‹ Œuvres de Henri Heine (volume 3)Chapitre 13 sur 14 · VILLE DE LUCQUES · texte numérisé non relu

VILLE DE LUCQUES

La nature environnante agit sur l'homme, pourquoi l'homme n'agirait-il pas sur la nature ? En Italie, elle est passionnée comme le peuple du pays. Chez nous, en Allemagne, elle est plus sérieuse, plus sensée et plus patiente. La nature n'a-t-elle pas eu jadis une sensibilité tout comme les hommes, et peutêtre plus qu'eux ? La force inspiratrice d'un Orphée a pu, dit-on, entraîner sur ses rythmes les arbres et les pierres. Un tel prodige pourrait-il encore arriver aujourd'hui ? Hommes et nature sont devenus flegmatiques et bâillent en se regardant. Un poète lauréat de S. M. le Roi de Prusse ne sera jamais en état de mettre en branle, par les accords de sa lyre, la montagne de Templow ou les tilleuls de Berlin.

La nature a aussi son histoire, et c'est une tout autre histoire naturelle que celle qu'on enseigne dans les écoles. On devrait placer dans une de nos universités, en qualité de professeur extraordinaire, quelqu'un de ces lézards gris qui vivent depuis des milliers d'années dans les crevasses des rochers des Apennins, et l'on aurait à entendre des choses tout à fait extraordinaires. Mais l'orgueil de quelques messieurs de la faculté de jurisprudence se révolterait contre une semblable promotion. Car il en est qui déjà sont jaloux du pauvre caniche Fido, craignant que ce chien savant n'arrive à les remplacer comme rapporteurs académiques.

Les lézards aux petites queues souples et adroites, aux jolis petits yeux ingénieux, m'ont raconté des choses étranges, comme je m'en allais seul, escaladant les Apennins. En vérité.

il y a entre ciel et terre des choses que non seulement nos philosophes, mais les simples d'esprit même ne peuvent comprendre.

Les lézards m'ont raconté qu'il court parmi les pierres une tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les délivrer de leur endurcissement. Mais un vieux lézard pensait que cette impètri fi cation n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés.

Il n'existe qu'un petit nombre de pierres qui aient le sentiment, et elles ne respirent qu'au clair de la lune. Mais ces quelques pierres qui sentent leur nature, sont horriblement malheureuses. Les arbres ont une nature bien préférable : ils peuvent pleurer. Mais ce sont les animaux qui sont le plus favorisés, car ils peuvent parler, chacun à sa manière. Les hommes parlent le mieux. Un jour, quand le monde entier sera délivré, toute la création pourra parler aussi comme dans ces temps fabuleux que chantent les poètes.

Les lézards sont une race railleuse, et ils aiment à mystifier les autres animaux ; mais avec moi, ils ont été très humbles, ils ont soupiré fort loyalement, et m'ont raconté des histoires de l'Atlantide que je veux bientôt écrire pour le profit et l'édification du monde. Je me trouvais sur un pied d'intimité parfaite avec ces petits êtres, qui conservent les secrètes annales de la nature. Ne seraient-ce peut-être pas des hommes enchantés, des familles de prêtres, comme ceux de l'ancienne Egypte, qui habitaient les labyrinthes de leurs roches granitiques, épiant également les secrets de la nature ? On voit briller sur leurs petites têtes, sur leurs corps et sur leurs queues, des symboles mystérieux comme sur les bonnets hiéroglyphiques, et sur les vêtements des hiérophantes de l'Egypte.

Mes petits amis m'ont aussi enseigné un langage de signes, au moyen duquel je puis parler avec la nature entière. Cela me soulage souvent l'âme, surtout vers le soir, quand les montagnes sont enveloppées de ces ombres qui donnent un doux frisson, que les cascades bruissent, que les plantes répandent leurs parfums, et que les éclairs rapides traversent l'horizon.

O nature ! vierge muette ! je comprends bien les éclairs qui tressaillent sur ta noble figure, comme une tentative impuissante pour parler, et tu m'émeus d'une pitié si profonde que je pleure. Mais alors tu me comprends aussi, moi, et ton regard s'éclaircit, et tu me souris avec tes yeux d'or. Belle vierge ! je comprends tes étoiles, et tu comprends mes larmes !

— Rien ne veut rétrograder dans le monde, me dit un vieux lézard ; tout marche, et, à la fin, il y aura un grand avancement dans la nature. Les pierres passeront plantes, les plantes animaux, les animaux hommes, et les hommes deviendront dieux,

— Mais, répliquai-je, que deviendront ces bonnes pâtes de pauvres vieux dieux ?

— Cela s'arrangera, mon cher ami, me répondit-il. Il est probable qu'ils abdiqueront, ou qu'on les mettra à la retraite d'une manière honorable.

— J'ai appris encore bien d'autres secrets de mon ami le philosophe de la nature, à la peau hiéroglyphique, mais je lui ai donné ma parole d'honneur de n'en rien dévoiler. J'en sais maintenant plus que MM. Schelling et Hegel.

— Que pensez-vous de ces deux hommes ? me demanda, avec une sourire moqueur, le vieux lézard, quand je prononçai devant lui ces deux noms.

— Quand on pense, répondis-je, qu'ils ne sont que des hommes, et non des lézards, on doit beaucoup s'étonner du savoir de ces gens. Ils n'enseignent dans le fond qu'une seule et même doctrine, la philosophie de l'identité, qui vous est bien connue ; ils diffèrent seulement dans la manière de la présenter. Quant Hegel pose les principes de sa philosophie, on croit voir ces curieuses figures qu'un adroit maître d'école sait former par un habile arrangement de toutes sortes de chiffres, de telle sorte qu'un spectateur ordinaire ne voit absolument que l'apparence, la maisonnette, le bateau ou le soldat que forment ces nombres, pendant qu'un écolier penseur y peut reconnaître la solution de quelque profond exemple de calcul. Les expositions de M. Schelling ressemblent plutôt à ces tableaux d'animaux

2l6 HENRIHEINE

indiens qui sont un concert de toutes sortes d'êtres, serpents, oiseaux, éléphants et autres ingrédients vivants réunis ensemble par des enlacements fantastiques. Ce mode d'exposition est beaucoup plus gracieux, plus riant, plus chaud, plus animé ; tout y vit, tandis que les chiffres abstraits de Hegel sont bien sombres et nous glacent d'un froid mortel.

— Bon, bon ! Je vois déjà ce que vous pensez, reprit le vieux lézard ; mais dites-moi, ces philosophes ont-ils beaucoup d'auditeurs ?

Je lui représentai alors comment dans le caravansérail savant de Berlin, les chameaux se rassemblent autour de la fontaine de la sagesse hégellienne, s'agenouillent, reçoivent leur fardeau d'outrés précieuses, et partent pour traverser les déserts de sable de Brandebourg.

Je lui figurai ensuite les Néo-Athéniens se pressant à Munich pour s'abreuver à la source de la boisson spirituelle de M. Schelling, comme si ce fût la meilleure bière, le robinet de vie, le breuvage d'immortalité.

La jaunisse de l'envie courut sur toute la peau du petit philosophe, quand il apprit que ses collègues se glorifiaient d'une pareille affluence, et il me dit avec humeur : — Qui des deux vous paraît le plus grand ? — Je ne puis le décider, répondis-je, pas plus que je ne pourrais décider si la Schechner est plus grande artiste que la Sonntag, et je pense...

— Pense!... s'écria le lézard avec le ton tranchant et hautain du mépris le plus complet ; penser ! et qui pense parmi vous autres ? Mon sage monsieur, il y a déjà trois mille ans que je fais des recherches sur les fonctions intellectuelles des animaux. J'ai surtout pris pour objet de mon étude les hommes, les singes et les serpents ; j'ai consacré à ces étranges créatures autant d'application que Lyonnet à ses chenilles du saule ; et je puis vous donner comme résultat net et certain de mes observations, de mes expériences et de mes comparaisons anatomiques, qu'aucun homme ne pense, qu'il prend de temps à autre aux hommes une lubie quelconque, qu'ils appellent pensées de pareilles illuminations involontaires, et penser, l'acte de les ranger à la file. Mais vous pouvez le redire en mon nom, aucun de vos philosophes ne pense, pas plus Hegel que M. Schelling ; et quant à leur philosophie, ce n'est qu'air et eau,

comme les nuages du ciel. J'ai déjà vu passer bien des nuages semblables, superbes et azurés, au-dessus de ma tête, et le soleil du lendemain les a fondus et dissous dans le néant dont ils étaient sortis. Il n'y a qu'une seule véritable philosophie, et celle-là est écrite en hiéroglyphes éternels sur ma propre queue. A ces mots, prononcés avec une emphase dédaigneuse, le vieux lézard me tourna le dos, et comme il s'en allait lentement en étalant sa queue, j'y vis les plus admirables caractères allongés en bigarrures symboliques.

Ce fut sur le chemin entre les bains de Lucques et la ville de ce nom, près du grand châtaignier dont la puissante et large verdure ombrage le ruisseau, et en présence d'un vieux bouc à barbe blanche, qui paissait là solitairement, qu'eut lieu l'entretien que j'ai rapporté dans le précédent chapitre. Je m'en allais à Lucques pour y retrouver Francesca et Mathilde, que j'avais dû, conformément à nos conventions, y rencontrer déjà huit jours auparavant. Mais comme, au temps fixé, j'avais fait le voyage en pure perte, je venais de me remettre en route une seconde fois. J'allais à pied, le long des belles montagnes et des masses d'arbres, où les oranges d'or, étoiles du jour, brillaient dans les profondeurs de la verdure. Partout étaient suspendues des guirlandes de vignes dont les festons se prolongeaient comme pour une fête, pendant des lieues entières. Toute cette terre toscane est aussi parée, aussi jardin, que chez nous les scènes champêtres qu'on étale sur les théâtres ; les paysans même y ressemblent à ces personnages diaprés dont l'espalier chantant, riant et dansant nous réjouit sur la scène. Nulle part une figure de Philistin. Et s'il y a ici comme chez nous des Philistins, ce sont des Philistins italiens aux oranges, et non de lourds Philistins allemands aux pommes de terre. Les gens sont d'un pittoresque aussi idéal que leur pays, et puis chaque homme y porte sur la figure une expression tout individuelle, et sait faire ressortir son individualité dans ses poses, dans le jet de son manteau, et s'il le faut dans le maniement du couteau ; tout au rebours de nos compatriotes, avec leurs physionomies universelles et uniformes. Quand ceux-ci sont

2l8 HENRI HEINE

douze ensemble, ils forment la douzaine, et si quelqu'un les attaque alors, ils appellent la police.

Ce fut un objet de surprise pour moi de voir, dans le pays de Lucques comme dans la plus grande partie de la Toscane, les femmes avec de grands chapeaux de feutre noir à plumes d'autruche pendantes ; les tresseuses de paille même portent cette lourde coiffure. Les hommes au contraire ont presque tous un léger chapeau de paille, et les jeunes garçons le reçoivent d'ordinaire en présent d'une jeune fille qui l'a fait de ses mains, et y a tissé, avec les tresses, ses pensées d'amour, et peut-être plus d'un soupir. C'est ainsi que Francesca fut jadis assise parmi les plus jeunes filles et les fleurs du val d'Arno, et tressa un chapeau pour son caro Cecco^ un chapeau dont elle baisa chaque brin de paille, en chantant son charmant Occhj^ stelîe mortali. La tête bouclée qui porta si gaillardement le joli chapeau est maintenant coiffée d'une tonsure, et le pauvre chapeau luimême, vieux et usé, pend dans le coin d'une maussade cellule d'abbé à Bologne.

Je suis de ces gens qui aiment toujours à prendre un chemin plus court que la route battue, et auxquels il arrive souvent alors de s'égarer dans les étroits sentiers des rochers et des bois. C'est ce qui m'arriva aussi ce jour-là, et j'ai employé pour mon voyage de Lucques certainement deux fois plus de temps que les vulgaires habitués du grand chemin. Un étourneau, à qui je demandai ma route, siffla et gazouilla sans me donner aucun renseignement précis. Peut-être n'en savait-il rien lui-même. Je ne pus tirer aucune parole des papillons et des demoiselles suspendus au front des grandes campanules : ils étaient envolés avant d'avoir entendu mes questions, et les fleurs balançaient leurs clochettes silencieuses. Plus d'une fois, je fus appelé par les myrtes sauvages, qui ricanaient au loin d'une voix douce et fine. J'escaladais alors avec empressement les aiguilles les plus ardues des rochers, et m'écriais : — O nuages du ciel ! pilotes des airs ! dites-moi le chemin qui conduit auprès de Francesca ! Est-elle à Lucques ? Dites-moi, que fait-elle ? que danse-t-elle ?... Dites-moi tout, et quand vous m'aurez tout dit, redites-le moi encore !

