce n'était qu'un jeu. Les jeux des Romains, au contraire, n'étaient pas des jeux. Ces hommes ne purent jamais s'amuser de la simple apparence, il leur manquait pour cela la jovialité enfantine de l'âme, et, sérieux comme ils étaient, le sérieux le plus comptant, le plus sanglant se manifestait aussi dans leurs
divertissements. Ce n'étaient pas de grands hommes ; mais leur position les faisait plus grands que les autres enfants de la terre, car ils étaient debout sur Rome. Quand ils descendaient des sept collines, ils étaient petits. De là cette petitesse que nous découvrons partout où s'exprime leur vie privée ; et Herculanum et Pompeï, ces palimpsestes de la nature, où reparaît aujourd'hui le vieux texte de pierre, montrent au voyageur la vie privée des Romains dans de petites maisons à chambrettes étroites, qui contrastent d'une façon si surprenante avec ces monuments colosses, expression de leur vie publique, ces théâtres, ces aqueducs, ces fontaines, ces routes, ces ponts dont les ruines nous jettent encore aujourd'hui dans la stupéfaction. Mais, ainsi que le Grec est grand par l'idée de l'art, l'Hébreu par l'idée de son Dieu, les Romains sont grands par l'idée de leur Rome éternelle, grands partout où ils ont combattu, écrit, édifié sous l'inspiration de cette idée. Plus Rome devint grande, plus cette idée s'agrandit ; l'individu s'y perdit, et les grands dont on voit encore la tête ne sont élevés que par cette idée, et elle rend plus remarquable encore la petitesse des infiniment petits. C'est pourquoi les Romains ont été tout à la fois les plus grands héros et les plus grands satiriques ; héros quand ils agissaient en pensant à Rome, satiriques quand ils pensaient à Rome en jugeant les actions de leurs contemporains. Comparée à l'idée de Rome, mesure gigantesque, la plus grande individualité devait nécessairement paraître chétive, et devenir ainsi matière à raillerie. Tacite est le maître le plus cruel dans cette sorte de satire, par cela même qu'il sentait le plus profondément la grandeur de Rome et la petitesse des hommes. Il est tout à fait dans son élément quand il peut rapporter les raisonnements que faisaient sur quelqu'infamie impériale les mauvaises langues du Forum ; il est au comble d'un bonheur colérique quand il a à raconter quelque malencontrc sénatoriale, par exemple une flagornerie tombée à plat.
Je demeurai longtemps encore me promenant autour de l'amphithéâtre, sur les bancs les plus élevés, rétrogradant en esprit dans le passé. Comme tous les édifices révèlent avec le plus d'évidence, au crépuscule du soir, l'esprit qui les habite, ces murs me dirent aussi dans leurs fragments de style lapidaire les choses les plus profondes ; ils me parlèrent des hommes
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de Rome antique, et il me sembla que je les voyais eux-mêmes errer, ombres blanchâtres, au-dessous de moi dans le cirque obscur. Je crus apercevoir les Gracques avec leurs longs regards de martyrs. — Tiberius Sempronius, criai-je, je voterai avec toi pour la loi agraire. Je vis aussi César se promenant bras dessus bras dessous avec Marcus Brutus. — Vous êtes donc réconciliés? demandai-je. — Nous croyons tous deux avoir raison, me répondit César en riant ; je ne savais pas qu'il existât encore un Romain, et me crus dès lors autorisé à confisquer Rome ; et, comme mon fils Marcus était ce Romain, il se crut autorisé à me tuer. Derrière ces deux ombres se glissa Tiberius Néron avec ses jambes vaporeuses et des mines indécises. J'y vis aussi passer des femmes, entre autres Agrippine, avec sa belle figure impérieuse. Elle était admirablement touchante, comme une statue antique dans les traits de laquelle la douleur est pétrifiée. — Qui cherches-tu, fille de Germanicus ? — Déjà je l'entendais se plaindre..,, quand tout d'un coup retentirent le lugubre tintement d'une cloche d'angelus et le stupide roulement de la retraite. Les fières ombres romaines s'évanouirent, et moi je retombai dans le présent catholique, apostolique et autrichien.
Dès qu'il fait sombre, le beau monde de Vérone se promène sur la place La Bra, ou s'établit sur de tout petits sièges devant les cafés où l'on hume le sorbet, la fraîcheur du soir et la musique. C'est là qu'il fait bon d'être assis ; le cœur se laisse bercer avec ses rêveries sur de douces vagues harmoniques, et résonne en écho. Maintes fois, au moment de l'assoupissement, il tressaille quand les trompettes sonnent, et chante avec tout l'orchestre. Alors l'esprit est réveillé comme par un éclat de soleil, les sentiments à larges fleurs et les souvenirs aux grands yeux noirs s'épanouissent, et par-dessus passent comme des nuages les pensées fières, lentes et éternelles.
Minuit avait déjà sonné depuis longtemps, que j'errais encore par les rues de Vérone, qui devenaient peu à peu désertes et rendaient de bizarres échos. Les édifices et leurs statues tremblotaient comme des vapeurs à une demi-lueur de lune, et plus
d'une figure de marbre me regarda avec une pâle douleur. Je passai vite devant les tombeaux des Scaliger, car il me sembla que Can-Grande, aimable comme il le fut toujours avec les poètes, voulait descendre de son cheval et me servir de guide. — Reste là, lui criai-je ; je n'ai pas besoin de toi ; mon cœur est le meilleur cicérone, et me raconte partout les histoires qui se sont passées dans ces palais, et il me les raconte fidèlement, sauf les noms et les dates.
Quand j'arrivai à l'arc de triomphe romain, un moine noir y passait à la hâte ; bientôt après résonna un grondement allemand de ÎVer da? — Amico! dit en glapissant un joyeux soprano.
