‹ Œuvres de Henri Heine (volume 3)Chapitre 4 sur 14 · JO H E X R I H E I \ E · texte numérisé non relu

JO H E X R I H E I \ E

de nouveautés situé strada Bursta, où je trouvai une paire de beaux pistolets exposés dans la montre. Je m'en souviens encore très bien, ils étaient placés à côté de riants joujoux en nacre et or, de cœurs de fer suspendus à des chaînes d'or, de tasses de porcelaine avec de tendres devises, de tabatières à jolies peintures : par exemple, la divine histoire de Susanne, Léda avec le cygne, l'enlèvement des Sabines, Lucrèce, grosse vertu, le sein nu, et se frappant avec un poignard après coup, la belle Féronnière, enfin tous visages séducteurs... Mais je n'en achetai pas moins les pistolets, sans beaucoup marchander ; j'achetai aussi de la poudre et des balles ; je m'en fus ensuite à la taverne du signor Zampetto, et me fis apporter des huîtres et un grand verre de vin du Rhin.

Je ne pouvais manger, je pouvais encore moins boire. Des larmes brûlantes tombèrent dans le verre, et dans ce verre je vis ma douce patrie, le Gange sacré aux eaux bleues, l'Himalaya éternellement resplendissant, les gigantesques forêts de bananiers, où passaient avec calme les prudents éléphants et les blancs pèlerins ; des fleurs, étranges comme les produits d'un rêve, me regardaient avec une pitié secrète, de merveilleux oiseaux au plumage d'or criaient leur joie, les rayons du soleil et les singes lutins se jouaient autour de moi, des lointaines pagodes arrivaient les pieuses harmonies des prières sacerdotales, et, au travers de ces bruits, dominait la voix douloureusement plaintive de la sultane de Delhi... Sur les tapis de son harem elle courait comme une folle, déchirait ses voiles d'argent, culbutait l'esclave noir qui tient l'éventail de paon, pleurait, tempêtait, criait... Mais je ne pouvais la comprendre: la taverne du signor Zampetto est éloignée de trois mille lieues du harem de Delhi, et puis la belle sultane était morte depuis trois mille ans... Et je bus coup sur coup, je bus ce vin, lumineux et rayonnant, et cependant il fit de plus en plus sombre dans mon âme, qui devint toujours plus triste... Je fus condamné à mort

Quand je remontai l'escalier de la taverne, j'entendis sonner la cloche des suppliciés ; les flots de la foule s'écoulaient dans la rue ; mais, moi, je me mis au coin de la strada San-Giovanni, et récitai le monologue suivant :

Dans les vieux contes il y a des châteaux d'or^ où résonnent les harpes^ oii dansent les jeunes filles^ où brillent les riches livrées^ où U Jasmin, et le myrte et la rose èpandent leurs parfums... Et pourtant une seule parole de désenchantement fait en un instant tomber tout cet éclat en poudre, et il ne reste rien que de vieilles ruines, des oiseaux nocturnes et des marécages. C^est ainsi que moi, par une seule parole, f ai désenchanté toute la nature fleurie. Elle est maintenant étendue, inanimée, froide et livide comme le cadavre paré d^un roi, auquel on a fardé les os des joues et mis encore un sceptre dam la main. Mais les lèvres sont jaunes et fanées, parce quon a oublié de les peindre également en rouge ; et les souris s'ébattent autour du nez royal, et insultent insolemment au grand sceptre.

Il est généralement reçu, madame, qu'on se tient un monologue avant de se brûler la cervelle. La plupart des hommes profitent, dans cette occasion, de celui de Hamlet : Etre ou nétre pas. C'est un bon passage, et je l'aurais volontiers cité ici ; mais chacun se préfère ; et quand on a écrit, comme moi, des tragédies où se trouvent de tels discours d'adieux, comme, par exemple, dans mon immortel'e tragédie A' Alman%or, il est bien naturel que l'on donne la préférence à ses propres vers, même sur ceux de Shakespeare. Dans tous les cas, ces sortes de sermons sont un usage très louable. On gagne au moins du temps par là. — C'est ainsi que je m'arrêtai quelque temps au coin de la strada San-Giovanni, et lorsque j'étais là, comme un criminel condamné à mourir, tout à coup je la vis venir elle !

Elle portait une robe de soie bleu de ciel, et son chapeau rose; et ses yeux me regardaient si doucement, son regard chassait si bien la mort, il donnait si bien la vie ?... Madame vous avez lu dans l'histoire romaine que, dans la vieille Rome, lorsque les vestales rencontraient sur leur chemin un criminel que l'on conduisait au supplice, elles avaient droit de lui faire grâce, et le pauvre malheureux conservait sa vie... D'un seul regard elle m'avait sauvé de la mort, et j'était devant elle, animé d'une nouvelle existence, et comme ébloui de l'éclat de sa beauté... Elle passa et me laissa vivre.

72 HENRIHEINE

Elle me laissa vivre, et je vis, et c'est l'aftaire principale.

Que d'autres jouissent de la pensée que leur bien-aimée viendra orner leur tombeau de fleurs et l'arroser de ses larmes. — O femmes ! haïssez-moi, riez de moi, bafouez-moi, mais laissez-moi vivre. La vie est trop follement douce, et le monde est si agréablement sens dessus dessous ! C'est le rêve d'un dieu pris de vin, qui s'échappe, sans prendre congé, du banquet divin, et s'en va dormir dans une étoile solitaire, igorant qu'il crée tout ce qu'il rêve... Et les images de son rêve se présentent tantôt avec une extravagance bigarrée, tantôt harmonieusement raisonnables... L'Iliade, Platon, la bataille de Marathon, la Vénus de Médicis, le Munster de Strasbourg, la révolution française, Hegel, les bateaux à vapeur, sont de bonnes pensées détachées de ce grand rêve du dieu... Mais cela ne durera pas longtemps : le dieu se réveillera; il frottera ses paupières endormies ; il sourira, et notre monde s'écroulera dans le néant... Il n'aura jamais existé.

N'importe ; je vis. Ne serais-je qu'une ombre, qu'une image d'un songe, cela vaut encore mieux que le froid noir, et le vide néant de la mort. La vie est le plus grand de tous les biens , et le pire de tous les maux, c'est la mort. Que les lieutenants des gardes de Berlin en rient et traitent de lâche le prince de Hombourg parce qu'il recule devant sa tombe ouverte... Henri Kleist avait autant de courage que ses camarades bombés et bien lacés, et malheureusement il l'a prouvé. Mais tous les esprits vigoureux aiment la vie. L'Egmont de Goethe ne se sépare pas volontiers " des amicales habitudes de l'existence." L'Edwin d'Immermann tient à la vie "comme un petit enfant se tient au sein de sa mère, " et bien qu'il lui semble dur d'exister par la grâce d'autrui, il demande cependant grâce :

Car vivre^ respirer est après tout le bien suprême.

Quand Ulysse trouve Achille dans les enfers, à la tête de la phalange des héros morts, et qu'il lui vante sa renommée parmi les vivants et sa gloire parmi les morts, celui-ci répond :

Ne me parle pas de la mort pour me consoler^ Odysseus ! J^ aimerais mieux tabourer les champs comme un journalier^ être un pauvre homme sans patrimoine et sans héritage^ que de commander à tous les morts qui otit disparu de la terre !

Dieu merci, je vis ! Dans mes veines fermente la rouge liqueur de la vie, sous mes pieds tressaille la terre ; j'embrasse dans une ardeur amoureuse les arbres et les statues de pierre, et ils s'animent sous mes baisers. Chaque femme est pour moi le don d'un monde entier ; je nage dans les mélodies enchanteresses de ses traits, et d'un seul de mes regards je la possède plus que d'autres avec toute leur puissance pendant toute leur vie. Car chaque instant est pour moi une éternité. Je ne mesure point le temps avec l'aune de Brabant ni avec la petite aune de Hambourg, et n'ai point beloin de me faire promettre par un prêtre une seconde vie, puisque j'ai déjà assez à jouir en celle-ci, quand je vis en arriére, dans la vie des ancêtres, et que je me conquiers une éternité dans l'empire du passé.

Je vis ! L'artère de la nature fait battre ma poitrine, et quand je respire avec joie, des milliers d'échos me répondent. J'entends les voix de mille rossignols. Le printemps les envoie pour tirer la terre de son sommeil, et la terre frissonne de plaisir ; ses fleurs sont des hymnes que, dans son enthousiasme, elle chante au soleil... Le soleil se meut trop lentement ; je voudrais fouetter ses chevaux de feu afin qu'ils s'élançassent avec plus d'ardeur. Mais lorsqu'il se plonge dans la mer, et que la puissante nuit s'élève avec ses yeux pleins de désirs, oh ! alors un bonheur inouï me pénètre... Les vents du soir se jouent contre mon cœur rugissant comme des jeunes filles caressantes ; les astres m'appellent à eux, et je m'élève, et je m'élance au-dessus de cette petite terre et des petites pensées des hommes

Mais un jour viendra, et le feu sera éteint dans mes veines. L'hiver habitera dans mon sein, et ses blancs et rares flocons voltigeront autour de ma tête et ses brouillards voileront mes

74 HENRIHEINE

yeux. Mes amis reposeront dans des tombeaux moussus, je serai resté seul, comme un épi solitaire qu'a oublié le moissonneur. Cependant une nouvelle génération a surgi avec de nouveaux vœux et de nouvelles idées. J'entends avec étonnement retentir de nouveaux noms et de nouveaux chants, les vieux noms sont oubliés, moi-même je suis oublié, tout au plus honoré encore par un petit nombre, je suis un objet de moquerie pour beaucoup, et ne suis aimé par personne ! Alors accourent les enfants aux joues de roses, ils mettent ma vieille harpe dans mes mains tremblantes et disent en riant : Il y a déjà bien longtemps que tu te tais, grison paresseux, chante-nous encore les songes de ta jeunesse.

Alors je saisis la harpe, et les vieilles joies et les vieilles douleurs se réveillent, les brouillards se fondent, les larmes reviennent fleurir sur mes paupières, le printemps est revenu dans mon sein, de doux accents de mélancolie vibrent dans les cordes de la harpe, je revois le fleu\'e bleu et les palais de marbre, et les beaux ^'isages de femmes et de jeunes filles, et je chante les fleurs de la Brenta.

Ce sera mon dernier chant : les étoiles me contemplent comme dans les nuits de ma jeunesse, la lune amoureuse imprime encore ses baisers sur mes joues, les esprits des rossignols morts sanglotent dans le lointain, mes yeux se ferment dans l'ivresse, mon âme s'échappe comme une vibration de ma harpe,... je respire les parfums des fleurs de la Brenta.

Un arbre ombragera ma pierre tumulaire. J'aimerais assez un palmier, mais les palmes ne réussissent pas dans le Nord. Ce sera sans doute un tilleul, et dans les soirs d'été les amants s'y réuniront et causeront. Le serin qui se bercera dans les branches en écoutant est discret, et mon tilleul murmure amicalement sur les têtes des heureux qui sont si heureux, qu'ils n'ont pas même le temps de lire ce qui est écrit sur la blanche tombe. Mais si plus tard, l'amant perd sa maîtresse, il revient sous le tilleul, soupire et pleure, regarde la pierre funéraire longtemps et souvent, et y lit cette inscription : — Il aima les fleurs de la Brenta.

Madame, je vous ai trompé ; je ne suis point le comte du Gange. Jamais de ma vie je n'ai vu le fleuve sacré, jamais les fleurs de lotus qui se mirent dans ses flots pieux. Jamais je n'ai rcvé étendu sous les palmiers de l'Inde, jamais je ne me suis prosterné en prière devant le dieu de Jagernaut, dont les diamants sont si respectables. J'ai été aussi peu dans l'Inde que le karrick indien que j"ai mangé hier. Mais je suis originaire de l'Hindoustan, et c'est pourquoi je me sens comme chez moi dans les immenses forets mélodieuses de Valmiki ; les souffrances héroïques du di\in Ramo remuent mon cœur comme une douleur connue ; dans les chants de Kalidasa s'épanouissent pour moi les plus doux sou\ enirs ; et, il y a quelques années, quand une excellence dame me montra à Berlin les charmants dessins qu'elle avait rapportés de l'Inde, ces figures délicatement peintes et si saintement calmes me parurent si connues, que c'était comme si je considérais la suite des portraits de ma propre famille.