Au milieu d'une telle exubérance de folie, il est bien naturel qu'un aigle grave, que j'aurai troublé dans ses rêveries solitaires,

m'ait regardé avec un mépris de mauvaise humeur ; mais je lui pardonne volontiers, car il n'avait jamais vu Francesca. Il a donc pu rester, avec son âme tranquillement fière, perché comme auparavant sur son rocher, contempler le ciel avec la mcme liberté de cœur, et me regarder avec un calme aussi impertinent. Un aigle de cette espèce a le regard d'un orgueil insoutenable, et vous toise comme s'il voulait dire : — Quelle sorte d'oiseau es-tu ? Sais-tu bien que je suis toujours roi, encore aujourd'hui comme dans ces temps héroïques où j'ornais les étendards de Napoléon r Ne serais-tu pas quelque perroquet savant qui a appris par cœur les vieilles chansons, et les répète comme un pédant ? ou une tourterelle de volière aux beaux sentiments, aux roucoulements détestables ? ou un rossignol d'almanach r ou un oison dégénéré, dont les ancêtres ont sauvé le Capitole ? ou un servile coq domestique, auquel, par ironie, on a mis au cou l'emblème du vol audacieux, c'est-à-dire mon portrait en miniature, et qui se pavane comme si lui-même était un aigle ?... Tu sais, cher lecteur, combien peu j'avais sujet de me fâcher qu'un aigle eût sur mon compte de pareilles idées. Aussi, je crois que le regard que je lui rendis était encore plus orgueilleux que le sien ; et s'il est allé aux informations auprès du premier laurier venu, il sait à présent qui je suis.

J'étais réellement égaré dans les montagnes quand le crépuscule s'avança, que les mille chansons des bois se turent, et que les arbres murmurèrent d'un ton plus sérieux. Un mystère sublime et une intime solennité se répandaient comme le souffle de Dieu dans le calme universel, Çà et là, du milieu du sol, brillait à mes regards un bel œil sombre, qui disparaissait aussitôt. De tendres soupirs se jouaient autour de mon cœur, et d'invisibles baisers aériens caressaient mes joues. Le rouge du soir enveloppait les montagnes comme dans un manteau de pourpre, et les derniers rayons du soleil, qui en éclairaient les sommets, les faisaient ressembler à des rois portant sur leurs têtes des couronnes d'or. Et moi, j'étais debout, comme un empereur suzerain au milieu de ses vassaux couronnés, qui me rendaient hommage dans un silence respectueux.

J'ignore si le moine que je rencontrai non loin de Lucques est un homme pieux ; mais je sais que son vieux corps est enfermé, chétif et sans chemise, dans un froc grossier, pendant toute l'année ; que ses sandales déchirées ne peuvent protéger suffisamment ses pieds nus, quand il gravit les rochers à travers les épines et les broussailles, pour aller, dans les villages des montagnes, consoler les malades, et apprendre VJve Maria aux enfants. Et il est satisfait quand, en échange, on lui met dans son sac un morceau de pain, et qu'on lui étale, pour dormir, quelques poignées de paille.

— Je ne veux pas écrire contre cet homme, me dis-je à moi-même. Quand, revenu chez moi, en Allemagne, assis dans mon fauteuil à bras, près d'un poêle pétillant, chaudement et bien repu, face à face avec une appétissante tasse de thé, j'écrirai contre les prêtres catholiques, je ne veux pas écrire contre cet homme.

Pour écrire contre les prêtres catholiques, il faut aussi connaître leurs figures ; mais les figures originales, on ne les voit qu'en Italie. Les prêtres catholiques d'Allemagne et les moines allemands ne sont que de mauvaises copies, souvent même des parodies du clergé italien. Une comparaison entre eux ferait le même effet que si l'on mettait auprès des tableaux religieux de l'école romaine ou florentine, ces saints grotesques, maigres comme des sauterelles, qui doivent leur triste existence au pinceau bourgeois de quelque peintre municipal de Nuremberg, ou bien encore à l'excellente simplicité d'un disciple sentimental de l'école néo-allemande, chevelue et chrétienne.

Les prêtres, en Italie, ont depuis longtemps transigé avec l'opinion publique ; le peuple y est accoutumé de longue main à distinguer la dignité sacerdotale de la personne indigne, et à respecter celle-là alors même que celle-ci est méprisable. C'est même le contraste que forment nécessairement le devoir idéal et les exigences de l'état ecclésiastique avec les besoins invincibles de la nature sensuelle, cet antique, éternel conflit de l'esprit et de la matière, qui font des prêtres italiens des caractères inépuisables pour la verve maligne du peuple, dans les satires, les chansons et les nouvelles. Des faits semblables se

révèlent à nous partout où la condition des prêtres est pareille, par exemple dans l'Indoustan, Dans les comédies de ce pays de piété immémoriale, ainsi que nous l'avons vu dans Sakontola^ et que nous le trouvons confirmé dans le Fasantasena^ c'est toujours un bramine qui fait le rôle comique, pour ainsi dire celui d'un graàoso prêtre, sans que cela porte la moindre atteinte au respect dû à ses fonctions sacerdotales et à sa sainteté privilégiée. De même un Italien n'entend pas la messe ou ne se confesse pas avec moins de piété auprès d'un prêtre qu'il a trouvé la veille ivre dans la boue. En Allemagne, c'est autre chose. Le prêtre catholique n'y veut pas représenter sa dignité par son ministère seulement, mais il faut que le ministère soit aussi représenté par la personne ; et, comme, dans les commencements peut-être, il a pris sa vocation au sérieux, et que, dans la suite, quand ses vœux de chasteté et d'humilité sont en querelle avec le vieil Adam, il ne veut pourtant pas violer ces vœux publiquement, surtout parce qu'il craint de donner la moindre prise à notre ami Krug de Leipzig, il tâche de conserver au moins l'apparence d'une conduite sainte. De là les saintetés apparentes, l'hypocrisie et la fausse bigoterie des cafards allemands ; chez le clergé d'Italie, au contraire, il y a bien plus de transparence dans le masque, une certaine ironie de bonne santé, et un accord tout confortable avec le siècle. Mais à quoi bon toutes ces réflexions générales ? Elles ne peuvent être que d'une médiocre utilité pour toi, cher lecteur, si par hasard tu avais envie d'écrire contre les prêtres catholiques. Il faut, à cet effet, voir de ses propres yeux, comme je l'ai dit, les figures qui appartiennent à cette classe. Et, en

! vérité, il ne suffit pas de les avoir vues sur la scène de l'Opéra royal, à Berlin. Le précédent intendant général avait pourtant toujours fait tout son possible pour représenter avec la plus

I grande vérité d'imitation le cortège du couronnement dans la Puce/le d^Orlèans, et réaliser aux yeux de ses compatriotes l'idée d'une procession avec ses prêtres de toutes les couleurs. Mais le costume le plus fidèle ne peut remplacer les figures originales ; et, gaspilla-t-on plus de 100,000 thalers en mitres épiscopales d'or, en étoles aux fleurs diaprées, en surplis brodés, rochets de dentelles et autres affiquets de la même espèce, les nez raisonnablement protestants qui guettent sous ces mitres,

les jambes grêles et rationalistes qui dépassent les pointes festonnées de ces surplis, les ventres étalés beaucoup trop à l'aise sous ces étoles, tout nous rappellerait, à nous autres, que ce ne sont pas des prêtres catholiques, mais d'honnêtes cuistres laïques de Berlin qui défilent sur la scène.

Je me suis souvent demandé si l'intendant général ne pourrait pas imiter beaucoup mieux ce cortège, et nous présenter un tableau bien plus fidèle d'une procession, en ne donnant plus les rôles des prêtres catholiques aux comparses ordinaires, mais à ces ecclésiastiques protestants qui prêchent avec l'orthodoxie la plus parfaite dans leur chaire de théologie ou dans la Gazette de l'Eglise^ contre la raison, les plaisirs mondains, Gésenius et le diable. On verrait alors des visages dont le cachet cagot répondrait d'une manière bien plus frappante aux susdits rôles dramatiques. C'est d'ailleurs une observation déjà faite, que tous les prêtres du monde, rabbins, muftis, dominicains, conseillers consistoriaux, popes, bonzes, enfin tout le corps diplomatique du bon Dieu, portent sur leur figure un certain air de famille, qu'on retrouve toujours chez les gens qui font le même métier. Les tailleurs, dans le monde entier, se distinguent par la ténuité délicate des membres; les bouchers et les soldats portent partout le même aspect farouche ; les juifs ont la physionomie calculatrice qui leur est particulière, non parce qu'ils descendent d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, mais parce qu'ils sont marchands, et le marchand chrétien de Francfort ressemble au marchand juif de Francfort tout autant qu'un oeuf pourri à un autre œuf pourri. Les négociants spirituels qui gagnent leur vie dans les affaires religieuses, finissent par contracter aussi dans la physionomie une certaine ressemblance. Sans doute quelques nuances s'établissent par suite de leurs différentes manières de faire le métier. Le prêtre catholique ressemble surtout à un commis placé dans un grand commerce. L'Eglise, la grande maison, dont le pape est chef, lui donne une occupation déterminée et un salaire net pour ses soins. Il travaille à son aise, comme un homme qui a beaucoup de collègues, et qui, dans un si grand mouvement d'affaires, peut facilement échapper à l'attention... Seulement il a fort à cœur le crédit de la maison, et plus encore sa solidité, parce qu'il perdrait son pain en cas de banqueroute. Le cafard protestant au contraire,

est patron partout, et fait les affaires religieuses pour son compte particulier. Il ne fait pas dans le haut négoce, comme son confrère catholique, mais seulement dans le détail. Comme il est seul pour suffire à tout, il ne peut prendre de bon temps. Il lui faut vanter ses articles de croyance, rabaisser les articles de ses concurrents. Il se tient, en véritable petit marchand, dans son comptoir de débit, rongé de jalousie de métier contre toutes les grandes maisons, et surtout contre la grande maison de Rome, qui paie tant de milliers de teneurs de livres et d'emballeurs, et qui a des comptoirs dans les quatre parties du monde.

Il résulte de tout cela des effets physionomiques différents, sans contredit ; mais ils ne sont pas visibles du parterre, et l'air de famille des figures se retrouve indélébile dans les principaux traits, chez les prêtres catholiques comme chez les protestants. Donc, si l'intendant général veut payer généreusement ces messieurs, ils joueront au théâtre comme partout leurs rôles à s'y méprendre. Leur démarche contribuera aussi à l'illusion ; quoiqu'un œil fin et exercé puisse remarquer qu'elle se distingue par des nuances subtiles de la démarche des prêtres et des moines catholiques.

Un prêtre catholique s'avance comme si le ciel lui appartenait, tandis que le prêtre protestant chemine comme s'il l'avait affermé.

Il était déjà nuit quand j'arrivai à Lucques.

Combien cette ville me parut différente de ce que je l'avais vue la semaine précédente, quand je parcourus en plein jour les rues désertes et sonores, et que je me crus transporté dans une de ces cités maudites dont ma nourrice m'avait jadis fait tant de récits. La ville entière était alors muette comme un tombeau, tout paraissait blafard et décédé : la lumière du soleil étincelait sur les toits, ainsi que les paillettes d'or de la couronne funéraire sur la tête d'un cadavre. Çà et là pendaient à la fenêtre de quelque vieille maison des touffes de lierre, semblables à des larmes desséchées et verdies : partout une décomposition chatoyante, et l'effrayante stagnation de la mort. La ville n'avait plus l'air que d'un spectre de ville, spectre de

pierre qui revenait en plein jour. Pendant longtemps, je cherchai en vain trace d'être vivant. Je me souviens seulement que devant un vieux palais était couché un mendiant endormi, le bras étendu, la main ouverte. Je me souviens aussi que je vis à la fenêtre d'une bicoque délabrée et noire, un moine dont le cou rouge et la peau grasse et luisante sortaient tout entier d'un froc brun, et auprès de lui se tenait une femme au large sein, fort peu vêtue. Au rez-de-chaussée, je vis entrer par la porte à demi ouverte un jeune garçon en petit collet d'abbé ; il portait des deux mains une énorme bouteille de vin. Au même instant, tinta à peu de distance une petite cloche aux vibrations fines et ironiques, et les moqueries des Nouvelles de Bocace me revinrent à la mémoire. Ces sons ne purent cependant dissiper tout à fait l'étrange terreur qui parfois faisait frissonner mon âme. Je me sentis peut-être frappé d'autant plus fortement que le soleil chaud et brillant éclairait les muets fantômes de pierre, et je me disais que les spectres sont bien plus effrayants lorsqu'ils rejettent le noir manteau de la nuit, et se font voir en plein jour.

Revenant à Lucques ce soir-là, huit jours après, je m'étonnai fort du changement qui s'était fait dans l'aspect de cette ville. — Qu'est-ce ? m'écriai-je en sentant mes yeux éblouis par les lumières, et voyant les flots de foule qui inondaient les rues. Tout ce peuple était-il sorti du tombeau pour imiter, j spectre nocturne, les plus folles mascarades de la vie ? Les maisons, hautes et sombres, sont ornées de lampes. Partout aux fenêtres pendent des tapis bariolés, qui couvrent la presque totalité des murs crevassés et noirâtres, et sur ces tapis se penchent d'aimables figures de jeunes filles, si fraîches, si fleuries, que je reconnais alors que c'est la vie elle-même qui célèbre son mariage avec la mort, et a invité à la fête la jeunesse et la beauté. Oui, c'était une fête funèbre bien vivante, je ne sais laquelle du calendrier ; dans tous les cas, c'était le jour anniversaire de l'écorchement de quelque patient martyr ; car je vis arriver une sainte tête de mort, avec quelques os de surplus, le tout paré de fleurs et de pierreries, et porté aux sons d'une musique de noces : c'était une belle procession.

