NUITS FLORENTINES
Maximilien trouva dans l'antichambre le médecin, qui mettait ses gants noirs. — Je suis très pressé, lui dit vivement celui-ci. Signora Maria n'a pas dormi de tout le jour, et elle vient à l'instant même de s'assoupir un peu. Je n'ai pas besoin de vous recommander de ne l'éveiller sous aucun prétexte, et si elle s'éveille, il faut pour tout au monde qu'elle ne parle pas. Elle doit rester calme, ne point s'agiter, ne faire aucun mouvement. L'action seule de l'esprit lui est salutaire. Remettezvous, je vous prie, à lui raconter toutes sortes d'histoires folles, pour qu'elle ait à écouter dans un complet repos.
— Soyez sans inquiétude, docteur, répondit Maximilien avec un sourire mélancolique ; j'ai déjà fait mon apprentissage de conteur, et je ne lui laisserai pas prendre la parole. J'ai dans le genre fantasque, autant d'histoires que vous en pouvez désirer. Mais combien de temps a-t-elle encore à vivre ?
— Je suis très pressé, répliqua le médecin, et il s'échappa. La noire Déborah, à l'oreille fine, avait déjà reconnu à son
pas le nouvel arrivant, et elle lui ouvrit doucement la porte. Au premier signe elle quitta la chambre, et Maximilien se trouva seul auprès de son amie Maria. L'appartement ne recevait que la lumière crépusculaire d'une seule lampe, qui jetait de temps à autre quelques lueurs à demi furtives, à demi ! curieuses, sur la figure de la dame. Celle-ci, entièrement vêtue de mousseline blanche, était étendue sur un sofa de soie verte et sommeillait.
Les bras croisés, Maximilien se tint quelque temps en silence ' devant la dormeuse, et considéra ses belles formes, que le vêtement léger révélait plus qu'il ne les voilait ; et chaque fois que la lampe envoyait un trait lumineux sur ce pâle visage, son cœur tressaillait. Pour Dieu ! se dit-il tout bas, qu'est-ce là ? Quel souvenir s'éveille ? Oui, je le sais maintenant : cette figure blanche sur un fond vert... oh ! oui, maintenant.
En ce moment la malade s'éveilla, et, cherchant autour d'elle, comme au milieu d'un songe, ses yeux doux et d'un bleu profond jetèrent sur son ami des regards interrogateurs et suppliants... — A quoi pensiez-vous, Maximilien ? dit-elle avec cette voix soyeuse et fêlée qu'on reconnaît aux phtisiques, et qui a du vagissement de l'enfant, du gazouillement de l'oiseau et du râle du mourant ; à quoi pensiez-vous dans ce moment, Maximilien ? reprit-elle, et elle se leva si précipitamment, que ses longues tresses se déroulèrent autour de sa tête comme des bandelettes d'or.
— Pour Dieu ! s'écria Maximilien, en la forçant doucement à se recoucher sur le sofa, demeurez en repos, ne parlez pas ; je vais tout vous dire, tout ce que je pense, tout ce que j'éprouve, peut-être tout ce que moi-même j'ignore encore.
En effet, continua-t-il, je ne sais pas bien au juste ce que je pensais et sentais tout à l'heure. Des images du temps de mon enfance surgissaient dans le demi-jour de ma mémoire ; je songeais au château de ma mère, au jardin délaissé, à la belle statue de marbre renversée sur le gazon... J'ai dit le château de ma mère ; mais, en vérité, ne vous figurez, je vous prie, rien de magnifique ni de splendide. Je me suis habitué depuis longtemps à cette dénomination. Mon père donnait une singulière expression à ces mots : le château ! et il souriait en même temps d'une façon toute particulière. Je ne compris le sens de ce sourire que plus tard, quand, à l'âge de douze ans, je fis, avec ma mère, un voyage au château. C'était mon premier voyage. Nous roulâmes tout le jour dans une forêt épaisse, dont les sombres horreurs sont toujours présentes à ma mémoire ; vers le soir nous nous arrêtâmes devant une longue barre de traverse qui nous séparait d'une grande prairie ; il nous fallut attendre près d'une demi-heure avant que, d'une cabane voisine construite en terre, nous vissions sortir le petit^ qui vint tirer la
barre et nous admettre. Je dis le petit^ parce que la vieille Marthe nommait toujours ainsi son neveu de quarante ans. Celui-ci, pour recevoir dignement ses gracieux maîtres, avait endossé le vieil habit de livrée de son oncle défunt ; et comme il avait fallu préalablement l'épousseter un peu, il nous avait fait attendre tout ce temps. Si on lui en eût accordé davantage, il aurait également mis des bas ; mais ses longues jambes nues et rouges ne juraient pas trop avec l'éclat de son habit écarlate. Je ne sais plus s'il portait par-dessous une culotte. Jean, notre domestique, qui avait, lui aussi, entendu le mot de château, fit une mine fort étonnée quand le petit nous conduisit au pauvre bâtiment démoli qu'avait habité le défunt seigneur. Mais il demeura tout consterné quand ma mère lui ordonna d'y apporter les lits. Comment supposer qu'il ne se trouvait pas de lits dans le château ! et l'ordre que ma mère lui avait donné d'emporter les lits pour nous avait été complètement oublié ou regardé par lui comme une précaution superflue. La petite maison, qui n'avait qu'un étage, et n'offrait dans le bon temps que cinq pièces habitables, était devenue une désolante image de destruction. Les meubles brisés, les tapis déchirés, les fenêtres pour la plupart sans vitres, les dalles arrachées par places, attestaient tristement le passage de la bruyante soldatesque. La troupe s'est toujours beaucoup amusée chez nous, dit le petit avec un rire imbécile. Ma mère fit signe qu'on nous laissât seuls ; et pendant que le petit s'occupait avec Jean, je m'en allai visiter le jardin, qui offrait, comme la bâtisse, le plus affligeant aspect de dévastation. Les grands arbres, jonchaient le sol, mutilés ou brisés, et d'insolentes herbes parasites s'élevaient sur les troncs renversés. Çà et là, par l'emplacement des ifs démesurément accrus, on pouvait reconnaître l'ancien passage des chemins. On voyait aussi quelques statues auxquelles manquait toujours le nez quand ce n'était pas la tète. Je me souviens d'une Diane dont la partie inférieure était habillée de la façon la plus grotesque par les sombres branches du lierre ; comme aussi je me rappelle une déesse de l'Abondance dont la corne débordait de ciguë en pleine pousse. Une seule divinité, comme par miracle, avait échappé aux outrages du temps et des hommes. On l'avait probablement arrachée de son piédestal, mais elle était restée intacte sur le gazon, la belle déesse de marbre, avec les lignes
pures et harmonieuses de son visage, avec son noble sein bien partagé, qui dominait toute cette pelouse touffue comme une apparition de l'Olympe grec. J'eus presque peur quand je la vis, cette figure m'inspira un trouble étrange ; un secret embarras de pudeur ne me permit pas de me livrer longtemps à cette contemplation séduisante.
Quand je revins auprès de ma mère, elle était à la fenêtre, absorbée dans ses pensées, la tête appuyée sur sa main droite, et des larmes ruisselaient sur ses joues. Je ne l'avais jamais vue pleurer ainsi. Elle m'embrassa avec une tendresse véhémente, et me demanda pardon de ce que, par la négligence de Jean, je ne pourrais avoir un lit bien fait. " La vieille Marthe, me dit-elle, est gravement malade, et ne peut, cher enfant, te céder son lit. Mais Jean va t'arranger les coussins de la voiture de façon que tu puisses coucher dessus, et il te donnera son manteau pour te servir de couverture. Moi, je reposerai ici sur la paille : c'était la chambre de mon père : ce local avait jadis bien meilleur air. Laisse-moi seule ! " Et les larmes coulèrent encore plus abondantes de ses yeux.
Soit que ce lit improvisé ne fût pas de mon goût, soit à cause de l'agitation de mon coeur, je ne pus dormir. Les rayons de la lune entraient sans obstacle par les vitres brisées, et semblaient me convier à jouir de cette claire nuit d'été. J'eus beau me tourner à droite et à gauche sur mes coussins, fermer les yeux ou les rouvrir avec un dépit impatient, je revenais toujours à penser à la belle statue de marbre que j'avais vue couchée dans le gazon. Je ne pouvais m'expliquer la confusion honteuse qui m'avait saisi à cet aspect ; je m'en voulais de ce sentiment puéril. " Demain, me dis-je tout bas, demain nous te baiserons, beau visage de marbre ; nous te baiserons sur ces beaux coins de la bouche où les lèvres se perdent dans une fossette si harmonieuse. " Cependant, une impatience que je n'avais jamais ressentie circulait dans toutes mes veines : je ne pus résister longtemps à cet étrange entraînement ; je bondis par un mouvement impétueux : " Je gage, dis-je enfin, je gage, belle figure, que je vais te baiser aujourd'hui même. " Marchant à pas légers pour que ma mère ne m'entendit pas, je sortis, ce qui était d'autant plus facile que le portail, bien que décoré d'un grand écusson blasonné, n'avait plus de porte, et je
me frayai vivement un chemin à travers la végétation inculte du jardin. Aucun bruit ne se faisait entendre, et tout reposait, dans un calme solennel, sous les rayons silencieux de la lune. Les ombres des arbres étaient comme clouées sur la terre. Dans l'herbe verte gisait la belle déesse, également immobile. Pourtant ce n'était pas l'immobilité de la mort ; un sommeil profond semblait seulement avoir enchaîné ses membres délicats, et peu s'en fallut, quand je m'approchai, que je craignisse de l'éveiller par le moindre bruit. Je retins mon haleine quand je me penchai pour contempler les lignes pures de son visage : une angoisse confuse m'en éloignait, une concupiscence d'enfant m'y attirait de nouveau ; mon cœur battait comme si j'allais commettre un meurtre ; à la fin j'embrassai la belle déesse avec une ferveur, une tendresse, un délire tels que je n'en ai jamais ressenti de ma vie en donnant un baiser. Je ne saurais non plus oublier le frisson doux et glacial qui courut dans mon âme quand le froid enivrant de ces lèvres de marbre toucha ma bouche. Et voyez-vous. Maria, au moment où je suis arrivé devant vous, et vous ai vue, dans votre vêtement blanc, étendue sur ce sofa vert, vous m'avez rappelé la blanche statue de marbre couchée sur le gazon. Si vous eussiez dormi plus longtemps, mes lèvres n'auraient pu résister...
— Max ! Max ! s'écria la jeune femme du plus profond de son âme, c'est affreux ! vous savez qu'un baiser de votre bouche...
— Assez ! je vous prie. Je sais que pour vous ce serait quelque chose d'horrible ! Ne me regardez seulement pas avec cet air suppliant. Je n'ai pas mal interprété vos sentiments, quoique la cause dernière m'en reste cachée. Je n'ai jamais osé imprimer mes lèvres sur votre bouche...
Mais Maria ne me laissa pas achever ; elle aAait saisi ma main, et la couvrit des baisers les plus vifs, puis elle ajouta en riant : "Je vous en supplie, racontez-moi encore quelque chose de vos amours. Combien de temps avez-vous aimé cette belle de marbre que \ous avez embrassée dans le jardin féodal de votre mère ! " I — Nous repartîmes le jour suivant, et je ne l'ai plus revue depuis, reprit Maximilien ; mais elle occupa bien mon cœur pendant quatre années. Depuis ce moment, une étonnante
passion pour les statues de marbre s'est développée dans mon âme ; et, ce matin encore, j'en ai ressenti l'irrésistible puissance. Revenant de Laurentiana, bibliothèque des Médicis, j'entrai, je ne sais comment, dans la chapelle où cette race, la plus fastueuse de l'Italie, s'est fait tailler de pierres précieuses la couche où elle sommeille tranquillement. J'y demeurai une heure entière, perdu dans la contemplation d'une femme de marbre dont l'énergique structure témoigne d'une force audacieuse, tandis que la figure paraît flotter comme dans une douceur éthérée qu'on n'a pas coutume de chercher dans les œuvres du même sculpteur. Dans ce marbre est enfermé l'empire entier des songes avec ses enchantements silencieux ; un calme tendre et délicat repose dans ces beaux membres, un clair de lune assoupissant semble couler dans ces veines... C'est la Nuit de Michel-Ange Buonarotti. Oh ! que je voudrais dormir du sommeil éternel dans les bras de cette Nuit !...
Les femmes peintes, continua Maximilien après une pause, m'ont toujours moins vivement intéressé que la nature de marbre. Une fois seulement je devins amoureux d'un tableau. C'était une admirable madone, dont j'avais fait la connaissance dans une église, à Cologne sur le Rhin. Je devins alors un visiteur d'églises fort assidu, et mon âme s'enfonça dans le mysticisme de la foi catholique. A cette époque, j'aurais volontiers, comme certain chevalier espagnol, soutenu tous les jours un combat mortel en l'honneur de l'immaculée conception de Marie, reine des anges, la plus belle dame du ciel et de la terre. Je devins froid à l'égard de Dieu le Père, chose très pardonnable dans la fausse position où je me trouvais vis-à-vis de lui. Pour le Fils, au contraire, j'éprouvais un penchant bienveillant et presque paternel. J'aimais son caractère noble et enthousiaste. Qu'il se fût sacrifié avec tant de désintéressement pour le salut de l'humanité, je ne pouvais sans doute l'approuver tout à fait, à cause de la grande douleur que cela fit à sa mère. Je m'intéressai pendant ce temps à toute la sainte famille, et je tirais mon chapeau avec un grand empressement quand je passais devant un image de saint Joseph, Mais cet état ne dura pas longtemps, et je quittai presque sans cérémonie la sainte Vierge, quand j'eus fait dans la musée de Cassel la rencontre d'une nymphe grecque qui me retint longtemps captif dans ses chaînes de marbre.
— Et n'avez-vous donc aimé jamais que des femmes sculptées ou peintes ? dit en ricanant Maria.
— Oh ! j'aime aussi les femmes mortes, répondit Maximilien sur les traits duquel se répandit un grand sérieux. Sans remarquer qu'à ces mots Maria tressaillit d'effroi, il continua tranquillement en ces termes.