Mais à quelle femme appartenait donc cette voix qui me pénétra l'âme avec une douceur si mystérieuse quand je montai la Sca/a-Jmmazzati ? C'était un chant comme il en sortirait de la poitrine d'un rossignol mourant, douloureusement tendre et frappant sur les murs de ces maisons comme demandant du secours. C'est à cette place qu'Antonio délia Scala massacra son frère Bartolomeo, quand celui-ci se rendait chez sa maîtresse. Mon cœur me disait qu'elle était encore assise dans sa chambre, attendant son bien-aimé, et qu'elle ne chantait que pour étouffer un pressentiment inquiet. Mais bientôt la voix et l'air me parurent si connus: j'avais déjà entendu jadis ces sons soyeux, frissonnants et saignants; ils m'enlacèrent comme des souvenirs tendres et suppliants, et... — Quel sot cœur est le mien ! me dis-je ; ne reconnais-tu plus la romance du roi maure malade^ que Maria la morte a chantée si souvent r Et la voix... Ne reconnais-tu plus la voix de Maria la morte ?
Ces longs accents me poursuivirent par toutes les rues jusqu'à l'auberge des Due-Torre^ jusque dans ma chambre, jusqu'en rêve. Et alors je revis ma douce amie défunte, belle et sans mouvement; la vieille surveillante s'éloigna encore avec son regard énigmatique, l'hespéris répandit son parfum ; je baisai de nouveau ces lèvres si chères, et ce corps chéri se leva lentement pour me rendre mon baiser...
Si je savais seulement qui a éteint le flambeau !
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Connais-tu le pays où fleurit V oranger ?
Connais-tu cette romance ? L'Italie y est représentée, mais avec les couleurs soupirantes du désir. Gœthe l'a chantée plus complètement dans le Voyage en Italie; et quand il peint, il a toujours l'original sous les yeux, et l'on peut se fier à lui pour la fidélité des contours et de la couleur. Je trouve donc plus commode de renvoyer une fois pour toutes au Voyage de Gœthe, d'autant plus qu'il a fait le même trajet par le Tyrol jusqu'à Vérone. J'ai déjà parlé précédemment de ce livre avant d'avoir connu par moi-même le sujet qu'il traitait, et je trouve complètement justifiés aujourd'hui mes pressentiments de critique. Nous y voyons en effet partout les choses prises sur le fait, et la docile tranquillité de la nature. Gœthe lui présente un miroir, ou, pour mieux dire, il est lui-même ce miroir de la nature. Voulant savoir quel air elle avait, la nature créa Gœthe. Il lui a été donné de réfléchir jusqu'à ses pensées, jusqu'à ses sensations, et l'on ne peut en vouloir à vm chaud partisan de Gœthe, surtout dans la canicule, de s'établir tellement sur l'identité des images du miroir avec les objets euxmêmes, qu'il en vient au point d'accorder au miroir la force créatrice, la puissance de créer des objets semblables. Un M. Eckermann a écrit sur Gœthe un livre, dans lequel il assure fort sérieusement que si le bon Dieu, lors de la création, avait dit à Gœthe: — " Mon cher Gœthe, j'ai fini, grâce à Dieu ; j'ai tout créé à l'exception des oiseaux et des arbres ; tu me rendrais un vrai service d'ami si tu voulais créer à ma place ces bagatelles. " — Gœthe aurait, tout aussi bien que le bon Dieu, créé ces animaux et ces plantes tout à fait dans l'esprit du reste de la création, c'est-à-dire les oiseaux avec des plumes et les arbres avec de la verdure.
Il y a de la vérité dans ces paroles, et pour moi, je pense que Gœthe aurait quelquefois fait son affaire mieux encore que le bon Dieu, et qu'il aurait par exemple créé M. Eckermann bien plus complet, c'est-à-dire avec des plumes et de la verdure tout ensemble. C'est vraiment une faute de création qu'il ne pousse pas des plumes vertes sur la tête de M. Eckermann, et
Goethe a cherché du moins à remédier à cette défectuosité, en commandant pour Kii un bonnet de docteur à léna, et en le lui plantant de sa main sur la tête.
Connais-tu le pays ou fleurit V oranger. Le fruit (Vor est enjeu sous le feuillage sombre ; un air tiède y souffle du ciel bleu ; le myrte y croit paisible et le laurier superbe. Oh ! le connais-tu bien ? Partons ! partons ! Je veux, fnon bien-airuè, le revoir avec toi.
Oui, mais ne voyage pas au commencement d'août, où
l'on est rôti par le soleil pendant le jour, et mangé la nuit par les puces. Et puis je te conseille aussi, cher lecteur, de ne pas aller de Vérone à Milan par la diligence.
Je partis en compagnie de six bandits dans un lourd carrosse, qui, en raison d'une poussière trop intense, resta si soigneusement fermé de tous côtés, que je ne pus guère observer la beauté du pays. Deux fois seulement, avant d'arriver à Brescia, mon voisin ouvrit la lucarne latérale pour cracher. La première fois, je vis quelques sapins suants qui, dans leur sombre habit d'hiver, semblaient beaucoup souffrir de la chaleur de ce soleil dévorant ; la seconde fois, j'aperçus un coin de lac admirablement bleu où se miraient le soleil et un maigre grenadier. Celui-ci, Narcisse autrichien, admirait avec une joie d'enfant comme sa ressemblance était fidèle dans ce miroir, quand il présentait ou portait l'arme, et quand il mettait en joue.
