IDÉES
— Écrit en 1826. —
— Elle était aimable et il l'aimait ; mais lui, il n'était pas aimable et elle ne l'aimait pas.
— Ancienne pièce de théâtre. —
Madame, connaissez-vous cette vieille pièce ? c'est une pièce tout à fait distinguée, seulement un peu trop mélancolique. J'y ai une fois joué le rôle principal, et toutes les dames pleuraient. Une seule ne pleura point, elle ne versa pas une larme, et ce fut là justement la pointe de la pièce, la véritable catastrophe.
Oh ! cette seule larme ! elle me tourmente toujours, elle fait l'objet de toutes mes pensées. Satan, lorsqu'il veut perdre mon âme, me murmure à l'oreille un chant malicieux sur cette larme qui n'a pas été pleurée, une fatale chanson, avec une mélodie encore plus fatale. — Ah ! ce n'est que dans l'enfer qu'on entend cette mélodie
Vous pouvez vous figurer comment on vit dans le ciel, madame, d'autant plus que vous êtes mariée. Là, on s'amuse d'une façon vraiment exquise, on a tous les divertissements possibles, on passe ses jours dans la joie et les plaisirs, absolument comme Dieu en France. On dîne du matin au soir, les volailles rôties volent çà et là, la saucière au bec, et se sentent très flattées lorsqu'on veut bien les prendre ; des tourtes au
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beurre, dorées, poussent droites comme des tournesols ; partout des ruisseaux de bouillon et du vin de Champagne ; partout des arbres auxquels flottent des serviettes ; on mange, on s'essuie la bouche, et l'on mange de nouveau sans fatiguer son estomac. On chante des psaumes, ou l'on joue et l'on badine avec les tendres petits anges, ou l'on va se promener sur la verte prairie de l'Alléluia, et les belles robes blanches flottantes vous habillent commodément, vous parent à merveille, et rien ne trouble votre sérénité. Nulle douleur, pas un déplaisir. Même lorsqu'un autre marche par hasard sur les cors de vos pieds, et vous dit : — Excusez ! vous lui répondez en souriant et avec satisfaction :
— Tu ne m'as point fait mal, frère; au contraire, mon corps en a ressenti une plus douce et plus céleste volupté.
Mais de l'enter, madame, vous nen avez aucune idée. De tous les diables vous ne connaissez que le plus petit, le gentil croupier de l'enfer. L'enfer, vous ne le connaissez que d'après l'opéra de Don Juan, et il ne vous paraît jamais assez brûlant pour ce trompeur de femmes, qui donne un si mauvais exemple, bien que nos honorables directeurs de théâtre emploient en sa faveur autant de flammes bleues, de pluies de feu, de poudre et de colophonium que peut en désirer un bon chrétien en enfer.
Cependant, en enfer, les choses vont beaucoup plus mal que ne se le figurent les directeurs de théâtre. Il y règne une chaleur infernale, et dans les jours caniculaires où je le visitai, c'était à ne pas la supporter. Vous ne pouvez avoir une idée de l'enfer, madame ; nous en recevons peu de nouvelles officielles.
— Mais que les pauvres âmes qui sont là-bas soient obligées de lire tous les mauvais sermons qu'on imprime en haut, ceci est une calomnie. La vie de damné n'est pas aussi dure, Satan n'inventera jamais des tortures aussi raffinées. En revanche, la peinture du Dante est trop modérée dans son ensemble, elle est par trop poétique. L'enfer se présenta à moi comme une grande cuisine bourgeoise, avec un poêle immense sur lequel se trouvaient trois rangées de pots de fer, et dans ces pots étaient les damnés. Ils y cuisaient.
Dans la première rangée étaient les pêcheurs chrétiens, et, le croirait-on ? leur nombre n'était pas trop petit, et les diables attisaient le feu sous eux avec une activité toute particulière. Dans une autre rangée étaient les juifs, qui criaient sans cesse,
et que les diables taquinaient de temps en temps, comme il arriva à un gros prêteur sur gages tout essoufflé, qui se plaignait de cette chaleur insupportable, et sur lequel un petit diable versa quelques seaux d'eau glacée, afin qu'il vit que le baptême est un bienfait rafraîchissant. Dans la troisième rangée étaient les païens qui, ainsi que les juifs, ne peuvent prendre part à la félicité éternelle, et qui doivent brûler éternellement. J'entendis un de ceux-ci, sous lequel un diable à quatre griffes mettait de nouveaux charbons, s'écrier du fond de son pot : — Epargnezmoi ; j'étais Socrate, le plus sage des mortels ! J'ai enseigné la vérité et la justice, et j'ai sacrifié ma vie pour la vertu ! Mais le butor de diable ne se laissait pas troubler dans son office, et murmurait : — Bah ! il faut que tous les païens brûlent, et nous ne pouvons pas faire d'exception pour un seul homme. — Je vous assure, madame, que c'était une chaleur épouvantable, et des cris, des soupirs, des gémissements, des contorsions, des grincements, des hurlements à faire frémir... Et à travers tous ces bruits effroyables, on entendait distinctement cette fatale mélodie de la chanson " sur la larme qui n'a pas été pleurée. "
Madame, l'ancienne pièce de théâtre que j'ai citée est une tragédie, bien que le héros n'y soit pas égorgé, et qu'il n'y égorge pas. Les yeux de l'héroïne sont beaux, très beaux... Madame, ne sentez-vous pas l'odeur de violette r Ses yeux sont si beaux et si bien aiguisés, qu'ils me pénétrèrent dans le cœur comme des poignards, et sortirent certainement par le dos, regardant de l'autre côté. — Mais je ne mourus pas de ces yeux assassins. La voix de l'héroïne est aussi très belle... Madame, n'entendez-vous pas chanter un rossignol r Une belle voix, une voix soyeuse, un doux tissu des tons les plus ravissants, et mon âme en fut enveloppée, et s'étrangla et se tourmenta. Moi-même (c'est le comte du Gange qui parle maintenant, et l'histoire se passe à Venise), moi-même je me sentis plus d'une fois las de tous ces tourments, et je pensais déjà à mettre fin à l'histoire dès le premier acte, et à me faire sauter mon bonnet de fou avec la tête. Je me rendis à cet effet dans un magasin