— Oui, cela est vraiment singulier, mais j'ai aimé une fois une jeune fille qui était morte depuis sept ans. Quand je connus la petite Véry, elle me plut extraordinairement. Pendant trois jours, je m'occupai de cette jeune personne, et je trouvai grand plaisir à tout ce qu'elle faisait et disait, à tous les actes de ce charmant petit être, sans pourtant que mon âme en ressentît un ébranlement de tendresse excessif. Je n'éprouvai pas, non plus, une commotion trop violente quand j'appris, quelques mois après, qu'elle était morte d'une fièvre nerveuse. Je l'oubliai complètement, et suis certain d'être resté des années sans avoir pensé à elle une seule fois. Sept grandes années s'étaient écoulées, et je me trouvais à Postdam pour y jouir d'un bel été dans une solitude paisible. Je n'y fréquentais pas une ime, et n'avais de relations qu'avec les statues du jardin de Sans-Souci. Il arriva un jour que ma mémoire me représenta quelques traits d'une figure, et une singulière amabilité dans le langage et dans les manières, sans que je pusse me rappeler à quelle personne je les devais rapporter. Rien ne tourmente plus que de chercher ainsi à tâtons dans de vieux souvenirs. Aussi, fus-je agréablement surpris quand, au bout de quelques jours, je me souvins de la petite Véry, et je m'aperçus que cette image aimable et oubliée qui revenait troubler mon imagination, était justement la sienne. Oh ! certes, je me réjouis de cette découverte comme un homme qui retrouve, dans un moment inespéré, son ami le plus intime. Les couleurs effacées se ravivèrent, et la charmante petite personne apparut de nouveau à mon esprit, rieuse, spirituelle, boudeuse, et surtout plus belle que jamais. Depuis lors, cette douce image ne voulut plus me quitter, elle remplit toute mon âme. En quelque endroit que je me tinsse, ou que j'allasse, elle se tenait ou marchait à mes côtés, parlait avec moi, riait avec moi, mais fort innocemment et sans grande tendresse. Moi, au contraire, je tombai de plus en plus sous le charme de cette image, qui prit à mes yeux une
réalité chaque jour plus certaine. Il est facile d'évoquer les esprits, mais c'est une grosse affaire de les renvoyer dans leur ténébreux néant : ils nous adressent alors des regards si suppliants, notre propre coeur intercède si puissamment pour eux !... Je ne pus me dégager, et devins amoureux de la petite Véry sept ans après sa mort. Je vécus pendant six mois de cette vie à Potsdam, entièrement enfermé dans cet amour. J'évitai plus soigneusement encore qu'auparavant le contact du monde extérieur, et si quelqu'un venait à me frôler en passant dans la rue, je ressentais l'angoisse la plus pénible. J'avais, contre toute rencontre de cette nature, la même horreur qu'éprouvent peut-être, en pareil cas, les morts dans leurs promenades nocturnes ; car on dit que les vivants effraient les esprits qu'ils rencontrent, autant qu'ils sont effrayés eux-mêmes à la vue des spectres. Le hasard voulut qu'alors passât à Potsdam un voyageur que je ne pouvais éviter, c'était mon frère. A son aspect, et pendant ses récits des derniers événements de l'histoire contemporaine, je me réveillai comme d'un songe profond, et reconnus avec un soudain effroi l'horrible isolement dans lequel je m'étais perdu. Tel était cet état, que je n'avais fait aucune attention au changement des saisons, et je remarquai avec surprise que les arbres, effeuillés depuis longtemps, étaient couverts du givre d'automne. Je quittai aussitôt Potsdam et la petite Véry, que je ne revis plus depuis, et dans une autre ville où des affaires importantes m'appelèrent, des relations et des circonstances très dures m'eurent bientôt repoussé dans la grossière réalité.
Dieu du ciel ! continua Maximilien, pendant qu'un triste sourire fronçait douloureusement sa lèvre supérieure. Dieu du ciel ! combien les femmes vivantes avec lesquelles j'eus alors des relations inévitables, ne m'ont-elles pas tourmenté, tendrement martyrisé avec leurs bouderies, leurs manies jalouses et leur système de me tenir sans cesse en haleine. Que de bals me fallut-il courir avec elles ! A combien de commérages ai-je dû me mêler ! Quelle pétulante vanité, quel bonheur dans le mensonge, quels baisers traîtres, quelles fleurs empoisonnées ! Ces dames finirent par me fiire prendre l'amour en haine, et pendant quelque temps, je devins ennemi des femmes au point de maudire le sexe en masse. Je me trouvai dans un état analogue à celui de cet officier français, qui, dans la campagne
de Russie, échappe aux glaces de la Bérésina, en avait rapporté une telle aversion contre toute espèce de gelée, que plus tard il repoussait avec terreur même les sorbets les plus délicats et les plus parfumés de Tortoni. Certainement le souvenir de la Bérésina de l'amour, que je passai à cette époque, m'empêcha, pendant quelque temps, de goûter même les dames les plus parfaites, des femmes semblables aux anges, des jeunes filles douces comme des glaces à la vanille.
— Je vous en prie, s'écria Maria, ne dites point de mal des femmes. Ce sont des façons de parler rebattues, propres aux hommes. Mais à la fin, pour être heureux, vous avez pourtant besoin des femmes.
— Oh ! dit Maximilien avec un soupir, je ne le nie point. Mais les femmes n'ont, hélas ! qu'une seule manière de nous rendre heureux, tandis qu'elles en connaissent trente mille de faire notre malheur.
— Cher ami, répliqua Maria en comprimant un léger sourire, je parle de l'accord de deux âmes animées des mêmes sentiments. N'avez-vous jamais connu cette félicité ?... Mais je vois courir sur vos joues une rougeur inaccoutumée... Dites donc, Max ?
— Il est vrai, reprit Maximilien, j'éprouve presque un embarras d'enfant à vous avouer l'amour qui jadis m'a comblé de bonheur ! Ce souvenir n'est point encore évanoui, et c'est sous ses frais ombrages que mon âme se réfugie souvent encore quand la poussière brûlante et la chaleur de la vie journalière deviennent insupportables. Mais je ne suis point en état de vous donner une juste idée de cette maîtresse ; elle était d'une nature si éthérée, qu'elle ne put se révéler à moi qu'en rêve. Je pense. Maria, que vous n'avez contre les rêves aucun préjugé banal ; ces apparitions nocturnes ont certainement autant de réalité que les apparitions plus grossières du jour, que nous pouvons toucher de la main, et contre lesquelles nous nous salissons assez souvent. Oui, c'était en songe que je la voyais, cette charmante créature qui m'a rendu le plus heureux des hommes. J'ai peu de choses à dire sur son extérieur. Je ne suis point à môme de détailler les traits de son visage ; c'était une figure que je n'avais jamais vue auparavant et que je n'ai jamais revue dans la vie. Je me rappelle seulement qu'elle n'était
point blanche ni rose, mais d'une seule couleur, d'une blancheur jaunâtre, et transparente comme l'ambre. Le charme de cette figure ne résidait, ni dans une parfaite régularité de traits, ni dans une intéressante mobilité. Ce qui la distinguait, était un caractère de sincérité séduisante, ravissante, presque effrayante ; c'était une figure pleine d'amour consciencieux et de sainte bonté ; c'était plutôt une âme qu'une figure : c'est pourquoi je ne pus jamais la fixer complètement dans mon souvenir. Les yeux étaient doux comme des fleurs, les lèvres un peu blafardes, mais de courbe gracieuse ; elle portait un peignoir de soie couleur barbeau ; c'était là tout son vêtement. Ses pieds et son cou étaient nus, et à travers ce voile souple et fin se trahissait quelquefois, comme à la dérobée, la svelte délicatesse des membres. Quant aux discours que nous tenions ensemble, je ne suis guère plus en état de les reproduire ; je sais seulement que nous nous fiançâmes, et que nos caresses étaient sereines et heureuses, ingénues et intimes comme celles de fiancés, des caresses presque fraternelles. Il arriva même souvent que nous ne nous parlions pas, mais que nous confondions nos regards et demeurions des éternités plongés dans cette extatique contemplation... Comment vint le réveil ? je ne saurais le dire, mais je vécus longtemps sur les arrière-délices de cet amour. Longtemps je restai comme abreuvé de joies inouïes ; mon âme semblait plongée dans une langoureuse et profonde béatitude ; un contentement inconnu vivifiait toutes mes sensations et je me maintins heureux et satisfait, quoique ma bien-aimée ne m'apparut plus depuis dans mes songes. Mais n'avais-je pas puisé dans son regard une éternité de bonheur ? Elle me connaissait aussi trop bien pour ignorer que je n'aime pas les répétitions.
— Vraiment, s'écria Maria, vous êtes un homme à bonnes fortunes... Mais, dites-moi, mademoiselle Laurence était-elle statue de marbre ou toile peinte r morte ou songe ?
— Peut-être tout cela ensemble, répondit très sérieusement Maximilien.
— Je pourrais me figurer, cher ami, que cette maîtresse devait être d'une substance fort douteuse. Et quand me raconterez-vous cette histoire ?
— Demain. Elle est longue et 'e suis fatigué aujourd'hui.
Je viens de l'Opéra ; ''ai encore trop de musique dans les oreilles.
— Vous fréquentez maintenant beaucoup l'Opéra, et je crois, Max, que vous y allez plus pour voir que pour entendre.
— Vous ne vous trompez point, Maria, j'y vais réellement pour contempler les figures des belles Italiennes. En vérité, elles sont déjà assez belles hors du théâtre, et un physionomiste pourrait très facilement démontrer, par l'idéal de leurs traits, l'influence des beaux-arts sur les formes corporelles du peuple italien. La nature a repris ici aux artistes le capital qu'elle leur avait jadis prêté, et voyez comme elle fait rendre à ce capital les intérêts les plus agréables ! La nature, après avoir fourni jadis des modèles aux artistes, copie aujourd'hui, à son tour, les chefs-d'œuvre auxquels ces modèles ont servi. Le sentiment du beau a pénétré le peuple entier, et de même que la chair agit autrefois sur l'esprit, aujourd'hui l'esprit réagit sur la chair. C'est un culte qui n'est pas stérile que cette dévotion aux belles madones, aux beaux tableaux d'autel, qui s'impriment dans l'âme du fiancé, pendant que la fiancée porte dévotement au fond du cœur l'image d'un beau saint. Ces affinités électives ont créé ici une race encore plus belle que la douce terre sur laquelle elle fleurit et que le ciel lumineux qui les entoure de ses rayons comme d'un cadre doré. Les hommes ne m'intéressent jamais beaucoup, quand ils ne sont ni peints ni sculptés, et je vous laisse. Maria, tout l'enthousiasme que vous voudrez pour ces beaux et souples Italiens, qui ont des favoris noirbrigand, de grands nez nobles et des yeux si doucement circonspects. On dit que les hommes de Lombardie sont les plus beaux. Je n'ai jamais fait de recherches à cet égard, et j'ai, au contraire, sérieusement étudié les Lombardes. Elles sont, je l'ai bien remarqué, aussi réellement belles que la renommée le publie. Il paraît d'ailleurs qu'elles l'étaient déjà suffisamment dans le moyen âge. On raconte, en effet, que la réputation des belles Milanaises fut un des motifs secrets qui poussèrent François l" à entreprendre sa campagne d'Italie. Le roi chevalier était certainement curieux de connaître si ses cousines spirituelles, les filles de son parrain, le marquese Trivulce, étaient aussi jolies qu'on le rapportait... Malheureux prince ! cette curiosité, il la paya bien cher à Pavie.
Mais qu'elles deviennent belles, ces Italiennes, quand la musique illumine leurs visages ! Je dis illumine, car l'effet de la musique, que j'ai observé à l'Opéra sur la figure des belles femmes, ressemble tout à fait à la magie mouvante des ombres et des lumières qui se jouent sur les statues, quand, la nuit, nous les considérons à la clarté des flambeaux. Ces figures de marbre nous révèlent alors, avec une effrayante vérité, leurs esprit intime et leurs secrets silencieux. C'est de la même manière que se révèle à nos yeux la vie des belles Italiennes, quand nous les voyons à l'Opéra. La succession des mélodies éveille alors dans leur âme un enchaînement de sentiments, de souvenirs, de souhaits et de douleurs, qui se manifestent à chaque instant dans le mouvement de leurs traits, dans leur rougeur, dans leur pâleur, dans toutes les nuances de leur sourire. Celui qui sait lire, peut lire alors sur ces belles figures bien des choses douces et intéressantes, des histoires aussi attachantes que les nouvelles de Boccace, aussi tendres que les sonnets de Pétrarque, aussi folles que les octaves de l'Arioste, quelquefois aussi des trahisons affreuses, et une méchanceté sublime, aussi poétique que l'enfer de Dante. A certains passages de Rossini, c'est plaisir de regarder les loges. Si du moins les hommes prenaient garde pendant ce temps d'exprimer leur enthousiasme par un vacarme moins horrible ! Cet extravagant tapage des théâtres italiens m'est souvent insupportable. Mais la musique est pour ces hommes l'âme, la vie, la nationalité. Il y a sans doute en d'autres pays des musiciens qui jouissent d'une réputation égale à celle des grands noms italiens, mais non un peuple musical. La musique est représentée en Italie, non par des individus, mais par la population entière chez qui elle se manifeste : ici, la musique s'est fait peuple. Chez nous autres gens du Nord, c'est tout autre chose, la musique se borne à se faire homme, et s'appelle Mozart. Encore, quand on examine de près les chefs-d'œuvre de ce génie septentrional, y retrouve-t-on le soleil de l'Italie et le parfum de ses orangers, et il appartient bien moins à notre Allemagne, qu'à la belle Italie, patrie de la musique. Oui, l'Italie est toujours la patrie de la musique, encore que ses grands maîtres descendent dans la tombe ou deviennent muets, bien que Bellini meure et que Rossini se taise.
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— En vérité, dit Maria, Rossini garde un silence obstiné. V^oilà, si je ne me trompe, dix ans qu'il est muet.
— C'est peut-être un trait d'esprit de sa part, répondit Maximilien ; il aura voulu prouver que le surnom de Cygne de PesarOy qu'on lui a décerné, ne lui allait pas du tout. Les cygnes chantent à la fin de leur vie, mais Rossini a cessé de chanter dés le milieu de sa carrière ; et je crois qu'il a bien fait, et montré par là qu'il est véritablement un génie. Un artiste qui n'a que du talent conserve jusqu'à la fin de sa vie l'impulsion qui lui fait exercer ce talent. L'ambition l'aiguillonne ; il sent qu'il se perfectionne chaque jour, et s'efforce d'atteindre l'apogée de son art. Le génie, au contraire, ayant atteint de bonne heure le degré le plus élevé, est satisfait, méprise le monde et l'ambition vulgaire, et s'en retourne chez lui à Strafford-sur-l'Avon, comme William Shakespeare, ou se promène en riant et plaisantant sur le boulevard Italien, à Paris, comme Gioachimo Rossini. Quand le génie n'a pas une constitution tout à fait mauvaise, il vit de cette façon, longtemps après avoir fait ses chefs-d'œuvre, ou, comme on dit aujourd'hui, après avoir rempli sa mission. C'est un préjugé de croire que le génie doit mourir de bonne heure. Je crois qu'on a assigné l'espace compris entre trente et trente-cinq ans, comme l'époque la plus pernicieuse pour le génie. Que de fois j'ai plaisanté et taquiné à ce sujet le pauvre Bellini, en lui prédisant qu'en sa qualité de génie, il devait mourir bientôt, parce qu'il atteignait l'âge critique ! Chose étrange ! malgré notre ton de gaieté, cette prophétie lui faisait éprouver un trouble involontaire : il m'appelait son Jettatore, et ne manquait jamais de faire le signe conjurateur... Il avait tant envie de vivre ! Le mot de mort excitait en lui un délire d'aversion : il ne voulait pas entendre parler de mourir ; il en avait peur comme un enfant qui craint de dormir dans l'obscurité... C'était un bon et aimable enfant, un peu suffisant parfois ; mais on n'avait qu'à le menacer de sa mort prochaine pour lui rendre une voix modeste et suppliante, et lui faire faire, avec deux doigt élevés, le signe conjurateur du jettatore... Pauvre Bellini !
— Vous l'avez donc connu personnellement ? Etait-il bien ?