Je n'ai que peu de choses à dire sur Brescia même, parce que j'y employai à faire un bon dîner le temps de mon séjour. On ne peut en vouloir à un pauvre voyageur d'apaiser la faim du corps avant celle de l'esprit. Cependant je fus assez consciencieux, avant de remonter en voiture, pour demander au cameriere quelques renseignements sur Brescia, et j'appris entre autres que la ville avait quarante mille habitants, un hôtel de ville, vingt et un cafés, vingt églises catholiques, une maison de fous, une synagogue, une ménagerie, une maison de correction, un hôpital, un assez mauvais théâtre, et un gibet pour les voleurs qui volent au-dessous de 100,000 thalers.
J'arrivai à minuit à Milan, et descendis chez M. Reichmann,
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Allemand qui a établi son hôtel tout à fait sur le pied allemand. Quelques compatriotes que j'y retrouvai me dirent que c'était le meilleur hôtel de toute l'Italie, et ne se lassaient pas de mal parler des puces et des aubergistes italiens. Je retrouvai dans cet hôtel Reichmann une ancienne connaissance anglaise, un mister Liver que j'avais laissé comme un jeune veau à Brighton et que je retrouvais alors bœuf à la mode à Milan. Il était tout à fait habillé en dandy, et je n'ai jamais vu d'homme qui sût mieux faire des angles avec toutes les parties de sa personne. Quand il plantait ses pouces dans les entournures de son gilet, il faisait des angles avec le poignet et avec chaque doigt ; enfin sa bouche était ouverte en carré. Ajoutez à cela une tête anguleuse, étroite derrière, pointue du haut, ^vec un front court et un menton fort long. Au nombre de ''iôies connaissances anglaises que je revis à Milan, se trouvait aussi* la grosse tante de Liver, descendue des Alpes comme une avalanche de graisse, escortée de deux jeunes oies du Nord, blanches et froides comme la neige, miss Polly et miss Molly.
Ne m'accuse pas d'anglomanie, cher lecteur, si, dans ce livre, je parle très souvent d'Anglais ; mais les Anglais sont aujourd'hui trop nombreux en Italie pour qu'on puisse éviter de les voir. Ils parcourent ce pays en essaims complets, campent dans toutes les auberges, courent partout pour tout voir, et l'on ne peut plus se figurer un citronnier d'Italie sans une Anglaise qui en respire le parfum, ni une galerie sans une soixantaine d'Anglais qui, leur Guide à la main, errent tout autour pour constater si l'on trouve encore à sa place tout ce qui est indiqué comme remarquable dans ce livre. Quand on voit ce peuple blond, aux joues vermeilles, avec ses brillants carrosses armoriés, ses laquais chamarrés, ses chevaux de course hennissants, ses chambrières à voile vert et ses autres brillants ustensiles, descendre, curieux et paré, les Alpes, et traverser toute l'Italie, on croit voir une élégante émigration des barbares. Et, dans le fait, le fils d'Albion, quoiqu'il porte du linge blanc et paie tout comptant, n'est pourtant qu'un barbare civilisé, en comparaison de l'Italien, qui annonce plutôt une civilisation qui passe à la barbarie. Celui-là montre dans ses habitudes une grossièreté retenue et vernissée, celui-ci décèle une délicatesse frelatée et presque fétide par exubérance. Et ces pâles figures italiennes,
avec le blanc des yeux souffrant, et leurs bouches maladivement tendres, quel indéfinissable air de distinction elles ont auprès de ces visages britanniques, gourmés avec leur santé trivialement rouge. Tout le peuple italien est malade intérieurement, et les hommes malades sont véritablement toujours plus distingués que ceux en bonne santé : car il n'y a que le malade qui soit un homme ; ses membres racontent une histoire de souffrance.... ils en sont spiritualisés. Je crois même que par le moyen des tortures de la douleur, les animaux pourraient parvenir à l'état d'hommes. J'ai vu une fois un chien mourant qui, dans ses dernières angoisses, me regardait avec une expression véritablement humaine. -^ L'expression souffrante de la figure est surtout visible chez les Italiens, quand on parle avec eux des malheurs de leur patrie, et l'on trouve assez d'occasions de ce genre à Milan. C'est la blessure la plus douloureuse au coeur des Italiens, et ils sont pris de mouvements convulsifs quand on la touche, même légèrement. Ils ont alors un certain mouvement des épaules qui vous émeut d'une singulière pitié. Un de mes Anglais regardait les Italiens comme indifférents en politique, parce qu'ils semblaient nous écouter avec indifférence quand nous faisions, nous autres étrangers, de la politique sur la guerre de Turquie et sur l'émancipation des Irlandais; et il fut assez injuste pour s'en exprimer avec ironie vis-à-vis d'un de ces Italiens pâles, à barbe noire. Nous avions vu la veille représenter un opéra nouveau à la Scala, et entendu le tapage furieux qui se fait d'ordinaire en pareille solennité. — Vous autres Italiens, disait le fils d'Albion à l'homme pâle, paraissez être morts pour tout, excepté pour la musique, qui a seule encore le privilège de vous inspirer. — Vous nous faites tort, dit l'homme pâle en haussant les épaules. — Hélas ! continua-t-il avec un soupir, l'Italie rêve assise sur ses ruines, et si quelquefois elle s'éveille et bondit à la mélodie de quelque chant, ce n'est pas pour le chant en lui-même, mais pour les souvenirs et pour les sentiments anciens que ce chant a éveillés, pour des sentiments que l'Italie a toujours portés dans son sein, et qui débordent alors avec fureur ;... et telle est la raison du vacarme que vous avez entendu à la Scala.
Quoique j'eusse dès à présent, cher lecteur, occasion de te régaler de mes jugements sur l'art à propos de l'Ambrosiana et de la Brera, je veux pourtant détourner de toi ce calice, et me borner à remarquer que j'ai retrouvé chez plus d'une belle Lombarde, dans les rues de Milan, ce menton pointu qui donne aux figures de l'école lombarde une teinte de sentimentalité.