Franz Bopp, madame (vous avez sans doute lu son Nalus et son système de conjugaisons du sanscrit), m'a donné beaucoup de renseignements sur mes ancêtres, et je sais aujourd'hui positivement que je suis sorti de la tête de Bramah, et non des cors de ses pieds ; je présume même que le Mahabarata tout entier, avec ses deux cent mille vers, n'est qu'un amoureux poulet allégorique que mon millième aïeul a écrit à ma millième aïeule... Oh I ils s'aimaient beaucoup, leurs âmes se donnaient des baisers, ils se couvraient de baisers avec les yeux, ils n'étaient à deux qu'un seul baiser...

Un rossignol enchanté est perché sur un rouge arbre de corail dans le silencieux Océan, et chante une chanson sur l'amour de mes aïeux ; les perles regardent du fond de leurs coquilles, les merveilleuses fleurs marines frissonnent de tendresse, les prudents limaçons, avec leur petite tour de porcelaine sur le dos, arrivent en rampant, les jaunes étoiles de mer et les mollusques diaprés s'agitent et s'étendent, et tout cela fourmille, remue et écoute...

Cependant, madame, ce chant de rossignol est beaucoup trop long pour le rapporter ici : il est aussi étendu que le monde

lui-même ; la seule dédicace à Anangas, dieu de l'amour, est aussi longue que tous les romans de Walter Scott ensemble, et c'est à cela que fait allusion ce passage d'Aristophane, qui se traduit en allemand :

" Tiotio, tiotio, tiotinx, Totototo, totototo, tototinx. "

— Traduction de Foss. —

Non ! je ne suis pas né dans l'Inde. J'ai vu le jour sur les rives de ce beau fleuve où la folie pousse sur de vertes montagnes ; on la cueille en automne, on la presse, on la met en cave, en tonneaux, et on l'envoieàl'étranger. En véritéj'entendis hier, à table, quelqu'un dire une folie qui a été en l'an 181 1 dans une grappe de raisin que moi-même je vis alors pousser sur le Johannisberg. — Mais on consomme aussi beaucoup de folies dans le pays même, et les hommes y sont comme partout. Ils naissent, mangent, boivent, rient, pleurent, calomnient, sont très affairés de la reproduction de leur espèce, cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas, et à faire ce qu'ils ne peuvent pas, ne se font pas raser avant d'avoir de la barbe, et ils ont souvent de la barbe avant d'avoir du jugement, et quand ils ont le jugement, ils s'enivrent avec de la folie blanche et rouge.

Mon Dieu, si j'avais assez de foi pour transporter les montagnes, le Johannisberg serait justement celle que j'emmènerais toujours à ma suite. Mais puisque ma foi n'est pas assez forte, il faut que mon imagination vienne à mon aide, et qu'elle me transporte moi-même sur les bords du Rhin.

Oh ! c'est là un beau pays, plein de grâce, et échauffé par un brillant soleil. Les montagnes se mirent dans les flots bleus et étincelants, avec leurs vieilles ruines de châteaux, leurs forêts et leurs cités gothiques. Là les bons bourgeois se tiennent sur le seuil de leurs portes, au déclin d'un jour d'été ; ils boivent dans de grandes cruches, et causent amicalement entre eux, devisant du vin qui viendra bien, des tribunaux dont les audiences doivent rester publiques, de la décapitation de Marie- Antoinette, de la cherté du tabac, des exactions de la régie, se disant que les hommes sont égaux, et que Goerres est un fameux compère.

R E I s E B I L D E R JJ

Je ne me suis jamais occupé de tous ces discours. J'aimais mieux prendre place sous l'ogive de la fenêtre, près des jeunes filles, rire de leur rire, me faire jeter leurs fleurs au visage, et jouer le fâché jusqu'à ce qu'elles m'eussent conté leurs secrets ou d'autres importantes histoires. La belle Gertrude, comme elle se réjoussait quand je venais m'asseoir auprès d'elle ! C'était une fille qui ressemblait à une rose épanouie, et lorsqu'elle se jeta un jour à mon cou, je crus qu'elle allait brûler et s'évaporer dans mes bras. La belle Catherine, que sa douceur avait d'harmonie quand elle me parlait, et que ses yeux étaient d'un bleu pur et intime, d'un bleu que je n'ai jamais trouvé ni dans les hommes ni dans les animaux, et bien rarement dans les fleurs ! On pouvait, en regardant ces yeux, rêver à tant de choses tendres ! Mais la belle Hedwige m'aimait ; car, dès que je m'approchais d'elle, sa tête s'inclinait vers la terre, et sa chevelure noire, tombant sur son visage, qui rougissait, ne laissait voir que ses yeux brillants comme des étoiles qui percent un ciel sombre. Ses lèvres pudibondes ne prononçaient pas un mot, et moi je ne pouvais non plus rien dire. Je toussais, elle tremblait. Quelquefois elle me faisait dire par ses sœurs de ne pas gravir si rapidement les rochers, et de ne pas me baigner dans le Rhin quand j'avais chaud et quand j'avais bu. J'écoutais un jour sa pieuse prière devant la petite image de la Vierge ornée de clinquants d'or, et éclairée par une lampe qui brûlait dans une niche au-dessus de la porte, je l'entendais distinctement qui priait la mère de Dieu de lui défendre de grimper, de se baigner et de boire. Je serais certainement devenu amoureux de cette belle fille, si elle avait été indifférente, mais je fus indifférent, parce qu'elle m'aimait. .. Madame, lorsqu'on veut se faire aimer de moi, il faut me traiter comme un chien.

La belle Johanna était la cousine des trois sœurs, et je venais m'asseoir avec plaisir auprès d'elle. Elle savait les plus belles légendes, et lorsque, de sa main blanche, elle désignait, par la fenêtre, les montagnes où s'étaient passées toutes ces choses qu'elle racontait, j'étais tout à fait sous le prestige : les vieux chevaliers sortaient distinctement des ruines de leurs châteaux, et leurs habits de fer retentissaient sous les coups qu'ils portaient; la fée du Rhin, la belle Loreley, apparaissait sur le sommet de la montagne, et chantait sa douce et dangereuse

chanson, et le Rhin murmurait d'un ton si grave, si calme, et à la fois si effrayant, et la belle Johanna me regardait si singulièrement, d'un air si intime et si mystérieux, qu'elle semblait appartenir elle-même au monde fantastique dont elle contait les merveilles. C'était une fille pâle et élancée ; elle était mortellement malade, et toujours rêveuse ; ses yeux étaient clairs comme la vérité elle-même, ses lèvres pieusement arrondies, et, dans les traits de son visage, on lisait une grande histoire, mais c'était une sainte histoire ! Quelque légende d'amour r Je l'ignore, et je n'eus pas le courage de la lui demander. Quand je la contemplais longtemps, je devenais serein et tranquille : c'était comme un paisible dimanche dans mon cœur.

En de tels moments, je lui contais des historiettes de mon enfance, et elle m'écoutait toujours sérieusement ; et, chose étrange ! lorsque je ne pouvais me rappeler les noms, elle m'en faisait souvenir. Et lorsque je lui demandais avec étonnement d'où elle savait ces noms, elle me répondait en souriant qu'elle les avait appris des oiseaux qui venaient becqueter aux vitres de sa croisée, et elle voulait me faire croire que c'étaient les mêmes oiseaux que, dans mon enfance, j'avais achetés de mes épargnes aux impitoyables petits paysans qui les dénichaient, et que j'avais rendus à la liberté. Mais je crois qu'elle savait tout parce qu'elle était si pâle ; et véritablement elle mourut bientôt. Elle savait aussi quand elle mourrait, et elle voulait que je la quittasse auparavant. En nous séparant, elle me donna ses deux mains... C'étaient de blanches, de douces mains, et pures comme une hostie... Et elle me dit: — Tu es bon, mais quand tu deviendras méchant, songe à la petite Véronique qui est morte.

Les oiseaux babillards lui avaient-ils aussi trahi ce nom r Je m'étais souvent cassé la tête dans mes heures de souvenir, je n'avais jamais pu retrouver ce cher petit nom.

Maintenant que je l'ai retrouvé, ma première enfance refleurit avec toute sa fraîcheur dans ma mémoire. Je suis redevenu un enfant, et je joue avec d'autres enfants sur la place du château, à Dusseldorf, au bord du Rhin.

Oui, madame, là je suis né, et je fais expressément cette remarque pour le cas où, après ma mort, sept villes, — Schilda, Kraehwinkel, Polkwitz, . Bockum, Diilken, Gœttingue et Schœppenstaedt, — se disputeraient l'honneur d'être ma patrie.

Dusseldorf est une ville sur le Rhin, où vivent seize mille personnes, où se trouvent en outre enterrées quelques centaines de mille autres personnes, et parmi ces dernières, comme disait ma mère, il s'en trouve qui feraient mieux de vivre; par exemple, mon grand-père et mon oncle, le vieux baron de Geldern, et le jeune baron de Geldern, qui étaient tous deux des docteurs si célèbres, qui guérirent tant de gens, et qui se virent cependant forcés de mourir eux-mêmes. Et la pieuse Ursule, qui me portait enfant sur ses bras, elle y est aussi enterrée, et un rosier pousse sur sa tombe... Elle aimait tant l'odeur des roses dans sa vie, et son cœur n'était que douceur et parfum de roses ! Le vieux et prudent chanoine est aussi là-bas, enterré. Dieu ! quelle mine chétive il avait lorsque je le vis pour la dernière fois ! Il n'était plus qu'esprit et emplâtre ; cependant il étudiait jour et nuit, comme s'il eût craint que les vers trouvassent quelques idées de moins dans son cerveau. Et toi, petit Wilhelm, tu reposes aussi là, et moi j'en suis cause. Nous étions camarades d'école dans le cloître des Franciscains, et nous passions le temps à jouer de ce côté du cloître où la Diissel coule entre des murs de pierre, et je dis: " Wilhelm, va donc chercher ce petit chat qui vient de tomber dans la rivière. " — et joyeusement, il mit le pied sur la planche qui traversait le ruisseau, tira le petit chat de l'eau, mais il y tomba lui-même, et lorsqu'on le retrouva, il était mouillé et mort... Le petit chat a vécu encore bien longtemps.

La ville de Dusseldorf est très-belle ; et lorsqu'on y pense de loin, et que par hasard on y est né, on éprouve un singulier sentiment. Moi j'y suis né, et il me semble alors que j'ai besoin de retourner tout de suite dans ma patrie. Et quand je dis la patrie, je parle de la rue de Bolker et de la maison où j'ai vu le jour. Cette maison sera un jour très remarquable, et j'ai fait dire à la vieille femme qui la possède, qu'elle ne la vende pas

8o HENRIHEINE

pour rien au monde. Elle n'obtiendrait pas aujourd'hui, pour toute sa maison, les profits que feront les servantes seulement avec les nobles anglaises voilées de vert, qui viendront voir la chambre où je vis pour la première foi la lumière, et le poulailler où mon père m'enfermait lorsque j'avais volé des raisins, et la porte brune sur laquelle ma mère m'apprenait à écrire les lettres avec de la craie... Ah ! mon Dieu, madame si je suis devenu un grand écrivain, il en a coûté assez de peines à ma pauvre mère.