— Il n'était pas laid. Nous autres hommes, nous ne pouvons guère plus que vous répondre affirmativement à une pareille
question sur quelqu'un de notre sexe. C'était un être svelte et élancé, ayant des mouvements gracieux et presque coquets, toujours tiré à quatre épingles ; figure régulière, allongée, rosâtre ; cheveux blond-clair presque dorés, frisés à boucles légères : front noble, élevé, très élevé ; nez droit ; yeux pâles et bleus ; bouche bien proportionnée ; menton rond. Ses traits avaient quelque chose de vague et sans caractère, comme le lait, et cette face laiteuse tournait quelquefois à une expression aigredouce de tristesse. Cette tristesse remplaçait l'esprit sur le visage de Bellini ; mais c'était une tristesse sans profondeur, dont la lueur vacillait sans poésie dans les yeux, et tressaillait sans passion autour des lèvres. Le jeune maestro semblait vouloir étaler dans toute sa personne cette douleur molle et flasque. Ses cheveux étaient frisés avec une sentimentalité si rêveuse, ses habits se collaient avec une langueur si souple autour de ce corps élancé ; il portait son jonc d'Espagne d'un air si idyllique, qu'il me rappelait toujours ces bergers que nous avons vus minauder dans les pastorales avec houlette enrubanée et culotte de taffetas rose. Sa démarche était si demoiselle, si élégiaque, si éthérée ! Toute sa personne avait l'air d'un soupir en escarpins. Il a eu beaucoup de succès auprès des femmes, mais je doute qu'il ait fait naître une grande passion. Pour moi, son apparition avait quelque chose de plaisamment gênant, dont on pouvait tout d'abord trouver la raison dans son mauvais langage français. Quoique Bellini vécût en France depuis plusieurs années, il parlait le Français aussi mal peut-être qu'on le pourrait parler en Angleterre. Je ne devrais pas qualifier ce langage de mauvais : mauvais est ici trop bon. Il faudrait dire : effroyable ! à faire dresser les cheveux ! Quand on était dans le même salon que Bellini, son voisinage inspirait toujours une certaine anxiété mêlée à un attrait d'effroi qui repoussait et retenait tout ensemble. Ses calembours involontaires n'étaient souvent que d'une nature amusante, et rappelaient le château de son compatriote, le prince de Pallagonie que Goethe, dans son voyage d'Italie, représente comme un musée d'extravagances baroques et de monstruosités entassées sans raison. Comme, en semblable occasion, Bellini croyait toujours avoir dit une chose tout innocente et toute sérieuse, sa figure formait avec ses paroles le contraste le plus bouffon. Ce qui pouvait me déplaire dans ses
traits ressortait alors avec d'autant plus de force ; mais ce qui me déplaisait n'était pas précisément ce qu'on pourrait appeler un défaut, du moins cet effet n'était-il pas ressenti au mcme degré par les femmes. La figure de Bellini, comme toute sa personne, avait cette fraîcheur physique, cette fleur de carnation, cette couleur rose qui me fait une impression désagréable, à moi qui préfère la couleur de la mort ou du marbre. Ce ne fut que plus tard, après des relations plus fréquentes, que je ressentis pour lui un penchant réel. Cela vint surtout quand j'eus remarqué que son caractère était tout à fait bon et noble. Son âme est certainement restée sans souillure, au milieu des indignes contacts de la vie. Il n'était pas non plus dépourvu de cette bonhomie naïve et enfantine qu'on est toujours sûr de rencontrer chez les hommes de génie, quoiqu'il ne la laissât pas voir au premier venu.
— Oui, je me souviens, continua Maximilien en s'asseyant sur le siège au dossier duquel il s'était appuyé jusque-là, je me souviens du moment où Bellini m'apparut sous un jour si aimable, que je l'observai avec plaisir, et me promis de faire avec lui connaissance plus intime. Mais ce fut, hélas ! notre dernière entrevue dans cette vie. C'était un soir que nous avions dîné ensemble chez notre ami le conseiller Jaubert ; nous étions de fort bonne humeur, et les douces mélodies résonnaient au piano... La maîtresse de la maison, la jolie petite fée, était, plus que jamais, rayonnante d'esprit et de gaieté... Je le vois encore, le bon Bellini, tout épuisé de cette masse d'amusants bellinismes qu'il avait débités, s'asseoir sur un siège... Ce siège était très bas, aussi bas qu'un escabeau, de sorte que Bellini était presque assis aux pieds d'une belle Italienne qui s'était étendue sur un sofa en face de lui. Elle le regardait avec une douce malice pendant qu'il travaillait à l'amuser par quelques phrases françaises ; travail qui l'obligeait toujours à commenter dans son jargon sicilien ce qu'il venait de dire pour prouver qu'il n'avait pas dit de sottise mais au contraire, fait un compliment délicat. Je crois que la bellissima primipeisa n'écoutait pas beaucoup les propos de Bellini. Elle lui avait pris des mains son jonc d'Espagne dont il voulait appuyer parfois sa faible rhétorique, et elle s'en servait pour démolir fort tranquillement l'élégant édifice de frisure
sur les tempes du jeune maestro. C'était cette maligne occupation qui appelait sur les lèvres de la belle dame un sourire comme je n'en ai jamais vu à aucune autre bouche humaine. Cette figure ne me sort pas de la mémoire. C'était un de ces visages qui semblent appartenir au domaine des rêves poétiques plus qu'à la grossière réalité de la vie. Des contours qui rappellent Léonard de Vinci, ce noble ovale avec les naïves fossettes des joues et le sentimental menton pointu de l'école lombarde. La couleur avait plutôt la douceur romaine, l'éclat mat de la perle, une pâleur distinguée, la morbidezza. Enfin, c'était une figure comme on ne peut la trouver que dans quelque vieux portrait italien qui représente une de ces grandes dames dont les artistes italiens du xvi® siècle étaient amoureux quand ils créaient leurs chefs-d'œuvre, et auxquelles pensaient |B les héros allemands et français quand ils ceignaient le glaive et passaient les Alpes... Oh ! oui, c'était une figure de cette famille, qu'animait un sourire de la malice la plus douce et de l'espièglerie du meilleur goût, pendant que la belle dame détruisait avec le jonc d'Espagne la blonde frisure du bon Bellini. En ce moment, Bellini me parut comme touché d'une baguette magique. Le sourire de sa belle compatriote avait jeté un reflet idéal sur son visage; il était comme transfiguré par l'éclat divin de ce sourire. — Dans ce moment il devint pour moi un être sympathique — je l'aimais... Hélas ! quinze jours après, je lus dans les journaux que l'Italie avait perdu l'un de ses fils les plus glorieux! Chose bizarre ! on annonça en même temps la mort de Paganini. Je ne doutai pas un instant de cette mort, parce que le blafard et vieux Paganini a toujours eu l'air d'un mourant ; mais celle du jeune et frais Bellini me parut incroyable, et pourtant la nouvelle de la mort du premier n'était qu'une erreur de gazette. Paganini se trouve sain et dispos à Gênes, et Bellini gît dans la tombe à Paris !
— Aimez-vous Paganini ? dit Maria.
— Cet homme, dit Maximilien, est l'ornement de sa patrie, et mérite sans doute la mention la plus distinguée quand on veut parler des notabilités musicales d'Italie.
— Je ne l'ai jamais vu, reprit Maria ; mais, selon la renom- | mée, son extérieur ne satisfait pas complètement le sentiment du beau. J'ai vu des portraits de lui...
— Dont aucun n'est ressemblant, dit, en l'interrompant, Maximilien. On l'a enlaidi ou embelli, mais sans jamais rendre son véritable caractère. Je crois qu'un seul homme a réussi à retracer sur le papier la véritable physionomie de Paganini. C'est un peintre sourd et fou, nommé Lyser, qui, dans sa spirituelle folie, a si bien saisi en quelques coups de crayon le tcte de Paganini, que la vérité du dessin vous fait rire et vous effraie tout à la fois. " Le diable m'a conduit la main, " me disait le pauvre peintre sourd en ricanant en dessous, et hochant la tête avec une bonhomie ironique, comme il avait coutume de faire à propos de ses charges. Ce peintre fut toujours un singulier original. En dépit de sa surdité, il était enthousiaste de musique, et il paraît qu'il la comprenait quand il se trouvait assez près de l'orchestre pour lire sur la figure des musiciens, et juger, d'après le mouvement de leurs doigts, le plus ou moins de mérite de l'exécution. Il faisait aussi la critique des opéras dans un journal estimé à Hambourg. Qu'y a-t-il là d'étonnant r le peintre sourd pouvait voir les sons dans la forme visible du jeu. Il y a bien des hommes pour lesquels les sons eux-mêmes ne sont que des formes invisibles dans lesquelles ils entendent les figures et les couleurs.
— Et vous êtes un de ces hommes ! dit Maria.
— Je regrette de ne plus posséder le petit dessin de Lyser : il vous aurait peut-être donné une idée de l'extérieur de Paganini. Des traits noirs crûment arrêtés pouvaient seuls saisir cette physionomie fabuleuse qui semblait appartenir plutôt au royaume sulfureux des ombres qu'au monde lumineux des vivants. " En vérité, le diable m'a conduit la main, " me répétait le peintre sourd devant le pavillon de l'Alster, à Hambourg, le jour même où Paganini donna son premier concert. " Oui, mon ami, continua-t-il, le monde soutient une chose vraie en disant que Paganini s'est donné corps et âme au diable pour devenir le meilleur violoniste de l'Europe, gagner des millions à la pointe de son archet, et enfin pour se libérer des galères où il a déjà langui bien des années. Car voyez-vous, mon ami, quand il était maître de chapelle à Lucques, il devint amoureux d'une princesse de théâtre, prit de la jalousie contre quelque petit singe d'abbé, fut peut-être trompé, poignarda en bon Italien son amante infidèle, fut
envoyé aux galères à Gênes, et, comme je vous l'ai dit, finit par se donner au diable pour devenir libre d'abord, puis le meilleur violoniste de l'Europe, et enfin pour pouvoir imposer ce soir à chacun de nous une contribution de deux thalers. Mais voyez-vous ! tous les bons esprits louent le Seigneur ! Tenez ! le voilà lui-même qui vient là-bas dans l'allée avec son équivoque Famulus ! "
En effet, c'était Paganini en personne que je reconnus aussitôt. Il portait une redingote gris foncé qui lui tombait jusqu'aux talons, ce qui faisait paraître sa taille très-haute. Sa longue chevelure sombre descendait sur ses épaules en mèches tordues, et y formait une sorte de cadre noir autour de sa figure pâle et cadavéreuse où le chagrin, le génie et l'enfer avaient imprimé leurs ineffaçables stigmates. Près de lui sautillait une petite figure bien portante et nettement prosaïque, visage rose ridé, habit gris clair à boutons d'acier, saluant de tous côtés avec une gracieuseté insoutenable, quoique d'ailleurs il semblât jeter parfois des regards louches et inquiets sur cette ténébreuse figure qui marchait d'un air sérieux et pensif à ses côtés. On croyait voir la gravure où Retsch a représenté Faust se promenant avec Wagner devant les portes de Leipzig. Le peintre sourd me fit à sa manière un commentaire bouffon sur ces deux personnages, et appela particulièrement mon attention sur la démarche compassée et allongée de Paganini.
" Ne semble-t-il pas, dit-il, qu'il porte encore les fers aux jambes ? Il s'est habitué pour toujours à cette démarche. Voyez aussi avec quelle méprisante ironie il regarde parfois son compagnon, quand celui-ci l'importune de son caquet prosaïque. Il ne peut cependant se passer de lui ; un contrat sanglant le lie à ce serviteur, qui n'est autre que Satan. Le peuple ignorant croit certainement que ce compagnon est M. George Harrys, le faiseur de comédies et d'anecdotes de Hanovre, que Paganini a emmené avec lui dans ses voyages pour prendre soin de la partie pécuniaire dans les concerts. Le peuple ne sait pas que le diable n'a pris à M. George Harrys que sa figure, et que la pauvre âme de ce pauvre homme demeure, pendant ce temps, enfermée avec d'autres guenilles dans une armoire de sa maison, à Hanovre, jusqu'à ce que le diable lui rende son enveloppe charnelle, en se décidant peut-être à accompagner par le monde
son maître Paganini, sous une forme plus digne, en caniche noir par exemple. "
Si Paganini, en plein jour, sous les arbres verts du Jungfernsteg de Hambourg, m'avait déjà paru passablement fantastique et fabuleux, combien fus-je saisi le soir, au concert, par cet aspect bizarre et sinistre ! La salle de la comédie de Hambourg était le théâtre de cette solennité, et le public amateur s'y était rassemblé de si bonne heure et en si grand nombre, que je pus, à grand'peine, enlever une petite place à l'orchestre. Quoique ce fût jour de poste, j'y aperçus aux premières loges tout le beau monde du commerce ; un Olympe entier de banquiers et autres millionnaires ; les dieux du café et du sucre, avec leurs grasses déesses légitimes, Junons de la rue Wrantram et Vénus de l'impasse Dreckwall. Un religieux silence régnait d'ailleurs dans toute la salle. Tous les yeux étaient braqués sur la scène. Les oreilles s'apprêtaient à entendre. Mon voisin, honnête courtier en fourrures, retira de ses oreilles de vieux bouchons de coton, pour mieux pomper les sons précieux qui coûtaient deux thalers d'entrée. Enfin sur la scène s'avança une sombre figure qui paraissait arriver du monde des ténèbres. C'était Paganini dans son noir costume de gala : habit noir et gilet noir de coupe effroyable, comme l'étiquette infernale le prescrit peut-être à la cour de Proserpine. Un pantalon noir flottait pauvrement autour de ses jambes fluettes. Ses longs bras parurent allongés encore par le violon qu'il tenait d'une main, et par l'archet qu'il tenait de l'autre, et avec lequel il touchait presque la terre, quand il débita devant le public ses révérences inouïes. Dans les courbures anguleuses de son corps apparaissaient une répugnante flexibilité de mannequin, et en même temps une sorte de servilité animale, qui nous donna grande envie de rire ; mais sa figure, dont l'éclairage éblouissant de l'orchestre faisait ressortir la pâleur cadavéreuse, avait quelque chose de si suppliant, de si niaisement humble, qu'une singulière pitié étouffa en nous toute velléité rieuse. A-t-il appris ces révérences d'un automate ou d'un chien ? Ce regard suppliant est-il celui d'un être frappé à mort, ou sert-il de masque à l'ironie d'un avare r Est-ce un vivant qui va s'éteindre, et qui, dans l'arène de l'art, se prépare, comme un gladiateur mourant, à récréer le public par ses dernières convulsions ? Est-ce un mort sorti du tombeau, violon-vampire,
28o HENRI HEINE
qui vient sucer, sinon le sang de notre cœur, du moins l'argent de notre poche ?
Toutes ces questions se croisaient dans notre tête pendant que Paganini faisait ses interminables politesses ; mais toutes ces pensées se turent quand le merveilleux virtuose plaça son violon sous son menton et commença à jouer. En ce qui me touche, vous connaissez déjà ma seconde vue musicale, ma faculté d'apercevoir, à chaque son que j'entends, la figure corrélative. Il arriva donc que Paganini fit passer devant mes yeux, avec chaque coup d'archet, des figures visibles et des situations, qu'il me raconta en images sonores toutes sortes de curieuses histoires, où lui-même, avec sa musique, jouait le principal personnage. Les coulisses s'étaient métamorphosées dés le premier coup d'archet. Il m'apparut avec son pupitre dans une chambre claire, et décorée, dans un plaisant désordre, avec des meubles de rocailles dans le goût Pompadour. Partout de petites glaces, partout de petits amours, des porcelaines chinoises, un délicieux chaos de rubans, de guirlandes de fleurs, de gants blancs, de blondes déchirées, de fausses perles, de diadèmes de chrysocale et autres oripeaux divins qu'on trouve ordinairement dans le cabinet d'étude d'une prima donna. L'extérieur de Paganini s'était également métamorphosé, et de la façon la plus flatteuse. Il portait une culotte courte de satin lilas, une veste blanche brodée, un habit de velours bleu clair à boutons d'argent filigrane, et ses cheveux, soigneusement frisés en petites boucles, se jouaient autour de sa figure qni brillait de jeunesse, de fraîcheur et d'une douce tendresse, quand il lorgnait la jolie signorina qui se tenait à côté de son pupitre.