C'a toujours été une chose fort instructive pour moi quand j'ai pu comparer avec les ouvrages d'une école les originaux de la race qui lui avait servi de modèle. Je comprenais alors bien mieux le caractère de l'école. C'est ainsi que la foire de Rotterdam m'a donné tout d'un coup l'intelligence de Jean Steen dans toute sa divine jovialité, et que plus tard j'ai reconnu sur le Long-Arno les formes bien dessinées qui trahissaient l'esprit capable des Florentins ; de la même manière, sur la place San-Marco, s'est révélé à mon esprit la vérité de couleur et la rêveuse superficialité des Vénitiens. Prends ton vol vers Rome, ma chère âme, et peut-être t'éléveras-tu alors jusqu'à concevoir l'idéal qui s'appelle Raphaël.
Cependant je ne puis passer sous silence une merveille de Milan, la plus grande sous tous les rapports. Je veux dire le dôme.
De loin on dirait ce monument de papier blanc découpé ; on approche, et l'on est stupéfait en reconnaissant que cette découpure est d'un marbre incontestable. Les innombrables statues de saints qui couvrent tout l'édifice, regardant dans toutes les directions sous leurs petites niches gothiques, et fichées bien haut sur toutes les aiguilles, forment un peuple de pierre à en troubler l'esprit. Quand on considère cet ouvrage un peu longtemps, on finit par le trouver tout à fait joli, colossalement mignon, un vrai joujou pour des enfants de géant. Par un clair de lune de minuit, il offre le plus bel aspect : alors tous ces hommes de pierre blanche descendent du milieu de leur foule aérienne, se promènent avec vous, sur la place, et vous murmurent dans l'oreille de vieilles histoires, de belles et saintes histoires, des histoires toutes secrètes sur Galéas Visconti, qui a fait commencer le dôme, et sur Napoléon Bonaparte, qui l'a fait continuer longtemps après.
— Vois-tu, me dit un drôle de saint taille dans les temps les plus modernes, avec du marbre tout moderne, vois-tu, mes vieux camarades ne peuvent comprendre pourquoi l'empereur Napoléon a poussé avec tant de passion l'achèvement du dôme. Mais je sais bien, moi, qu'il prévoyait que cette grande maison de pierre serait, dans tous les cas, un édifice fort utile, et qu'on pourrait encore s'en servir quand le christianisme sera passé.
Quand le christianisme sera passé!... Je fus presque effrayé quand j'entendis qu'il y avait en Italie des saints qui tenaient un pareil langage, et cela sur une place où des sentinelles autrichiennes se promenaient avec bonnets d'ours et gibernes. Après tout, cet original de pierre a raison sous quelques rapports : l'intérieur du dôme est d'une fraîcheur délicieuse en été, gai et tout à fait agréable, et ne perdrait pas son mérite quand même on en changerait la destination.
L'achèvement du dôme était une des pensées favorites de Napoléon, et il n'était plus très loin du but quand sa puissance fut brisée. Les Autrichiens complètent maintenant cet ouvrage. On continue aussi les travaux du fameux arc de triomphe qui devait terminer la route du Simplon. Il est vrai que la statue de Napoléon ne couronnera plus, comme c'était le plan primitif, cette porte triomphale. Qu'importe ! le grand empereur a laissé une statue bien meilleure et beaucoup plus durable que le marbre, et qu'aucun Autrichien ne peut soustraire à nos yeux. Quand nous serons, nous autres, abattus depuis longtemps par la faux de la mort, et emportés par les vents comme la paille des champs, cette statue se dressera encore intacte; de nouvelles générations sortiront de la terre, se sentiront éblouir à regarder cette statue, puis rentreront dans la terre..,; et le temps, impuissant à détruire cette image colossale, s'efforcera de l'envelopper dans le brouillard des traditions, et sa gigantesque histoire deviendra enfin un mythe.
Peut-être, après bien des siècles, viendra un ingénieux maître d'école, qui prouvera irréfragablement, dans une dissertation académique, que Napoléon Bonaparte est tout à fait le môme personnage que ce Titan qui voulut ravir la lumière aux dieux, et qui, pour ce crime, fut enchaîné sur un rocher solitaire, au milieu des mers, livré en proie à un vautour qui, chaque jour, lui dévorait le cœur.
Ne va pas, je t'en prie, cher lecteur, me prendre pour un bonapartiste quand même ; mon hommage s'adresse, non aux actes, mais seulement au génie de l'homme, quel que soit le nom de cet homme, qu'il s'appelle Alexandre ou César ou Napoléon. Je n'admire jamais l'acte, le fait, n'en est que le vêtement, et l'histoire n'est pas autre chose que la vieille garde-robe de l'esprit humain. Pourtant l'amour trouve quelquefois un grand charme aux vieilles défroques, et c'est ainsi que j'aime le manteau de Marengo.
— " Nous sommes sur le champ de bataille de Marengo. " — Combien mon cœur tressaillit de joie quand le postillon prononça ces paroles ! J'étais parti de Milan le soir avec un très aimable Livonien, qui contrefaisait volontiers le Russe, et je vis le lendemain matin le soleil se lever sur le célèbre champ de bataille.
C'est ici que le général Bonaparte but un coup si copieux à la coupe de la gloire, que, dans l'ivresse il devint premier consul, empereur, maître du monde, et ne put se réveiller qu'à Sainte-Hélène. Nous n'avons été guère plus sobres, nous autres: nous avons partagé l'ivresse, et rêvé tout à fait les mêmes merveilles ; nous nous sommes éveillés de même, et, dans notre humeur de gens dégrisés, nous faisons à présent bien des réflexions raisonnables.