Mais ma renommée dort encore dans un bloc de marbre de Carrare. Le jeune laurier dont on a orné mon front n'a pas encore répandu son parfum dans l'univers, et quand les nobles anglaises voilées de vert viennent à Dusseldorf, elles passent sans s'arrêter devant la célèbre maison, et vont directement à la place du Marché, regarder la noire et colossale statue équestre qui s'élève au milieu. Cette statue est censée représenter l'électeur Jean Wilhelm. Il porte une armure noire et une longue perruque pendante... Dans mon enfance, j'ai entendu conter que l'artiste chargé de fondre cette statue ayant remarqué avec effroi, pendant l'opération, que la quantité du métal n'était pas suffisante, les bourgeois de la ville étaient alors accourus et avaient apporté leurs cuillers d'argent pour compléter la fonte... Et moi, je m'arrêtais souvent des heures entières devant l'image de ce cavalier, et je me cassais la tête à calculer combien de cuillers d'argent pouvaient avoir été jetées là dedans, et combien de tourtes aux pommes on aurait pu se procurer pour le prix de toutes ces cuillers. Les tourtes aux pommes étaient alors ma passion... Maintenant c'est l'amour, la vérité, la liberté et la soupe à la tortue... Et non loin de la statue de l'électeur, au coin du théâtre, se tenait d'ordinaire un drôle singulièrement pétri, aux jambes en forme de sabre, avec un tablier blanc, et portant suspendue devant lui une corbeille remplie de ces savoureuses tourtes aux pommes, qu'il savait vanter avec une voix de soprano et d'un accent irrésistible : — Les tourtes sont toutes fraîches sorties du four. Sentez, sentez les tourtes !... Vraiment, dans mes années de maturité, chaque fois que le tentateur a voulu me surprendre, il a emprunté cette voix séduisante... Je n'aurais jamais passé douze heures chez la signera Giulietta, si elle n'avait pris ce doux et

RKISEBILDER 8l

odorant accent des tourtes aux pommes. Et en vérité les tourtes aux pommes ne m'auraient pas aussi fortement tenté, si le cagneux Hermann ne les avait si mystérieusement couvertes de

son tablier blanc. Ce sont les tabliers qui Mais les tabliers

m'entraîneraient hors de mon texte. Je parlais de la statue équestre qui avait tant de cuillers d'argent dans le ventre et pas de soupe, et qui représente l'électeur Jean Wilhelm.

Ce dut être un brave seigneur, aimant beaucoup les arts, et lui-même très habile. Il fonda la galerie de tableaux de Dusseldorf ; et à l'Observatoire on montre encore une coupe en bois qu'il a artistement ciselée dans ses heures de loisir... Il en avait vingt-quatre par journée.

Dans ce temps-là, les princes n'étaient pas des personnages tourmentés comme ils le sont aujourd'hui. La couronne leur poussait sur la tête, et y tenait fermement. La nuit ils mettaient un bonnet de coton pardessus et dormaient tranquillement, et tranquillement à leurs pieds dormaient les peuples ; et quand ceux-ci se réveillaient le matin, ils disaient : — Bonjour ! père. Et les princes répondaient : — Bonjour ! chers enfants.

Mais tout à coup les choses changèrent. Un matin, à Dusseldorf, lorsque nous nous réveillâmes, et que nous voulûmes dire : — Bonjour, père ! le père était parti, et dans toute la ville régnait une sourde stupéfaction. Tout le monde avait une mine funèbre, et les gens s'en allaient silencieusement sur le marché, et y lisaient un long papier, affiché sur la porte de la maison de ville. Le temps était sombre, et cependant le mince tailleur Kilian portait sa veste de nankin, qu'on ne lui voyait jamais qu'au logis, et ses bas de laine bleue tombaient sur ses talons, de manière à laisser passer tristement ses petites jambes nues ; et ses lèvres minces tremblaient, tandis qu'il lisait le papier affiché sur cette porte. Un vieil invalide du Palatinat lisait à peu près à haute voix, et, à chaque mot, une larme bien claire découlait sur sa blanche et loyale moustache. J'étais près de lui et je pleurais avec lui, et je lui demandai pourquoi nous pleurions. Il me répondit : — L'électeur remercie ses sujets de leur loyal attachement pour lui. Puis il continua de lire, et à ces mots : " et il les dégage de leur serment de fidélité ", il se mit à pleurer encore plus fort. C'est une chose inexprimable, que de voir ainsi pleurer si fort tout à coup un

82 HENRIHEINE

vieil homme, avec un uniforme passé et un visage de soldat couvert de cicatrices. Pendant que nous lisions, on enleva l'écusson électoral qui décorait l'hôtel de ville. Tout prit un aspect inquiétant et désolé : on eût dit qu'on s'attendait à une éclipse. MM. les conseillers municipaux se promenaient lentement avec des figures dégommées ; même le tout puissant commissaire de police semblait n'avoir rien à interdire, et regardait tout avec une indifférence pacifique, quoique le fou Aloïsius dansât, selon son habitude, sur sa jambe droite en faisant des grimaces et psalmodiant les noms des généraux français. Pendant ce temps l'ivrogne Gumpertz se vautrait dans le ruisseau et chantait : " Malborough s'en va-t-en guerre. "

Pour moi, je m'en allai à la maison, oii je me mis à pleurer en disant : L'électeur nous remercie. Ma mère chercha tendrement à me calmer, moi je savais ce que je savais, je ne me laissai pas persuader ; j'allai me coucher en pleurant, et dans la nuit je rêvai que le monde allait finir. Les beaux jardins de fleurs et les prairies vertes étaient enlevées de la terre et roulées comme des tapis ; le commissaire de police était montée sur une haute échelle, et décrochait le soleil comme un réverbère ; le tailleur Kilian était là tout proche, et il se disait : — Il faut que j'aille à la maison et que je fasse une belle toilette, car je suis mort et on va m'enterrer aujourd'hui. Et le ciel devenait de plus en plus sombre, quelques étoiles brillaient parcimonieusement, et encore tombèrent-elles sur la terre, comme des feuilles jaunies dans l'automne ; peu à peu tous les hommes disparaissaient ; moi, pauvre enfant, j'errais de côté et d'autre avec inquiétude. Je m'arrêtai enfin près d'une métairie, et je vis un homme qui remuait la terre avec une pelle, et auprès de lui une laide femme qui portait dans son tablier quelque chose de semblable à une tête d'homme coupée. C'était la lune ; elle la plaça avec soin dans la fosse ouverte, et derrière moi j'entendis le vieil invalide qui sanglotait et qui épelait ces mots : " L'électeur remercie ses sujets. "

Lorsque je me réveillai, le soleil reparaissait comme d'ordinaire sur la fenêtre, dans la rue on entendait les tambours, et lorsque j'entrai dans la chambre de mon père pour lui donner le bonjour, je le trouvai en manteau à poudrer, et j'entendis son perruquier qui lui disait que ce matin même on devait

prêter serment au nouveau grand-duc Joachim, dans la maison de ville ; que celui-ci était de la meilleure famille, qu'il avait épousé la sœur de l'empereur Napoléon ; qu'il avait vraiment bonne tournure avec ses belles boucles de cheveux noirs, qu'il ferait bientôt son entrée et plairait certainement à toutes les femmes. Pendant ce temps le tambour se faisait toujours entendre dans la rue; je sortis devant la porte de la maison, et je vis la marche des troupes françaises, ce joyeux peuple de la gloire qui traversa le monde en chantant et en faisant sonner sa musique, les visages graves et sereins des grenadiers, les bonnets d'ours, les cocardes tricolores, les baïonnettes étincelantes, les voltigeurs pleins de jovialité et de point d'honneur, et le grand et immense tambour-major tout brodé d'argent qui savait lancer sa canne à pomme dorée jusqu'au premier étage, et ses regards jusqu'au second aux jeunes filles qui regardaient par les croisées. Je me réjouis de voir que nous aurions des soldats logés à la maison (ce qui ne réjouissait pas ma mère), et je courus à la place du marché. Elle avait un aspect tout différent. Il semblait que l'univers eût été badigeonné à neuf. Un nouvel écusson était appendu à la maison de ville, le balcon était recouvert de draperies de velours brodé, des grenadiers français montaient la garde, messieurs les vieux conseillers avaient revêtu des visages réintégrés et leurs habits des dimanches ; ils se regardaient à la française et se disaient : bonjour ! De toutes les fenêtres regardaient les dames ; des bourgeois curieux et des soldats bien luisants couvraient la place ; et moi, ainsi que d'autres enfants nous grimpâmes sur le grand cheval de l'électeur pour regarder à notre aise toute cette foule tumultueuse du marché.

Pierre, le fils du voisin, et le long Kurz faillirent se casser le cou dans cette circonstance, et c'eût été une bonne affaire ; car l'un s'enfuit plus tard de la maison de ses parents, s'en alla avec les soldats, déserta, et fut fusillé à Mayence. L'autre fit des découvertes géographiques dans les poches d'autrui, fut nommé en cette considération ipembre actif d'une filature de correction, rompit un jour les chaînes qui l'attachaient à cette maison et à la patrie, passa la mer, et mourut à Londres par l'effet d'une cravate trop étroite, qui se serra d'elle-même quand un fonctionnaire royal retira la planche qui lui soutenait les pieds.

Le long Kurz nous dit qu'il n'y aurait pas d'école ce jour-là

84 HENRIHEINE

à cause de la prestation de serment. Il nous fallut longtemps attendre que le serment parût. Enfin le balcon se remplit de messieurs bariolés, de drapeaux, de trompettes, et M. le bourgmestre, dans son célèbre habit rouge, lut un discours qui s'allongeait comme un bonnet de coton tricoté dans lequel on jette une pierre... mais non pas la pierre philosophale. J'entendis les derniers mots : il dit distinctement qu'on voulait nous rendre heureux ; et, à ces mots, les trompettes sonnèrent, les drapeaux s'agitèrent, les tambours roulèrent, et les vivat retentirent de toutes parts. Et moi-même je criai vivat^ tout en m'accrochant de toutes mes forces à la perruque du vieil électeur. Cette précaution était nécessaire, car la tête me tournait ; je croyais déjà voir tous ces gens marcher sur la tête, parce que le monde s'était renversé, lorsque le vieil électeur me dit tout bas : — Tiens-toi ferme à la vieille perruque. Et ce ne fut qu'au bruit du canon qui résonnait sur le rempart que je revins à moi, et je descendis lentement du cheval électoral.

En revenant à la maison, je revis le fou Aloïsius qui dansait sur une jambe en psalmodiant les noms des généraux français, et l'ivrogne Gumpertz courir les rues en hennissant : — " Malborough s'en va-t-en guerre ! "Je dis à ma mère : — On veut nous rendre heureux, c'est pourquoi il n'y a pas d'école.

Le jour suivant le monde était rentré dans l'ordre, et l'école était ouverte comme auparavant, et comme auparavant, on y apprenait par coeur les rois de Rome, les dates chronologiques les nomina en /w, les verbes irréguliers, le grec, l'hébreu, la géographie, la langue allemande et le calcul... Dieu! la tête m'en tourne encore. Tout cela, il fallait l'apprendre par cœur. Toutefois plus d'une de ces choses me servit beaucoup dans la suite. Car si je n'avais pas su par cœur l'histoire des rois de Rome, il m'eût été plus tard fort indifférent de savoir si Niebuhr a prouvé ou n'a pas prouvé qu'ils n'ont jamais existé ; et si je n'avais pas su les dates chronologiques, comment aurais-je pu me retrouver par la suite dans la grande ville de Berlin, où toutes les maisons se

REISKBILDER 85

ressemblent comme des gouttes d'eau, ou comme des grenadiers les uns aux autres, et où l'on ne peut trouver ses connaissances si l'on n'a leurs numéros dans la tête r A chaque visite, je songeais à un événement historique dont la date correspondît avec le numéro de la maison ; aussi chaque personne me rappelait-elle un fait de l'histoire. Par exemple, quand mon tailleur me rencontrait, je pensais à la bataille de Marathon, si je voyais en grande parure le banquier Christian Gumpel, la destruction de Jérusalem me revenait tout de suite en mémoire; en apercevant un de mes amis fortement endetté, je songeais à la fuite de Mahomet ; en voyant le commissaire de l'université, homme dont la sévère droiture est bien connue, je pensais à la pendaison d'Aman, etc., etc. Comme je l'ai dit, la chronologie est la science la plus utile. Je connais des hommes qui n'avaient dans la tête que quelques dates, et qui s'en servaient adroitement pour trouver certaines maisons à Berlin, et qui sont aujourd'hui professeurs ordinaires. Pour moi, la science des chiffres faisait mon grand embarras à l'école. Le calcul proprement dit allait encore plus mal. Je comprenais peu l'addition ; la soustraction, en arithmétique, allait déjà mieux : il y a dans cette opération une règle principale : " Quatre de trois ne se peut ; il faut emprunter une dizaine..." Mais je conseille à chacun, dans ce cas, d'emprunter toujours quelques sous de plus, car on ne sait ce qui peut arriver.