Dans le fait, j'aperçus près de lui une jeune et jolie créature habillée à l'ancienne mode, aux paniers de satin, à la taille fine et séduisante, aux cheveux poudrés et crêpés en montagne, sous lesquels brillait d'un air plus dégagé un joli visage rond avec des yeux étincelants, de jolies petites joues fardées, de petites mouches et un petit nez impertinent. Elle tenait à la main un rouleau de papier blanc, et d'après le mouvement de ses lèvres et le balancement coquet de son corsage, je pus conjecturer qu'elle chantait ; mais je n'entendais aucun de ses trilles, et ne pus deviner que par le jeu de Paganini, qui l'accompagnait sur le violon, ce qu'elle chantait, et ce que lui-même éprouvait au
fond du coeur en l'entendant chanter. Oh ! c'étaient des mélodies telles que le rossignol en module dans les ombres du soir, quand le parfum de la rose enivre son coeur de désirs printaniers. C'était une béatitude de langueur et de tressaillements voluptueux ! C'étaient des sons amoureux qui se caressaient, se fuyaient avec une bouderie agaçante, puis se rejoignaient et s'enlaçaient, enfin mouraient dans un enivrant unisson. Oui, tous ces sons se livraient à des jeux charmants, comme des papillons qui se poursuivent, s'évitent, se cachent derrière une fleur, se retrouvent et s'enchaînant dans un bonheur aérien, se perdent dans la lumière du soleil. Mais une araignée, une hideuse araignée peut soudain préparer un sort tragique à ces papillons amoureux. Le jeune coeur avait-il de semblables pressentiments? une mélodie plaintive et touchante, comme le pressentiment d'une infortune prochaine, glissa doucement parmi les chants qui jaillissaient du violon de Paganini... Ses yeux deviennent humides... Il s'agenouille avec dévotion devant son amata... Mais, hélas ! pendant qu'il se courbe pour baiser ses pieds, il aperçoit sous le lit un petit abbate! Je ne sais ce qu'il pouvait avoir contre ce pauvre homme, mais le Génois devint pâle comme la mort, il saisit le pauvret avec des mains crispées de rage, lui donna des soufflets, ainsi que bon nombre de coups de pied, le jeta ensuite à la porte, puis tira de sa poche un long stylet et le plongea dans le sein de la jeune beauté...
Mais, en ce moment, la salle retentit de bravos. La population mâle et femelle de Hambourg payait un bruyant tribut d'enthousiasme au grand artiste qui venait de finir la première partie de son concerto, et s'inclinait avec un surcroît d'angles et de courbes. Il me sembla voir sur sa figure une expression d'humilité plus suppliante qu'auparavant. Ses yeux étaient fixes, d'une inquiétude de criminel !
— Divin ! s'écria, en se grattant les oreilles, mon voisin, le connaisseur en fourrures ; ce morceau vaut à lui seul les deux thalers.
— Quand Paganini recommença à jouer, tout devint plus sombre à mes yeux. La figure du maître se voila d'ombres plus
î épaisses, et de cette obscurité, sa musique sortit avec les sons les ! plus douloureux et les plus déchirants. Ce ne fut que rarement, 1 et quand une petite lampe suspendue sur sa tête l'éclairait d'une
maigre lueur, que je pus voir son visage pâle où cependant n'était pas encore éteint le charme de la jeunesse. Son costume était bizarrement mi-partie de deux couleurs, rouge et jaune. A ses pieds pesaient de lourdes chaînes. Derrière lui s'agitait une figure dont la physionomie tenait de la lascive nature du bouc, et de longues mains velues m'apparaissaient quelquefois comme des auxiliaires qui s'allongeaient sur le manche du violon de Paganini. Elles lui conduisaient même parfois la main, et des bravos participant du bêlement et du rire accompagnaient les sons qui ruisselaient du violon, sons toujours plus plaintifs et plus sanglants. C'étaient des sons pareils au chant des anges déchus qui, ayant fait l'amour avec les filles de la terre, furent bannis du royaume des bienheureux, et tombèrent dans l'abîme avec la rougeur de la honte sur le front. C'étaient des sons dans l'obscure profondeur desquels ne brillait plus ni consolation ni espérance. Quand les saints du ciel entendent de tels sons, la louange de Dieu meurt sur leurs lèvres pâlissantes, et ils voilent en pleurant leurs faces éplorées. Quelquefois, quand le rire de bouc ohlïgato chevrotait à travers ces tortures mélodiques, je voyais au fond de la scène une foule de petites femmes qui balançaient avec une joie cruelle leurs laides figures, et exprimaient leur malice en raclant leurs doigts croisés. Des vibrations d'angoisses sortaient alors du violon, avec des soupirs déchirants et des sanglots comme on n'en a jamais entendu sur la terre, et comme on n'en entendra peut-être jamais de pareils, si ce n'est dans la vallée de Josaphat, quand sonneront les gigantesques tpombones du grand jugement, que les cadavres sortiront de leurs tombes et attendront leur sort... Mais le violoniste poussa soudain un grand coup d'archet, un coup de délire et de désespoir tel, que ses chaînes se brisèrent avec fracas, et que son infernal auxiliaire disparut, ainsi que les railleuses sorcières.
En ce moment, mon voisin, le courtier fourreur, s'écria : *' Quel dommage ! sa chanterelle vient de casser. Cela vient de son continuel pizzicato ! "
Une corde s'était-elle réellement cassée à son violon ? Je ne sais. J'étais tout entier à la transformation des sons, et Paganini m'apparut de nouveau changé complètement, ainsi que son entourage. Je pus à peine le reconnaître sous un sombre froc de moine qui le revêtait moins qu'il ne le cachait. La tête à
moitié perdue dans le capuchon, les reins ceints d'une corde, les pieds nus, cette figure solitaire et orgueilleuse se tenait sur un promontoire de roches, au bord de la mer, et jouait du violon. C'était, à ce qu'il me semblait, au moment du crépuscule. Les lueurs pourprées du soir s'épandaient sur les flots lointains de la mer, qui se coloraient d'une teinte toujours plus rouge, et roulaient avec un murmure plus solennel, et ce murmure s'accordait avec les sons du violon. Mais plus la mer rougissait, plus le ciel devenait blafard; et quand enfin les flots agités furent arrivés à la couleur du sang le plus vermeil, le ciel avait pris une pâleur cadavéreuse, une blancheur de spectre, et les étoiles y perçaient avec un développement menaçant... et ces étoiles étaient noires, d'un noir étincelant comme le charbon de terre. Cependant les sons du violon devenaient toujours plus hardis et plus impétueux ; dans les yeux du violoniste brillait une railleuse soif de destruction, et ses lèvres minces se remuaient avec une si horrible vivacité, qu'il avait l'air de murmurer ces anciennes formules magiques qui servaient jadis à évoquer la tempête et à déchaîner les mauvais esprits et les démons captifs au fond de la mer. Quand parfois, sortant son bras nu, son long bras desséché, de l'ample manche du froc, il fouettait l'air avec son archet, il devenait un véritable magicien qui commande aux éléments avec sa baguette, et l'on entendait des hurlements insensés retentir sous l'abîme, et les vagues sanglantes bondissaient à une telle hauteur, que leur rouge écume jaillissait sur le ciel blême et sur les étoiles noires. Et l'on entendait rugir, sifller, craquer comme si le monde allait s'écrouler, et le moine jouait du violon avec une opiniâtreté croissante. Il voulait, par la force de sa volonté frénétique, briser les sept sceaux desquels Salomon scella les vases de fer où il renferma les démons vaincus. Le sage roi engloutit jadis ces vases dans la mer. Pendant que Paganini jouait, je crus entendre la voix de ces mêmes esprits emprisonnés, qui mêlaient au son du violon leur basse la plus furieuse. Mais il me sembla distinguer à la fin l'allégresse de la délivrance, et je vis sortir des vagues sanglantes les têtes des démons libérés, tous monstres d'une laideur fabuleuse : des crocodiles à ailes de chauve-souris, des serpents avec des bois de cerf, des singes coiffés de coquillages, des phoques avec de longues barbes patriarcales, des
figures de femmes avec des mamelles à la place des ioues, des têtes de chameaux verts, des hermaphrodites marins de combinaisons incompréhensibles, tous lançant des regards d'une intelligence glaciale, et allongeant vers le moine musicien de longues nageoires crochues... Celui-ci, dans son fol emportement d'évocation, laissa tomber son capuchon, et sa chevelure flottante au vent entoura sa tête comme de noirs serpents.
Cette apparition troublait tellement mes sens, que je me bouchai les oreilles et fermai les yeux pour ne pas perdre la raison. Tous les spectres disparurent à l'instant, et quand je relevai les yeux, je vis le pauvre Génois dans sa forme ordinaire, qui faisait ses révérences habituelles, pendant que le public applaudissait avec transport.
" C'est le fameux tour de force sur la corde de 55/, me dit mon voisin : je joue moi-même du violon, et je comprends ce qu'il y a de merveilleux à dominer ainsi son instrument ! " Heureusement la pause dura peu ; sans cela le connaisseur en pelleteries m'aurait certainement étouffé sous une dissertation technique. Paganini replaça son violon sous son menton, et avec le premier coup d'archet recommença la merveilleuse transfiguration des sons. Mais cette fois les couleurs étaient moins crues et les formes plus indécises. Les sons se développaient avec calme et majesté, ondulaient et s'enflaient comme le choral de l'orgue sous les voûtes d'une cathédrale. Tout s'était étendu alentour dans des proportions immenses et telles que les yeux seuls de l'esprit les pouvaient embrasser. Au centre de ce vaste espace planait un globe lumineux sur lequel s'élevait un homme de taille gigantesque, au port sublime, qui jouait du violon. Le globe était-il le soleil ? Je l'ignore ; mais dans les traits de l'homme je reconnus Paganini embelli d'une beauté idéale, rayonnant de gloire, souriant d'une joie d'expiation. Son corps resplendissait de force virile, un vêtement bleu clair enveloppait ses membres ennoblis: autour de ses épaules flottait en boucles brillantes sa noire chevelure. Il se tenait debout, ferme et assuré comme une sublime image de la divinité et jouait du violon ; il semblait que toute la création obéît à ses accords. C'était l'homme planète autour duquel tournait l'univers avec une solennité mesurée et des rythmes célestes. Ces belles clartés calmes qui planaient autour de lui,
étaient-cc les étoiles du ciel ? et cette harmonie sonore qui rayonnait de leurs mouvements, était-ce le chant des sphères dont les poètes et les voyants ont parlé dans leurs visions ? Quelquefois, quand mes yeux s'efforçaient de pénétrer au loin dans l'espace vaporeux, je croyais voir s'avancer des manteaux tout blancs, et sous ces manteaux marchaient des pèlerins gigantesques avec des bâtons blancs à la main. Chose merveilleuse ! les pommes d'or de ces bâtons étaient ces mêmes belles clartés que j'avais prises pour des étoiles. Ces pèlerins marchaient en cercle immense autour du musicien, les sons de son violon faisaient scintiller de plus en plus les pommes d'or de leurs bâtons, et le choral qui résonnait dans leurs bouches et que je pouvais prendre pour le chant des sphères n'était que l'écho continu de ce violon. Une sainte et indicible ferveur animait ces accords qui parfois vibraient, à peine sensibles comme un mystérieux murmure sur les eaux, puis s'enflaient comme les mélodies du cor, au clair de lune, et enfin débordaient avec une allégresse effrénée, comme si des milliers de bardes eussent saisi leurs harpes et uni leurs voix dans un chant de victoire. C'était une musique comme l'oreille n'en entend jamais, une musique que le cœur seul peut rêver quand il repose la nuit sur le sein de la bien-aimée. Peut-être aussi le cœur le comprend-il en plein jour quand il se perd avec délices dans les lignes pures et dans les nobles ovales d'un chef-d'œuvre grec,
— Ou quand on a bu une bouteille de Champagne de trop ! dit soudain une voix riante qui arracha notre conteur à ses souvenirs enthousiastes... Il sembla sortir d'un songe. En se retournant, il aperçut le docteur accompagné de la noire Deborah, qui était entré doucement dans la chambre pour savoir si son médicament avait agi sur la malade.
— Ce sommeil ne me plaît pas, dit le docteur, en montrant le sofa.
Maximilien, qui, perdu dans les extases de son propre récit, n'avait pas remarqué que Maria était endormie depuis longtemps, se mordit les lèvres de dépit.
— Ce sommeil, continua le docteur, donne à sa figure le caractère de la mort. N'a-t-elle pas déjà l'air de ces masques blancs, de ces moulages de plâtre à l'aide desquels nous essayons de conserver les traits des personnes mortes ?
— Je voudrais bien, lui dit tout bas Maximilien, conserver un pareil masque de la figure de notre amie... Elle sera encore bien belle, même après la mort.
— Je ne vous le conseille pas, répliqua le docteur. Ces masques nous gâtent le souvenir de ce qui nous fut cher. Nous croyons voir encore dans ce plâtre quelque chose de leur vie, et ce que nous y conservons, n'est véritablement que la mort. D'ordinaire les beaux traits y prennent quelque chose de raide, d'ironique, d'odieux, dont nous sommes terrifiés. Ce sont surtout de véritables caricatures que ces moulages de figures dont le charme était principalement de nature intellectuelle, et dont les traits étaient moins réguliers qu'intéressants ; car aussitôt que les grâces de la vie y sont éteintes, les déviations réelles des lignes de beauté idéale ne sont plus compensées par un attrait spirituel. D'ailleurs, tous ces visages de plâtre ont je ne sais quoi d'énigmatique qui, après une longue contemplation, glace l'âme de la manière la plus intolérable. Ils ont tous l'air d'hommes qui vont faire une route pénible.
— Où allons-nous ? dit Maximilien. Mais le docteur prit son bras et l'emmena hors de la chambre.
— Et pourquoi voulez-vous me martyriser encore avec cette horrible médecine, puisque je n'en dois pas moins mourir ?
C'était Maria qui parlait ainsi au moment où Maximilien entra dans la chambre. Devant elle était le médecin, qui d'une main tenait une fiole et de l'autre une petite coupe où moussait une liqueur brunâtre d'un aspect repoussant. — Mon cher ami, cria-t-il au survenant, votre présence me fait grand plaisir en ce moment. Obtenez donc de la signora qu'elle avale seulement quelques gouttes ; je suis pressé.
— Je vous en prie, Maria ! murmura Maximilien, de cette voix tendre qui semblait partir d'un coeur si brisé, que la malade, singulièrement émue, oubliant presque sa propre souffrance, prit la coupe. Mais avant de la porter à ses lèvres, elle lui dit en souriant :
— Pour me récompenser, vous allez me raconter l'histoire de Laurence, n'est-ce pas ?
— Il sera fait selon vos désirs, signora.
La pâle malade, moitié souriant, moitié frissonnant, but aussitôt le contenu de la coupe.
— Je suis pressé, dit le médecin en mettant ses gants noirs. Recouchez-vous tranquillement, signora, et ne bouge que le moins possible.
Accompagné de la noire Deborah qui l'éclairait, il quitta la chambre. Quand les deux amis furent seuls, ils se regardèrent longtemps en silence. Dans leur âme parlaient des pensées que chacun d'eux voulait cacher à l'autre. Mais la femme saisit soudain la main de l'homme et la couvrit de baisers brûlants.
— Pour l'amour de Dieu, dit Maximilien, ne vous agitez pas ainsi, et recouchez-vous paisiblement sur le sofa.
Quand Maria eut obéi, il lui couvrit très soigneusement les pieds avec le châle qu'il avait auparavant touché de ses lèvres. Elle l'avait sans doute remarqué, car ses yeux clignotèrent comme ferait un enfant heureux.
— Mademoiselle Laurence était-elle très belle ?
— Si vous voulez ne pas m'interrompre, chère amie, et me promettre d'écouter tranquillement et en silence, je vous dirai fort en détail ce que vous désirez savoir.