En tête, marchaient les capucins, qui se distinguaient des autres moines par leurs longues barbes, vrais sapeurs de cette

armée de la foi. Puis, les capucins sans barbe, parmi lesquels se voyaient beaucoup de mâles et nobles figures, et même plus d'un visage jeune et beau, auquel la tonsure allait fort bien, parce que la tête paraissait comme ceinte d'une élégante couronne de cheveux, et sortait avec grâce, ainsi que le cou nu, du milieu du froc sombre. Venaient ensuite des frocs d'autres couleurs, noirs, blancs, jaunes, panachés ; puis de grands chapeaux à cornes rabattues, enfin tous ces costumes de moines que nous a fait connaître depuis longtemps le zèle exact de notre surintendant des théâtres à Berlin. Derrière les ordres monastiques, venaient les véritables prêtres, chemises blanches sur culottes noires, et bonnets de couleur. Ils étaient suivis par des ecclésiastiques de plus haute qualité, emmaillottés de couvertures de soie de toutes nuances, lesquels portaient sur la tête des bonnets pointus, probablement originaires d'Egypte, et comme on les voit dans l'ouvrage de Denon, dans la Flûte enchantée^ et dans le Voyage de Belzoni. C'étaient des visages qui avaient du service : ils avaient l'air d'une sorte de vieille garde. Enfin, venait le grand état-major, puis un dais, et, sous ce dais, un vieil homme, avec un bonnet plus élevé que les autres, et une couverture plus riche, dont les pans étaient portés par deux semblables vieillards, qui faisaient l'office de pages.

Les moines de l'avant-garde marchaient les bras croisés, et dans un silence sérieux ; mais les hommes aux bonnets pointus chantaient une psalmodie bien attristante, et d'un ton bien nasillard et fort saccadé. Par bonheur, on n'en pouvait entendre aue la moitié, parce que la procession était suivie de plusieurs

npagnies de soldats, avec tambours et fifres. Il y avait aussi sur le flanc des prêtres qui marchaient, une file de grenadiers, qui les escortaient de deux en deux. On voyait presque plus de soldats que d'ecclésiastiques... ; mais, pour soutenir la religion, il faut aujourd'hui beaucoup de baïonnettes, et quand on donne la bénédiction, les canons doivent tonner au loin d'une manière significative.

Quand je vois une pareille procession, où les prêtres marchent d'un air si piteux et si désolé, sous une fièrc escorte militaire, je me sens toujours affecté douloureusement, comme si je voyais notre Sauveur lui-même entouré de soldats et de

lances, et se rendant au supplice. Les étoiles, à Lucques, avaient sans doute la même pensée que moi, et quand je portai, en soupirant, mes regards vers le ciel, je trouvai d'accord avec les miens leurs yeux si clairs, si brillants et si pieux. Mais on pouvait se passer fort bien de leur lumière : des milliers et des milliers de lampes, de flambeaux, et de visages de jeunes filles étincelaient à toutes les fenêtres ; au coin de chaque rue étaient plantés des fanaux de résine enflammée, et puis chaque prêtre avait encore à ses côtés son porte-cierge. Les capucins avaient presque tous, pour cet office, de petits garçons à mine fraîche et réjouie, qui regardaient quelquefois avec une curiosité ravie les barbes vieilles et graves des religieux. Un pauvre capucin ne peut pas payer un grand porte-cierge, et le gamin auquel il apprend VJve Maria^ ou dont il confesse la tante, doit bien lui rendre ce service gratis aux processions, et je suis sûr qu'il ne le fait pas avec moins de dévouement. Les autres moines n'avaient pas auprès d'eux d'enfants beaucoup plus grands ; mais quelques ordres plus distingués avaient déjà loué de grands gaillards, et les prêtres à hauts bonnets avaient pour porte-cierges de véritables bourgeois. Quant à M. l'archevêque, car c'était l'homme qui marchait avec une fière humilité sous un dais, et faisait porter les pans de sa robe par deux pages à barbe grise, il avait de chaque côté un laquais vêtu d'une éclatante livrée bleu avec des galons jaunes. Tous deux portaient de blancs cierges avec la même façon de cérémonie que s'ils eussent servi à la cour.

Dans tous les cas, cet étalage de cierges me parut une bonne invention, car je pus voir ainsi plus distinctement les figures qui appartiennent au catholicisme. Et je suis bien sûr maintenant de les avoir vues, et sous le meilleur jour. — Eh bien, qu'ai-je vu ? D'abord j'y ai retrouvé partout le cachet clérical ; après quoi, toutes ces figures étaient aussi différentes entre elles que nos figures à nous autres. L'une était pâle, l'autre rouge ; ce nez se dressait fièrement, cet autre s'abaissait ; ici un oeil noir étincelant, là un œil gris vitreux... Mais tous ces visages portaient les traces de la même maladie, d'une maladie affreuse, incurable, qui sera vraisemblablement cause que mon petitneveu, quand il verra, dans une centaine d'années, la procession à Lucques, n'en retrouvera pas un seul. Je crains bien

U'ctre aussi, moi, infecté de cette maladie, et il en résulte que l'attendrissement me prend d'une façon tout étrange, quand je regarde une pareille figure de moine malade, et que j'y reconnais les symptômes Je ces souffrances qui se cachent sous le froc : amour malheureux, goutte, ambition rentrée, consomption, repentir, hémorrhoïdes, blessures que nous ont faites au cœur l'ingratitude des amis, la calomnie des ennemis, et nos propres fautes tout cela, et bien autre chose encore qui peut trouver sa place sous un froc de bure aussi facilement que sous un habit à la dernière mode. Oh ! ce n'est pas une exagération, quand le poète s'écrie dans sa douleur : " La vie est une maladie, le monde entier un hôpital, "

" Et la mort est notre médecin. " Hélas ! je n'en veux pas médire, et troubler les autres dans leur confiance ; car, puisque c'est l'unique médecin, je ne vois pas de mal à leur laisser croire que c'est le meilleur, et que son seul remède, son éternel somnifère, est aussi le meilleur de tous. Au moins peut-on dire en faveur de ce médecin, qu'il est toujours là, à votre disposition, et que, malgré sa nombreuse clientèle, il ne se fait jamais attendre longtemps quand on le demande. Souvent même il suit le malade à la procession et lui porte son cierge. C'était certainement la Mort en personne que je vis aux côtés d'un prêtre pâle et soucieux ; elle lui tenait de ses mains sèches et tremblantes le cierge qui pétillait, lui faisait de son pauvre chef dépouillé des signes de bonne amitié, et tout encourageants ; et quelque peu solide qu'elle fût elle-même sur ses jambes, elle soutenait encore de temps à autre le pauvre prêtre, qui pâlissait davantage à chaque pas, et semblait vouloir s'évanouir, La mort avait l'air de lui souffler du cœur, et de lui dire : — Attends encore quelques petites heures, nous rentrerons ; alors j'éteindrai le cierge, et je te mettrai au lit, et tes jambes froides et fatiguées pourront se reposer, et tu dormiras d'un sommeil si profond, que tu n'entendras pas la cloche plaintive de Saint-Michel.

Je ne veux pas non plus écrire contre cet homme, me dis-je, en voyant le pauvre prêtre pâlissant, que la Mort incarnée, son cierge à la main, allait mettre au lit.

Hélas ! on ne devrait, au fond, écrire contre personne en ce monde. Chacun de nous est déjà assez malade dans cette grande infirmerie, et mainte lecture polémique me rappelle in-

volontairement une repoussante mêlée dont je tus spectateur fortuit dans un hôpital moins vaste, à Berlin. C'était chose horrible à entendre, que ces malades qui se reprochaient ironiquement leurs infirmités réciproques, le pulmonique desséché se moquant de l'hydropique, l'un riant du polype de l'autre, qui insultait à son tour au bec de lièvre et à l'ophthalmie de ses voisins. A la fin, des hommes saisis de fièvre chaude s'élancèrent tout nus de leurs lits, arrachèrent aux autres malades draps et couvertures, et on ne vit plus alors, spectacle hideux, que des ulcères purulents, des mutilations ignobles, toutes les plaies du pauvre homme Lazare !

"Vulcain verse abondamment à tous les dieux le doux nectar qu'il puise dans une urne profonde ; un rire inextinguible s'élève au milieu des heureux habitants de l'Olympe, quand ils voient Vulcain, pour les servir, s'agiter avec effort dans les palais célestes. Durant tout le jour, et jusqu'au coucher du soleil, prolongeant les festins, et savourant l'abondance des mets, ils écoutèrent avec délices les sons de la lyre brillante que faisait retentir Apollon, et les chœurs des Muses, chantant tour à tour d'une voix harmonieuse. " Iliade.

Quand soudain entra, tout essoufflé, un juif pâle, dégouttant de sang, une couronne d'épines sur la tête, et portant sur l'épaule une grande croix de bois, et il jeta cette croix sur la splendide table du banquet. Les vases d'or tremblèrent, les dieux se turent, pâlirent, pâlirent davantage jusqu'à ce qu'ils s'évanouirent enfin en vapeur.

Il y eut alors un triste temps, et le monde devint gris et sombre. Il ne fut plus question de dieux heureux ; on fit de l'Olympe un hôpital où des dieux écorchés, rôtis et perforés, se promenèrent ennuyeusement et pansèrent leurs blessures en chantant de tristes litanies. La religion ne donna plus de joie, mais des consolations ; ce fut une ensanglantée et lamentable religion de suppliciés.

Peut-être était-elle nécessaire pour l'humanité malade et écrasée. Qui voit souffrir son Dieu supporte plus facilement

ses propres soufiraiices. Les anciens dieux gaillards, qui ne connaissaient pas par eux-mêmes la douleur, ne savaient pas non plus ce qu'éprouve un pauvre homme torturé, et un pauvre torturé ne pouvait non plus s'adresser à eux avec confiance dans ses douleurs. C'étaient des dieux de jours de fête, autour desquels on dansait gaiement, et auxquels on ne pouvait adresser que des remercîments. Aussi ne furent-ils jamais aimés du plus profond du cœur. Pour être ainsi aimé du fond du cœur, il faut être souffrant. La pitié est la dernière consécration de l'amour, peut-être l'amour lui-même. De tous les dieux qui aient jamais vécu, le Christ est pour cette raison le Dieu qui a été aimé le plus, surtout par les femmes

Fuyant le tumulte de la foule, je me suis perdu dans une église solitaire, et ce que tu viens de lire, cher lecteur, est moins l'expression de mes pensées que quelques paroles involontaires qui me sont échappées, tandis qu'étendu sur un des vieux bancs destinés à la prière, je laissais passer dans mon sein les sonores vibrations d'un orgue. Je reste là, abandonnant mon âme à ses improvisations, et composant pour cette étrange musique un texte encore plus étrange. De temps en tem.ps mes regards vagabonds s'enfoncent sous les arceaux vaporeux, cherchent les sombres groupes qui appartiendraient aux accords de cet orgue. Quelle est la femme au voile noir agenouillée là-bas devant le tableau de la madone? La lampe qui pend au-dessus éclaire d'un jour tranché la mère d'un amour céleste crucifié, la Vénus Dolorosa ; pourtant des rayons complaisamment mystérieux tombent quelquefois comme en cachette sur les belles formes de la dévote voilée. Celle-ci demeure immobile sur les marches de pierre de l'autel, mais son ombre s'agite sous le vacillement de la lumière, accourt quelquefois jusqu'à moi, puis se retire furtivement comme un nègre muet, messager d'amour dans un harem... Je le comprends. Il m'annonce la présence de sa maîtresse, la sultane de mon cœur.

Peu à peu l'obscurité augmente dans l'édifice désert, çà et là une figure indécise se coule le long des piliers, de temps à autre résonne un léger murmure dans une chapelle latérale, et l'orgue gémit en sons prolongés comme les soupirs d'un cœur de géant.

On aurait dit que les sons de cet orgue ne voulaient jamais finir, que cette voix mourante, que cette grande agonie dût se prolonger éternellement. Je sentais un engourdissement aussi indicible, une anxiété aussi inouie que si j'eusse été enterré vivant, ou même que si, longtemps après ma mort, je fusse sorti du tombeau pour aller avec de lugubres compagnons nocturnes dans l'église des spectres, y entendre les prières des morts, et confesser des péchés posthumes. Il me semblait quelquefois que je voyais réellement assis auprès de moi, dans le demi-jour mystérieux, les défunts paroissiens dans le vieux costume florentin, avec leurs longues et pâles figures, leurs livres dorés entre leurs doigts amincis murmurant tout bas, et se faisant mutuellement des inclinations mélancoliques. Le son plaintif d'une lointaine cloche d'agonisant me rappela le vieux prêtre malade que j'avais vu à la procession, et je me dis : Il est mort aussi dans cet instant, et il va venir ici pour dire sa première messe de minuit ; ce sera le comble à ces tristes apparitions.

Tout d'un coup se leva des marches de l'autel la gracieuse figure de la dévote voilée.

Oui, c'était bien elle ; le reflet de sa robe suflflt pour faire évanouir les pâles fantômes ; je ne vis plus qu'elle, je la suivis rapidement hors de l'église, et quand, arrivée devant la porte, elle rejeta son voile en arrière, je vis le visage de Francesca inondé de larmes. Elle ressemblait à une rose blanche sentimentale, couverte des perles de rosée de la nuit, éclatante sous les rayons de la lune. — Francesca, m'aimes-tu ? — Je fis beaucoup de demandes, et elle répondit peu. Je l'accompagnai à l'hôtel Croce di Malta^ où elle logeait ainsi que Mathilde. Les rues étaient devenues désertes ; les maisons, les volets de leurs yeux fermés, dormaient, et l'on ne voyait que de loin en loin clignoter une petite lumière sous ces paupières de bois. Au-dessus, dans le ciel, s'ouvrait dans les nuages un vaste espace d'un vert clair, et le croissant de la lune y flottait comme une gondole d'argent dans une mer d'émeraudes. Vainement priai-je Francesca de lever seulement une seule fois ses yeux vers notre ancienne et chère confidente, elle conserva sa petite tête baissée et rêveuse. Sa démarche, jadis joyeusement aérienne, était maintenant compassée et contrite ; ses pas étaient singulièrement humbles j elle s'avançait comme sur le rhythme chanté par un

orçue d'éçlise. Chemin faisant, elle se signait devant chaque image de saint ; vainement je m'offris à lui aider ; mais quand, sur le marché, nous passâmes devant l'église de San-Michcle^ où se détachait sur le fond obscur de sa niche la mère de douleur avec ses épées dorées dans le coeur, et sa couronne de petites lampes sur la tête, Francesca enlaça mon cou avec ses bras et m'embrassa, en sanglotant à demi-voix : — Cecco^ Cecco^ caro Cecco !