Pour le latin, vous ne pouvez vous faire une idée, madame, de la complication de cette chose. Si les Romains avaient été obligés d'apprendre d'abord le latin, ils n'auraient pas eu de temps de reste pour conquérir le monde. Ce peuple heureux savait déjà au berceau quels substantifs prennent im à l'accusatif; moi, au contraire, il me fallait l'apprendre à la sueur de mon front. Mais il est toujours bon que je le sache ; car, par exemple, si en soutenant, le 20 juillet 1825, dans la grande salle publique, une thèse latine à Gœttingue (madame, cela valait la peine d'être entendu), j'avais dit shiapem au lieu de shiapim^ quelques pédants nouveaux débarqués qui écoutaient l'auraient peut-être remarqué, et c'eût été pour moi une honte éternelle. Fis^ huris^ tussis, cucumls, amussis^ cannabis^ sinapis... Ces mots, qui ont fait si grande sensation dans le monde, en sont redevables à ce qu'ils appartenaient à une classe déterminée, et formaient

86 HENRIHEINE

cependant une exception. C'est pourquoi je les estime fort ; et les avoir toujours sous ma main quand j'en ai besoin, me donne, dans bien des moments tristes de la vie, du calme et une grande consolation.

Mais, madame, les verbes irréguliers sont horriblement difficiles : ils se distinguent des verbes réguliers en ce qu'ils nous attirent beaucoup plus de coups. Sous les sombres arcades du cloître des Franciscains, non loin de la classe, pendait alors un grand crucifix de bois peint en gris, une image de désolation qui s'approche encore quelquefois de moi dans mes rêves, et qui me regarde tristement, avec ses yeux fixes et sanglants. Je m'arrêtais souvent devant cette image, et je priais : — O toi, pauvre Dieu, également tourmenté, si cela t'est possible, fais donc, ô mon Dieu, que je retienne les verbes irréguliers dans ma mémoire !

Du grec, je ne veux pas seulement en parler. Les moines du moyen âge n'avaient pas tout à fait tort lorsqu'ils prétendaient que le grec est une invention du diable. Dieu connaît les souffrances que j'en ai éprouvées. Avec l'hébreu, cela allait mieux, car j'ai eu toujours une grande préférence pour les juifs, bien qu'ils aient crucifié jusqu'à cette heure ma réputation ; mais je ne m'accommodais pas avec l'hébreu aussi bien que ma montre, qui avait beaucoup de relations intimes avec les prêteurs sur gages, et qui a dû s'accoutumer dans ses longs séjours chez eux, aux moeurs juives. Par exemple, elle ne marchait pas le samedi, et elle apprit la langue sacrée, et elle l'apprit grammaticalement. Je l'entendis plus tard avec surprise pendant plus d'une insomnie répéter continuellement : — pokat, pokadeti, pikat... pik pik...

Pourtant je compris beaucoup mieux la langue allemande, et ce n'est pas un jeu d'enfant, car nous autres pauvres Allemands, qui sommes déjà accablés de logements militaires, de services militaires, d'impôts personnels et de mille autres corvées, il nous faut encore -nous charger d'Adelung et nous tourmenter avec l'accusatif et le datif. J'appris beaucoup d'allemand du vieux recteur Schallmeyer, brave ecclésiastique qui s'intéressa à moi dès mon enfance. Mais je reçus aussi quelques bonnes leçons du professeur Schramm, homme qui a écrit un livre sur la paix éternelle et dans la classe duquel mes camarades se gourmaient le plus.

En écrivant tout d'un trait et en pensant à toutes sortes de choses, je vous ai rapporté, sans le vouloir, toutes les vieilles histoires de l'école, et je saisis cette occasion pour vous démontrer que ce ne fut pas ma faute si j'appris alors si peu de géographie que je n'ai pu ,dans la suite, bien m'orienter dans le monde. A cette époque les Français avaient bouleversé toutes les frontières. Tous les jours les pays étaient enluminés de nouveau ; ceux qui étaient bleus auparavant devinrent tout d'un coup verts, beaucoup se couvrirent même d'un rouge de sang ; les âmes, dont le manuel donnait le nombre exact, furent tant de fois troquées et mêlées, que le diable n'aurait pu les reconnaître. Les produits des pays changèrent également. La chicorée à café et les betteraves à sucre poussèrent là où l'on ne voyait auparavant que des lièvres et des gentillâtres qui couraient après. Les caractères des peuples se modifièrent aussi ; les Allemands se donnèrent de l'aisance, les Français ne firent plus de cérémonies, les Anglais ne jetèrent plus l'argent par les fenêtres, et les Vénitiens cessèrent d'être les plus rusés. Il y eut beaucoup d'avancement parmi les princes, les anciens rois reçurent de nouveaux uniformes. On pétrit de nouvelles royautés qui eurent autant de débit que les petits pains tout chauds ; plusieurs potentats au contraire furent mis à la porte de leur pays, et durent chercher à gagner leur pain d'une autre manière. Quelques-uns même apprirent d'avance un métier, et, par exemple, firent de la cire à cacheter, ou bien... Bref, en des temps pareils, on ne peut se pousser bien loin dans la géographie.

On est en meilleure position relativement à l'histoire naturelle. Il ne peut arriver là autant de changements ; d'ailleurs il y a des gravures bien précises de singes, cangourous, zèbres, rhinocéros, etc., etc. Comme ces sortes d'images me sont restées dans la mémoire, il arriva très souvent par la suite que beaucoup d'hommes m'ont, à la première vue, semblé de vieilles connaissances.

La mythologie alla bien aussi. J'avais beaucoup de plaisir à connaître ces beaux dieux tout nus, qui gouvernaient si joyeusement le monde. Je ne crois pas que jamais dans l'ancienne Rome un écolier ait su par coeur mieux que moi les principaux articles de son catéchisme, les amours de Vénus, par exemple. Pour parler franchement, puisque nous devions

88 HENRIHEINE

apprendre par cœur les anciens dieux, nous aurions aussi dû les conserver, et nous n'avons peut-être pas trouvé grand avantage à nos dieux modernes, tristes et ennuyeux. Peut-être cette mythologie n'était-elle pas au fond aussi immorale qu'on a affecté de le dire. Par exemple, c'est une idée fort décente d'Homère d'avoir pourvu d'un mari cette Vénus qui eut tant d'adorateurs.

Mais je me trouvai tout à fait bien dans la classe de français de l'abbé d'Aulnoi, émigré français qui avait écrit une foule de grammaires et portait une perruque rouge, et qui se démenait d'une façon toute comique quand il expliquait son Art poétique et son Histoire allemande. C'était dans toute l'école le seul qui enseignât l'histoire d'Allemagne. Pourtant le français a bien ses difficultés aussi, et pour l'apprendre, il faut beaucoup de logements militaires, beaucoup de tambours, et avant tout il ne faut pas être une bête allemande^ comme disaient nos maîtres de langue aux grosses épaulettes d'or.

Parbleu ! madame, j'ai poussé très loin le français ! Je comprends non-seulement le patois, mais encore le français des cuisiniers et de la noblesse allemande. Dernièrement encore, dans une noble société, j'ai compris la moitié de la conversation de deux comtesses allemandes, dont chacune comptait plus de soixante-quatre ans et autant d'aïeux. Oui, au café Royal à Berlin, j'entendis une fois M. Hans-Michel Martens parler français, et j'ai compris chaque mot quoiqu'il n'y eût pas de sens. Il faut connaître l'esprit de la langue, et cet esprit on l'apprend parfaitement à l'aide du tambour.

Parbleu ! que ne dois-je pas au tambour français qui logea si longtemps chez mon père, par billet de logement, qui avait la mine d'un diable, et qui était bon comme un ange, et surtout qui tambourinait si bien !

C'était une petite figure mobile, avec une noire et terrible moustache, sous laquelle s'avançaient fièrement deux grosses lèvres rouges, tandis que ses yeux de feu tiraillaient de tous côtés.

Moi, petit enfant, je tenais à lui comme un grateron, et je l'aidais à rendre ses boutons luisants comme des miroirs, et à blanchir son gilet avec de la craie ; car M. Legrand voulait plaire. Et je le suivais au corps de garde, à l'appel, à la

parade... Ce n'était alors que joie et retentissement des armes... Les jours de fête sont passés.

M. Legrand ne savait que des lambeaux d'allemand, seulement les expressions principales: — Du pain... Un baiser... Honneur... Mais il savait parfaitement se faire comprendre sur sa caisse. Ainsi, quand je ne savais pas ce que signifiait le mot liberté^ il me tambourinait la Marseillane^ et je comprenais. Si j'ignorais la signification du mot égalité^ il me jouait la marche : Ca iroj ça ira ! les aristocrates à la lanterne ! et je comprenais. J'ignorais le mot sottise, il jouait la marche de Dessatiy que nous autres Allemands, pendant la révolution, nous avons tambourinée en Champagne, et je comprenais. Il voulut un jour m'expliquer le mot Allemagne^ et il joua cette simple et primitive mélodie que l'on joue, les jours de foire, devant des chiens dansants, et qui retentit ainsi: Dum^ dum^ duml ^ Je me fâchai ; mais je compris cependant.

Il m'enseigna de la même manière l'histoire moderne. Je ne comprenais pas, il est vrai, les mots qu'il me disait ; mais comme il tambourinait toujours en parlant, je savais ce qu'il voulait dire. Au fond, c'est la meilleure méthode d'enseignement. On comprend très bien l'histoire de la prise de la Bastille, des Tuileries, etc., quand on sait ce que les tambours dirent en ces occasions. Dans notre compendium scolaire, on lit seulement :

" Leurs excellences les barons et comtes et mesdames leurs épouse.s furent décapitées.

" Leurs altesses les ducs et princes et leurs altesses leurs épouses furent décapitées.

" Sa majesté le roi et la reine son épouse furent décapités. "

Mais lorsqu'on entend retentir le roulem.ent de la sanglante marche de la guillotine, on comprend parfaitement toutes ces choses, et l'on en sent les raisons. Madame, c'est une marche terrible. Elle me faisait frissonner jusqu'à la moelle des os, lorsque je l'entendais, et je fus très satisfait lorsque je l'oubliai. On oublie ces choses-là en vieillissant. Les jeunes cens ont maintenant tant de choses à retenir dans leurs têtes ! Whist, boston, blason, protocoles de la diète, dramaturgie, liturgie,

I * Dumnty en allemand, signifie bête.

ÇO HENRIHEINE

danser, découper à table ! et vraiment j'aurais beaucoup de peine à retenir longtemps une mélodie. Mais pensez donc, madame ! Un jour j'étais assis à table avec toute une ménagerie de comtes, de marquis, de princes, de chambellans, de gentilshommes de la chambre, d'échansons, de grands maîtres de la cour, d'officiers de bouche et de vénerie, comme se nomment tous ces domestiques de distinction, et leurs sous-domestiques s'empressaient derrière leurs chaises, et leur présentaient les assiettes pleines. Moi, qui passais inaperçu, j'étais assis tout désoeuvré, sans la moindre occupation pour mes mâchoires, pétrissant de la mie de pain et tambourinant des doigts par ennui. Tout à coup, à mon grand étonnement, je tambourine la sanglante marche de la guillotine, oubliée depuis si longtemps!

— Et qu'arriva-t-il ?

Madame, ces gens ne se laissent pas troubler dans leur repas, et ne savent pas que d'autres gens quand ils n'ont rien à manger se mettent tout à coup à tambouriner de ces marches qu'on croyait tout à fait oubliées.