Souriant avec amitié au regard d'acquiescement de Maria, Maximilien se mit sur le siège qui était devant le sofa, et commença son récit de la manière suivante :
— Il y a maintenant neuf ans que je partis pour Londres, dans le but d'y étudier la langue et le peuple. Que le ciel confonde les Anglais et leur langue ! Ils se fourrent dans la bouche une douzaine de monosyllabes, les mâchent, les cassent et vous les crachent à la figure, et ils appellent cela parler. Heureusement qu'ils sont assez taciturnes de leur naturel, et quoiqu'ils vous regardent toujours la bouche ouverte, ils vous font au moins grâce de longues conversations. Mais malheur à nous si nous tombons dans les mains d'un fils d'Albion qui a fait le grand tour et appris sur le continent à parler français ! Celui-là veut saisir l'occasion de pratiquer sa science en linguistique, nous accable de questions sur tous les sujets ; à peine a-t-on répondu à l'une, qu'il en arrive une seconde sur notre âge, notre patrie, ou la durée de notre séjour, et il croit nous intéresser beaucoup par cet in-
terrogatoire. Un de mes amis de Paris disait, avec raison peutêtre, que les Anglais apprennent leur conversation française au bureau des passe-ports. Leur entretien le mieux venu est à table, quand ils coupent en tranches leurs rosbifs gigantesques et vous demandent lequel vous aimez mieux, de l'intérieur rouge ou du dehors bruni, du plus ou moins cuit, du gras ou du maigre. Leurs rosbifs et leurs rôtis de mouton sont d'ailleurs les seules bonnes choses qu'ils possèdent. Le ciel préserve tout être chrétien de leurs sauces, composées d'un tiers de farine et de deux tiers de beurre, ou, pour varier, d'un tiers de beurre et de deux tiers de farine ! Que Dieu garde chacun de leurs naïfs légumes qu'ils servent cuits à l'eau et comme la nature les a façonnés ! Plus abominables encore que la cuisine des Anglais, sont leurs toasts et leurs harangues obligées, quand, la nappe enlevée et les dames retirées, on apporte à leur lieu et place un nombre égal de bouteilles de porto qu'ils croient ce qu'il y a de plus propre à suppléer le beau sexe. Je dis le beau sexe, car les Anglaises méritent ce nom. Ce sont de belles, blanches et sveltes personnes. Il est seulement dommage que la distance trop grande du nez à la bouche, qu'on trouve chez elles aussi fréquemment que chez les hommes, gâte, à mes yeux, les plus beaux visages. Cette déviation du type de la beauté me cause une impression d'autant plus pénible, quand je rencontre les Anglais, ici en Italie, où ces proportions mesquines du nez contrastent davantage avec les visages antiques des Italiens, dont les nez courbés à la romaine ou alignés à la grecque offrent souvent des proportions trop développées. Un observateur allemand a remarqué avec beaucoup de justesse que les Anglais qui se promènent au milieu des Italiens, ont tous l'air de statues auxquelles on a cassé le bout du nez.
Oui, c'est quand on rencontre les Anglais en pays étranger, que le contraste fait ressortir encore plus leurs défauts. Ce sont les dieux de l'ennui qui courent la poste en tous pays dans des voitures brillamment vernissées, et laissent derrière eux une terne poussière de tristesse. Ajoutez-y leur curiosité sans intérêt, leur lourdeur parée, leur gaucherie impertinente, leur anguleux égoïsme et leur passion froide pour tous les sujets repoussants. Il y a plus de trois semaines qu'on voit ici, sur la Piazza del Gran Duca, un Anglais qui demeure toute la journée, bouche
béante, à contempler ce charlatan à cheval qui arrache les dents aux paysans. Ce spectacle indemnise peut-être le noble fils d'Albion des exécutions qu'il perd à cette heure dans sa chère patrie ; car, après les combats de boxeurs et de coqs, il n'y a pas de spectacle plus précieux, pour un Anglais, que l'agonie d'un pauvre diable qui a volé un mouton ou imité une écriture, et qu'on expose, la corde au cou, pendant une heure, devant la façade d'Old-Bailey, avant de le lancer dans l'éternité. Je n'exagère pas quand je dis que le vol d'un mouton et le faux, dans cet horrible et cruel pays, sont punis à l'égal de l'inceste et du parricide. Moi-même qu'un triste hasard conduisit à Londres, j'y ai vu pendre un homme qui avait volé un mouton, et depuis ce temps i'ai perdu le goût pour le mouton rôti. Auprès de lui je vis pendre un Irlandais qui avait contrefait la signature d'un riche banquier. Je vois encore les naïves terreurs du pauvre Paddy, qui, aux assises, ne pouvait comprendre qu'on le punît si durement pour avoir imité une signature, lui qui permettait au premier venu d'imiter la sienne ! Et ce peuple ne cesse de parler de christianisme, il ne manque pas un prêche le dimanche, et inonde de bibles l'univers !
Je vous l'avouerai, Marie, si je ne pus rien goûter en Angleterre, ni la cuisine, ni les hommes, la faute en était un peu à moi-même. J'avais emporté de ma patrie une bonne provision de mauvaise humeur, et je cherchais des distractions chez un peuple qui ne sait lui-même tuer son ennui que dans le tourbillon de l'activité politique et mercantile. La perfection des machines qu'on emploie partoai, dans ce pays, à accomplir des travaux d'homme, avait aussi pour moi quelque chose de déplaisant et de sinistre tout à la fois. Cette vie artificielle de rouages, pistons, cylindres, et de milliers de crochets, goupilles, petites dents qui se meuvent presque avec passion, me remplissait d'horreur. La précision, l'exactitude, la mesure et la ponctualité de la vie des Anglais ne me tourmentaient pas moins ; car si les machines en Angleterre nous font l'effet d'hommes, les hommes nous y apparaissent comme des machines. Oui, le bois, l'acier et le cuivre semblent y avoir usurpé l'esprit des hommes et être devenus presque fous par excès d'esprit, pendant que l'homme, dépouillé de sa vie intellectuelle, semblable à un fantôme vide, accomplit, comme une machine, sa tâche habituelle. A la
minute fixée il mange son beefsteak, débite son discours au parlement, fait ses ongles, monte en diligence, ou bien encore va se pendre.
Vous pouvez vous figurer sans peine combien s'augmentait mon malaise dans ce pays. Mais rien ne se peut comparer à l'humeur noire qui m'assaillit un soir que j'étais sur le pont de Waterloo et que je plongeais mes regards dans la Tamise. Il me semblait voir s'y réfléchir mon âme, qui, du fond de ce miroir, me montrait toutes ses blessures. Et puis, j'en vins à me rappeler les histoires les plus affligeantes. Je pensai à la rose qui avait été tous les jours arrosée de vinaigre, ce qui lui fit perdre ses parfums les plus doux, et la flétrit avant le temps... Je pensai au papillon égaré qu'un naturaliste qui gravit le Mont-Blanc vit voltiger solitaire entre les parois de glace... Je pensai à la guenon apprivoisée qui était si familière avec les hommes et jouait si gaiement avec eux, mais qui un jour, à table, ayant reconnu, dans le rôti qu'on apportait sur un plat, son propre enfant de singe, le saisit vivement, l'emporta dans les bois et ne se fit plus jamais voir parmi ses bons amis les hommes... Hélas ! je me sentis dans l'âme une telle amertume, que des larmes brûlantes s'échappèrent de mes yeux... elles tombèrent dans la Tamise et s'en furent dans le grand Océan qui a déjà englouti tant de larmes humaines, sans y prendre garde !
Il arriva dans ce moment qu'une singulière musique me tira de mes sombres rêveries. En regardant autour de moi, je vis sur le rivage une troupe d'hommes qui paraissaient avoir formé un cercle autour de quelque spectacle amusant. Je m'approchai, et distinguai une famille d'artistes qui se composait des quatre personnes suivantes :
1° Une petite vieille ramassée, habillée de noir, avec une très petite tête et un gros ventre très proéminent. De ce ventre pendait une énorme grosse caisse sur laquelle elle tambourinait impitoyablement.
2° Un nain qui portait, comme un marquis français de l'ancien régime, un habit brodé, une grande tête poudrée, mais dont les membres étaient minces et fluets. Il jouait du triangle, en sautillant çà et là.
3° Une jeune fille d'environ quinze ans qui portait uni jaquette courte et étroite en soie rayée bleue et un large pant
Ion rayé de même couleur. C'était une créature d'une forme aérienne et toute gracieuse. Sa figure avait la beauté grecque. Nez noble et droit ; lèvres finement découpées ; menton fuyant et arrondi ; teint chaudement olivâtre ; cheveux d'un noir éclatant, relevés autour des tempes : elle restait là droite, svelte et sérieuse, même un peu maussade, et regardait le quatrième personnage de la société qui faisait parade de son esprit.
Cette quatrième personne était un chien savant, caniche plein d'avenir, qui venait, à la très grande joie du public anglais, d'assembler, avec les caractères de bois qu'on lui avait présentés, le nom de lord Wellington, en y ajoutant de la même façon la flatteuse épithète de grand héros. Comme le chien, à en juger par son air spirituel, ne pouvait être une bête anglaise, mais qu'il était venu de France ainsi que les trois autres personnes, les fils d'Albion se réjouissaient fort de voir les mérites de leur grand capitaine reconnus au moins par les chiens français, reconnaissance à laquelle les autres créatures de France refusaient outrageusement de se prêter.
En effet, cette troupe se composait de Français, et le nain qui s'annonça ensuite sous le nom de Turlututu, commença à déclamer en langue française et avec des gestes si véhéments, que les pauvres Anglais ouvrirent leurs bouches et relevèrent leurs nez encore plus qu'à l'ordinaire. Quelquefois, après une longue période, il imitait le chant du coq, et ses coquericos, ainsi que les noms de beaucoup d'empereurs, de rois et de princes qu'il mêlait à son discours, furent tout ce que comprirent les pauvres spectateurs. Ces empereurs, rois et princes, étaient, selon lui, ses protecteurs et amis. Il assurait avoir eu, dès l'âge de huit ans, un long entretien avec sa majesté défunte Louis XVI, qui, plus tard, lui demanda toujours conseil dans les occasions importantes. Comme tant d'autres, il s'était soustrait par la fuite à la tourmente révolutionnaire, et n'était revenu dans sa chère patrie qu'à l'époque de l'empire, pour prendre part à la gloire de la grande nation. Napoléon, disait-il, ne l'avait jamais aimé ; en revanche, il avait été presque adoré par sa sainteté le pape Pie VII. L'empereur Alexandre lui donnait des bonbons, et la princesse Guillaume de Kouhritz le prenait toujours sur ses genoux. Son altesse le duc Charles de Brunswick le faisait quelquefois chevaucher sur ses chiens, et sa
majesté le roi Louis de Bavière lui avait lu ses augustes poésies. Les princes de Beuss, Schleiz, Kreutz, ainsi que ceux de Schwarzenbourg-Sondershausen l'aimaient comme un frère et avaient toujours fumé dans la même pipe que lui. A l'entendre, il n'aurait vécu dès son enfance qu'avec des souverains ; les monarques actuels s'étaient élevés et avaient grandi avec lui ; il les regardait comme les siens, et prenait le deuil quand l'un d'eux payait le tribut à la nature. Après ces graves paroles, il chanta en coq.
M. Turlututu était réellement un des nains les plus curieux que j'eusse jamais vus. Sa vieille figure ridée formait un contraste fort drôle avec son petit corps enfantin, et toute sa personne un contraste grotesque avec les tours d'adresse dont il se faisait honneur. Il se campa dans les positions les plus hardies de l'escrime, et avec une rapière d'une longueur démesurée, se mit à frapper l'air d'estoc et de taille, pendant qu'il jurait sur son honneur que cette quarte ou cette tierce était irrésistible, et qu'avec sa parade, à lui, il pouvait sûrement défier tout homme mortel, ce qu'il voulait prouver en invitant chacun des spectateurs à se mesurer avec lui dans le noble art de l'escrime. Quand le nain eut continué ce jeu pendant quelque temps, sans avoir trouvé personne qui voulût soutenir un assaut en plein air, il s'inclina avec la vieille grâce française, remercia pour les suffrages dont on avait bien voulu l'honorer, et prit la liberté d'annoncer à l'honorable public le spectacle le plus extraordinaire qu'on eût jamais admiré sur le sol de l'Angleterre. '' Voyez-vous cette personne ? dit-il après avoir mis de sales gants glacés, et conduit avec une galanterie respectueuse au milieu du cercle la jeune fille qui faisait partie de la société, cette personne est la fille unique de la très respectable et très chrétienne dame que vous voyez là-bas avec la grosse caisse, et qui porte encore aujourd'hui le deuil de son époux chéri, le plus grand ventriloque de l'Europe ! Mademoiselle va danser ! admirez maintenant la danse de mademoiselle Laurence. " Après ce discours, il contrefit encore le coq.
La jeune fille ne semblait faire aucune attention ni à ces paroles, ni aux regards des spectateurs. Perdue dans ses rêveries, elle demeura sans mouvement jusqu'à ce que le nain eût étendu devant ses pieds un grand tapis et recommencé à frapper son
triangle avec accompagnement de grosse caisse. C'était une singulière musique, mélange de lourd bourdonnement et de chatouillement voluptueux ; j'y distinguai une mélodie pathétiquement folle, tristement dévergondée, bizarre, quoique de la plus curieuse simplicité. Mais j'oubliai bientôt cette musique quand la jeune fille commença à danser.
La danse et la danseuse s'emparèrent avec force de toute mon attention. Ce n'était pas la danse classique que nous voyons encore dans nos grands ballets. Ce n'étaient pas ces alexandrins dansés, ces sauts déclamatoires, ces entrechats d'antithèses, cette passion noble qui pirouette à vous donner le vertige, au point qu'on ne voit plus rien que ciel et tricot, rien qu'idéal et mensonge. En vérité, rien ne me contrarie plus que le ballet de l'Opéra de Paris, où s'est conservée dans toute sa pureté la tradition de cette danse classique, pendant que les Français ont renversé le vieux système dans les autres arts, dans la poésie, la musique et la peinture. Mais il leur sera difficile de faire dans l'art de la danse une semblable révolution, à moins qu'ils n'aient recours ici, comme dans leur révolution politique, à la terreur, et qu'ils ne guillotinent les jambes aux danseurs endurcis de l'ancien régime. Mademoiselle Laurence n'était pas une grande danseuse. Les pointes de ses pieds n'étaient pas très souples, ses jambes n'étaient point rompues à toutes les dislocations possibles, elle n'entendait rien à la danse telle que l'enseigne M. Taglioni, mais elle dansait comme la nature commande aux hommes de danser. Toute sa personne était en harmonie avec ses pas. Ce n'étaient pas seulement ses pieds, mais c'était son corps entier qui dansait, son visage même dansait... elle devenait pâle parfois, mais d'une pâleur mortelle, ses yeux s'ouvraient tout grands comme ceux d'un spectre : autour de ses lèvres palpitaient la curiosité et l'effroi, et ses cheveux noirs qui encadraient ses tempes dans des ovales lisses, voletaient en se soulevant comme deux ailes de corbeau. Ce n'était pas là en effet une danse classique, ni une danse romantique non plus, comme l'entendrait un Jeune- France. Cette danse n'était ni moyen âge, ni vénitienne, ni bossue, ni macabre, ni moralité, ni clair de lune, ni inceste... C'était une danse qui ne visait pas à amuser par des formes de mouvements extérieurs ; ces formes semblaient au contraire les
mots d'une langue particulière. Mais que disait cette danse ? Je ne pus le comprendre, avec quelque passion que se démenât ce langage. Je soupçonnai seulement par instants qu'il y était question de choses douloureuses et sombres. Moi, qui, d'ordinaire, entends si facilement partout le sens figuré des choses, je ne pouvais parvenir à deviner cette énigme dansée. La faute en était certainement à la musique, qui me déroutait peut-être à dessein et m'embrouillait sans cesse. Le triangle de M. Turlututu ricanait quelquefois bien malicieusement ! Et madame mère frappait sa grosse caisse avec une telle colère que sa figure étincelait sous le nuage de son bonnet noir comme une lune sanglante.