J'acceptai tranquillement ces baisers, quoique je susse fort bien qu'au fond ils étaient adressés à un abbé bolonais serviteur de l'église catholique romaine. En ma qualité de protestant, je ne me fis aucun scrupule de m'approprier des biens du clergé catholique, et je sécularisai sur le champ les pieux baisers de Francesca. Je sais que les cafards en seront scandalisés, qu'ils crieront certainement au vol des choses sacrées, et m'appliqueront volontiers la loi du sacrilège. Malheureusement ces baisers furent la seule chose que je pus empocher cette nuit-là. Francesca avait résolu de l'employer tout entière au salut de son âme, à genoux et en prière. En vain m'ofFris-je à partager ses exercices de dévotion ; quand elle arriva dans sa chambre, elle m'en ferma la porte au nez. Ce fut inutilement que je restai au dehors encore une grande heure, demandant à entrer, poussant tous les soupirs possibles, feignant de pieuses larmes, jurant les serments les plus sacrés, avec restriction mentale s'entend : je sentais que peu à peu j'arrivais au jésuitisme le plus insinuant, et j'allais promettre à mon inamorata qu'en l'embrassant j'embrasserais en même temps sa croyance et son culte.

— Francesca ! m'écriai-je, étoile de mes pensées, pensée de mon âme, ma bien-aimée, bien dansante et très-croyante Francesca ! ouvre-moi ta porte ! Ce sera aussi pour moi la porte du ciel, de ton beau ciel catholique. Je te promets de quitter la foi protestante, cette vilaine et froide religion que j'ai professée sans jamais l'aimer... A tes blancs et adorables pieds j'abjurerai les erreurs de Luther auxquelles j'étais resté attaché par une nécessité mondaine et par les ruses prussiennes de Satan... Ouvre-moi ta porte et je vais entrer dans le giron de l'église catholique, apostolique et romaine ! Dans tes bras orthodoxes je vais goûter la béatitude des bien-heureux ! sur tes

lèvres, dans les baisers, se révélera à moi le doux symbole. Le miracle du saint mystère s'opère alors... Le verbe devient chair... Dieu est l'amour... Mais pour l'amour de Dieu, ouvre-moi donc !

Hélas ! la porte du salut ne s'ouvrit pas pour moi cette nuit là, et je rentrai chez moi dégommé, ennuyé, maugréant et protestant comme auparavant.

Quand le lendemain, le soleil sourit radieusement du haut du ciel, je sentis s'évanouir tout à fait les émotions et les pensées lugubres que la procession de la veille avait soulevées en moi, et qui m'avaient fait voir la vie comme une maladie, et le monde comme un hôpital.

La ville entière fourmillait de peuple en goguette, d'hommes endimanchés, parmi lesquels sautillait de temps à autre un noir prêtraillon. La foule mugissait, riait et bavardait au point qu'on n'entendait presque pas le carillon des cloches, qui appelait à la grand'messe dans la cathédrale. Celle-ci est une belle et simple église, dont la façade, en marbre de toutes couleurs, est ornée de ces petites colonnes courtes, étagées les unes sur les autres, qui ont l'air si mélancoliquement spirituel. Dans l'intérieur, les piliers et les murs étaient revêtus de drap rouge, les sons d'une musique joyeuse se répandaient sur les flots de la foule. Je donnais le bras à la signora Francesca, et quand je lui présentai en entrant l'eau bénite, et que le doux attouchement de ses doigts humides électrisa mon âme, j'éprouvai au même instant à la jambe une autre commotion électrique. D'efFroi, je faillis trébucher sur les paysannes agenouillées, qui, entièrement vêtues de blanc, chargées de longs pendants d'oreilles et de chaînes d'or jaune, couvraient le pavé en groupes serrés. En regardant autour de moi, j'aperçus encore une femme agenouillée qui s'éventait, et derrière l'éventail je découvris les yeux moqueurs de milady. Je me penchai vers elle, et elle me dit à l'oreille avec un souffle languissant : — Delightful !

— Au nom de Dieu ! lui dis-je tout bas, demeurez sérieuse, ne riez pas ; autrement on nous mettra à la porte. Mais, prières et instances, rien n'y fit. Heureusement qu'on ne comprenait

pas notre langage, car lorsque milady se leva et nous suivit à travers la foule jusqu'au maître-autel, elle s'abandonna à ses folles boutades, sans plus d'égards que si nous eussions été seuls sur les Apennins. Elle se moqua de tout, et même les pauvres tableaux des murailles ne furent pas à l'abri de ses traits.

— Voyez donc, dit-elle, lady Eve, née de la côte, comme elle devise avec le serpent. Ce fut une fort bonne idée du peintre d'avoir donné au serpent une tête et un visage d'homme ; cependant il eût été encore plus spirituel de parer de moustaches militaires ce visage séducteur. Voyez là-bas, docteur, l'ange qui annonce à la bienheureuse vierge son respectable état, et qui sourit en même temps avec tant d'ironie. Je sais ce que pense ce ruffiano. Et cette Marie, aux pieds de laquelle s'agenouille, avec ses cadeaux d'encens et d'or, la sainte alliance de l'Orient, est-ce qu'elle ne ressemble pas à la Catalani ?

Signera Francesca, qui, ne connaissant pas l'anglais, ne comprit de tout ce babillage que le mot Catalani^ se hâta de remarquer que la dame dont notre amie parlait avait aujourd'hui réellement perdu la plus grande partie de sa renommée. Notre amie ne se laissa pas déranger, et continua à commenter, même les tableaux de la passion, y compris le crucifiement, morceau capital, dans lequel on avait représenté, entre autres, trois personnages sots et inactifs, qui assistaient, fort à leur aise, au martyre du dieu : miladv voulait à toute force que ce fussent les commissaires subdélégués d'Autriche, de Russie et de France. Ce fut saint Joseph qui eut à souffrir le plus. Elle fit les observations les plus folles sur une Fuite en Egypte, où Marie, avec le bambin, est assise sur l'âne, pendant que le conducteur, saint Joseph, trotte derrière. Milady soutint que le peintre avait voulu exprimer une certaine conformité entre ce conducteur et le quadrupède. Tous deux, en effet, laissaient tomber les longues oreilles de leurs têtes mélancoliquement courbées. — Oh ! quel embarras inouï est celui de ce pauvre homme ! s'écria Mathilde. S'il croit que le bon Dieu a daigné se faire son collaborateur, il a de quoi se donner au diable ; s'il ne le croit pas, il est hérétique, et revient au diable tout de même. Quel effroyable dilemme ! C'est pour cela qu'il baisse si tristement la tête. Et ils ont encore orné cette tête d'une auréole qui ne ressemble pas mal à des cornes rayonnantes.

Que le sort de ce pauvre conducteur d'âne me touche ! Jamais, jusqu'à ce jour, je ne m'étais sentie aussi émue dans une église. Pourtant, les vieilles fresques que laissaient voir sur les murs les ouvertures du drap rouge eurent, jusqu'à un certain point, par leur sérieux intime, le pouvoir de réduire au silence la moquerie britannique. Il y avait là des figures de ces temps héroïques de Lucques dont il est question si souvent dans les ouvrages de Machiavel, le Salluste romantique, et dont l'esprit s'exhale avec tant de feu des chants du Dante, l'Homère du catholicisme. Les sentiments rigides et les pensées barbares du moyen âge parlent haut sur ces physionomies, encore qu'on sente flotter sur plus d'une bouche muette de jeune homme le riant aveu que toutes les roses ne furent pas alors de pierre, ni toutes voilées de crêpe. Les paupières dévotement baissées de mainte madone de ce temps laissent échapper de même un clignement amoureux, aussi fripon que celui qu'on découvre dans les yeux d'une sainte de nos jours. Mais c'est, dans tous les cas, un esprit élevé qui nous plaît dans ces vieux tableaux florentins ; c'est le vrai caractère héroïque que nous reconnaissons aussi dans les statues de marbre des dieux grecs, et qui ne consiste pas, comme nos esthéthiques le prétendent, dans un calme éternel sans passion, mais, au contraire, dans une éternelle passion sans trouble. Ce vieil esprit florentin se révèle encore, peut-être comme un retentissement traditionnel, dans quelques tableaux à l'huile d'une époque postérieure, qui sont suspendus dans le dôme, à Lucques. Je fus surtout charmé par xme Noce de Cana, d'un élève d'André del Sarto, ouvrage d'ailleurs un peu durement peint, et modelé avec raideur. Le Sauveur est assis entre la tendre et belle fiancée, et un pharisien, dont la figure, semblable à une table de pierre de la loi, s'étonne de voir le grand prophète qui se mêle avec sérénité aux heureux, et régale la société de miracles plus grands encore que les miracles de Moïse ; car celui-ci ne put, quelque fort qu'il frappât le rocher, en faire sortir que de l'eau, tandis que l'autre n'eut qu'un mot à dire, et les cruches se remplirent du meilleur vin. Bien plus tendre, et presque d'une couleur vénitienne, est le tableau d'un inconnu, suspendu à côté, et où le coloris le plus aimable est éteint d'une façon singulière par le sentiment douloureux qui y domine. Il représente Marie-Madeleine

prenant une livre d'onguent du nard le plus précieux, dont elle parfuma les pieds de Jésus, qu'elle essuya ensuite avec ses cheveux. Le Christ est assis là, au milieu du cercle de ses disciples, dieu beau et spirituel, douloureusement affecté comme un homme. Il sent un frisson de pitié pour son propre corps, qui subira bientôt tant de souffrances, et auquel on rend dès à présent l'honneur des parfums, réservé par l'usage aux morts, et qui lui appartient déjà aujourd'hui. Il laisse tomber un sourire triste sur cette femme agenouillée qui, poussée par un pressentiment d'inquiétude amoureuse, accomplit cet acte charitable. Cet acte ne sera jamais oublié tant qu'il y aura des hommes souffrants, et ses parfums qui ont déjà embaumé tant de siècles, se répandront aussi sur les générations de l'avenir. A l'exception du disciple selon le cœur du Christ, et qui, seul, nous rapporte cette action, aucun des apôtres n'en paraît comprendre le sens ; et l'apôtre à barbe rousse semble même, comme dans l'Écriture, demander d'une manière chagrine pourquoi l'on n'a pas vendu ce nard trois cents deniers, qu'on aurait distribués aux pauvres. Cet apôtre économe est celui-là même qui tient les cordons de la bourse. L'habitude des affaires d'argent l'a tellement émoussé pour tout ce qui est parfum d'amour désintéressé, qu'il le troquerait contre des deniers, dans un but utile. Aussi bien, est-ce ce changeur de deniers qui trahit le Sauveur pour 30 deniers d'argent. Ainsi, l'Evangile a signalé symboliquement, dans l'histoire de ce banquier des apôtres, la puissance de séduction qui nous tend un piège dans tout sac d'argent, et il nous a mis en garde contre les hommes d'argent : tout riche est un Judas Iscariote.

— Vous faites, cher docteur, la grimace mal dissimulée d'un croyant, me dit milady. Je viens de vous observer, et, pardonnez-moi si je vous offense, mais vous aviez tout l'air d'un bon chrétien.

— Entre nous, je le suis ; oui, le Christ...

— Allez-vous croire peut-être que c'est un dieu ?

— Cela va sans dire, ma bonne Mathilde. C'est le dieu que j'aime le plus ; non parce qu'il est un dieu légitime, dont le père était déjà dieu, et gouverna le monde depuis un temps immémorial, mais parce que, bien qu'il soit né dauphin du ciel, il a pourtant les sentiments démocratiques, et n'aime pas le

faste courtisanesque, et puis parce qu'il n'est pas le dieu d'une aristocratie de pharisiens doctrinaires ni de lansquenets galonnés, mais bien un modeste dieu du peuple, un bon Dieu citoyen. En vérité, si le Christ n'était pas encore dieu, je donnerais ma voix pour qu'il le fût, et bien plus volontiers qu'à un dieu absolu et imposé, je lui obéirais, à lui, le dieu élu, le dieu de mon choix.

L'archevêque, vieillard grave, célébra lui-même la messe, et je dois l'avouer de bonne foi, non-seulement moi, mais en quelque sorte milady aussi, nous fûmes secrètement touchés par l'esprit qui respire dans cet acte religieux, et par la dignité de cet homme vieux qui l'accomplissait. — Oui, tout homme âgé est d'ailleurs par lui-même un prêtre, et les cérémonies de la messe catholique sont en même temps d'une si grande antiquité, qu'elles sont peut-être la seule chose qui se soit conservée depuis l'enfance du monde, et réclame la piété de tous les hommes, comme souvenir de nos premiers ancêtres. — Voyez-vous, milady, lui dis-je, chaque mouvement que vous apercevez ici, la manière de joindre les mains, d'étendre les bras, ces génuflexions, ces ablutions, ce droit d'être encensé, ce calice, même tout l'habillement de cet homme, depuis la mitre jusqu'à la frange de l'étole, tout cela est du vieil égyptien ; ce sont des restes d'un sacerdoce sur l'étonnante existence duquel les plus anciens documents ne nous rapportent que peu de chose, du sacerdoce le plus antique, qui découvrit la première sagesse, inventa les premiers dieux, fixa les premiers symboles, et par qui l'humanité...