Ce qui nous frappe d'abord, c'est que le grand levier que des princes ambitieux et avides savaient faire si bien jouer autrefois, la nationalité, avec ses vanités et ses haines, est maintenant émoussé et usé ; chaque jour s'éteint un de ces sots préjugés nationaux ; toutes les âpres singularités des peuples sont écrasées sous l'action de la civilisation générale européenne. Il n'y a plus de nations en Europe, mais seulement des partis ; et c'est chose curieuse de voir comme ceux-ci se reconnaissent tout de suite, malgré la différence des couleurs, et s'entendent en dépit de la multiple confusion des langues. Alors même que les têtes se trompent, les coeurs n'en sentent pas moins ce qu'ils veulent, et le temps marche toujours vers l'accomplissement de sa grande tâche.
Mais quelle est la grande tâche de notre temps ?
C'est rémancipation. Non pas seulement celle des Irlandais, des Grecs, des Juifs de Francfort, des noirs d'Amérique, et autres populations également opprimées, mais bien l'émancipation de tout le monde, surtout de l'Europe, qui est devenue majeure, et s'arrache aujourd'hui des lisières des privilégiés, de l'aristocratie. Les quelques renégats philosophiques de la liberté peuvent forger à leur aise les chaînes des syllogismes les plus subtils pour nous démontrer que des millions d'hommes sont créés pour être les bctes de somme de quelque mille chevaliers privilégiés, ils ne pourront nous convaincre, tant qu'ils ne prouveront pas, comme dit Voltaire, que ceux-là sont nés avec des selles sur le dos, et ceux-ci avec des éperons aux pieds.
Chaque siècle a sa tâche, par l'accomplissement de laquelle avance l'humanité. L'ancienne inégalité fondée par le système féodal était peut-être nécessaire, ou une condition nécessaire aux progrès de la civilisation ; aujourd'hui, elle les arrête, et révolte les cœurs civilisés. Les Français, le peuple social et démocrate par excellence, ont dû nécessairement être le plus profondément irrités par cette inégalité, qui heurte le plus rudement le principe social et démocratique : ils ont cherché à emporter d'assaut l'égalité, en coupant les têtes de ceux qui voulaient dépasser les autres, et la révolution fut le signal de la guerre libératrice de l'humanité !
Gloire aux Français ! ils ont travaillé pour les deux plus grands besoins de la société humaine : la bonne chère et l'égalité civile. Ils ont fait les plus grands progrès dans l'art culinaire et dans la liberté ; et si nous célébrons tous un jour, convives égaux, le grand banquet de réconciliation, et que nous soyons de bonne humeur, — car peut-on rien imaginer de meilleur qu'une société de pairs assis à une table bien servie ? — nous porterons le premier toast aux Français. Il se passera sans doute quelque temps avant qu'on célèbre cette fête, avant que l'émancipation soit chose faite ; mais il viendra enfin, ce temps. Nous nous asseoirons, égaux et réconciliés, à la même table ; nous serons alors unis, et nous combattrons de concert contre les autres maux de l'humanité ; peut-être, à la fin, contre la mort, dont le sévère système d'égalité ne nous blesse pas du moins autant que les riantes doctrines d'inégalité de l'aristocratisme.
Ne ris pas, lecteur futur ! Chaque siècle croit que sa lutte est la plus importante de toutes. C'est la foi propre du siècle, la foi dans laquelle il vit et meurt. Et nous aussi, nous voulons vivre et mourir dans cette religion de liberté, qui mérite peutêtre plus le nom de religion que ce spectre mort et creux que nous nommons encore ainsi par habitude... Notre saint combat nous semble le plus important de ceux qu'on ait jamais livrés sur cette terre, quoiqu'un pressentiment historique nous dise qu'un jour nos petits-fils considéreront cette lutte avec le même sentiment d'indifférence que nous avons pour les combats des premiers hommes, qui ont eu à lutter contre des monstres, des dragons et des géants, également pillards et avides.
Sur le champ de bataille de Marengo, les réflexions vous arrivent en foule telle qu'on serait tenté de croire que ce sont les mêmes que tant d'hommes furent obligés d'y laisser avec leur vie en cette journée, et qui errent maintenant dans ces plaines comme des chiens privés de leurs maîtres. J'aime les champs de bataille ; car, tout horrible qu'est la guerre, elle témoigne pourtant de la grandeur intellectuelle de l'homme, qui peut défier la mort, son plus puissant ennemi héréditaire. J'aime surtout ce champ de bataille où la liberté dansa sur des roses de sang sa voluptueuse danse de noces ! La France était alors la fiancée qui avait invité tout le monde à ses épousailles, et, comme il est dit dans la chanson :
Oui-da ! la veille des noces On cassa au lieu de pots Des têtes d^ aristocrates.
Mais, hélas ! chaque pouce de terrain que gagne l'humanité coûte des torrents de sang. Et, n'est-ce pas là un prix trop élevé ? Est-ce que la vie de l'individu ne vaut pas autant que celle de la race entière ? Car chaque homme isolé est un monde complet, qui vit et meurt en même temps que lui, et chaque pierre tumulaire couvre une histoire universelle... Silence ! c'est ainsi que parleraient les morts tombés à cette place, et nous
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autres qui vivons, nous avons encore à combattre dans la sainte guerre de la délivrance de l'humanité
— Nous sommes sur le champ de bataille de Marengo — et je descendis de voiture pendant quelques minutes, pour faire mes dévotions du matin.
Une masse colossale de nuages s'arrondissait comme un majestueux arc de triomphe au-dessus du soleil, qui monta victorieux, serein, azuré, et promettant un beau jour. Pour moi, je me sentais comme la pauvre lune, qui, toute pâlissante, apparaissait encore dans le ciel. Elle avait parcouru sa voie solitaire dans la tristesse de la nuit, pendant que le bonheur dormait, et que les spectres, les hiboux et le crime régnaient seuls ; et maintenant que le jour rajeuni se levait avec ses joyeux ravons et sa pourpre flottante du matin, il lui fallait partir !... Encore un regard douloureux vers la grande lumière du monde, et elle disparut comme un nuage de vapeur.