Quand la troupe se fut éloignée, je restai longtemps fixé à la même place, rêvant au sens de cette danse. Etait-ce une danse du midi de la France ou une danse d'Espagne ? Le caractère méridional se peignait assez dans l'emportement avec lequel la danseuse jetait de côté et d'autre sa frêle taille, et dans les mouvements frénétiques de sa tête, qu'elle renversait quelquefois en arrière, à la manière de ces bacchantes échevelées que nous voyons avec étonnement dans les reliefs des vases antiques. Sa danse avait alors quelque chose d'involontaire, d'enivré, de fatal ; elle dansait comme la Destinée. N'étaient-ce pas les fragments de quelque antique pantomime ? Ou n'était-ce qu'une histoire privée .? Parfois la jeune fille se penchait vers la terre, comme pour écouter si elle n'entendait pas une voix monter vers elle... Elle tremblait alors comme la feuille du peuplier, se repliait à la hâte en sens contraire, et accomplissait les sauts les plus extravagants, les plus déréglés, puis rapprochait de la terre une oreille plus inquiète qu'auparavant, faisait un signe de tête, devenait rouge, redevenait pâle, frissonnait, demeurait un instant droite comme un cierge, immobile comme la pierre, et faisait enfin le geste de quelqu'un qui se lave les mains. Etait-ce du sang qu'elle croyait enlev^er avec tant de soin ? Elle accompagna cette action d'un regard si suppliant, si attendrissant !... Et le hasard voulut que ce regard tombât sur moi.
Toute la nuit suivante, je pensai à ce regard, à cette danse, au bizarre accompagnement, et quand, le lendemain, je me lançai comme à l'ordinaire dans les rues de Londres, j'éprouvai
le désir le plus ardent de rencontrer de nouveau la jolie danseuse, et j'écoutais toujours si je n'entendais point quelque part une musique de grosse caisse et de triangle. J'avais enfin trouvé à Londres quelque chose qui m'intéressât, et je n'errais plus sans but dans ses rues béantes. Je venais de sortir de la Tour et j'y avais observé attentivement la hache avec laquelle fut décapitée Anne de Boleyn, les diamants de la couronne d'Angleterre, ainsi que les lions, quand je retrouvai sur la place de la Tour, au milieu d'une grande foule, madame mère et sa grosse caisse, et j'entendis M. Turlututu chanter en coq. Le chien savant composa derechef l'héroïsme de lord Wellington, le nain montra encore ses tierces et quartes irrésistibles, et mademoiselle Laurence recommença sa danse énigmatique. C'était ce même langage muet qui voulait dire quelque chose que je ne comprenais guère, ce même renversement violent de sa belle tête, l'oreille attentive penchée vers la terre, l'horreur qu'elle voulait fuir en se jetant dans des sauts plus insensés ; puis encore l'oreille attentive comme à un bruit souterrain, le tremblement, la pâleur, l'immobilité, ensuite cet effroyable et mystérieux lavement de mains, et enfin cet oblique regard suppliant qu'elle arrêta, cette fois, plus longtemps encore sur moi.
Oh ! les femmes, et les jeunes filles aussi bien que les autres femmes, s'aperçoivent tout d'abord qu'elles excitent l'attention d'un homme. Quoique mademoiselle Laurence, quand elle ne dansait pas, demeurât toujours sans mouvement, sans porter ses yeux ailleurs que sur sa rêverie intérieure, et qu'elle ne jetât, pendant qu'elle dansait, qu'un seul regard sur le public, ce n'était point par hasard seulement que ce regard tombait toujours sur moi, et plus je la voyais danser, plus ce regard prit d'éclat et d'expression, et plus il devint inintelligible. Je fus comme ensorcelé par ce regard, et pendant trois semaines, je battis le pavé de Londres du matin au soir, m'arrêtant partout où dansait mademoiselle Laurence. J'en vins à ce point de distinguer à travers les murmures les plus bruyants de la foule, et dans le plus grand éloignement, les sons de la grosse caisse et du triangle. De son côté, M. Turlututu, quand il m'apercevait, grossissait joyeusement son cri de coq. Sans avoir jamais échangé un mot avec lui, ni avec mademoiselle Laurence, ni avec madame mère, ni avec le
chien savant, je parus à la fin faire partie de leur société. Quand M. Turlututu faisait sa collecte, il s'y prenait avec le tact le plus fin en s'approchant de moi, et détournait toujours la tête du côté opposé, quand je jetais une petite pièce dans son chapeau à trois cornes. Il avait en effet un air de convenance fort distingué, et rappelait les belles manières de l'ancien régime. On pouvait reconnaître, chez le petit homme, qu'il avait grandi avec les monarques, et c'était chose d'autant plus surprenante de le voir, oubliant parfois sa dignité, chanter comme un coq.
Je ne puis vous décrire la peine que j'éprouvai quand, après avoir inutilement cherché pendant trois jours la petite société dans toutes les rues de Londres, je compris enfin qu'elle avait quitté la ville ; l'ennui me saisit de nouveau dans ses bras de plomb et me serra encore une fois le coeur. Il me fut impossible de le supporter plus longtemps. Je dis adieu au Mob, aux Blackguards, aux gentlemen et aux fashionables d'Angleterre, les quatre états de l'empire britannique, et repartis pour le continent civilisé, où je m'agenouillai en adoration devant le tablier blanc du premier cuisinier que je rencontrai. Là, je pus dîner encore une fois comme une créature raisonnable, et réjouir mon âme devant la bonhomie de figures désintéressées. Mais je ne pus oublier entièrement mademoiselle Laurence : elle dansa longtemps dans ma mémoire, et, dans mes heures solitaires, je réfléchis souvent à la pantomime énigmatique de la belle enfant, surtout à son geste quand elle prêtait l'oreille comme pour écouter un bruit souterrain. Il se passa aussi quelque temps avant que les bizarres mélodies de triangle et de grosse caisse expirassent dans mon souvenir.
— Et c'est là toute l'histoire ? s'écria Maria en se relevant avec impatience.
Mais Maximilien la supplia de se recoucher, en ajoutant le geste significatif de l'index sur la bouche, et lui dit : — Doucement, doucement. Demeurez tranquille, et je vous raconterai la fin de l'histoire. Je vous demande seulement, au nom du ciel, de ne pas m'interrompre.
Puis, s'enfonçant encore plus commodément dans son fauteuil, Maximilien continua son récit de la manière suivante :
Cinq ans après cet événement, je vins à Paris pour la
première fois, et à une époque remarquable. Les Français venaient d'accomplir leur révolution de juillet, et l'univers applaudissait. Ce drame n'était pas aussi effrayant que les précédentes tragédies de la république et de l'empire. Il n'était resté sur le champ de bataille que quelques milliers de cadavres ; aussi les révolutioimaires romantiques ne furent-ils pas fort contents, et ils annoncèrent une nouvelle pièce où coulerait plus de sang, où le bourreau aurait plus à faire.
Paris me réjouit fort par la gaieté qui s'y fait jour à propos de tout, et exerce son influence même sur les esprits les plus assombris. Chose étrange ! Paris est le théâtre où l'on exécute les plus grandes tragédies de l'histoire universelle, tragédies dont le souvenir seul fait trembler les cœurs et mouiller les yeux, dans les pays les plus éloignés ; mais le spectateur de ces grandes tragédies éprouve à Paris ce qui m'arriva une fois à la Porte-Saint-Martin où je vis représenter la Tour de Nes/e d'Alexandre Dumas. J'étais assis derrière une dame qui portait un chapeau de gaz rose : ce chapeau était si large, qu'il s'interposait complètement entre moi et le théâtre, dont je ne pus voir les horreurs qu'à travers cette gaze rose, de sorte que toutes les lamentables scènes de la Tour de Nes/e m'apparurent sous la couleur la plus riante. Oui, il y a à Paris une teinte rose qui égaie, pour le spectateur immédiat, toutes les tragédies, afin que la jouissance de la vie n'en soit pas troublée. Les idées noires qu'on apporte dans son propre cœur à Paris, y perdent leur caractère d'angoisse inquiétante. Nos chagrins s'y adoucissent d'une façon remarquable. Dans cet air de Paris, toutes les blessures guérissent plus vite qu'en tout autre lieu. Il y a dans cet air quelque chose d'aussi généreux, d'aussi compatissant, d'aussi doux que dans le peuple même.
Ce qui me charma le plus chez ce peuple, ce furent ses manières polies et distinguées. O parfum de politesse, parfum d'ananas, combien tu rafraîchis ma pauvre âme malade qui avait avalé, en Allemagne, tant de vapeurs tabagiques, tant d'odeur de choucroute et de grossièreté ! Des mélodies de Rossini n'auraient pas résonné avec plus de suavité à mon oreille que les excuses courtoises d'un Français qui, le jour de mon arrivée, m'avait heurté fort légèrement dans la rue. Je reculai presque en face d'une si douce urbanité, moi dont les
côtes étaient faites aux silencieuses bourrades allemandes ! Pendant toute la première semaine de mon séjour à Paris, je m'arrangeai pour être heurté plusieurs fois, dans le seul but de me récréer avec cette musique d'excuses. D'ailleurs ce n'était pas seulement à cause de cette politesse, mais aussi à cause de sa langue que le peuple français prenait à mes yeux un certain air comme il faut; car, vous le savez, chez nous, dans le nord, la langue française est un des attributs de la haute noblesse, et le langage français s'allia, dès mon enfance, à l'idée de qualité. Et j'entendais une dame de la halle de Paris parler meilleur français qu'une chanoinesse allemande de soixante-quatre quartiers.
Cet idiome, qui donne au peuple français un air comme il faut, lui prêtait aussi, dans mon imagination, quelque chose de délicieusement fabuleux. Cela venait d'un autre souvenir d'enfance. Le premier livre où j'appris à lire le français, fut le recueil des fables de La Fontaine. Les formes de ce langage naïvement sensé s'étaient imprimées en caractères ineffaçables dans ma mémoire, et quand j'arrivai à Paris, et que j'entendis parler français partout, je me rappelais à chaque instant mes fables, et je croyais toujours entendre les voix connues de mes animaux. C'était tantôt le lion, tantôt le loup qui parlait, puis l'agneau, ou la cigogne ou la colombe. Souvent il me semblait aussi entendre le renard qui dit :
Eh ! bonjour^ monsieur du Corbeau^
Que vous êtes joli ! que vous me semhlez beau !
Mais ces réminiscences fablières s'éveillèrent encore plus fréquemment dans mon âme, quand je pénétrai dans cette région supérieure qu'on appelle le monde. Ce fut en effet le même monde qui fournit jadis à La Fontaine les types de ses caractères d'animaux. La saison d'hiver commença bientôt après mon arrivée, et je pris part à la vie de salon où ce monde se rue avec plus ou moins d'empressement. Ce qui m'en parut le plus intéressant et me frappa le plus, fut moins l'égalité des bonnes manières qui y règne, que la diversité des parties qui le composent. Souvent quand j'observais dans un salon les hommes qui s'y rassemblaient paisiblement je croyais me trouver dans un de ces magasins de curiosités où les reliques de tous les temps
gisent péle-mcle à côté les unes des autres : un Apollon grec près d'une pagode chinoise, un Vizliputzli mexicain avec un gothique ecce homo^ des idoles égyptiennes à tête de chien, de saints fétiches de bois, d'ivoire, de métal, etc. J'y vis de vieux mousquetaires qui avaient dansé avec Marie-Antoinette, des philanthropes qui avaient été adorés dans l'assemblée nationale, des montagnards sans pitié et sans tache, des républicains apprivoisés qui avaient trôné au Luxembourg directorial, des grands dignitaires de l'empire devant qui l'Europe entière avait tremblé, des jésuites souverains de la restauration, toutes divinités éteintes, mutilées et vermoulues de diverses époques, et auxquelles personne ne croit plus. Les noms hurlent quand ils se rencontrent, mais on voit les hommes rester paisiblement et amicalement les uns près des autres comme les antiquités dans les boutiques du quai Voltaire. Dans les pays germaniques, où les passions sont moins disciplinables, faire vivre de la même sociabilité tant de personnes hétérogènes serait tout à fait impossible. Et puis dans nos froides régions du nord, le besoin de parler n'est point aussi pressant que dans la chaude France, où les plus grands ennemis, quand ils se rencontrent dans un salon, ne peuvent garder longtemps un sombre silence. En outre, le désir de plaire est si grand en France, qu'on s'efforce de plaire, non-seulement à ses amis, mais encore à ses ennemis. On n'est occupé qu'à se draper et à minauder, et les femmes ont fort à faire ici pour surpasser les hommes en coquetterie. Pourtant elles y parviennent en définitive.
Cette remarque n'a rien, certainement rien de malveillant pour les femmes françaises, et moins encore pour les Parisiennes. Je suis au contraire leur adorateur le plus déclaré, et je les adore plus à cause de leurs défauts qu'à cause de leurs vertus. Je ne connais rien de mieux trouvé que cette légende qui fait venir au monde les Parisiennes avec toutes sortes de défauts, et suppose alors une bonne fée qui prend pitié d'elles et attache à chacun de ces défauts une séduction nouvelle. Cette fée bienfaisante est la Grâce. Les Parisiennes sont-elles belles ? Qui peut le savoir ? Qui peut pénétrer toutes les roueries de la toilette, distinguer le vrai dans ce que le tulle trahit, ou le faux dans ce dont la soie ballonnée fait parade ? L'œil parvient-il à percer l'écorce, va-t-on pénétrer jusqu'au fruit, elles s'enve-
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loppent aussitôt dans une écorce nouvelle, puis dans une autre, et c'est à l'aide de cet incessant changement de modes qu'elles défient l'œil de l'homme. Leurs figures sont-elles belles! Il serait encore difficile d'arriver ici à la vérité. Comme tous ses traits sont dans un mouvement perpétuel, la Parisienne a mille visages, chacun plus riant, plus spirituel, plus avenant que l'autre, et elle embarrasse fort celui qui voudrait faire un choix dans ces visages ou deviner le véritable. Ont-elles les yeux grands ? Qui le sait ! Nous ne regardons pas au calibre des canons quand le boulet nous emporte la tête. D'ailleurs, quand ces yeux ne frappent pas, ils éblouissent au moins par leur feu, et l'on se trouve fort heureux d'être hors de leur portée. L'espace entre leur nez et leur bouche est-il large ou resserré ? Quelquefois large, quand elles portent le nez au vent ; quelquefois étroit, quand leur lèvre se dresse avec dédain. Leur bouche est-elle grande ou petite ? Qui peut savoir où finit la bouche, où commence le sourire ? Pour bien juger, il faudrait que le juge et l'objet du jugement se trouvassent également en état de calme. Mais qui peut rester tranquille auprès d'une Parisienne, et quelle Parisienne est jamais tranquille ? Il est des gens qui croient pouvoir examiner à leur aise un papillon quand ils l'ont percé et fixé sur le papier avec une épingle. C'est folie et cruauté. Le papillon attaché et immobile n'est plus un papillon. Il faut observer le papillon quand il se joue autour des fleurs... et la Parisienne, non dans l'intérieur domestique, où l'épingle est fichée dans son sein, mais dans le salon, dans les soirées et dans les bals, où elle voltige avec des ailes de soie et de gaze brodée, aux lueurs étincelantes des joyeuses girandoles. C'est alors que se révèle en elle un impatient amour de la vie, une ardeur d'étourdissement, une soif d'ivresse, qui l'embellit d'une façon presque attristante, et lui prête un charme dont notre âme est tout à la fois ravie et effrayée.