— Fut trompée pour la première fois, ajouta milady d'un ton amer, et je crois, docteur, que de ce premier âge du monde il ne nous est rien resté que quelques tristes formules de fourberie ; et elles sont encore eflficaces aujourd'hui. Voyez-vous en eflFet là-bas ces figures si sottement sombres, et cet individu qui se tient bêtement à genoux, et qui, avec son bec largement ouvert, a l'air si ultra imbécile !

— Pour l'amour de Dieu ! lui répondis-je doucement, qu'importe que cette tête soit si peu éclairée par la raison ! que

nous fait cela, à nous? qu'est-ce qui nous irrite là dedans ? ne voyez-vous pas tous les jours des bœufs, des vaches, des chiens, des ânes qui sont aussi bêtes, sans que cet aspect dérange le moins du monde votre tranquillité d'humeur, et vous emporte à des mouvements bilieux !

— Hélas ! s'écria milady, c'est tout autre chose : ces animaux portent des queues par derrière, et je me fâche de voir que ce drôle, qui est aussi bestialement bête qu'eux, n'ait pourtant pas une queue par derrière.

— Oui, c'est tout autre chose, milady.

Il y eut après la messe encore des choses de toute espèce à voir et à entendre, surtout le sermon d'un moine grand et carré, dont la face hardie, impérieuse, antiquement romaine, jurait si étrangement avec son grossier froc de mendiant, que cet homme avait l'air d'un empereur de la pauvreté. Il prêcha sur le ciel et l'enfer, et entra quelquefois dans l'enthousiasme le plus furieux. Sa description du ciel fut chargée dans un style tant soit peu barbare, et il y eut beaucoup d'or, d'argent, de pierreries, de mets recherchés et de vins des meilleures crûs. Sa bouche humait alors avec un air d'élu, et il se démenait avec délices dans sa robe quand, parlant des petits anges à petites ailes blanches, il se figurait être lui-même un petit ange à petites ailes blanches. Sa peinture de l'enfer fut moins divertissante et même d'un sérieux un peu pratique. Cet homme était là beaucoup plus dans son élément. Il s'échauffa surtout à propos des pécheurs qui ne croient plus aussi chrétiennement aux vieilles flammes de l'enfer, et prétendent même qu'elles se sont un peu refroidies dans les derniers temps, et s'éteindront bientôt tout à fait. — Et si l'enfer était sur le point de s'éteindre, s'écria-t-il, je raviverais avec mon haleine les derniers charbons étincelants, pour leur rendre leurs flammes et leur ardeur antiques. — En entendant la voix qui, semblable au vent du nord, hurlait ces paroles, en voyant le visage en feu, le cou rouge à carrure de buffle, et les larges poings de l'homme, on ne pouvait tenir pour une hyperbole cette menace infernale.

— / like this man (j'aime cet homme), dit milady.

238 HENRIHEINE

— Vous avez bien raison, répondis-je, et il me plaît bien plus que beaucoup de nos doucereux médecins d'âme à méthode homéopathique, qui délaient un dix-millième de raison dans un seau d'eau morale, et nous administrent cette décoction tous les dimanches.

— Oh ! oui, docteur, j'ai du respect pour son enfer; mais je n'ai pas grande confiance dans son ciel, d'autant plus, que j'ai conçu de très bonne heure des doutes secrets à l'aspect du ciel. Etant encore fort petite, à Dublin, je me couchais souvent sur le dos, dans le gazon, et me demandais si le ciel pouvait réellement contenir autant de magnificences qu'on le disait. Mais, pensais-je, comment se fait-il que, de toutes ces magnificences, il n'en tombe jamais rien par terre, par exemple un pendant d'oreille en diamant ou un collier de perles, ou au moins un morceau de gâteau d'ananas, tandis qu'il ne nous vient toujours de là-haut que de la grêle, de la neige ou de la pluie ordinaire ? Cela n'est pas dans l'ordre, me disais-je...

— Pourquoi dire cela, milady ? Pourquoi, plutôt, ne pas taire ces doutes? Les incrédules qui n'admettent pas le ciel ne devraient pas faire de prosélytes. Il est moins blâmable et même digne d'éloges, le prosélytisme de ces gens qui ont un ciel superbe dont ils ne veulent pas garder en égoïstes les splendeurs pour eux seuls, qui invitent en conséquence leur prochain à en venir prendre sa part, et n'ont pas de cesse que celui-ci n'ait accepté leur bienveillante invitation.

— Je me suis toujours étonnée, docteur, que la plupart des riches de cette espèce que nous voyons toujours affairés avec tant de zèle comme membres des sociétés de conversion à rendre digne du ciel quelque vieux mendiant juif, pour y jouir de son aimable société, ne pensent pourtant jamais à lui faire partager dès à présent leurs jouissances sur cette terre, et par exemple ne l'invitent jamais pendant l'été à leurs maisons de campagne, où il y a certainement de friands morceaux que le pauvre diable savourerait avec autant de plaisir que s'il les avait dans le ciel.

— Cela s'explique, milady. Les jouissances célestes ne leur coûtent rien, et c'est un double plaisir de pouvoir rendre heureux à si bon marché notre prochain. Mais les incrédules, à quelles jouissances peuvent-ils inviter quelqu'un ?

— A rien, docteur, si ce n'est à un long et tranquille

sommeil, qui peut encore être parfois d'un grand prix pour un malheureux, surtout quand il vient d'être un peu trop persécuté par de pressantes invitations pour le ciel.

La belle personne dit ces paroles avec un accent piquant et amer, et ce ne fut pas sans quelque sérieux que je lui répondis : — Chère Mathilde, dans mes actions sur cette terre, je m'inquiète fort peu de l'existence du ciel et de l'enfer: je suis trop grand et trop orgueilleux pour que l'ambition des récompenses célestes ou la crainte des peines infernales puisse me diriger. Je tends vers le bien parce qu'il est beau et m'attire d'une façon irrésistible, et je déteste le mal parce qu'il est laid et me répugne. Etant encore écolier quand je lus Plutarque, (et je le lis encore aujourd'hui tous les soirs dans mon lit, et il me vient souvent des envies de sauter à bas et de prendre la poste pour devenir un grand homme), je fus dès lors charmé par le trait de cette femme qui courut par les rues d'Alexandrie avec une outre pleine d'eau dans une main, et une torche allumée dans l'autre, criant aux hommes qu'elle voulait avec cette eau éteindre l'enfer, et avec cette torche incendier le ciel, afin que désormais on ne s'abstînt plus du mal par la seule crainte du châtiment, et qu'on ne pratiquât plus le bien en vue des récompenses. Toutes nos actions doivent jaillir de la source d'un amour désintéressé, qu'il existe ou non continuation d'existence après la mort.

— Alors, vous ne croyez donc pas à l'immortalité ?

— Oh ! vous êtes subtile milady ! Moi, en douter ? moi dont le cœur pousse chaque jour des racines plus profondes dans les milliers de siècles du passé et de l'avenir ; moi qui suis un des hommes les plus éternels, dont chaque souffle est une vie éternelle, chaque pensée une étoile éternelle..., je ne croirais pas à l'immortalité !

— Je pense, docteur, qu'il faut une bonne dose de vanité et de présomption pour, après avoir joui sur cette terre de tant de bonnes et belles choses, demander encore au bon Dieu l'immortalité par-dessus le marché ! L'homme, cet aristocrate parmi les animaux, qui se croit meilleur que toutes les autres créatures, voudrait bien arracher aussi au roi du monde ce privilège d'éternité, par des chants, des louanges, des génufîexions et des prières courtisanesques. . . Oh ! je sais bien ce que signifie votre mouvement de lèvres, monsieur l'immortel !

Signera nous pria de l'accompagner au couvent où l'on conserve la croix miraculeuse, la croix la plus remarquable de toute la Toscane. Et il était temps que nous quittassions la cathédrale, car les folies de milady auraient fini pourtant par nous jeter dans quelque embarras. C'était une source intarissable de verve caustique, rien que saillies délicieusement extravagantes, aussi téméraires que de jeunes chats qui bondissent au soleil de mai. Au sortir de l'église, elle trempa trois fois le doigt dans l'eau bénite, m'aspergea chaque fois, et murmura : — Dam xeffhrdeyim Kinnim ! ce qui, suivant elle, est la formule arabe au moyen de laquelle les sorcières changeaient un homme en bête.

Sur la place du Dôme, manœuvraient une grande quantité de troupes en uniforme presque autrichien, et commandées à l'allemande ; du moins, j'entendis en allemand les commandements : Présentez armes! arme au pied! enjoué! tournez à droite! halte! Je crois que chez tous les Italiens, ainsi que chez quelques autres peuples d'Europe, on commande en allemand. Devons-nous en tirer, nous autres Allemands, quelque vanité ? Avons-nous tellement commandé dans le monde, que l'idiome allemand en soit devenu la langue du commandement ? ou bien, nous laissons-nous tellement commander, que ce soit la langue allemande que l'obéissance servile comprenne le mieux ?

Milady ne paraît nullement amie des parades et des revues ; elle nous en éloigna avec une crainte ironique. — Je n'aime pas, dit-elle, le voisinage de pareils hommes avec leurs sabres et leurs fusils, surtout quand ils marchent en ligne et en grand nombre, comme dans les manoeuvres extraordinaires. Si dans ces quelques mille hommes, il y en avait un qui devînt subitement fou, et m'étendît morte sur la place avec l'arme qu'il tient toute prête à la main ! Ou bien, si quelque autre, devenant tout d'un coup raisonnable, se disait : — " Qu'as-tu à risquer, à perdre, quand bien même on t'ôterait la vie ? Cet autre monde qu'on nous promet après la mort, peut ne pas être aussi brillant qu'on le dit, on peut s'y trouver aussi mal que possible, mais on ne pourra t'y donner moins que tu ne reçois ici-bas, moins de six kreutzers par 'our... Allons, passe-toi cette fantaisie, et

tue-moi cette petite Anglaise au nez impertinent ! " Ne suis-je donc pas là dans le plus grand danger r Si j'étais roi, je partagerais mes soldats en deux classes. Les uns, je les ferais croire à l'immortalité de l'ame, pour qu'ils eussent du courage dans le combat, et ne redoutassent pas la mort, et je les emploierais uniquement à la guerre. Les autres, je les réserverais pour les parades et les revues ; et, afin qu'il ne vînt pas à l'esprit de ceux-ci qu'ils ne risqueraient rien à tuer quelqu'un pour passer le temps, je leur défendrais, sous peine de mort, de croire à l'immortalité de l'âme ; je leur donnerais même encore un peu de beurre avec leur pain de munition, pour leur faire aimer la vie. Tout au contraire, pour les premiers, ces héros immortels, je leur rendrais la vie très amère, afin qu'ils apprissent à la mépriser comme il faut, et à considérer la bouche des canons comme l'entrée d'un monde meilleur.

— Milady, lui dis-je, vous seriez un mauvais souverain. Vous savez peu régner, et vous n'entendez absolument rien en politique. Si vous aviez lu mes Annales politiques...

— Je comprends tout cela peut-être mieux que vous, cher docteur. De très bonne heure, j'ai cherché à m'instruire làdessus. Quand j'étais encore petite, à Dublin...

— Et que j'étais couchée sur le dos, dans l'herbe, et que je réfléchissais, ou que je ne réfléchissais pas, comme à Ramsgate...

Un regard, semblable à un léger reproche d'ingratitude, tomba des yeux de Milady ; mais elle se remit à sourire et continua elle-même la phrase que je venais de continuer à sa place : — Quand j'étais encore petite, à Dublin, et que je pouvais m'asseoir sur un petit coin du tabouret où ma mère appuyait ses pieds, j'avais toujours à l'importuner de toutes sortes de questions sur ce que les tailleurs, les cordonniers, les boulangers, enfin tout le monde avait à faire dans le monde. Et ma mère m'expliqua que les tailleurs faisaient les habits ; les cordonniers, les souliers ; les boulangers, le pain... Et quand je demandai ensuite ce que faisaient les rois, ma mère me répondit : ils gouvernent. — Sais-tu bien, chère maman, lui dis-je alors, que si j'étais roi, j'essaierais une fois de passer tout un jour sans gouverner, pour voir quelle mine aurait alors le monde. — Ma chère enfant, répondit ma mère, c'est ce que font aussi beaucoup de rois, et l'on s'en aperçoit bien.

— En vérité, Milady, votre mère avait raison. Il y a surtout ici en Italie de ces rois, et l'on s'en aperçoit bien par exemple à Naples. ..