Est-ce un talent inné en moi que celui du tambour, ou l'ai-je perfectionné de bonne heure ? Bref, il est dans tout mon corps, dans tous mes membres, dans mes mains, dans mes pieds, et il se fait jour involontairement. J'étais une fois assis à Berlin au cours du conseiller intime Schmalz, homme qui a sauvé l'Etat par son livre sur le danger des manteaux noirs et des manteaux rouges... Vous vous rappelez, madame, avoir lu dans Pausanias qu'un complot aussi dangereux fut jadis découvert par les cris d'un âne ; vous savez aussi par Tite-Live, ou par le manuel de Becker, que les oies ont sauvé le Capitole, et par Salluste qu'une courtisane bavarde, madame Fulvia, éventa cette terrible conspiration de Catilina... Cependant, pour revenir à mon susdit mouton, je suivais au cours du conseiller intime Schmalz une explication du droit des nations, cela par une ennuyeuse après-midi de l'été, et j'étais assis sur le banc, et j'entendais toujours de moins en moins... Ma tête était endormie... quand soudain je suis réveillé par le bruit de mes propres pieds, qui étaient restés éveillés, et avaient probablement entendu qu'on professait justement l'opposé du droit des nations, et qu'on insultait aux idées libérales ; et mes pieds, indignés, ces pauvres pieds, muets, incapables d'exprimer par des paroles

leur opinion, voulurent se faire comprendre en tambourinant, et tambuurincrent si fort qu'il m'en arriva presque malheur.

Jeunes imprudents ! pieds étourdis ! ils me jouèrent un semblable tour un jour qu'à Gœttingue j'assistais à une leçon du professeur Saalfcld, qui, dans sa raide mobilité, sautait de côté et d'autre dans sa chaire, et s'cchaufFait, afin de pouvoir injurier avec chaleur l'empereur Napoléon... Non, pauvres pieds, je ne puis vous en vouloir, et je ne vous saurais même pas mauvais gré si vous vous étiez exprimés plus énergiquement ; mais avec quelle ardeur on vous entendit tambouriner sur le parquet ! Moi, l'élève de Legrand, pouvais-je entendre injurier l'empereur ! l'empereur ! l'empereur ! le grand empereur ?

Dès que je pense au grand empereur, ma mémoire se charge d'images dorées et vertes comme le printemps ; une longue allée de tilleuls s'élève subitement devant moi; sous les branches touffues chantent de joyeux rossignols ; une chute d'eau murmure ; sur des parterres arrondis des fleurs éclatantes courbent d'un air pensif leurs petites têtes ; les tulipes semblent me saluer fièrement dans leur balancement, les lis se penchent d'un air mélancolique, les roses me sourient, la violette soupire...; je suis transporté dans le jardin de la cour à Dusseldorf, où j'étais si souvent couché sur le gazon écoutant pieusement M. Legrand, qui me racontait les faits héroïques du grand empereur, et me tambourinait les marches qui avaient accompagné ces faits ; si bien que je voyais et que j'entendais tout en réalité... Je vis ainsi la marche à travers le Simplon..., l'empereur en avant et derrière ses braves grenadiers, qui grimpent, tandis que les oiseaux de proie effrayés s'envolent avec un croassement, et que les glaciers tonnent dans l'éloignement... Je vis l'empereur, le drapeau à la main, sur le pont de Lodi... Je vis l'empereur en manteau gris, à Marengo... Je vis l'empereur à cheval, à la bataille des Pyramides... Rien que fumée de poudre, que Mamelucks !... Je vis l'empereur à la bataille d'Austerlitz... Oh ! comme les balles sifflaient sur la plaine glacée r... Je vis, j'entendis la bataille d'Iéna : Dum ! dum ! dum !... Je vis et j'entendis les batailles d'Eylau, de VVagram... Non, je pus à peine le soutenir ! M. Legrand tambourinait de manière à déchirer mon propre tympan.

92 HENRIHEINE

Mais que devins-je, lorsque je le vis lui-même, de mes propres yeux, lui en personne, hosannah ! l'empereur ?

Il venait d'entrer dans cette même allée du jardin de la cour à Dusseldorf. En me pressant à travers la foule ébahie, je songeais aux faits et aux batailles que M. Legrand m'avait tant tambourinés ; mon cœur battait la générale,... et cependant, et en même temps, je pensais à l'ordonnance de police qui défend de passer à cheval dans les allées, sous peine de 5 thalers d'amende. Et l'empereur avec sa suite chevauchait au beau milieu de l'allée ; les arbres, interdits, se courbaient en avant, à mesure qu'il avançait, les rayons du soleil dardaient en tremblotant et d'un air de curiosité à travers le vert feuillage ; et sur le ciel bleu, on voyait distinctement étinceler une étoile d'or. L'empereur portait son simple uniforme vert, et le petit chapeau historique. Il montait un petit coursier blanc, et le cheval marchait si fier, si paisible, si sûrement, d'une manière si distinguée... Si j'avais été alors le prince royal de Prusse, j'aurais envié le sort de ce petit cheval. L'empereur se penchait négligemment sur sa selle, presque sans tenue ; d'une main il tenait sa bride élevée, de l'autre il frappait amicalement le cou du petit cheval... C'était une main de marbre qui éclatait au soleil, une main puissante, une de ces deux mains qui avaient dompté l'anarchie, le monstre aux mille têtes, et réglé le duel des peuples ; et elle frappait bonnement le cou de ce cheval. Sa figure avait aussi cette couleur que nous trouvons dans les têtes de marbre des statues grecques et romaines ; les traits étaient noblement réguliers comme ces figures antiques, et dans ses traits on lisait : " Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi." Un sourire qui échauffait et donnait le calme voltigeait sur ses lèvres, et cependant on savait que ces lèvres n'avaient qu'à siffler, ET LA PRUSSE n'existait plus. Elles n'avaient qu'à siffler ces lèvres, et le Vatican s'écroulait. Elles n'avaient qu'à siffler, et tout le saint empire romain entrait en danse. Et ces lèvres souriaient, et l'œil souriait aussi. C'était un œil clair comme le ciel, il pouvait lire dans le cœur des hommes; il voyait rapidement, d'un regard, toutes les choses de ce monde, tandis que nous, nous ne les voyons que l'une après l'autre, et que souvent

nous n'en apercevons que les ombres color(jcs. Le front n'était pas aussi serein : là planait le génie des batailles; là se rassemblaient ces pensées aux bottes de sept lieues, avec lesquelles le génie de l'empereur traversait le monde, et je crois que chacune de ces pensées eût fourni à un écrivain allemand de l'étoffe pour écrire sa vie durant.

L'empereur chevauchait paisiblement au milieu de l'allée. Aucun agent de police ne lui disputait le passage. Derrière lui, montée sur des chevaux écumants, chargée d'or et de plumes, galopait sa suite. Les tambours retentissaient, les trompettes sonnaient. Près de moi dansait le fou Aloïsius, qui psalmodiait les noms de ses généraux ; plus loin, l'ivrogne Gumpertz beuglait son Malborough, et le peuple criait de ses mille voix : — Vive l'empereur !

I L'empereur est mort ! Sur une petite île de la mer des \ Lides est sa tombe solitaire, et lui pour qui la terre était trop étroite, il repose tranquillement sous un chétif monticule, où cinq saules pleureurs laissent pendre avec désespoir leur . longue chevelure verte, où un pieux ruisselet s'écoule en laissant échapper un plaintif murmure. On ne voit pas d'inscription sur sa pierre tumulaire ; mais Clio y a gravé en caractères invisibles des paroles qui retentiront dans les siècles les plus reculés.

Grande-Bretagne ! à toi appartient la mer ; mais la mer n'a pas assez d'eau pour laver la honte que cet illustre défunt t'a léguée en mourant. Ce n'est pas ton sir Hudson, c'est toi qui fus le sbire sicilien que les rois conjurés apostèrent pour venger secrètement sur cet homme venu du peuple ce que les peuples avaient exercé publiquement à l'égard d'un des leurs. — Et il était ton hôte, et il s'était assis à ton foyer !

Jusque dans les siècles les plus reculés, les enfants en France chanteront et rediront la terrible hospitalité du Bellérophon^ et lorsque ces chants d'ironie et de larmes retentiront au delà du canal, les joues de tous les honnêtes Anglais se couvriront de rougeur. Mais un jour viendra où ce chant se fera entendre, et alors il n'y aura plus d'Angleterre. Il sera couché dans la

poussière le peuple de l'orgueil ; les tombes de Westminster seront en ruines et dispersées ; la royale poussière qu'elles renferment, livrée aux vents et oubliée. Et Sainte-Hélène sera le Saint-Sépulcre où les peuples de l'Orient et de l'Occident viendront en pèlerinage sur des vaisseaux pavoises, et leur coeur se fortifiera par le grand souvenir du Christ temporel qui a souffert sous Hudson Lowe, ainsi qu'il est écrit dans les évangiles de Las Cases, O'Méara et Antommarchi.

Chose remarquable ! les trois plus grands adversaires de l'empereur ont éprouvé un sort également misérable Londonderry s'est coupé la gorge ; Louis XVIII a pourri sur son trône et le professeur Saalfeld est toujours professeur à Goettingue.

C'était par un clair et froid jour d'automne. Un jeune homme, ayant l'aspect d'un étudiant, se promenait lentement dans les allées du jardin de la cour à Dusseldorf. Quelquefois, comme par humeur enfantine, il repoussait du pied les feuilles roulées qui couvraient le sol ; mais d'autres fois il levait douloureusement les yeux vers les branches desséchées des arbres qui soutenaient encore quelques petites feuilles jaunies. Cette vue lui rappelait les paroles de Glaucus :

Comme les feuilles dans les boisy ainsi vont les races des hommes : le vent jette à terre et dessèche les feuilles^ et au printemps il vient d^ autres feuilles^ d^ autres bourgeons ; ainsi la race humaine ! celui-là vient, Vautre passe.

En des jours écoulés le jeune homme avait levé ses regards sur ces arbres avec d'autres pensées : c'était alors un petit garçon, cherchant des nids d'oiseaux et des hannetons, qui lui plaisaient fort lorqu'ils bourdonnaient et se réjouissaient de cette belle vie, contents d'une savoureuse feuille verte, d'une goutte de rosée, d'un chaud rayon de soleil et de la douce odeur des herbes. Dans ce temps-là, le cœur de l'enfant était aussi joyeux que ces légers insectes. Depuis, son cœur était devenu vieux : le soleil n'y pénétrait plus, les fleurs n'y répandaient plus de parfum ; le doux rêve de l'amour y était même effacé. Dans ce

pauvre cœur ne se trouvait plus rien que courage et chagrin, et pour tout dire, pour dire ce qu'il y a de plus douloureux, ce cœur, c'était le mien.

Ce même jour, j'étais revenu dans ma vieille ville natale ; mais je ne voulais pas y passer la nuit, et mes désirs m'appelaient à Godesberg, pour m'asseoir aux pieds de mon amie, et parler de la petite Véronique. J'étais venu visiter mes chers tombeaux. De tous mes amis, de tous mes parents je n'avais plus retrouvé personne : ils étaient morts ou ils avaient quitté la ville. Si je retrouvais d'anciennes figures dans les rues, elles ne me reconnaissaient pas, et la ville elle-mcme semblait me regarder avec des yeux étrangers. Un grand nombre de maisons avaient été repeintes ; des visages nouveaux se montraient aux croisées ; autour des vieilles cheminées voltigeaient des moineaux décrépits. Tout semblait aussi mort et cependant aussi frais que les herbes qui poussent dans un cimetière ! Où jadis on parlait français, on entendait la langue prussienne; une petite cour prussienne s'était même nichée en ce lieu, et les gens portaient des titres singuliers. Le coiffeur de ma mère était devenu le coiffeur de la cour. On voyait surtout des tailleurs de cour, des cordonniers de cour, des cabarctiers de la cour. Toute la ville semblait un hôpital pour des fous de la cour. Le vieil électeur seul me reconnut. Il était toujours à son ancienne place, mais il semblait devenu plus maigre ; c'est que, sur cette place, il avait vu toutes les misères du temps, et qu'un pareil aspect n'engraisse pas. J'étais comme au milieu d'un rêve, et je pensais à la légende des villes enchantées. Je courus à la porte de la ville pour ne pas m'éveiller trop tôt. Il manquait plus d'un arbre au jardin de la cour, plus d'un était pourri, et les quatre grands peupliers, qui m'apparaissaient autrefois comme des géants verts, étaient devenus petits. Quelques jolies filles se promenaient, parées, bariolées et semblables à des tulipes ambulantes. Je les avais connues, ces tulipes, quand elles n'étaient que de petits ognons. Nous étions enfants du même voisinage, et j'avais joué avec elles au jeu de Madame monte à sa tour. Mais les belles filles, que j'avais vues comme des boutons de roses, hélas ! elles étaient devenues des roses fanées, et sur plus d'un front élevé dont la fierté charmait mon cœur, Saturne avait découpé avec sa faux de profondes rides. L'humble salut d'un homme que

96 HENRIHEINE

j'avais connu riche et distingué, et qui était tombé jusqu'à la condition de mendiant, m'émut profondément. Comme partout, dès que les hommes sont en train de tomber, ils subissent les lois de Newton, et gravitent vers la misère avec une rapidité toujours croissante. Un seul personnage paraissait peu changé. C'était le petit baron, qui sautillait gaiement, comme jadis, le long du jardin de la cour, levant d'une main la basque de son habit, et agitant de l'autre sa mince canne de jonc. Il avait toujours la même petite figure amicale, dont les couleurs s'étaient concentrées sur le nez ; c'était aussi le petit chapeau rond, la petite queue d'autrefois, seulement de petits cheveux blancs avaient remplacé les petits cheveux noirs dont elle se composait ; mais, quelle que fût sa gaieté apparente, j'appris cependant que le pauvre baron avait essuyé beaucoup de traverses. Son visage avait beau vouloir le cacher, les petits cheveux blancs de sa petite queue le trahissaient par derrière ; mais la petite queue elle-même semblait cependant vouloir dissimuler, tant elle frétillait avec aisance.