— Nous aurons un beau 'our ! me cria du fond de la voiture mon compagnon de voyage. — Oui, nous aurons un beau jour ! répéta tout bas mon cœur en adoration, et il tressaillit de peine et de joie ; oui, ce sera un beau jour, le soleil de la liberté réchauffera la terre plus joyeusement que toute cette aristocratie d'étoiles nocturnes ; une nouvelle génération fleurira, engendrée dans les embrassements de choix libres, et non plus sur une couche de corvée et sous le contrôle de douaniers ecclésiastiques. Avec une naissance libre, se produiront aussi dans les hommes des pensées et des sentiments libres dont nous autres, esclavesnés, n'avons aucune prescience. — Oh ! ils auront tant de peine à imaginer combien était affreuse l'obscurité de la nuit dans laquelle nous vivions, et quel horrible combat nous avions à soutenir contre des spectres hideux, des hiboux stupides et des criminels hypocrites ! Oh ! malheureux combattants que nous sommes ! nous qui avons dû dépenser toute notre vie dans un pareil combat, et qui restons fatigués et pâles quand brille le jour de la victoire ! La flamme du soleil levant ne suflSra pas à rougir nos joues ni à réchauffer nos cœurs, il nous faut mourir comme cette lune qui disparaît... Elle est si courte pour l'homme, cette vie au bout de laquelle est l'inexorable tombeau !
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Je ne sais vraiment si j'aurai mérité qu'on dépose un jour un laurier sur mon cercueil. La poésie, quel que soit mon amour pour elle, n'a toujours été pour moi qu'un moyen consacré pour un but saint. Je n'ai jamais attaché un trop grand prix à la gloire de mes poèmes, et peu m'importe qu'on les loue ou qu'on les blâme. Mais ce sera un glaive que vous devez placer sur ma tombe, car j'ai été un brave soldat dans la guerre de délivrance de l'humanité.
Pendant la chaleur de midi, nous cherchâmes un abri dans un couvent de dominicains, assis à une hauteur considérable, et qui, avec ses sombres cyprès et ses moines blancs, dominait, comme un château de chasse de la foi, les vertes et riantes vallées de l'Apennin. C'était un bel édifice, et après la chartreuse de Monza, dont je n'ai aperçu que le dehors, j'ai vu encore bien d'autres couvents et des églises fort remarquables. Je ne savais souvent quoi admirer le plus de la beauté du paysage, ou de la grandeur des vieilles églises, ou des sentiments aussi grands, aussi solides, des constructeurs, qui pouvaient pourtant prévoir que l'achèvement de pareils édifices ne pouvait être réservé qu'à leurs arrière-petits-neveux, et qui n'en posaient pas moins tranquillement la première pierre, et élevaient pierre sur pierre, jusqu'à ce que la mort les rappelât du travail. D'autres architectes continuaient l'ouvraîre et trouvaient à la fin le même repos;... et tous avec la ferme croyance à l'éternité de la religion catholique, avec une confiance complète dans la conformité des sentiments chez les générations futures, qui continueraient l'œuvre de leurs prédécesseurs.
C'était la croyance du temps, et les anciens architectes vécurent et s'endormirent dans cette croyance. Ils sont couchés aujourd'hui devant les portes de leurs vieilles églises, et il est à désirer que leur sommeil soit bien profond, et que les ricanements des temps modernes ne les éveillent pas. Cela serait surtout bien douloureux pour ceux qui sont étendus devant les vieux dômes qu'on n'a pas achevés, s'ils allaient s'éveiller tout d'un coup pendant la nuit, et qu'à la triste clarté de la lune, ils vissent leur tâche non terminée, et qu'ils comprissent tout
REISEBILDER ZOJ
de suite que le temps de l'achèvement n'est plus, et que toute leur existence a été inutile et sotte.
C'est ainsi que parlent les temps modernes, le jour présent, qui a une autre foi, une autre tâche à remplir.
J'entendis un jour à Cologne qu'un petit garçon demandait à sa mère pourquoi l'on n'achevait pas les cathédrales à moitié bâties. C'était un bel enfant, je l'embrassai sur ses yeux spirituels ; et comme sa mère ne pouvait lui donner une réponse satisfaisante, je lui dis qu'à présent les hommes avaient tout autre chose à faire.
Non loin de Gênes, de la crête des Apennins, l'on voit la mer ; cette nappe bleue apparaît entre les sommets de pics verdoyants, et les vaisseaux qu'on voit passer et repasser semblent marcher à pleines voiles sur les montagnes. Quand cet aspect vous surprend au moment du crépuscule, alors que les dernières clartés du soleil commencent leurs jeux fantastiques avec les premières ombres du soir, et que toutes les couleurs, toutes les formes s'enveloppent dans un réseau nuageux, on se laisse aller involontairement à une illusion de féerie, la voiture descend en roulant, les images les plus douces de l'âme assoupie sont remuées, et puis retombent dans le sommeil, et l'on finit par rêver qu'on est à Gênes.
Cette ville est vieille sans antiquité, étroite sans intimité, et laide par delà toute mesure. Elle est bâtie sur un rocher, au pied de montagnes en amphithéâtre, qui ceignent en même temps le plus beau golfe. Aussi les Génois ont-ils reçu de la nature le port le meilleur et le plus sûr. La ville étant, comme je l'ai dit, bâtie sur un rocher, il a fallu, pour économiser l'espace, faire les maisons très hautes et les rues très étroites, de sorte que celles-ci sont presque toutes sombres, et qu'il n'en est que deux où puisse passer une voiture. Mais, pour les habitants, qui sont presque tous marchands, les maisons ne servent guère que de magasins, et, pendant la nuit, de chambres à coucher. Pendant tout le jour du trafic, ils courent la ville ou sont assis devant leur porte, ou pour mieux dire, dans leur porte, car autrement ils se cogneraient les genoux avec le voisin d'en face.