— Mais, cher docteur, il ne faut pas trop en vouloir à un semblable roi italien s'il lui arrive souvent de ne pas gouverner de tout le jour à cause de la chaleur excessive. Il serait seulement à craindre que les carbonari ne profitassent d'un pareil jour, car j'ai surtout remarqué dans ces derniers temps que les révolutions avaient toujours éclaté ces jours-là où l'on ne gouvernait pas. Si les carbonari venaient une fois à se tromper, et à croire que c'est jour ingouvernementé, tandis que, contre toute attente, on gouvernerait, ils y perdraient leurs têtes. Les carbonari ne peuvent donc y mettre assez de prudence, et il leur importe de remarquer bien exactement le temps convenable. Mais, au contraire, le plus grand art de la politique des rois consiste à bien tenir secrets les jours où ils ne gouvernent pas, et à se mettre quelquefois ces jours-là sur la chaise gouvernementale, ne fût-ce que pour tailler des plumes ou cacheter des lettres, ou régler du papier blanc, le tout pour l'apparence, afin que le peuple du dehors, qui regarde curieusement par les fenêtres du palais, croie très certainement qu'il est gouverné.

Pendant que ces observations se jouaient sur la jolie bouche fine de Mathilde, un sourire de béatitude épanouie flottait sur les lèvres roses de Francesca. Elle parlait peu ; mais sa démarche n'avait plus cet air contrit de bienheureuse abnégation du soir précédent ; elle s'avançait plutôt avec une victorieuse assurance; chaque pas semblait une fanfare de trompettes. C'était pourtant un triomphe plus spirituel que temporel qui s'annonçait dans tous ses mouvements ; elle ressemblait presque à une église triomphante, et autour de sa tête rayonnait une auréole invisible. Mais ses yeux, souriant comme au travers des larmes, avaient repris un enfantillage tout mondain, et dans cette foule bariolée dont les flots roulaient autour de nous, pas une seule pièce d'habillement n'échappa à son regard scrutateur. Ecco ! était alors son exclamation. Quel shawl ! le marchese doit me donner un pareil cachemire pour me faire un turban quand je danserai Roxelane. Ah ! et puis il m'a promis aussi une croix en diamants !

Pauvre Gumpelino ! tu te décideras facilement pour le tur-

ban, mais la croix te fera passer plus d'une heure amcre. Mais signera te tourmentera pendant si longtemps, que tu finiras par te soumettre au supplice de la croix.

L'église où l'on fait voir la croix miraculeuse de Lucques, appartient à un cloître dont je ne me rappelle pas le nom.

Lors de notre entrée dans l'église, il y avait devant le maîtreautel une douzaine de moines agenouillés et priant en silence. Seulement ils jetaient de temps à autre, comme en chœur, quelques paroles entrecoupées qui résonnaient d'une manière presque effrayante dans les galeries solitaires. L'église était sombre, et de petites fenêtres peintes laissaient seules tomber un jour diapré sur les têtes chauves et sur les frocs bruns. Des lampes de cuivre jetaient une lumière avare sur les fresques noircies et sur les tableaux d'autel ; des murs sortaient çà et là des têtes de saints de bois, peintes crûment, et auxquelles la lumière douteuse prêtait comme un ricanement de vie. Milady se mit à crier, et montra sous nos pieds une pierre funéraire présentant en relief la raide figure d'un évêque, avec mitre, crosse, les mains jointes et le nez cassé. — Hélas ! nous dit-elle tout bas, je viens moi-même de heurter rudement ce nez de pierre, et, à présent, il va m'apparaître cette nuit avec son nez écrasé.

Le sacristain, moine pâle et jeune, nous montra la croix merveilleuse et nous raconta les miracles qu'elle avait faits. Capricieux comme je suis, je n'ai peut-être pas fait en cette occasion une figure d'incrédule ; j'ai de temps à autre des accès de foi aux miracles, surtout là où le lieu et l'heure la favorisent. Je crois alors que tout, dans ce monde, est miracle, et que l'histoire universelle est une légende. Fus-je atteint de la foi contagieuse de Francesca, qui baisa la croix avec un emportement d'exaltation ? Mais je me sentis en même temps choqué par la raillerie non moins emportée de la mordante Anglaise. Peut-être cette disposition railleuse me blessa-t-elle, d'autant plus que je ne m'en sentais pas tout à fait exempt moi-même, et qu'elle me semblait alors quelque chose de peu louable. On ne peut nier en effet que la moquerie, le plaisir de la contra-

diction, porte en soi quelque chose de méchant, tandis que le sérieux s'allie davantage avec les meilleurs sentiments : la vertu, l'amour de la liberté et l'amour lui-même, sont fort sérieux. Pourtant, il y a des cœurs où la plaisanterie et le sérieux, la malice et la bonté, la verve pétulante et la morgue, s'amalgament d'une façon si bizarre, qu'il est difficile de les juger. Un semblable cœur se trouvait dans le sein de Mathilde ; quelquefois c'était une froide île de glace dont le sol poli comme un miroir laissait jaillir des palmiers languissants ; et souvent aussi c'était un volcan d'enthousiasme dont la flamme était étouffée tout d'un coup sous un rire éclatant comme une avalanche de neige. Elle n'était pas du tout méchante, et avec tout son débordement, nullement sensuelle, je crois même qu'elle n'avait compris dans la sensualité que le côté plaisant, pour s'en amuser comme d'une folle comédie de marionnettes. C'était une envie humoristique, une aimable curiosité de voir tel ou tel original dans des moments de passion. Cela explique sa liaison avec le marchese Gumpelino. Combien différente était Francesca ! Dans ses pensées, dans ses sentiments régnait l'unité catholique. Le jour, c'était une lune languissante ; la nuit, c'était un soleil ardent... Lune de mes jours ! soleil de mes nuits ! je ne te reverrai jamais.

— Vous avez raison, dit milady, je crois à l'efficacité miraculeuse d'une croix. Je suis convaincue que si le marchese ne lésine pas trop sur les brillants de la croix promise, il fera certainement un brillant miracle chez signora. Celle-ci finira par en être tellement éblouie, qu'elle deviendra amoureuse de son nez. J'ai souvent aussi entendu parler de la vertu miraculeuse de certaines croix qui pouvaient d'un honnête homme faire un misérable.

Ce fut ainsi que la jolie femme se moqua de tout. Elle fit de la coquetterie avec le pauvre sacristain, adressa encore de drôles d'excuses à l'évêque au nez cassé, en le priant le plus poliment du monde de vouloir bien ne pas se déranger pour lui rendre sa visite, et quand nous arrivâmes au bénitier, elle voulut à toute force essayer une seconde fois de me changer en bouc.

Etait-ce réellement l'effet de la disposition que m'inspirait le lieu, ou voulais-je repousser aussi vivement que possible cette

plaisanterie qui me blessait au fond ? Bref, je me jetai dans le pathétique consacré, et lui dis : — Milady, je n'aime pas les femmes qui se moquent de la religion. Les belles femmes qui n'ont pas de religion, sont des fleurs sans parfum. Elles ressema blent à ces froides et vides tulipes qui, dans leurs pots de porcelaine chinoise, ont elles-mêmes l'air si porcelaine, et qui, si elles pouvaient parler, nous démontreraient certainement comme quoi elles sont nées très naturellement d'un oignon, comme quoi c'est chose suffisante ici-bas de ne pas sentir mauvais, et d'ailleurs, quant au parfum, qu'une fleur raisonnable n'en a aucunement besoin.

Milady, au seul mot de tulipe, se livra à l'agitation la plus emportée ; et, pendant que je parlais, son idiosyncrasie contre cette fleur agit avec tant de force, que, de désespoir, elle se boucha les oreilles. C'était moitié comédie et certainement aussi moitié sérieux, qui fit qu'à la fin elle me jeta un regard dédaigneux, et me dit du ton le plus amèrement railleur de son cœur : — Et vous, chère fleur, laquelle des religions existantes avez-vous ?

— Moi, milady, je les ai toutes : le parfum de mon âme s'élève jusqu'aux cieux, où il fait pâmer de plaisir même les dieux immortels !

Signora, qui ne pouvait comprendre notre conversation, que nous faisions presque toujours en anglais, imagina. Dieu sait comment ! que nous disputions sur la supériorité de nos patries respectives. Elle se mit à louer les Anglais aussi bien que les Allemands, quoiqu'elle tînt au fond du coeur les premiers pour fous et les seconds pour bétes. Elle avait fort mauvaise opinion de la Prusse, dont le pays, selon sa géographie à elle, était situé bien par delà l'Angleterre et l'Allemagne ; elle pensait surtout fort mal à l'endroit du roi de Prusse, le grand Federigo, que son ennemie, la signora Serafina, avait dansé l'année précédente, dans son ballet de bénéfice. Chose étrange, que ce roi, le grand Frédéric, vive toujours sur les théâtres italiens, et dans la mémoire du peuple d'Italie

— Dam zefardeyim iinnim, dit milady, lorsque nous passâmes

auprès du bénitier, mais elle ajouta tout de suite : non, il n'est pas besoin de métamorphoser pour le moment cet homme en bête, non-seulement parce qu'il change d'opinion tous les dix pas, et qu'il se contredit sans cesse ; mais c'est qu'il en vient aujourd'hui à se faire convertisseur, et je crois même que c'est un jésuite déguisé. Il faut, pour ma sûreté, que je fasse maintenant des grimaces de dévotion, si je ne veux pas qu'il me livre à ses cohypocrites en Loyola, à ces dilettanti de la sainte inquisition, qui me brûleront en effigie, vu que la police ne leur permet pas encore de jeter les personnes mêmes au feu. Ah ! révérend docteur ! n'allez pas croire que je sois aussi raisonnable que j'en ai l'air. Je ne manque pas tout à fait de religion, je ne suis pas une tulipe ; au nom du ciel, pas une tulipe ! pour l'amour de Dieu, pas une tulipe ! Je croirai plutôt tout, tout ce qu'on voudra. Je crois dès à présent le plus essentiel de ce qui est écrit dans la Bible, je crois qu'Abraham a engendré Isaac, et Isaac Jacob, et Jacob Juda, et aussi que celui-ci a connu sa bru Tamar sur la grande route. Je crois aussi que Loth but trop avec ses filles. Je crois que la femme de Putiphar a retenu dans ses mains le manteau du chaste Joseph. Je crois que les deux anciens qui surprirent Susanne au bain étaient très vieux. Je crois encore que le patriarche Jacob a commencé par tromper son frère, et ensuite son beau-père ; que le roi David a donné a Uri une bonne place à l'armée ; que Salomon se donnait mille femmes, et se plaignait ensuite que tout était vanité. Je crois aussi aux dix commandements, et en observe même le plus grand nombre. Je ne convoite pas le bceuf de mon voisin, ni sa servante, ni sa vache, ni son âne. Je ne travaille pas le jour du sabbat, le septième où Dieu s'est reposé, et même, par précaution, comme on ne sait plus au juste quel fut ce septième jour de repos, je ne fais souvent rien de toute la semaine. Quant aux commandements du Christ, j'ai toujours pratiqué le plus important, celui qui commande d'aimer ses ennemis ; car, hélas ! les hommes que j'ai le plus aimés ont toujours été, sans que je m'en doutasse, mes plus cruels ennemis.

— Au nom de Dieu, Mathilde, ne pleurez pas! m'écriaije, quand j'entendis un son de l'amertume la plus douloureuse percer dans ces folles moqueries. Je connaissais déjà ce son, qui faisait toujours vibrer violemment, mais jamais bien long-

REIS EBILDER 247

temps, le spirituel cœur de cristal de cette singulière créature ; et je savais que, si facilement qu'il résonnât , il était aussi facilement étouffé par la première bouffonnerie qu'on lui offrait, ou qui lui passait à elle-même dans l'esprit. Pendant qu'appuyée contre le portail du cloître, elle pressait sa joue brûlante sur les pierres froides, et qu'avec ses longs cheveux elle essuyait une trace de larme, j'essayai de rappeler sa bonne fiumeur, en cherchant, dans la manière ironique qui lui était propre, à mystifier la pauvre Francesca, et en rapportant à celle-ci les nouvelles les plus importantes de la guerre de sept ans, qui parut l'intéresser fortement, et qu'elle ne croyait pas encore finie. Je lui racontai beaucoup de choses curieuses du ^rand Federigo, le spirituel cuistre. César en guêtres, qui inventa la monarchie prussienne, jouait joliment de la fîûte dans sa jeunesse, prenait beaucoup de tabac, et faisait aussi des vers français. Francesca me demanda qui serait vainqueur des Prussiens ou des Allemands? Car, ainsi que je l'ai fait remarquer, elle regardait les premiers comme un tout autre peuple ; et il est vrai que d'ordinaire, en Italie, on ne comprend sous le nom d'Allemands que les Autrichiens. Signora ne s'émerveilla pas médiocrement quand je lui dis que, moi-même, j'avais longtemps vécu, dans la capitale délia Prussia^ à Bcrelino^ ville qui est située tout en haut dans la géographie, non loin du pôle glacial. Elle frissonna quand je lui peignis les dangers auxquels on est exposé quelquefois, quand les ours de la mer Glaciale vous rencontrent dans la rue. — Car il y a, ma chère Francesca, lui dis-je, beaucoup trop d'ours en garnison au Spitzberg, et ils viennent souvent passer un jour à Berlin par patriotisme, pour voir jouer FOurs et le Pacha ; ou bien ils vont chez Beyermann, au café Royal, faire bonne chère et boire du Champagne, ce qui leur coûte souvent plus d'argent qu'ils n'en ont apporté, auquel cas un des ours reste attaché là jusqu'à ce que ses camarades reviennent et paient, d'où est venu le mot : " enchaîner un ours. " Beaucoup d'ours demeurent dans la ville même. On peut même dire que la ville doit son origine aux ours, et que c'est pour cela qu'elle s'appelle Berlin ; car l'ours s'appelle en allemand harlein. Du reste, les ours de la ville sont assez apprivoisés, et quelques-uns, entre autres, civilisés au point d'écrire les plus belles tragédies et la musique la plus

sublime. Les loups y sont communs aussi, et comme ils portent, à cause du froid, des pelisses de mouton de Varsovie, il est plus difficile de les reconnaître. Les oies du Nord y voltigent çà et là, et chantent des airs de bravoure, et les rennes, dilettanti de haute ramure, courent tout autour en faisant les connaisseurs. Au surplus les Berlinois vivent avec modération, et sont laborieux : un grand nombre se plongent jusqu'au nombril dans la neige, et écrivent de la dogmatique, des livres édifiants, des légendes religieuses pour de jeunes demoiselles, des catéchismes, des sermons pour tous les jours de l'année, des poésies d'Eloha, et avec cela ils sont très moraux, car ils sont enfoncés jusqu'au nombril dans la neige.