Je n'étais pas fatigué, mais j'éprouvai l'envie de m'asseoir encore une fois sur le banc de bois où jadis j'avais gravé le nom de la jeune fille que j'aimais. J'eus peine à retrouver ces lettres, tant on y avait inscrit de nouveaux noms. Hélas ! un jour je m'étais endormi sur ce banc, et j'y avais rêvé d'amour et de bonheur: "les songes sont des mensonges. " Les anciens jeux de mon enfance revinrent tous à ma pensée, et les anciennes et belles légendes 5 mais un jeu nouveau et faux, une nouvelle et aifreuse légende se mêlait à tous ces souvenirs. C'était l'histoire de deux pauvres âmes qui devinrent infidèles l'une et l'autre, et qui poussèrent dans la suite la déloyauté au point de trahir le bon Dieu même. C'est une fâcheuse histoire, et quand on n'a rien de mieux à faire, on pourrait bien en pleurer. O Dieu ! autrefois la terre était si belle, et les oiseaux chantaient tes louanges éternelles, et la petite Véronique me regardait d'un œil tranquille, et nous allions nous asseoir devant la statue de marbre, sur la place du château... D'un côté s'élevait le vieux château dévasté, où il revient des spectres, où, la nuit, se promène une dame sans tête, vêtue de soie noire avec une longue queue flottante ; de l'autre côté est un grand édifice blanchi, dont les appartements supérieurs sont remplis

de tableaux aux cadres éclatants, et en bas sont rangés des milliers de livres que moi et la petite Véronique nous examinions avec curiosité, lorsque la pieuse Ursule nous élevait sur ses bras à la hauteur des fenêtres... Plus tard, ayant grandi, je gravis les hautes échelles, je descendis les livres, et j'y lus si longtemps que je ne craignis plus rien, surtout fort peu les femmes sans tête ; et je devins si savant, que j'oubliai tous les anciens jeux, et les légendes, et les images, et la petite Véronique, et même jusqu'à son nom.

Tandis qu'assis sur le vieux banc du jardin de la cour, je rétrogradais en rêvant dans le passé, j'entendis derrière moi des voix confuses qui s'apitoyaient sur le sort des pauvres Français pris dans la guerre de Russie, qui avaient été traînés comme prisonniers en Sibérie, qu'on y avait retenus plusieurs années, bien que la paix fût faite, et qui s'en revenaient seulement alors dans leur patrie. Lorsque je levai les yeux, j'aperçus en effet ces orphelins de la gloire. La misère nue apparaissait à travers les trous de leurs uniformes déchirés ; mais avec leurs visag;es défaits, leurs yeux enfoncés et plaintifs, dans leur démarche chancelante, et quoique mutilés et boitant pour la plupart, ils gardaient cependant toujours la marche et le pas militaire, et, chose bizarre ! un tambour avec sa caisse marchait se traînant à leur tête. Ma première pensée se reporta avec une terreur secrète à l'histoire merveilleuse des soldats qui, tombés le jour dans les combats, se lèvent à minuit sur les champs de bataille et reprennent, tambour en tête, la route de leur pays ; à cette vieille et triste chanson populaire :

A minuit, les ossements se lèvent, tous ces morts reprennent leurs rangs, le tambour battant marche en tête, tran, tran, trall, trall, trall, ils passent la maison de la belle.

Vraiment le pauvre tambour français semblait sortir à demi consumé de la tombe. Ce n'était qu'une petite ombre couverte d'une capote grise, sale et grasse; un visage jaune et mort, avec une grande moustache qui tombait douloureusement sur des lèvres livides ; les yeux semblaient des tisons éteints où pointaient encore quelques étincelles, et cependant, à une seule de ces étincelles, je reconnus M. Legrand.

çS HENRIHEINE

Il me reconnut aussi ; il m'attira près de lui sur le gazon, et nous nous y retrouvâmes assis comme jadis, lorsqu'il me professait sur le tambour la langue française et l'histoire moderne. C'était toujours la vieille caisse bien connue, et je ne pouvais assez admirer comment il avait pu la défendre contre la rapacité russe. Il tambourina encore comme autrefois, sans parler toutefois. Mais si les lèvres restaient sévèrement serrées, ses yeux, qui brillaient d'un air vainqueur lorsqu'il jouait les anciennes marches, ne s'exprimaient qu'avec plus d'éloquence. Les peupliers prés de nous tremblèrent lorsqu'il fît de nouveau retentir la sanglante marche de la guillotine. Il tambourina aussi comme autrefois les vieux combats de la liberté, les anciennes batailles, les exploits de l'empereur, et il semblait que la caisse fût un être animé qui se réjouissait d'exprimer son bonheur intime. J'entendis de nouveau le grondement du canon, le sifflement des balles, le bruit des armes ; je revis le courage héroïque de la garde, les drapeaux tricolores, je revis l'empereur à cheval... Mais insensiblement se glissa un ton sinistre au milieu de tous ces joyeux roulements ; du fond du tambour s'échappaient des sons oii l'allégresse la plus vive et le deuil le plus profond étaient confondus ; il semblait que ce fût à la fois une marche triomphale et une marche funèbre : les yeux de Legrand s'ouvraient largement comme des yeux de spectre, et j'y voyais un vaste champ de glaces, blanc et uni, et couvert de cadavres... Il battait la bataille de la Moskowa.

Je n'aurais jamais pensé que cette vieille et rude caisse de tambour pût rendre des accents aussi plaintifs que ceux qu'en tirait en ce moment M. Legrand. C'étaient des larmes tambourinées, et elles résonnèrent toujours plus doucement, et, comme un sombre écho, elles se répétèrent en profonds soupirs dans la poitrine de Legrand. Et celui-ci devint de plus en plus faible ; il prit de plus l'apparence d'un spectre, ses minces mains tremblaient de froid ; il semblait rêver, et n'agitait plus que l'air avec ses baguettes. Enfin il tendit l'oreille, comme pour écouter des voix dans l'éloignement, puis me regarda d'un œil profond, inquiet et suppliant... Je le compris... Puis, sa tête tomba sur le tambour.

M. Legrand n'a plus jamais battu le tambour dans cette vie. Son tambour n'a plus rendu un seul son dans ce monde. Il ne

devait pas servir à rallier les ennemis de la liberté... J'avais très bien compris le dernier regard, le regard suppliant de Legrand. Je tirai aussitôt l'épée que je porte dans ma canne, et je perçai la peau du tambour.

Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, madame !

Mais la vie est si fatalement sérieuse, qu'elle ne serait pas supportable sans cette alliance du pathétique et du comique. Nos poètes savent cela. Aristophane ne nous montre les plus épouvantables images du délire humain que dans le riant miroir de la raillerie ; le grand désespoir du penseur qui comprend sa propre nullité, Goethe ne se hasarde à le montrer que dans les vers burlesques d'un jeu de marionnettes, et Shakespeare place les plus tristes complaintes sur les malheurs de l'humanité dans la bouche d'un fou, pendant qu'il fait sonner joyeusement ses grelots.

Ils ont tous pris modèle sur le grand poète primitif, qui, dans sa tragédie universelle aux mille actes, a poussé à l'extrême cet HUMOR, comme nous le voyons tous les jours. Après le départ des héros viennent les Clowns et les Graciosos, avec leurs bonnets de fous et leur marotte ; après les scènes sanglantes de la république et les hauts faits de l'empereur, reparaissent les gros Bourbons, avec leurs vieilles facéties légitimes et leurs mauvais bons mots, et gracieusement gambade la vieille noblesse avec son sourire afïamé, et, derrière, les dévots hypocrites, avec leurs cierges, leurs croix et leurs bannières. Même dans le plus sublime de la tragédie du monde, se glissent des traits comiques ; et le républicain désespéré qui se plonge, comme Brutus, un couteau dans le cœur, s'est peut-être assuré auparavant que la lame ne sentait pas le hareng. Sur cette grande scène du monde, tout va comme sur nos misérables planches de théâtre : là il y a aussi des héros ivrognes, des rois qui ne savent pas leur rôle, des coulisses qui restent en l'air, des souffleurs qui soufflent trop haut, des costumes qui sont l'affaire principale... Et au ciel, là-haut, au premier rang, est assise, pendant ce temps, la bonne compagnie des anges qui nous lorgnent, nous autres comédiens, et le bon Dieu se tient

lOO HENRIHEINE

gravement dans sa grande loge, qui s'y ennuie peut-être, ou bien qui calcule que ce théâtre ne peut durer longtemps, parce que certains acteurs ont trop de gages, et d'autres trop peu, et aussi parce qu'ils jouent tous trop mal.

Du sublime au ridicule, madame, il n'y a qu'un pas. Tandis que j'écrivais la fin du chapitre précédent, et que je vous racontais comment mourut M. Legrand, et comment j'exécutai fidèlement le testamenturn militare que j'avais lu dans son dernier regard, on frappa à la porte de ma chambre, et une pauvre vieille femme entra en me demandant amicalement si je n'étais pas docteur. Sur ma réponse affirmative, elle me pria fort amicalement encore de me rendre chez elle pour couper les cors des pieds à son mari.

Les censeurs allemands

ibécik

Madame, sous les chaleureux hémisphères de Léda se couvait déjà toute la guerre de Troie, et jamais vous ne pourrez comprendre les célèbres larmes de Priam, si je ne vous raconte d'abord la vieille histoire des œufs de cygne. C'est pourquoi je vous engage à ne pas vous plaindre de mes digressions. Il n'y a dans les chapitres précédents pas une seule ligne qui ne se rapporte à notre histoire ; j'écris serré, j'évite le superflu, je me prive même souvent du nécessaire j par exemple, je n'ai pas

REISEBILDER lOI

cité une fois convenablement (je ne dirai p.is des esprits, je veux parler au contraire des écrivains), et pourtant les citations des écrivains anciens et nouveaux sont le plaisir favori d'un jeune auteur, et quelques citations bien savantes parent bien leur homme. N'allez pourtant pas croire, madame, que c'est chez moi faute de connaître assez de titres de livres. Je possède d'ailleurs les finesses des grands esprits qui s'entendent très bien à dépiquer les raisins dans le haha^ et les citations dans les cahiers de collège. En cas de besoin, je pourrais faire un emprunt de citations auprès de mes savants amis. Mon ami Gans est, pour ainsi dire, un petit Rothschild, en fait de citations, et il m'en prêterait de bon cœur quelques millions, et s'il ne les avait pasjchez lui, il pourrait facilement les emprunter chez quelques autres capitalistes intellectuels. Cependant je n'ai pas besoin, pour le moment, de faire un emprunt, je suis un homme solide ; j"ai mes dix mille citations à manger par an ; j'ai même trouvé le moyen de passer, comme de bon aloi, des citations fausses. Si quelque grand et riche savant, Michaël Béer, de Berlin, par exemple, veut m'acheter ce secret, je le lui céderai volontiers pour 19,000 thalers courant; je consentirai même à en rabattre. Dans l'intérêt de la littérature, je ne veux pas taire une autre invention, et vais la publier gratis :

Je dis donc que je regarde comme chose utile de citer tous les auteurs inconnus avec le numéro de leur maison.