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Vue de la mer, surtout vers le soir, la ville présente un meilleur aspect. Elle est étendue sur la rive comme le squelette blanchi d'un animal gigantesque échoué ; de noires fourmis, qu'on appelle des Génois, courent dessus en tous sens ; les flots bleus de la mer le baignent en murmurant comme un chant de nourrice, et la lune, œil pâle de la nuit, le regarde avec tristesse.
Dans le jardin du palais Doria, l'on voit le vieux héros de la mer sous la figure de Neptune dans un grand bassin. Mais la statue est rongée et mutilée, l'eau tarie, et les mouettes nichent dans les noirs cyprès qui l'entourent. Comme un écolier qui sait toujours bien par cœur ses comédies, à ce nom de Doria, je pensai tout aussitôt à Frédéric Schiller, le plus noble, sinon le plus grand poète parmi les Allemands.
Quoique en ruine pour la plupart, les palais des ci-devant maîtres de Gênes, des nobili, sont encore fort beaux et resplendissants de luxe. Presque tous sont situées dans deux grandes rues, nommées Strada-Nuova et Balbi. Le palais Durazzo est le plus remarquable. Il renferme de bons tableaux, entre autres un Christ de Paul Véronèse, dont la Madeleine essuie les pieds, qu'elle vient de laver. Elle est si belle, qu'on doit craindre qu'elle ne soit encore séduite une fois. Je restai longtemps
devant elle Hélas ! elle ne leva pas les yeux. Le Christ est
là comme un Hamlet de la religion : Go to a nunnery. Je trouvai aussi quelques Hollandais et des productions capitales de Rubens, toutes saturées de la colossale belle humeur de ce Titan néerlandais, dont l'esprit avait des ailes si puissantes, qu'il s'éleva jusqu'au soleil, quoique des quintaux de fromage de Hollande pendissent à ses jambes. Je ne puis passer devant le plus petit tableau de ce grand maître sans lui payer mon tribut d'admiration, d'autant plus qu'il est aujourd'hui de mode de ne le regarder qu'en levant les épaules, à cause de son manque d'idéalité. Surtout l'école historique de Munich se montre grandiose sous ce point de vue. On n'a qu'à voir avec quel noble et digne mépris l'adepte cornélien, aux longs cheveux, passe devant Pierre-Paul Rubens. Mais peut-être aussi l'erreur des élèves s'explique-t-elle quand on considère le grand contraste que forme Pierre Cornélius à côté de Pierre-Paul Rubens. On n'en peut guère imaginer en effet de plus grand,
et pourtant il me vient quelquefois à l'esprit que ces deux maîtres ont de l'analogie, une analogie intime dont j'ai bien la conscience, mais que je ne saurais définir. Peut-être recèlent-ils en eux de ces qualités nationales qui se font comprendre à un troisième compatriote, à moi, par exemple, comme les plus légères intonations de l'accent dans l'idiome particulier du pays natal. Cette parenté secrète ne peut nullement résider dans la jovialité et dans la débauche de couleur néerlandaise, qui nous sourient de si bon coeur dans tous les tableaux de Rubens, qu'on croirait qu'il les a peints au milieu des bienheureuses fumées du vin du Rhin, aux gais fronfrons d'une bondissante musique de kermesse. Et vraiment les tableaux de Cornélius semblent plutôt avoir été peints le vendredi saint, pendant que les chants lugubres de la procession remplissaient les rues, et résonnaient dans l'atelier et dans le coeur du peintre. Les deux maîtres se ressemblent davantage par la productivité, par la hardiesse de la création, et par l'originalité de leur génie. Tous deux sont nés peintres, et appartiennent à ce cycle de grands maîtres qui florissait du temps de Raphaël, temps qui a pu exercer encore sur Rubens une influence immédiate, mais qui est si loin, si séparé de nos jours, que nous restons presque effrayés à l'apparition de Pierre Cornélius. Il nous semble voir parfois comme le spectre d'un de ces grands peintres de la période raphaélique, qui serait sorti de la tombe pour peindre encore quelques tableaux, créateur mort, évoqué par la magie d'un charme qu'on avait enterré avec lui. Quand nous considérons les figures de ces toiles, elles nous regardent comme avec des yeux du quinzième siècle ; les vêtements sont ceux de fantômes qui nous frôleraient en passant, à l'heure de minuit. Les corps ont une force magique, ils sont dessinés avec la vérité du songe, et violemment vrais. Il ne leur manque que le sang, la vie palpitante, la couleur. Oui, Cornélius est un créateur ; mais si nous examinons ses créatures, nous croyons reconnaître qu'aucune d'elles n'a pu vivre longtemps, qu'elles ont dû toutes être peintes une heure avant leur décès, et qu'elles portent en elles le douloureux pressentiment de leur fin prochaine. En dépit de leur gaieté, les figures de Rubens excitent dans notre âme un sentiment tout semblable. Elles paraissent, elles aussi, porter dans leur sein le germe de la mort ; et c'est
comme si elles devaient, à cause même de leur surabondance de vie, de la rouge pléthore de leurs chairs, être subitement frappées d'apoplexie. La voilà peut-être, cette secrète affinité que nous pressentons si étrangement dans la comparaison entre ces deux maîtres. L'excès de la jovialité chez quelques figures de Rubens, et la profonde tristesse dans celles de Cornélius, nous affectent de la même manière. Mais pourquoi cette tristesse chez ce dernier qui est pourtant, lui aussi, un fils des joyeuses Néerlandes ? C'est peut-être l'affreuse conviction qu'il appartient à une époque engloutie depuis longtemps, et que sa vie n'est qu'une mission posthume. Car, hélas ! il n'est seulement pas l'unique peintre qui vive en ce moment ; mais peutêtre aussi le dernier qui doive peindre encore sur cette terre. Avant lui, jusqu'au temps des Carraches, s'étend une longue obscurité, et les ombres se refermeront derrière lui. Sa main est la main lumineuse d'un esprit, main solitaire dans la nuit de l'art ; et les figures qu'elle peint portent la tristesse indéfinissable d'un pareil isolement. Je n'ai jamais pu contempler, sans un secret frisson d'effroi, cette main du dernier peintre, alors que je voyais à Munich l'homme lui-même, ce petit homme pointu, aux yeux chauds ; et pourtant cette main réveillait aussi en moi le sentiment de la piété la plus confiante, quand je me rappelais qu'elle se plaçait jadis avec bonté sur mes petits doigts, et m'aidait à tracer quelques contours au temps où, jeune enfant, j'apprenais à dessiner à l'Académie des beaux-arts de Dusseldorff.