— Les Berlinois sont donc chrétiens .'' s'écria Francesca, tout étonnée.

— Leur christianisme, bellissima s'ignora^ a quelque chose de particulier. Au fond, ils n'en ont pas du tout, et puis, ils sont trop raisonnables pour le pratiquer sérieusement. Mais comme ils savent que le christianisme est nécessaire dans un Etat, pour que les sujets obéissent avec une charmante humilité, et pour qu'en outre on ne vole et ne tue pas trop, ils cherchent du moins, à grand renfort d'éloquence, à convertir leur prochain au christianisme ; ils veulent, pour ainsi dire, trouver des remplaçants dans une religion dont ils souhaitent le maintien, et dont l'exercice rigoureux leur est trop pénible à euxmêmes. Dans cet embarras, il mettent à profit la ferveur des juifs pauvres, beaucoup de ceux-ci deviennent chrétiens à leur place, et comme, pour de l'argent et de bonnes paroles, ces pauvres juifs se laissent employer à tout ce qu'on veut, ils sont déjà si bien exercés dans le christianisme, qu'ils commencent à crier fort régulièrement à l'incrédulité, combattent à mort pour la Trinité, à laquelle même ils croient pendant la canicule, se prennent de rage contre les rationalistes, parcourent le pays comme missionnaires et espions de la foi, colportent de petits traités édifiants, roulent le mieux les yeux dans les églises, font les grimaces les plus hypocrites, et réussissent si bien dans le bigotisme, que la jalousie de métier s'en mêle déjà, que les anciens maîtres de la corporation, les chrétiens pur sang, commencent à se plaindre en secret de ce que le christianisme est maintenant passé tout entier dans les mains des juifs.

Si je ne fus pas compris par sigiiora, je le serai certainement beaucoup mieux par toi, cher lecteur. Milady aussi me comprit, et cela réveilla sa bonne humeur. Cependant quand je voulus, peut-être avec un air sérieux, payer tribut à l'opinion générale que le peuple a besoin d'une religion positive, elle ne put s'empccher de me contredire avec sa manière ordinaire.

— Il faut que le peuple ait une religion ! s'écria-t-elle. Voilà ce que ne cessent de prêcher mille et mille langues imbéciles et hypocrites...

— Et cependant cela est vrai, milady. Comme une mère ne peut satisfaire avec la simple vérité à toutes les questions de l'enfant, parce que l'intelligence de celui-ci ne le permet pas encore, il faut aussi qu'on ait là une religion positive, une église, pour faire à toutes les questions par trop métaphysiques du peuple, des réponses bien précises qui tombent sous les sens, selon sa force de conception.

— Oh ! fi, docteur ! votre comparaison même me rappelle une histoire, qui, à la fin, ne parlerait pas en faveur de votre opinion : Quand j'étais encore petite, à Dublin...

— Et que j'étais couchée sur le dos...

— Mais, docteur, on ne peut, avec vous, parler raisonnablement. Ne ricanez pas avec cette impudence, et écoutez-moi. Quand j'étais encore petite, à Dublin, et assise aux pieds de ma mère, je lui demandai un jour ce qu'on faisait des vieilles pleines lunes. — Ma chère enfant, répondit ma mère, le bon Dieu prend le marteau à sucre et casse les vieilles pleines lunes en morceaux pour en faire les petites étoiles. — On ne saurait reprocher à ma mère cette explication évidemment fausse, puisque, avec les connaissances les plus complètes en astronomie, elle n'aurait pu me faire comprendre tout le système du soleil, de la lune et des étoiles, et qu'elle répondit d'une manière populaire et sensible à ma question, qui était du domaine de la science. Il eût pourtant été mieux d'ajourner l'explication à un âge plus mûr, ou du moins de n'imaginer aucun mensonge. Car, m'étant trouvée avec la petite Lucy pendant que la pleine lune brillait au ciel, et lui ayant expliqué comment on en ferait bientôt de petites étoiles, elle se moqua de moi et me

dit que sa grand'mère, la vieille O'Meara, lui avait raconté qu'on mangeait en enfer les pleines lunes en guise de melons, et qu'on était obligé, vu qu'il n'y a pas de sucre en enfer, de les assaisonner de souffre et de bitume. Lucy ayant commencé par rire de ma croyance, qui avait quelque chose de la naïveté évangélique, je ris bien plus fort encore de sa crédulité, qui tenait au catholicisme le plus sombre ; du rire nous vînmes à une querelle sérieuse, nous échangeâmes des bourrades, nous nous fîmes des égratignures et nous conspuâmes de la façon la plus polémique, jusqu'à ce que le petit O'Donnel, qui venait de l'école, nous sépara. Ce jeune garçon avait reçu une meilleure instruction dans la science du ciel ; il savait un peu de mathématiques, et nous démontra tranquillement notre erreur à toutes les deux, et la folie de notre querelle. Et qu'arriva-t-il ? Nous, petites filles, nous fîmes trêve provisoire à notre guerre d'opinion, et nous nous réunîmes d'un commun accord pour rosser le raisonnable petit mathématicien.

— Milady, j'en suis fâché, car vous avez raison. Mais on n'y peut rien faire. Les hommes disputeront toujours sur l'excellence des idées religieuses qu'on leur a inculquées dès l'enfance, et celui qui est raisonnable aura toujours à souffrir des deux côtés. Jadis, c'était sans doute autrement ; personne ne s'avisait d'exalter d'une manière particulière les doctrines et le culte de sa religion, ou d'en importuner les autres. La religion était une tradition chère, de saintes histoires, des solennités commémoratrices et des mystères transmis par les ancêtres. C'étaient pour ainsi dire des sacra de famille pour la nation, et c'eût été un sujet d'abomination pour un Grec, si un étranger, qui n'était pas de sa race, lui eût proposé une communauté de religion ; d'un autre côté, il aurait regardé comme une inhumanité d'amener quelqu'un, par ruse ou par force, à abjurer la religion de ses pères, pour en accepter une autre. Mais, alors, arriva d'Egypte un peuple, d'Egypte, la patrie du crocodile et du sacerdoce ; et avec la lèpre et l'argenterie empruntée, ce peuple apporta aussi la première religion positive, une église, un échafaudage de dogmes qu'il fallait croire et de saintes cérémonies qu'il fallait célébrer ; enfin un type de nos modernes religions d'Etat. Alors s'établit dans le monde le fanatisme religieux, l'intolérance, le prosélytisme et enfin toutes ces

saintes horreurs qui ont coûté au genre humain tant de sang et de larmes...

— Goddam! s'écria inilady, que Dieu le damme, ce peuple instigateur de pareils fléaux !

— O Mathilde ! soyez miséricordieuse et ne lancez pas l'anathème contre ces inventeurs de l'anathème ! Ils sont assez misérables et ils traînent à travers les siècles la croix de leur torture sans fin. Oh, cette Egypte ! ses produits défient le temps, ses pyramides sont encore debout, les momies de ses mausolées sont aussi fièrement conservées qu'elles l'étaient aux temps des Pharaons, et également indestructible est cette momie de peuple qui erre par toute la terre, emmaillottée dans ses vieilles bandelettes sacerdotales, spectre hiéroglyphique à la fois risible et épouvantable qui, pour se soutenir, trafique de lettres de change et de lorgnettes... Voyez là-bas, milady, ce vieil homme à barbe blanche, dont la pointe semble noircir de nouveau, avec ces yeux de fantôme...

— Ne sont-ce pas là les ruines des anciens tombeaux romains ?

— Oui, c'est là même qu'est assis ce vieillard ; et peut-être, Mathilde, qu'il fait en ce moment sa prière, affreuse prière, dans laquelle il déplore ses souffrances, et accuse des peuples qui sont disparus depuis longtemps de la terre, et ne vivent plus aujourd'hui que dans les contes des nourrices... Mais lui, dans sa douleur, remarque à peine qu'il est assis sur les tombeaux de ces mêmes ennemis dont il demande au ciel la ruine.

J'ai parlé, dans le chapitre précédent, des religions positives, seulement en tant qu'elles se formulent en églises, et sont en outre spécialement privilégiées par l'Etat, sous le nom de religions d'Etat. Mais il y a, cher lecteur, une certaine dialectique dévote, qui te démontrera de la manière la plus rigoureuse que l'adversaire d'une semblable religion d'Etat est aussi ennemi de la religion et de l'Etat, ennemi de Dieu et du roi, ou, pour parler suivant la formule consacrée, ennemi de l'autel et du trône. Mais je te dis, moi, que c'est un mensonge. J'honore l'idée sainte de chaque religion, et me soumets aux exigences

de l'Etat. Encore que je n'aie pas de vénération particulière pour l'anthropomorphisme judaïco-chrétien, je crois pourtant à la toute-puissance de Dieu; et quand les rois sont assez fous pour résister à l'esprit du peuple, ou assez petits pour chagriner ses organes par des intrigues et par des persécutions, je demeure cependant, par suite de ma profonde conviction, partisan du principe monarchique. Je ne hais point le trône, mais je hais ces insectes de vieille naissance qui ont fait leurs nids dans les crevasses de la chaise couverte de velours rouge. Je ne hais point l'autel, mais je hais les serpents qui se cachent sous ses vénérables ruines, reptiles rusés qui savent sourire comme des fleurs innocentes, pendant qu'ils lancent secrètement leur poison dans le calice de la vie : leurs tendres paroles, rappellent le vieux vers :

Mel in ore^ verba lactis^ Fel in corde ^ frauî in factis.

C'est par cela même que je suis ami de l'Etat et de la religion, que je hais ce monstre qu'on nomme religion d'Etat, créature dérisoire, née du concubinage du pouvoir temporel et de la puissance spirituelle, mulet engendré par le coursier de l'antechrist et par l'ânesse du Sauveur. Sans les religions d'Etat, ces privilèges d'un dogme et d'un culte, l'Allemagne serait une et forte, et ses fils seraient grands et libres. Mais notre patrie est déchirée par les dissidences religieuses, le peuple est divisé en partis de religions ennemies : des sujets protestants se querellent avec leurs princes catholiques, des catholiques avec leurs princes protestants. Ce n'est partout que soupçon à l'égard d'un crypto-catholicisme ou d'un crypto-protestantisme, partout accusation d'hérésie, espionnage d'opinions, piétisme, mysticisme, délations des gazettes ecclésiastiques, haine des sectes, maquignonnage religieux, prosélytisme ; et pendant que nous nous disputons pour le ciel, nous nous perdons sur cette terre. L'indifférence en matière de religion serait peut-être le seul moyen de nous sauver, et l'affaiblissement de la foi pourrait donner à l'Allemagne une force politique.

Pour l'intérêt de la religion en elle-même, et de son caractère sacré, il est pernicieux qu'elle soit revêtue de privilèges.

que ses serviteurs soient dotés par l'Etat, préférablement à tous autres, et s'engagent, pour conserver cette dotation, à soutenir l'Etat. De cette façon, une main lave l'autre, l'ecclésiastique lave la temporelle, et vice versa ; et de tout cela résulte un gâchis qui semble au bon Dieu une folie, et à l'homme une abomination. La religion ne peut tomber plus bas que lorsqu'elle est ainsi élevée au rang de religion d'Etat ; c'est alors comme si son innocence était perdue, et elle s'enorgueillit publiquement, comme une favorite déclarée. Sans doute il lui arrive alors plus d'hommages et d'assurances de respect. Elle célèbre tous les jours de nouvelles victoires, se pavane dans de brillantes processions, et l'on voit même, dans ces marches triomphales, des généraux de Bonaparte la précéder avec des cierges ; les esprits les plus fiers prêtent serment à ses étendards; chaque jour sont convertis et baptisés des incrédules... Mais toute cette eau lustrale ne rend pas la soupe plus grasse, et les nouvelles recrues de la religion d'Etat ressemblent aux soldats que Falstaff avait enrôlés, ils remplissent l'église. De sacrifices, il n'en est plus question. Semblables à des commis-voyageurs avec leurs cartes d'échantillons, les missionnaires font leur ronde avec leurs petits livres de conversion : il n'y a plus de danger à ce métier, et tout se passe dans les formes mercantiles et économiques.

C'est seulement quand les religions ont à rivaliser avec d'autres, quand elles sont plus persécutées que persécutrices, qu'elles demeurent grandes et respectables. Il y a enthousiasme, sacrifice, martyrs et palmes triomphales. Qu'il était beau, sublime, plein de sainte douceur, le christianisme des premiers siècles, quand il ressemblait encore à son divin fondateur dans l'héroïsme de la souffrance !