Ces " braves gens et détestables musiciens " (c'est ainsi que Ponce de Léon apostrophe l'orchestre), ces pauvres auteurs possèdent toujours au moins un petit exemplaire de leur livre

I oublié depuis longtemps, et pour retrouver ce livre, il faut bien qu'on sache le numéro de leur maison. Si je veux, par exemple, citer le Petit livre de Chants pour les compagnons de métiers par Spitta, comment feriez-vous pour le trouver, vous, madame ? Si je cite ainsi: Vid. Petit livre de Chants pour les compagnons de métiers, par M. Spitta, Lûnebourg, Luner-Strasse, n^ 2, à droite à côté de V épicier, vous pouvez, madame, si vous trouvez que cela en vaille la peine, déterrer ce petit livre. Mais cela n'eu

' vaut pas la peine.

D'ailleurs, madame, vous n'avez pas d'idée de ma facilité à

■ citer. Partout je trouve occasion de placer ma profonde

[ érudition. Parlé-je, par exemple, de manger, je remarque dans

102 HENRIHEINE

une note que les Romains, les Grecs et les Hébreux ont mangé aussi ; je cite tous les plats succulents apprêtés par la cuisinière de Lucullus.... Malheur à moi d'être né près de dixhuit siècles trop tard !... Je remarque également que les repas en commun, chez les Grecs, s'appelaient de telle ou telle façon, et que les Spartiates ont mangé de mauvaises soupes noires... Il est bon pour moi cependant de n'avoir pas encore vécu dans ce temps-là.... Je ne connais pas de pensée plus affreuse que celle d'être devenu, moi, pauvre homme, un Spartiate, car la soupe est mon mets favori... Madame, j'ai l'intention de faire bientôt un voyage à Londres ; mais s'il est vrai qu'on ny mange pas de soupe, le mal du pays me ramènera bientôt près du pot au feu de la patrie. Quant à la cuisine des anciens Hébreux, je pourrais m'étendre avec prolixité, et redescendre jusqu'à la cuisine judaïque des temps modernes... Je citerais, à cette occasion, toute la rue de la Juiverie... Je pourrais encore rapporter avec quelle tolérance beaucoup de savants Berlinois se sont exprimés sur la table des Juifs ; j'arriverais aux autres avantages et excellences des Juifs, aux inventions dont on leur est redevable, par exemple, les lettres de change, le christianisme... Mais, halte-là ! Il ne faut pas trop élever leur mérite à l'égard de l'invention du christianisme, parce que nous l'avons véritablement encore peu pratiquée... Je crois que les Juifs eux-mêmes y ont moins trouvé leur compte qu'à l'invention des lettres de change. Je pourrais, à l'occasion des Juifs, citer aussi Tacite. Il dit qu'ils adoraient des ânes dans leurs temples, et, à propos des ânes, quel vaste champ de citations s'ouvre devant moi ! Que de choses remarquables on peut dire sur les ânes antiques opposés aux modernes ! Combien raisonnables étaient ceux-là, et que ceuxci sont stupides ! avec quel bon sens parle, par exemple, l'âne de Baarlam, fils de Boër :

rie/. Pentat., lib

Madame, je n'ai pas précisément le livre sous la main, et je laisse la place en blanc. Mais pour l'insipide insignifiance des ânes modernes, je puis citer :

FU

Non, je veux laisser aussi en blanc cette citation ; autrement je serais cité à mon tour, mais pour cause de diffamation. Les ânes modernes sont des ânes. Les ânes antiques, qui avaient un si haut degré de civilisation,

Fiii. Gesneri : De antiqua Honestate Asinorum.

— In comment : Gœtting. t. II, p. 32. —

se retourneraient dans leur tombeau, s'ils entendaient comme on parle de leurs descendants. Jadis le mot âne était un titre d'honneur, et avait autant de valeur qu'à présent conseiller aulique, baron, docteur en philosophie, etc. Jacob compare à un âne son fils Isaschar, Homère son héros Ajax, tandis qu'aujourd'hui on compare à cet animal M. Stuhr, qui veut se tuer pour un désespoir d'amour I... Madame, à propos de semblables ânes, je pourrais m'enfoncer bien avant dans la littérature, citer tous les grands hommes qui ont été amoureux ; par exemple Abailardus, Picus Mirandulanus, Borbonius, Cartesius, Angélus Politianus, Raymundus Lullus et Henricus Heineus... A propos de l'amour, je pourrais encore citer tous les grands hommes qui n'ont pas fumé de tabac, par exemple: Cicéron, Justinien, Goethe, Justizrath Hugo, moi... Nous nous trouvons par hasard tous les cinq quelque peu jurisconsultes. Mabillon ne pouvait supporter la fumée d'une pipe étrangère, et, dans son Iter Germanicum^ il se plaint en parlant des auberges allemandes : Quod molestus ipsi fuerit tabaci graveolentis foetor. En revanche, on attribue à d'autres grands hommes une prédilection pour le tabac. Raphaël Thorus a écrit un hymne sur le tabac (vous ne savez peut-être pas, madame, qu'Isaac Elseverius l'a imprimé à Leide, anno 1628, format in-4'^), et Ludovicus Kinschot y a fait une préface en vers. Grasvius a même fait un sonnet sur le tabac. Le grand Boxhornius aimait le tabac. Bayle, dans son Dictionnaire critique et historique^ rapporte de lui qu'il s'était laissé dire que le grand Boxhornius avait, pour fumer, un grand chapeau avec un trou dans le bord de devant, par lequel il faisait souvent passer sa pipe, afin qu'elle ne l'incommodât pas alors qu'il étudiait

I04 HENRIHEINE

Vous voyez, madame, que je ne manque ni de solidité ni de profondeur. Seulement, je ne suis pas encore très à mon aise avec la systématique. En véritable Allemand, j'aurais dû commencer ce livre par une explication de son titre, comme il est d'usage et de tradition dans le saint empire romain. Il est vrai que Phidias n'a pas fait de préface à son Jupiter, pas plus qu'on ne trouve de citation sur la Vénus de Médicis, que j'ai considérée sous toutes les faces... Mais les anciens Grecs étaient des Grecs, et nous sommes, nous autres, d'honnêtes Allemands ; nous ne pouvons renier tout à fait la nature allemande, et il me faut donc m'expliquer, après coup, sur le mot Idées que j'ai écrit sur le titre de mon livre.

Madame, je parlerai donc

l^ Des idées,

A. Des idées en général, a. Des idées raisonnables, |3. Des idées déraisonnables,

a. Des idées ordinaires,

b. Des idées reliées en cuir de cochon.

Ces sections seront subdivisées en... ; mais tout cela se trouvera en temps et lieu.

Madame, avant tout, avez-vous l'idée d'une idée ? Qu'est-ce qu'une idée ? Il y a quelques bonnes idées dans cet habit, me disait mon tailleur en considérant avec un sérieux regard de connaisseur la redingote qui date de mes jours d'élégance à Berlin, et dont on devrait maintenant faire une respectable robe de chambre. Ma blanchisseuse se plaint de ce que le pasteur Strauch a mis des idées dans la tête de sa fille, qu'elle en est devenue folle et ne veut plus entendre raison. Le cocher Pattensen grommelé en toute occasion ces mots : — C'est une idée, c'est une idée ! Mais, hier, il s'est fâché bien fort quand je lui ai demandé ce qu'il se figurait par une idée. Et, dans sa mauvaise humeur, il grommelait : — " Eh bien, eh bien, une idée est une idée ! Une idée, c'est une bêtise qu'on se fourre dans sa tête..." C'est dans ce sens que ce mot est employé comme titre d'un livre par M. le conseiller aulique Heeren, à Gœttingue.

Le cocher Pattensen est un homme qui, clans les vastes landes de Lunebourg, sait trouver son chemin la nuit et par le brouillard. Le conseiller aulique Heeren est un homme dont l'instinct, également subtil, retrouve les anciens chemins des caravanes de l'Orient, et qui les parcourt depuis un demi-siècle avec la même sûreté et la même patience qu'un chameau de l'antiquité. On peut se fier à de telles gens, on peut les suivre en toute assurance, et c'est pourquoi j'ai intitulé ce livre : " Idées. "

Le titre du livre signifie donc aussi peu que le titre de l'auteur. Celui-ci ne l'a pas choisi par suite d'un orgueil d'érudit, et ce titre ne doit nullement le faire accuser de vanité. Recevez-en l'assurance la plus douloureuse, madame, je ne suis pas vain. Cette remarque est nécessaire, comme vous le verrez plus bas; je ne suis point vain, et il pousserait un bois de lauriers sur ma tête, et une mer d'encens inonderait mon jeune cœur, que je ne deviendrais point vain pour cela. Mes amis et autres contemporains ont soigneusement pourvu à détruire ce vice. Vous savez, madame, que les vieilles commères dénigrent d'ordinaire un peu leurs enfants chéris, quand on les loue de leur beauté, afin que la louange ne gâte pas les chères petites créatures... Vous savez, madame, qu'à Rome, lorsque le triomphateur, arrivant du Champ-de-Mars, couronné de gloire, revêtu de la pourpre, faisait son entrée sur un char d'or, traîné par des coursiers blancs, et dominait, comme un dieu, le cortège solennel des licteurs, musiciens, danseurs, prêtres, esclaves, éléphants, porte-trophées, consuls, sénateurs, soldats, la canaille chantait derrière lui des fescennes, des satires insultantes ; et vous savez, madame, qu'il y a beaucoup de vieilles commères et de canaille dans notre chère Allemagne.

Vous comprenez bien, madame, les idées dont il est question ici sont aussi éloignées des idées platoniques, qu'Athènes l'est de Goettingue, et vous pouvez attendre aussi peu de bien de ce livre que de l'auteur lui-même. En vérité, que celui-ci ait pu faire concevoir de telles espérances, cela est inconcevable pour moi comme pour mes amis. La comtesse Julie prétend expliquer la chose, let assure que, lorsqu'il arrive au susdit auteur de dire quelque ichose de vraiment spirituel et de vraiment neuf, ce n'est que feinte de sa part, et qu'au fond il est aussi sot que les autres.

Io6 HENRIHEINE

Cela est faux ; je ne dissimule pas, je parle selon la nature de mon bec, j'écris en toute innocence, en toute simplicité ce qui me vient à l'esprit, et ce n'est pas ma faute si cela a le sens commun. Mais j'ai, en littérature, eu toujours plus de bonheur qu'à la loterie d'Altona (je voudrais que ce fût l'inverse), et il me sort souvent de la plume maint ambe de sentiments, maint quaterne de pensées, et c'est Dieu qui fait cela ; car LUI, qui refuse aux pieux chantres d'Eloha et aux poètes édifiants, les belles pensées et la gloire littéraire, pour qu'ils ne soient pas trop loués par la créature, ce qui leur ferait oublier le ciel oii les

anges leur préparent déjà des logements LUI nous gratifie,

nous autres écrivains profanes, pécheurs et hérétiques, pour lesquels le ciel reste fermé, IL nous gratifie d'autant plus de pensées remarquables et de gloire terrestre, le tout par grâce et miséricorde divines, afin que notre pauvre âme ne s'en aille pas tout à fait à jeun, et goûte sur cette terre un peu de ces délices qui lui sont refusées en haut.

Fid. Gœthe et la Société des bons livres.