Ce besoin passionné de jouir de la vie, comme si la mort les allait appeler tout à l'heure de la source jaillissante du plaisir, ou que cette source dût se tarir à l'instant ; cet empressement, cette rage, ce vertige des Parisiennes, tels surtout qu'ils éclatent dans les bals, me rappellent toujours la tradition de danseuses nocturnes qu'on appelle chez nous les willis. Ce sont de jeunes fiancées mortes avant le jour des noces ; mais elles ont conservé
si vivement dans leur coeur l'amour mal satisfait de la danse, qu'elles sortent la nuit de leurs tombeaux, se rassemblent en troupes sur les routes, et là se livrent aux danses les plus passionnées. Parées de leurs habits de noces, couronnées de fleurs, les mains livides ornées d'anneaux étincclants, souriant à faire frissonner, irrésistiblement belles, les willis, bacchantes mortes, dansent au clair de lune, et elles dansent avec d'autant plus d'ardeur et d'impétuosité, qu'elles sentent approcher la fin de l'heure de minuit, le moment qui doit les faire redescendre dans le froid glacial de leurs tombeaux.
Ce fut à une soirée de la Chaussée d'Antin que ces réflexions roulaient dans mon âme. C'était une soirée brillante, et rien ne manquait des conditions ordinaires d'un tel plaisir. Assez de lumières pour être bien éclairé, assez de glaces pour s'y mirer, assez d'hommes pour y étouffer de chaleur, assez de sirops et de sorbets pour se refraîchir. On commença par faire de la musique. Franz Liszt s'étant laissé entraîner au piano, releva sa chevelure au-dessus de son front spirituel, et livra une de ses plus brillantes batailles. Les touches semblaient saigner. Si je ne me trompe, il joua un passage de la Palingènèsie de Ballanche, dont il traduisit les idées en musique, chose fort utile pour ceux qui ne peuvent lire dans l'original les œuvres de ce célèbre écrivain. Puis il joua un morceau tiré d'une de ces symphonies fantastiques de Berlioz, où le génie du jeune maestro français se montre l'égal de celui de Beethoven qu'il dépasse parfois en fougue et folie — en furor francese. Berlioz est sans contredit le plus grand et le plus original musicien que la France a donné au monde. Le morceau joué par Liszt fit son effet. Ce ne fut dans toute la salle que visages pâlissants, seins oppressés, respiration précipitée pendant les pauses, et enfin applaudissements forcenés. Ce fut ensuite avec une joie plus folle qu'elles se livrèrent à la danse, les wilits du salon, et j'eus peine, au milieu de la bagarre, à me réfugier dans une pièce voisine. On y jouait. Sur de grands fauteuils reposaient quelque dames, qui regardaient les joueurs ou faisaient mine de s'intéresser au jeu. En passant auprès d'une de ces dames, mon bras frôla sa robe, et j'éprouvai, depuis la main jusqu'à l'épaule, un tressaillement semblable à une légère secousse électrique. Une commotion de même nature, mais de la plus grande force, agita mon cœur, quand je vis la
figure de la dame. Est-ce elle ou n'est-ce pas elle ? C'était bien le même visage, semblable à un antique par la forme et la couleur, si ce n'est qu'il avait un peu perdu de sa pureté et de son éclat de marbre. L'œil exercé pouvait remarquer sur le front et sur les joues de petits défauts, peut-être de légères marques de petite vérole, qui faisaient l'effet de ces taches d'intempéries qu'on trouve sur les statues qui ont été exposées quelque temps au grand air. C'étaient aussi ces mêmes chevevix noirs descendant sur les tempes en ovales lisses, comme des ailes de corbeau. Mais quand ses yeux rencontrèrent les miens, avec ce regard oblique si bien connu, dont le rapide éclair me remuait toujours Tâme d'une manière si énigmatique, je n'eus plus de doute : c'était mademoiselle Laurence.
Complaisamment étendue dans son fauteuil, tenant d'une main un bouquet, et s'appuyant de l'autre sur le bras du siège, mademoiselle Laurence était auprès d'une table de jeu, et semblait donner toute son attention aux cartes. Sa toilette était élégante et distinguée, quoique simple ; toute de satin blanc. A l'exception de bracelets en perles, elle ne portait pas de bijoux. Une grande quantité de dentelles couvrait son jeune sein, et l'enveloppait, d'une façon presque puritaine, jusqu'au cou. Dans cette décente simplicité de vêtements, elle formait un agréable et touchant contraste avec quelques vieilles dames resplendissantes de diamants, à parure bigarrée, qui, assises dans le voisinage, étalaient dans une nudité mélancolique les ruines de leur ancienne splendeur, la place où fut Troie. Sa figure avait toujours son air ravissant de tristesse : je me sentis entraîné vers elle par un attrait irrésistible. Enfin je me plaçai debout derrière son fauteuil, brûlant du désir de lui parler, mais retenu par le respect des convenances.
J'étais resté quelque temps en silence derrière elle, quand elle tira tout à coup de son bouquet une fleur, et, sans tourner son regard vers moi, me la tendit par-dessus son épaule. Le parfum de cette fleur était singulier, et exerça sur moi une fascination toute particulière. Je me sentis affranchi de toute formalité sociale, comme dans un songe où l'on fait et dit toutes choses inaccoutumées, dont on s'étonne le premier, et où nos paroles prennent un caractère curieusement simple, enfantin et familier. D'un air calme, indifférent, négligent, comme on a
coutume de faire avec de vieux amis, je me penchai sur le dossier du fauteuil, et dis à l'oreille de la jeune dame : Mademoiselle Laurence, où est donc votre mère à la grosse caisse ?
— Elle est morte, répondit-elle avec le môme ton calme, indifférent, négligent.
Après une courte pause, je me penchai de nouveau sur le dossier du fauteuil, et dis à l'oreille de la jeune dame : Mademoiselle Laurence, où donc est le chien savant ?
— Il est parti et court le monde, répondit-elle avec le même ton calme, indifférent, négligent.
Puis encore après une courte pause, je me penchai sur le dossier du fauteuil, et dis à l'oreille de la jeune dame : Mademoiselle Laurence, où donc est M. Turlututu, le nain ?
— Il est avec les géants sur le boulevard du Temple, répondit-elle. A peine avait-elle dit ces mots, et toujours avec le même ton calme, indifférent, négligent, qu'un vieux monsieur sérieux, d'une haute stature militaire, vint à elle, et lui annonça que sa voiture était là. Se levant lentement de son siège, elle s'appuya sur le bras de cet homme, et, sans jeter en arrière un seul regard sur moi, elle sortit avec lui de l'appartement.
J'allai trouver la maîtresse de la maison, qui s'était tenue tout le soir à l'entrée du premier salon, et y présentait son sourire aux entrants et aux sortants. Quand je lui demandai le nom de la jeune dame qui venait de sortir avec le vieux monsieur, elle partit d'un aimable rire et s'écria : — Mon Dieu ! qui peut connaître tout le monde ? je le connais aussi peu que... Elle s'arrêta ; car elle voulait dire sans doute aussi peu que moi, qu'elle voyait ce soir-là pour la première fois. — Peut-être, lui dis-je alors, monsieur votre mari pourra-t-il me donner des éclaircissements : où le trouverai-je ?
— A la chasse, à Saint-Germain, répondit-elle en riant plus fort : il est parti ce matin, et ne reviendra que demain soir... Mais attendez, je connais quelqu'un qui a beaucoup parlé avec cette dame : je ne sais pas son nom, mais vous le trouverez facilement en demandant le jeune homme auquel le premier ministre a donné un coup de pied je ne sais plus où.
Tout difficile qu'il soit de reconnaître un homme au coup de pied que lui a donné un premier ministre, j'eus pourtant bientôt découvert le personnage, et je lui demandai quelques
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éclaircissements sur la singulière créature qui m'intéressait, et que je sus lui désigner assez clairement. — Oui, dit le jeune homme, je la connais beaucoup ; je lui ai parlé dans un grand nombre de soirées. — Et il me rapporta une foule de choses insignifiantes dont il l'avait entretenue. Ce qui l'avait surtout surpris était le regard sérieux qu'elle prenait quand il lui disait des choses galantes. Il s'étonnait aussi fort qu'elle eût toujours refusé son invitation pour la contredanse, en assurant qu'elle ne savait pas danser. Du reste, il ne connaissait ni son nom ni sa situation sociale. Et personne, en quelque endroit que je m'informasse, ne put m'en apprendre davantage. Ce fut inutilement que je courus toutes les soirées possibles, je ne pus retrouver nulle part mademoiselle Laurence.
— Et c'est là toute l'histoire ? — s'écria Maria en se retournant lentement et bâillant d'un air endormi ; — c'est là toute cette merveilleuse histoire ? Et vous n'avez plus revu ni mademoiselle Laurence, ni la mère à la grosse caisse, ni le nain Turlututu, ni même le chien savant r
— Demeurez tranquille, répliqua Maximilien, je les ai revus tous, même le chien savant. Ce fut, à la vérité, dans un moment affreux pour lui que je le retrouvai à Paris, la pauvre bête. C'était dans le pays latin. Je passais devant la Sorbonne, quand je vis s'élancer de la porte un chien, et derrière lui une douzaine d'étudiants avec des bâtons, puis deux douzaines de vieilles femmes, qui criaient tous en chœur : — Un chien enragé ! Le malheureux animal avait, dans sa frayeur de mort, un regard presque humain, des larmes coulaient de ses yeux ; et quand il passa devant moi en serrant la queue, quand son regard humide m'effleura, je reconnus le' chien savant, le panégyriste de lord Wellington, qui jadis avait rempli d'admiration le peuple d'Angleterre. Etait-il réellement enragé ? Peut-être avait-il perdu la raison par excès de science en continuant ses études dans le pays latin. Peut-être s'était-il, par un grognement désapprobateur, prononcé contre le charlatanisme boursouflé de quelque professeur, et celui-ci avait imaginé de se débarrasser de cet auditeur pointilleux en le déclarant enragé. Hélas ! la jeunesse n'examine pas longtemps si c'est le pédantisme offensé ou la jalousie de métier qui crie au chien enragé ; elle frappe avec ses bâtons stupides, et les vieilles femmes sont toujours là avec leurs
hurlements, prêtes à couvrir la voix de riiinocence et de la raison. Mon pauvre ami succomba, il fut impitoyablement assommé sous mes yeux, assommé et bafoué, et jeté enfin sur un tas d'ordures. Pauvre martyr de l'érudition ! ^ ci tt
La situation de M. le nain Turlututu n'était guère plus riante quand je le retrouvai sur le boulevard du Temple. Mademoiselle Laurence m'avait bien dit qu'il s'y était mis chez les géants ; mais, soit que je ne comptasse pas sérieusement l'y trouver, soit que je fusse dérangé par la foule, je fus longtemps avant de remarquer la boutique où l'on voit les géants. Quand j'y entrai, je trouvai deux longs fainéants paresseusement couchés sur un lit de camp, qui se levèrent à la hâte pour poser devant moi en attitude de géants. Ils n'étaient en réalité pas aussi grands que le promettait l'emphase de leur affiche. C'étaient deux grands coquins, vêtus de tricot rose, qui portaient d'énormes favoris noirs, peut-être faux, et brandissaient au-dessus de leur tête des massues de bois creux. Quand je demandai après le nain qu'annonçait aussi le tableau de la porte, ils me répondirent qu'on ne le montrait pas depuis un mois, à cause de son état de maladie qui empirait toujours ; mais que je pourrais le voir pourtant si je voulais payer double entrée. Avec quel plaisir ne paie-t-on pas double entrée pour revoir un ami ! Et c'était, hélas ! un ami au lit de mort ! Ce lit de mort était un berceau d'enfant, dans lequel était couché le pauvre nain avec son vieux visage jaune et ridé. Une petite fille d'environ quatre ans, assise près de lui, balançait avec son pied le berceau, et chantait en ricanant :
Dors^ Turlututu ! dors !
Quand le petit être m'aperçut, il ouvrit, aussi grands que possible, ses yeux éteints et vitreux, et un sourire douloureux grimaça sur ses lèvres pâlies. Il sembla me reconnaître, me tendit sa petite main desséchée, et dit d'une voix éteinte : — Mon vieil ami !
C'était, en effet, une situation affligeante que celle où je trouvai l'homme qui, dès sa huitième année, avait eu avec Louis XVI une longue conversation, que le tzar Alexandre avait bourré de bonbons, que la princesse de Kiritz avait porté
sur ses genoux, qui avait chevauché sur les chiens du duc de Brunswick, à qui le roi de Bavière avait lu ses vers, qui avait fumé dans la même pipe que des princes allemands, que le pape avait adoré, et que Napoléon n'avait jamais aimé. Cette dernière circonstance attristait encore le malheureux sur son lit, ou, comme j'ai dit, son berceau de mort ; et il pleurait sur le destin tragique du grand empereur qui ne l'avait jamais aimé, mais avait fini si déplorablement à Sainte-Hélène. — Tout à fait comme moi, ajoutait-t-il, seul, méconnu, abandonné de tous les rois et princes, image dérisoire d'une splendeur passée !
Quoique je ne comprisse pas bien comment un nain qui meurt entre deux géants pouvait se comparer à un géant mort au milieu des nains, les paroles du pauvre Turlututu me touchèrent néanmoins, et surtout son délaissement à son heure dernière. Je ne pus m'empêcher de lui témoigner mon étonnement de ce que mademoiselle Laurence, qui était à présent une si grande dame, ne s'inquiétait pas de lui. A peine avais-je prononcé ce nom que le nain fut agité de mouvements convulsifs ; il dit d'une voix gémissante : " Ingrate enfant ! dont j'avais soutenu le jeune âge, que je voulais élever au rang de mon épouse, à qui j'avais montré comment on doit se conduire et gesticuler parmi les grands de ce monde, comme on sourit, comme on salue à la cour, comme on se présente... tu as bien profité de mes leçons, tu es devenue une grande dame, tu as aujourd'hui un carrosse et des laquais, et beaucoup d'argent, beaucoup d'orgueil, et pas de cœur. Tu me laisses mourir ici, seul, misérable, comme Napoléon à Sainte-Hélène ! O Napoléon ! tu ne m'as jamais aimé... " Je ne pus comprendre ce qu'il ajouta. Il leva la tête, fit quelques mouvements avec le bras comme pour s'escrimer contre quelqu'un, peut-être contre la mort. Mais la faux de cet adversaire ne trouve aucune résistance, ni chez un Napoléon, ni chez un Turlututu. Contre elle toute parade est inutile. Epuisé, comme terrassé, le nain laissa retomber sa tête, me regarda longtemps avec un indéfinissable regard d'agonisant, fit, soudain le chant du coq, et expira.
Cette mort m'attrista d'autant plus que le défunt ne m'avait donné aucun éclaircissement sur mademoiselle Laurence. Où la rencontrer maintenant ? Je n'étais pas amoureux d'elle et
ne sentais à son égard aucun entraînement irrésistible, et cependant un désir mystérieux me stimulait à la chercher partout. Dès que j'étais entré dans un salon, que j'avais passé en revue toute la réunion sans avoir trouvé cette figure toujours présente à ma mémoire, l'impatience me prenait et me poussait dehors. Un soir, à minuit, je réfléchissais solitairement sur ce sentiment, en attendant un fiacre, à la sortie de l'Opéra. Mais il ne vint pas de fiacre, ou plutôt il ne vint que des voitures qui appartenaient à d'autres, lesquels s'y établirent à leur grande satisfaction, et le vide se fit insensiblement autour de moi. — " Il faut alors que vous partiez dans la mienne, " dit enfin une dame qui, profondément enveloppée dans sa mantille noire, avait attendu pendant quelque temps auprès de moi, et se disposait à monter dans un équipage. Sa voix me vibra dans le cœur. Le regard oblique accoutumé exerça de nouveau sa magie, et je me retrouvai comme dans un songe quand je me sentis auprès de mademoiselle Laurence dans un chaud et moelleux carrosse. Nous n'échangeâmes pas une seule parole : d'ailleurs nous n'aurions pu nous entendre, car nous roulions avec un fracas de tonnerre sur le pavé de Paris. Nous roulâmes longtemps, puis nous nous arrêtâmes de\ant une grande porte cochère.