C'était encore alors la belle légende d'un Dieu caché sous la forme d'un beau jeune homme, qui s'en allait sous les palmiers de la Palestine, prêchant l'amour entre les hommes, et révélant ces doctrines de liberté et d'égalité que, plus tard, la raison des plus grands penseurs a reconnues aussi pour vraies, et qui, comme évangile français, ont exalté notre époque. A cette religion du Christ, comparez les différents christianismes qui ont été, en divers pays, constitués comme religions d'Etat ; par exemple, l'église romaine, apostolique et catholique, ou bien encore ce catholicisme, moins la poésie, que nous voyons

régner comme high church d'Angleterre, ce squelette de foi affreusement décharné où toute vie riante est éteinte ! Le monopole est funeste aux religions comme aux industries ; elles ne se maintiennent vigoureuses que par la libre concurrence, et elles ne reprendront leur splendeur primitive que lorsque l'égalité politique des cultes, j'allais dire la liberté d'industrie des dieux, sera décrétée.

-- Les cœurs les plus nobles en Europe ont depuis longtemps proclamé que c'est le seul moyen de sauver la religion d'une ruine totale. Néanmoins, ses serviteurs sacrifieront l'autel plutôt que de perdre la moindre partie des choses qui se sacrifient sur cet autel, de même que la noblesse abandonnerait à une perte certaine le trône et l'auguste personnage assis dessus, plutôt que d'abandonner sincèrement les plus injustes de ses privilèges. Cet intérêt affecté pour le trône et pour l'autel n'est, après tout, qu'une farce jouée devant le peuple ! Quiconque a surpris les secrets du métier, sait que les prêtres respectent beaucoup moins que les laïques le Dieu qu'ils pétrissent, à leur profit et à volonté, de pain et de paroles, et que les nobles vénèrent le roi beaucoup moins que ne le pourrait faire un roturier. On sait aussi que cette royauté même à laquelle ils témoignent tant de respect en public, cette royauté pour laquelle ils demandent tant de respect chez autrui, la plupart d'entre eux la bafouent et la méprisent au fond du cœur. En vérité ils ressemblent à ces gens qui montrent pour de l'argent, dans les foires, au public ébahi, quelque hercule ou géant, ou bien un nain, un sauvage, un avaleur de feu, ou tout autre homme extraordinairement remarquable, dont ils exaltent, avec la jactance la plus exagérée, la force, la grandeur, la hardiesse, l'invulnérabilité, ou si c'est un nain, la profonde sagesse. En même temps ils embouchent la trompette et portent une casaque bariolée. Au fond de leur cœur, ces cornacs forains se rient autant de la crédulité du peuple émerveillé que du pauvre hère prôné à outrance auquel une fréquentation de tous les jours a ôté à leurs yeux tout prestige, et dont ils connaissent très bien toutes les faiblesses et toute l'insipidité de ses trucs et tours d'adresse.

J'ignore si le bon Dieu souffrira longtemps encore que les prêtres le donnent pour un méchant ogre, et gagnent de l'argent

à ce métier ; mais je sais au moins que je ne m'étonnerais pas de lire un matin, dans le Correspondant impartial de Hntnhourg que le vieux Dieu d'Israël, Dieu le père, engage un chacun à n'accorder de confiance en son nom à aucun homme, fût-ce son propre fils. Mais je suis convaincu que nous verrons le temps où les rois ne se mettront plus comme des mannequins à la disposition de leurs nobles contempteurs ; qu'ils briseront les liens de l'étiquette, s'échapperont de leurs baraques de marbre, et jetteront en colère, loin d'eux, ces oripeaux qui devaient en imposer au peuple, le manteau rouge qui effrayait comme celui d'un bourreau, le cerceau de diamants qu'on leur a tendu sur les oreilles pour les fermer aux voix du peuple, le bâton de bois doré qu'on leur a mis en main comme symbole de la schlague ; enfin, que les rois délivrés deviendront libres comme nous autres, marcheront parmi nous, comme des hommes libres, sentiront comme des hommes libres, se marieront comme des hommes libres, parleront comme des hommes libres, et ce sera l'émancipation des rois.

POST-SCRIPTUM — Écrit en novembre 1830. —

Je ne sais quelle étrange piété m'empêcha d'adoucir quelques expressions qui, lorsque je revis les épreuves des chapitres précédents me parurent trop dures. Les feuilles de mon manuscrit étaient déjà devenues d'un pâle bien jaune, pâle de mort, et j'avais conscience de les mutiler. Tout écrit de vieille date a acquis un semblable droit d'inviolabilité, et surtout ces pages qui appartiennent en quelque sorte à un passé bien ténébreux. Car elles avaient été écrites presque un an avant la troisième hégire bourbonienne, dans un temps plus dur que l'expression la plus dure de l'écrivain, dans un temps où tout semblait faire croire que la victoire de la liberté pouvait encore être retardée d'un siècle. C'était au moins chose inquiétante, de voir nos chevaliers allemands lever un front si assuré, faire peindre à neuf leurs écussons pâlis, parader dans les tournois de Munich

et de Potsdam avec l'écu et la lance, et caracoler fièrement sur leurs hauts destriers comme s'ils étaient autant de preux de la vieille chevalerie féodale, ou même des héros de la table ronde du roi Arthur. Plus insupportables encore étaient les malicieuses et triomphantes œillades de nos cafards qui savaient cacher sous le capuchon leurs longues oreilles, si habilement, que nous devions nous attendre aux tours les plus raffinés. On ne pouvait prévoir que les nobles chevaliers lanceraient leurs traits avec une si pitoyable maladresse, la plupart d'une façon lâche, ou du moins en arrière, comme des Baschkirs en fuite. On pouvait aussi peu se douter que l'astuce de nos cafards tournerait ainsi à leur honte... Hélas ! c'est presque pitié de voir comme ils perdent leur meilleur poison, car, dans leur rage, ils nous jettent l'arsenic en blocs sur la tête, au lieu de le répandre par drachmes et avec douceur dans notre soupe. C'est pitié de les voir retourner les vieux langes de nos maillots pour y déterrer l'ordure, et même exhumer les cadavres des pères de leurs ennemis pour voir si par hasard ils n'auraient pas été circoncis... Oh ! les sots, qui se réjouissent d'avoir découvert que le lion appartient à la race féline, à la gente du chat, et qui tambourineront cette grande découverte d'histoire naturelle si longtemps qu'à la fin le grand chat se fâchera et leur prouvera par ses ongles son ex ungue leonem ! Oh ! les pauvres obscurants qui ne verront clair que lorsqu'ils seront suspendus à la lanterne ! Il faudrait pour les chanter dignement, ces cagots imbéciles, que ma lyre fût montée avec du boyau d'âne !

Une volupté puissante me saisit! Pendant que je suis assis, et que j'écris, la musique retentit sous ma fenêtre, et au courroux élégiaque de la majestueuse mélodie, je reconnais cet hymne marseillais avec lequel le beau Barbaroux et ses compagnons saluèrent la ville de Paris, ce ranz des vaches de la liberté, dont les accords donnèrent aux Suisses des Tuileries le mal du pays, ce chant triomphal de la Gironde mourante, notre vieux et doux chant de nourrice...

Quel chant ! Il me pénètre de feu et de joie, et allume en moi les étoiles les plus brillantes de l'enthousiasme et les fusées de la moquerie. Non, celles-ci ne manqueront pas au grand feu d'artifice du siècle... Les sonores torrents de l'enthousiasme se répandront du haut de mon cœur, en cascades hardies, comme

le Gange se précipite de l'Himalaya. Et toi, excellente Satire, fille de la juste Tliémis et de Pan aux pieds de bouc, prête-moi ton secours ! tu descends, toi aussi, par le côté maternel de la famille des Titans, et tu hais, ainsi que moi, les ennemis de ta race, les débiles usurpateurs de l'Olympe. Prête-moi le glaive de ta mère, afin que je la punisse, la détestable engeance, et donne-moi la petite flûte de ton père pour que je la fasse mourir sous le sifflet...

Déjà ils entendent ce sifflement mortel, et la peur panique les saisit, et ils recommencent à s'enfuir, sous la forme d'animaux, comme en ce jour où nous entassâmes Pélion sur Ossa...

On nous fait tort à nous autres pauvres Titans, quand on nous reproche la sauvage brutalité avec laquelle nous nous sommes rués à cet assaut du ciel... Hélas ! là-bas, il faisait bien sombre et bien horrible dans le Tartare : nous n'y entendîmes que les hurlements de Cerbère et le cliquetis des chaînes, et il faut nous pardonner si nous avons paru un peu grossiers comparés à ces dieux comme il faut, raffinés et polis, qui, dans les clairs salons de l'Olympe, ont savouré de si bon nectar et les doux concerts des Muses.

Je ne puis écrire davantage, car la musique, de la rue, m'enivre le cerveau, et c'est toujours avec plus de force que monte vers moi le terrible refrain que vous savez

Il me manque encore quelques pages pour remplir la dernière feuille de ce livre, et je saisis cette occasion pour vous raconter une histoire qui m'obsède depuis hier... C'est une histoire de la vie de l'empereur Maximilien. Mais il y a déjà bien longtemps que je l'ai entendue, et je ne m'en rappelle plus bien exactement les circonstances. De semblables choses s'oublient aisément quand on ne reçoit pas d'appointements fixes pour lire tous les semestres sur le même cahier les vieilles histoires à des étudiants. Mais qu'importe qu'on oublie les noms, les lieux et les dates des histoires quand on en a toujours présent à l'esprit le sens intime et la morale ! C'est justement celle-ci qui me revient en mémoire, et qui m'émeut jusqu'aux larmes. Je crains d'en devenir malade.

Le pauvre empereur avait été pris par ses ennemis et jeté

dans une dure prison. Je crois que c'était en Tyrol. Il était assis là seul avec son affliction, délaissé par ses chevaliers et par ses courtisans, aucun d'eux ne vint à son aide. J'ignore s'il avait alors déjà cette figure chagrine que nous lui voyons dans les tableaux de la seconde période de sa vie. Mais il est hors de doute que cette grosse lèvre inférieure qui annonce le dédain pour les hommes et qu'on trouve chez tous les princes de la maison de Habsbourg, ressortait en ce moment plus fortement encore que sur ces portraits. Ne devait-il pas bien mépriser les gens qui avaient frétillé d'un air si dévoué autour de lui sous le soleil brillant de la fortune et qui l'abandonnaient maintenant seul dans le malheur et dans l'obscurité ? Tout à coup s'ouvrit la porte de sa prison ; un homme enveloppé d'un manteau y entra, et quand ce manteau fut rejeté, l'empereur reconnut son fidèle Kuntz de Rosen, le fou de la cour. Celui-ci lui apportait des consolations et des conseils, et c'était le fou.

O patrie allemande ! ô cher peuple allemand ! je suis ton Kuntz de Rosen. L'homme dont l'emploi était de te faire passer le temps, et qui n'avait qu'à te réjouir aux bons jours, pénètre dans ta prison au jour du malheur : ici, sous mon manteau, je t'apporte ton bon sceptre et ta belle couronne... Ne me reconnais-tu pas, mon empereur ? Si je ne puis te délivrer, je veux au moins te donner des consolations, et tu auras près de toi quelqu'un pour te parler de tes douleurs poignantes et t'inspirer du courage, quelqu'un qui t'aime, et dont les meilleures plaisanteries et le sang le plus pur sont à ton service. Car toi, mon peuple, tu es le véritable empereur, le véritable maître du pays... Ta volonté est souveraine et bien plus légitime que ce bon plaisir avec ses vêtements de pourpre qui invoque un droit divin sans autre garant que les huiles de charlatans tonsurés... Ta volonté, mon peuple, est la seule source légitime de toute puissance. Encore que tu sois dans les fers, ton bon droit l'emportera à la fin ; le jour de la délivrance s'approche, une nouvelle ère commence... Mon empereur ! la nuit vient de finir, et dehors brille la pourpre matinale.

— Kuntz de Rosen, mon fou, tu te trompes, tu prends peut-être une hache étincelante pour le soleil, et l'aurore n'est autre chose que du sang.

— Non, mon empereur, c'est le soleil, quoiqu'il se lève à

l'occident... Pendant six mille ans, on l'a toujours vu se lever à l'orient, il est bien temps aujourd'hui qu'il change sa marche.

— Kuntz de Rosen, mon fou, tu as perdu les clochettes de ton bonnet rouge, et il a ainsi un étrange aspect, ton bonnet rouge.

— Ah ! mon empereur, l'idée de votre infortune m'a fait abandonner à des mouvements si furieux, si désordonnés, que les clochettes de la folie sont tombées de mon bonnet, mais il n'en est pas devenu plus mauvais pour cela.

— Kuntz de Rozen, mon fou, qu'est-ce qui se brise et craque là dehors ?

— Soyez tranquille ! c'est la scie et la hache du charpentier, et bientôt seront brisées les portes de votre prison, et vous serez libre, mon empereur !

— Suis-je réellement empereur r Hélas ! c'est le fou qui le dit,

— Oh ! ne soupirez pas, mon cher maître, l'air de la prison vous a rendu craintif ; quand vous aurez recouvré votre puissance, le sang hardi de l'empereur coulera de nouveau dans vos veines et vous serez fier comme un empereur, et arrogant, et gracieux, et injuste, et souriant, et ingrat comme le sont les princes.

— Kuntz de Rosen, mon fou, quand je serai redevenu libre, que feras-tu ?

— Je rattacherai alors de nouvelles clochettes à mon bonnet.

— Et que devrai-je faire pour récompenser ton fidèle dévouement ?

— Ah ! mon cher maître, ne me faites pas tuer.

Page 1