Je ne puis me dispenser de faire mention de la collection des portraits de belles Génoises qu'on montre dans le palais Durazzo. Rien ne peut jeter notre âme dans une disposition plus triste qu'une telle représentation de belles femmes qui sont mortes depuis plusieurs siècles. Nous sommes glacés par cette pensée mélancolique que des originaux de ces peintures, de toutes ces belles qui étaient si aimables, si coquettes, si spirituelles, si piquantes, si capricieuses, de toutes ces têtes de mai avec leurs giboulées d'avril, de tout ce printemps de femmes, il n'est rien resté que ces ombres bariolées qu'un peintre, depuis longtemps
moisi comme elles, a coloriées sur un petit carré de mauvaise toile qui se fane et tombe aussi en poussière avec le temps. C'est ainsi que disparaît, sans laisser de traces, toute vie, la beauté comme la laideur ; et la mort, sèche pédante, épargne la rose aussi peu que le chardon ; elle n'oublie même pas la clochette solitaire dans le désert le plus éloigné, et détruit radicalement et sans cesse. Partout nous voyons comme elle broie en poussière les plantes et les animaux, les hommes et leurs œuvres. Ces pyramides égyptiennes, qui semblent braver sa rage de destruction, ne sont elles-mêmes que les trophées de sa puissance, des monuments d'anéantissement, d'antiques tombeaux de rois.
Mais une pensée pire encore que celle d'un dépérissement continuel, d'un affreux gouffre de mort toujours béant, c'est que nous ne périssons même pas en qualité d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps, qui nous ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui auront encore le même air, les mêmes sentiments et les mêmes pensées que nous, et que la mort anéantira aussi.... Désolant et éternel jeu de redites pour lequel la terre féconde est obligée de produire sans cesse, et plus que la mort ne peut détruire, de sorte que, dans la presse d'un tel travail, elle ne peut guère s'occuper que de la conservation des espèces plutôt que de l'originalité des individus.
Plus que jamais je me sentis pénétrer par le frisson mystérieux de cette pensée, quand je vis dans le palais Durazzo les portraits des belles Génoises, et, dans le nombre, un tableau qui produisit dans mon âme une tendre tempête, dont mes paupières tremblent encore quand j'y pense... C'était le portrait de Maria la morte.
Le gardien de la galerie croyait, à la vérité, que ce portrait représentait une duchesse de Gênes, et il ajouta d'un ton de cicérone : — Il a été peint par Giorgio Barbarelli da Castel- Franco, dans le Trévisan, dit le Giorgion ; c'était un des plus grands maîtres de l'école vénitienne : il naquit en 1477 et mourut en 151 1.
— C'est bien, signor custode, le tableau est fort ressemblant : il est vrai qu'il a été peint quelques siècles d'avance, mais ce n'est pas un défaut. Le dessin est correct, la couleur excellente, les draperies du sein parfaites. Ayez seulement la
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bonté de décrocher un instant cette peinture ; je ne veux que souffler la poussière de dessus les lèvres, et chasser cette araignée établie dans le coin du cadre... Maria a toujours eu une grande peur des araignées.
— Son Excellence paraît connaisseur !
— Pas que je sache, signor custode. J'ai le talent d'être fort ému à la vue de certains tableaux, et alors il me vient un peu d'humidité dans les yeux. Mais, que vois-je ! de qui est le portrait de l'homme en manteau noir qui est suspendu là-bas ?
— Il est également du Giorgion ; c'est un chef-d'œuvre.
— Ayez, je vous prie, signor, la bonté de le décrocher aussi, et de le mettre un instant à côté de la glace, afin que je puisse comparer et reconnaître si je ressemble au tableau.
— Son Excellence n'est pas aussi pâle. Ce portrait est un chef-d'œuvre du Giorgion. Ce peintre était rival du Titien ; il naquit en 1477 et mourut en 151 1.
Cher lecteur, je préfère de beaucoup le Giorgion au Titien, et je lui sais un gré particulier d'avoir peint Maria pour moi. Tu reconnaîtras sans doute aussi bien que moi que c'est en effet pour moi que le Giorgion a fait ce tableau, et non pour je ne sais quel vieux Génois. Il est vraiment d'une ressemblance admirable, ressemblant jusqu'au silence de la mort. Il n'y manque même pas l'expression de la douleur dans les yeux, de cette douleur d'une souffrance plutôt rêvée qu'éprouvée, et qui était fort difficile à rendre. Tout le portrait est comme soupiré sur la toile. L'homme au manteau noir est bien peint aussi, et les lèvres malicieusement sentimentales sont bien saisies, parlantes, comme si elles allaient raconter une histoire... C'est l'histoire du chevalier qui voulut ressusciter par un baiser sa bien-aimée, et quand le flambeau s'éteignit...
LA