Des laquais en brillante livrée nous éclairèrent sur l'escalier, et dans une longue file d'appartements. Une femme de chambre, qui vint au-devant de nous avec une figure endormie, balbutia au milieu de beaucoup d'excuses qu'on n'avait allumé de feu que dans la chambre rouge. Faisant à cette femme signe de s'éloigner, Laurence me dit en riant: — Le hasard vous conduit loin aujourd'hui ; il n'y a de feu que dans ma chambre à coucher.
Dans cette chambre, où l'on nous laissa bientôt seuls, flamboyait un très bon feu de cheminée qui avait d'autant plus de prix que la chambre était immense et très élevée. Cette grande pièce avait quelque chose de singulièrement désert. Meubles et décoration, tout portait le cachet d'une époque dont l'éclat nous paraît maintenant si ingénu, si outré et si déclamatoire que les ruines en excitent parfois un sourire. C'était le temps de l'empire, temps de l'aigle d'or, des orgueilleux plumets flottants, des coiffures grecques, de la gloire, des grands tam-
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bours-majors, des Te Deum^ de l'immortalité officielle que décrétait le -IMoniteur^ du café continental qu'on faisait avec de la chicorée, et du mauvais sucre fabriqué avec de pauvres betteraves, et des princes et des ducs fabriqués avec rien du tout. Il avait pourtant son charme, ce temps de matérialisme pathétique : Talma déclamait, Gros peignait, Bigottini dansait, Grassini chantait, Maury prêchait, Rovigo avait la police, l'empereur lisait Ossian, Pauline Borghèse se faisait mouler en Vénus, en Vénus toute nue, parce que la chambre était bien chauffée, comme celle où je me trouvais avec mademoiselle Laurence.
Nous nous assîmes devant la cheminée, nous babillâmes familièrement, et elle me raconta en soupirant qu'elle était mariée à un général bonapartiste qui chaque soir, avant le coucher, la régalait d'une description de quelqu'une de ses batailles ; qu'il lui avait livré la veille, avant de partir, la bataille d'Iéna, mais qu'il était malingre, et survivait difficilement à la campagne de Russie. Quand je lui demandai depuis combien de temps son père était mort, elle rit et m'avoua qu'elle n'avait jamais connu son père, et que sa soi-disante mère n'avait jamais été mariée.
— Jamais mariée ! m'écriai-je. Je l'ai pourtant vue de mes propres yeux, à Londres, en grand deuil de son mari.
— Oh ! répondit Laurence, elle s'est toujours vêtue de noir pendant douze ans, pour intéresser les gens en qualité de veuve malheureuse, peut-être aussi pour allécher quelque imbécile amateur de mariage : elle espérait entrer sous pavillon noir plus promptement dans le port de l'hymen. Mais ce fut la mort seule qui eut pitié d'elle, et elle finit par une hémorrhagie. Je ne l'ai jamais aimée, car elle me donnait toujours beaucoup de coups et peu à manger. Je serais morte de faim, si M. Turlututu ne m'eût passé maintes fois en cachette un petit morceau de pain ; mais le nain demandait en retour que je l'épousasse, et comme ses espérances échouèrent, il se ligua avec ma mère, je dis ma mère par habitude, et tous les deux me tourmentèrent en commun. Ils disaient toujours que j'étais une créature inutile, que le chien savant avait mille fois plus de mérite que moi, avec ma danse détestable ; et ils louaient alors le chien à mes dépens, relevaient jusqu'aux nues, le caressaient, le nourris-
salent de gâteaux dont ils me jetaient les miettes. Le chien, disaient-ils, était leur véritable soutien : c'était lui qui charmait le public, les spectateurs ne s'intéressaient pas à moi le moins du monde, le chien était obligé de me nourrir de son travail, je mangeais l'aumône que me faisait le chien... Le maudit chien !
— Oh ! ne le maudissez plus, dis-je en arrêtant l'expression de son dépit ; il est mort, je l'ai vu mourir.
— Est-elle réellement morte, la vilaine bête ? s'écria Laurence en sautant d'une joie qui la couvrit de rougeur.
— Et le nain est mort aussi ! ajoutai-je.
— M. Turlututu ? s'écria-t-elle encore avec joie. Mais cette joie s'effaça bientôt, et fit place à l'air doux et triste dont elle dit : Pauvre Turlututu !
Comme je ne lui cachai pas qu'à son heure dernière le nain s'était plaint d'elle avec amertume, elle fut saisie d'une vive agitation, et m'assura avec de nombreux serments qu'elle avait voulu pourvoir largement à l'avenir du nain ; qu'elle lui avait offert une pension s'il voulait vivre tranquillement et avec discrétion en province. — Mais ambitieux comme il était, continua Laurence, il demandait à rester à Paris, à habiter mon hôtel ; il pensait pouvoir renouer par mon intermédiaire ses anciennes relations dans le faubourg Saint-Germain, et recouvrer dans la société sa brillante position d'autrefois. Quand je le refusai nettement, il me fit dire que j'étais un spectre maudit, un vampire, un enfant de mort...
Laurence s'arrêta soudain, tremblant de tout son corps, et dit enfin avec un profond soupir : " Hélas ! plût à Dieu qu'ils m'eussent laissée dans le tombeau auprès de ma mère ! " Comme je la pressai de m'expliquer ces mystérieuses paroles, elle versa un torrent de larmes, et tremblant et frissonnant, m'avoua que la femme noire à la grosse caisse qui se donnait pour sa mère, lui avait un jour déclaré que le bruit qui courait sur sa naissance, n'était pas un conte fait à plaisir. " Dans la ville où nous demeurions, dit Laurence, on m'appelait en effet l'enfant de mort ! Les vieilles fileuses prétendaient que j'étais la fille d'un comte du pays qui maltraita toujours sa femme, et quand elle fut morte, la fit magnifiquement enterrer ; mais que la femme était alors dans un état de grossesse avancée et n'avait été frappée que d'une mort apparente ; que des voleurs de cimetière.
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ayant ouvert son tombeau pour dépouiller le corps de ses riches ornements, avaient trouvé la comtesse vivante et en mal d'enfant ; et comme elle était morte réellement pendant l'accouchement, ils l'avaient froidement remise dans son tombeau, en enlevant l'enfant qui fut élevé par leur receleuse, la maîtresse du grand ventriloque. Ce pauvre enfant, enseveli avant d'être né, on l'appela partout, depuis, l'enfant de mort!... Hélas! vous ne comprenez pas quelle douleur j'éprouvais dès mon plus jeune âge, quand on me donnait ce nom. Quand le grand ventriloque vivait et qu'il était mécontent de moi, ce qui n'était pas rare, il s'écriait toujours : Maudit enfant de mort, je voudrais ne t'avoir jamais déterré de ton cimetière ! Comme il était fort habile ventriloque, il modifiait sa voix de telle façon, qu'on ne pouvait s'empêcher de croire qu'elle sortait de terre, et il me persuadait alors que c'était ma défunte mère qui me racontait sa vie. Il fut à même de bien la connaître, cette triste existence, car il avait été jadis valet de chambre de comte. Il jouissait cruellement des affreuses terreurs que j'éprouvais, pauvre petite enfant, en entendant des paroles qui semblaient sortir de terre. Ces paroles souterraines me racontaient d'effrayantes histoires, histoires dont je n'ai jamais saisi l'ensemble, que j'oubliai ensuite insensiblement, mais qui me revenaient avec de vives couleurs, quand je dansais. Oui, quand je dansais, j'étais soudainement saisie d'un étrange souvenir. Je m'oubliais moi-même, je m'imaginais être une tout autre personne, et comme telle tourmentée par les peines et par les secrets de cette même personne. Dès que je cessais de danser, tout s'effaçait dans ma mémoire. "
Pendant que Laurence parlait ainsi d'un air lent et singulièrement questionneur, elle se tenait debout devant la cheminée où le feu flamboyait toujours plus clair et plus gai, et moi j'étais enfoncé dans le fauteuil qui servait probablement à son mari quand, le soir avant le coucher, il lui racontait ses batailles. Laurence me regardait avec ses grands yeux, et semblait me demander conseil. Elle balançait sa tête avec une rêverie si mélancolique ; elle m'inspirait une si noble, si douce pitié ; elle était si svelte, si jeune, si belle, cette fleur, ce lis sorti d'un tombeau, cette fille de la mort, ce spectre au visage d'ange, au corps de bayadère ! Je ne sais comment cela se fit ; c'était peutêtre l'influence du fauteuil sur lequel j'étais assis ; je m'imaginai
être le vieux général, qui la veille avait raconté la bataille d'Iéna et devait le lendemain compléter son récit, et je dis : Après la bataille d'Iéna, ma chère amie, toutes les forteresses prussiennes se rendirent dans l'espace de quelques semaines, presque sans coup férir. Magdebourg se rendit la première, c'était la place la plus forte : elle était armée de trois cents canons. Cela ne fut-il pas honteux ?
Laurence ne me laissa pas continuer ; les idées noires avaient cessé d'assombrir sa belle figure. Elle rit comme un enfant et s'écria : " Oh ! oui, cela est honteux, plus que honteux ! Si j'étais une forteresse et que j'eusse trois cents canons, je ne me rendrais jamais !
Comme mademoiselle Laurence n'était pas une forteresse et qu'elle n'avait pas trois cents canons...
A ces mots, Maximilien interrompit sa narration, et après une courte pause, dit à demi-voix : — Maria, dormez-vous ?
— Je dors, répondit Maria.
— Tant mieux, reprit Maximilien avec un sourire ; je n'ai donc point à craindre de vous ennuyer, en décrivant un peu minutieusement comme le font les romanciers du jour, tous les meubles de la chambre où je me trouvais.
— Dites ce que vous voudrez, cher ami ! je dors.
— C'était en effet un lit magnifique. Les pieds, comme ceux de tous les lits de l'empire, consistaient en cariatides et en sphinx, et le ciel brillait de riches dorures, particulièrement d'aigles d'or, qui se becquetaient comme des tourterelles : c'était peut-être un symbole de l'amour sous l'empire. Les rideaux étaient de soie rouge, et comme les flammes de la cheminée les éclairaient d'une vive lueur, je me trouvais avec Laurence dans un demi-jour de feu, et me figurais être le dieu Platon, qui, au milieu des clartés flamboyantes de l'enfer, enlace dans ses bras Proserpine endormie. Elle dormait en effet, et je contemplai, dans cette situation, sa belle tête, cherchant dans ses traits l'explication de cette sympathie que mon âme ressentait pour elle. Que signifie cette femme ? Quel sens se cache sous la symbolique de ces belles formes ? Cette gracieuse énigme reposait maintenant dans mes bras comme une propriété, et pourtant je n'en avais pas le mot.
Mais n'est-ce pas folie de chercher le sens d'un mystère
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étranger, quand nous ne pouvons même pas expliquer celui de notre propre âme ? Et que savons-nous si les choses qui ne sont pas nous-mêmes existent réellement? Il arrive souvent que nous ne pouvons distinguer des songes la réalité vraie ! Ce que je vis et entendis, cette nuit-là, par exemple, fut-ce un produit de mon imagination ou un fait réel r Je l'ignore. Je me souviens seulement qu'au moment où le flux des pensées les plus bizarres inondait mon cerveau, mon oreille fut frappée d'un bruit étrange. C'était une mélodie folle, mais très sourde. Elle semblait familière à mon esprit, et je distinguai enfin les sons d'un triangle et d'une grosse caisse. Cette musique gazouillante et bourdonnante paraissait venir de très loin. Cependant, quand je levai les yeux, je vis près de moi, au milieu de la chambre, un spectacle qui m'était bien connu. C'était M. Turlututu le nain, qui jouait du triangle, et madame mère qui battait la grosse caisse pendant que le chien savant flairait le sol tout autour, comme pour y chercher et rassembler ses caractères de bois. Le chien paraissait ne se mouvoir qu'avec peine, et sa peau était souillée de sang. Madame mère portait toujours ses vêtements de deuil, mais son ventre n'était plus aussi drôlement proéminent qu'autrefois : il descendait au contraire d'une façon repoussante ; sa petite face n'était plus rouge non plus, mais jaune. Le nain, qui avait toujours l'habit brodé et le toupet poudré d'un marquis français de l'ancien régime, semblait un peu grandi, peut-être parce qu'il avait maigri horriblement. Il montrait encore ses ruses d'escrime et avait l'air de débiter ses anciennes vanteries ; mais il parlait si bas, que je ne pus saisir un seul mot, et je devinai seulement, au mouvement de sa bouche, qu'il répétait quelquefois son chant de coq.
Pendant que ces caricatures-spectres s'agitaient devant mes yeux comme des ombres chinoises, avec un mystérieux empressement, je sentis que mademoiselle Laurence, qui dormait sur mon cœur, respirait toujours plus péniblement. Un frisson glacé faisait tressaillir tous ses membres comme s'ils eussent été torturés par des douleurs insupportables. Enfin, souple comme une anguille, elle glissa d'entre mes bras, se trouva soudain au milieu de la chambre, et commença à danser pendant que madame mère avec son tambour, et le nain avec son triangle, faisaient résonner leur petite musique étouffée. Elle dansa tout
à fait comme iadis auprès du pont de Waterloo et sur les carrefours de Londres. Ce fut la même pantoinime mystérieuse, les mêmes élans de bonds passionnés, le même renversement bachique de la tctc, les mêmes inflexions vers la terre pour y écouter une voix secrète, puis le tremblement, la pâleur, l'immobilité, et une nouvelle attention à ce qui se disait sous terre. Elle se frotta aussi les mains comme si elle se les fût lavées. Enfin elle parut jeter encore sur moi son regard oblique, douloureux et suppliant... Mais ce ne fut que dans le mouvement de ses traits que je pus lire ce regard, et non dans ses yeux qui étaient fermés. La musique s'évapora en sons de plus en plus éteints, la mère au tambour et le nain pâlissant peu à peu, et se fondant comme un brouillard, disparurent entièrement ; mais mademoiselle Laurence restait debout et dansait les yeux fermés. Cette danse aveugle, la nuit, dans cette salle silencieuse, donnait à cette charmante créature une apparence de fantôme qui me devint si pénible, que parfois je frissonnais, et je me sentis bien aise quand elle mit fin à sa danse, et se glissa de nouveau dans mes bras, avec la même souplesse qu'elle s'en était échappée.
On comprendra que cette scène n'eut rien d'agréable pour moi. Mais l'homme s'accoutume à tout, et il est même à présumer que le caractère mystérieux prêta à cette femme un attrait de plus qui mêlait à toutes mes sensations un plaisir de frisson... Bref, au bout de quelques semaines, je ne m'étonnai plus du tout, quand, la nuit, résonnait le murmure léger du tambour et du triangle, et que ma chère Laurence se levait tout d'un coup et dansait un solo les yeux fermés. Son mari, l'ancien général bonapartiste, avait un commandement dans le voisinage de Paris, et son service ne lui permettait de passer que les jours à la ville. Il va sans dire qu'il devint mon ami le plus intime, et qu'il pleura à chaudes larmes, quand plus tard je leur dis adieu pour longtemps. Il partait alors avec son épouse pour la Sicile, et je ne les ai plus revus depuis.
Quand Maximilien eut fini ce récit, il prit vite son chapeau et s'esquiva.