Vous voyez donc, madame, que vous pouvez sans danger lire mes écrits, qui témoignent précisément de la grâce et de la miséricorde de Dieu. J'écris dans une confiance aveugle en sa toute-puissance, je suis sous ce rapport un écrivain tout à fait religieux, et pour avouer la vérité, au moment où je commence cette période, je ne sais pas encore comment je la terminerai, et ce que je dois dire, et j'en laisse le soin au bon Dieu. Et comment aussi pourrais-je écrire sans cette pieuse confiance dans la volonté divine ! Dans ma chambre se tient maintenant l'apprenti de l'imprimeur Langhoff, qui attend de la copie ; la parole à peine née court, brûlante et humide, vers la presse, et ce que je pense, ce que je sens en cet instant, peut, ce soir, être déjà de la maculature.

Il vous est bien facile, madame, de me rappeler le nonumque prematur in annum d'Horace. Cette règle peut, comme tant d'autres, être fort bonne en théorie, mais, en pratique, elle ne vaut rien. Quand Horace donnait à l'auteur sa fameuse règle de laisser un ouvrage dormir pendant neuf ans dans le secrétaire, il aurait dû lui donner en même temps une recette pour

vivre neuf ans sans mançrer. Quand Horace imagina cette règle, il était peut-C-tre assis \ la table de Mécène, et mangeait des chapons truffés, du pudding de faisan à la sauce de venaison, des alouettes persanes aux navets de Teltow, des langues de paon, des nids d'oiseaux indiens, et Dieu sait quoi encore, et tout cela gratis. Mais nous, infortunés tard venus, nous vivons dans un autre temps ; nos Mécènes ont des principes tout autres : ils croient que les auteurs et les nèfles se bonifient quand on les laisse pendant quelque temps sur la paille ; ils croient encore que les chiens littéraires ne valent rien pour la chasse aux images et aux idées quand ils sont trop gras ^; et quand par hasard ils nourrissent bien un pauvre chien, c'est, hélas 1 celui qui le mérite le moins, le bichon, par exemple, qui lèche la main, ou le petit épagneul bolonais, qui sait se blottir dans le sein parfumé de la dame de la maison, ou le caniche patient, qui sait rapporter, danser et battre le tambour... Au moment où j'écris ces lignes, mon petit carlin se dresse derrière moi et aboie... — Tais-toi, mon ami, je n'ai pas voulu parler de toi ; car tu m'aimes, et tu accompagnerais ton maître dans l'infortune et au milieu des dangers, et tu mourrais sur sa tombe aussi fidèlement que maint autre chien allemand qui, exilé sur la terre étrangère, se couche devant les portes de l'Allemagne, y çémit et meurt... Pardonnez-moi, madame, si j'ai fait une digression pour faire une réparation à mon pauvre chien ; je reviens à la règle d'Horace et à son impraticabilité dans le dix-neuvième siècle, où les poètes doivent manger... Ma foi, madame, je ne pourrais y tenir vingt-quatre heures, encore moins attendre neuf ans : mon estomac a peu de goût pour l'immortalité. Tout bien considéré, je ne veux être immortel qu'à demi, et avoir un dîner tout entier ; et si Voltaire consentait à céder, pour la bonne digestion d'un dîner, trois cents ans de sa gloire éternelle, moi, j'offre le double pour le dîner même. Hélas ! et quels beaux, quels appétissants dîners on peut faire en ce monde ! Le philosophe Pangloss a raison : c'est le meilleur des mondes possibles ! Mais û faut avoir de l'arcent dans ce meilleur des mondes, de l'argent dans sa poche, et non pas un manuscrit dans son secrétaire. L'aubergiste du Roi d' Angleterre est lui-même un écrivain, et connaît la règle d'Horace, mais je ne crois pas qu il me

Io8 HENRIHEINE

donnât à manger pendant neuf ans, si je voulais l'appliquer, cette règle.

Au fond, pourquoi l'appliquerais-je ! j'ai tant de bonnes choses à écrire, que je n'ai pas besoin de choisir longtemps. Tant que mon coeur sera plein d'amour, et la tête de mon prochain pleine de sottises, je ne manquerai pas de matière pour écrire. Et mon coeur ne cessera d'aimer tant qu'il existera des femmes; s'il se refroidit pour celle-ci, il s'enflammera pour celle-là, et comme, en France, le roi ne meurt jamais, ainsi jamais ne meurt la reine en mon cœur, et j'y entends crier : La reine est morte ! vive la reine ! Il en est de même de la sottise de mon prochain, laquelle ne périra jamais ; car il n'y a qu'une sagesse, et celle-ci a des limites déterminées, mais il y a mille folies incommensurables. Le savant casuiste et confesseur Schupp va même jusqu'à dire : " Il y a dans le monde plus de sots que d'hommes... "

Fid. Schuppii docta Opéra, p. 1121.

Quand on se rappelle que le grand Schuppius a vécu à Hambourg, on ne trouve point exagérée cette donnée statistique. J'habite la même ville, et puis dire que j'éprouve une satisfac-' tion complète quand je pense que de tous ces sots que je vois ici, je puis tirer parti dans mes ouvrages ; ce sont des honoraires comptant, de l'or en lingots. Je me trouve maintenant en pleine récolte. Le Seigneur m'a béni ; les sots ont abondamment rendu cette année, et en bon économe, je n'en consomme que peu à la fois, je choisis la plus belle espèce, et la mets en réserve pour l'avenir. On me voit souvent à la promenade, gai et de belle humeur. Tel qu'un riche négociant, qui, de ravissement, se frotte les mains en passant entre les rangs de caisses, de tonnes et de ballots de son magasin, je me promène au milieu de mon monde. Vous êtes tous à moi, vous m'êtes tous également chers, et je vous aime comme vous aimez votre argent, ce qui est beaucoup dire. J'ai ri de bien bon cœur en apprenant dernièrement qu'un de mes sots avait dit avec inquiétude qu'il ne savait comment je ferais pour vivre...; et pourtant, il est lui-même un sot tellement capital que je pourrais déjà vivre sur lui seul comme sur un capital consolidé. Il y a maint sot de cette

REISEBILDER lOÇ

espèce qui n'est pas seulement pour moi de l'argent comptant, mais j'ai destiné à un usage déterminé l'argent qu'il peut me rapporter. Par exemple avec le prix d'un certain millionnaire gras et bien rembourré, je me ferai faire un certain siège bien coussiné que les Françaises nomment chaise percée. Pour sa grosse millionnaire, j'aurai un cheval. Quand je vois le gros.... (un chameau entrerait plutôt dans le royaume des cieux que cet homme ne passerait par un trou d'aiguille), quand je le vois se dandiner pesamment à la promenade, je deviens d'une humeur singulière, et quoique je lui sois totalement inconnu, je le salue involontairement, et il me rend mon salut d'un air si cordial, si engageant, que je mettrais sur-le-champ sa bonté à profit, si ce n'était l'embarras que me causent tous ces hommes endimanchés qui passent. Madame son épouse n'est pas une femme à dédaigner ... Elle n'a qu'un œil, mais il n'en est que plus vert. Son nez est comme la tour qui regarde vers Damas. Son sein est grand comme la mer, et il y flotte toutes sortes de rubans comme les banderoles des vaisseaux qui flottent sur cette mer. . . On sent le mal de mer rien qu'à la voir. Sa nuque est grasse et bombée comme un... (L'image comparative se trouve un peu plus bas.) Et pour tisser le rideau violet qui couvre cette image comparative, des milliers de vers à soie ont filé toute leur vie. Vous voyez, madame, quel cheval je puis me donner ! Quand je rencontre la dame à la promenade, le cœur me bondit tout à fait ; il me semble que j'enfourche, je fais siffler le fouet, claquer les doigts, j'appelle de la langue, je m'aide des jambes... Hopp ! hopp !... burr !... burr !... et l'excellente créature me regarde avec tant d'âme, d'un air si intelligent, elle hennit des yeux, souffle avec les naseaux, coquette de la croupe, fait des courbettes, et prend tout d'un coup le petit trot... Et moi, les bras croisés, de la regarder complaisamment, et de délibérer si je dois la conduire en bride ou avec le filet, lui donner une selle anglaise ou une selle polonaise, etc., etc. Les gens qui me voient ainsi ne comprennent pas ce qui, dans cette femme, peut me charmer ainsi. Des langues rapporteuses voulaient déjà inquiéter monsieur son époux, et lui donner à entendre que je regardais sa compagne avec les yeux d'un roué. Mais ma respectable et douillette chaise percée a répondu, dit-on, qu'il me tenait pour un jeune homme innocent et môme un peu timide,

IIO HENRIHEINE

qui le regardait avec une certaine bénignité, comme quelqu'un qui sentirait le besoin de se mettre à l'aise avec lui, et qu'un embarras un peu gauche retiendrait. Mon noble coursier pensait au contraire que j'avais l'air aisé et cavalier, et que ma politesse prévenante annonçait seulement le désir d'être invité une fois à dîner chez eux.

Vous voyez, madame, que je puis utiliser tous les hommes; que l'almanach des adresses est, à vrai dire, l'inventaire de mon actif. Je ne puis non plus, et par la même raison, faire banqueroute, car je changerais en sources de produits mes créanciers eux-mêmes. En outre, comme je l'ai dit, je vis réellement avec beaucoup d'économie, une désespérante économie. Par exemple, au moment où j'écris ceci, je suis logé dans une chambre sombre et triste de la rue des Ténèbres, mais je m'en accommode volontiers ; d'ailleurs, je pourrais, si je voulais, m'établir dans le plus beau jardin tout aussi bien que mes amis et cousins : je n'aurais qu'à réaliser mes pratiques du matin. Ceux-ci, madame, se composent de coiffeurs défrisés, d'entremetteurs déchus, de restaurateurs qui eux-mêmes n'ont plus rien à manger, tous véritables canailles qui savent fort bien trouver ma maison, et pour un pourboire comptant me racontent la chronique scandaleuse de leur quartier. Vous vous étonnez, madame, que je n'aie pas jeté, une fois pour toutes, à la porte une telle engeance ?... Mais à quoi pensez-vous, madame ? Ces gens-là sont mes fleurs. Je les décrirai un jour dans un beau livre qui me rapportera de quoi acheter un beau jardin ; et dans leurs visages rouges, jaunes, bleus et panachés, je crois déjà voir les fleurs de ce jardin. Que m'importe que le nez d'autrui prétende que ces fleurs ne sentent que l'eau-de-vie, le tabac, le fromage et le vice ! Mon nez, à moi, qui est la cheminée de ma tête, où l'imagination monte et descend en guise de ramoneur, soutient le contraire, et ne trouve à ces gens que l'odeur de rose, de jasmin, de violette, d'oeillet, de giroflée... Oh ! que je me trouverai bien le matin dans mon jardin, écoutant le chant des oiseaux, réchauffant mes membres au doux soleil, respirant la fraîche haleine de la verdure, et à l'aspect des fleurs, me rappelant mes canailles du matin !

Pour le moment je suis encore logé dans la sombre rue des Ténèbres, dans ma sombre chambrette, et je me contente d'accrocher au milieu le plus grand obscurant du pays. —

R E I s E B I L D E R III

Mais, y verrez-vous plus clair alors ? — A l'instant môme, madame... Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas l'homme en personne que je pends, mais seulement la lampe de cristal qu'il me rapporte. Cependant, je crois que ce serait mieux, et qu'il se ferait soudain une grande clarté dans le pays, si l'on pendait in naîura les obscurants.

Madame, il méprend une subite et grande envie de déjeuner, car depuis sept heures je suis assis à écrire, et il commence à faire froid dans mon estomac et dans ma tête. Je ne me sens plus ce matin aussi heureusement en train d'écrire ; je remarque que le bon Dieu m'abandonne... Madame, je crains que vous ne l'ayez remarqué encore plus tôt que moi... Oui, je m'aperçois que l'assistance divine ne m'a pas encore soutenu une seule fois ce matin... Madame, je vais déjeuner, et après déjeuner je commencerai un nouveau chapitre, et vous raconterai comment, après la mort de Legrand, j'arrivai à Godesberg.

J'ai une faim colossale. Il me semble que je pourrais dévorer à mon déjeuner tous les éléphants de l'Indoustan, et que le Munster de Strasbourg pourrait me servir de cure-dent. J'ai toujours plus faim le matin que l'après-midi. Mais le soir il me prend une soif si sentimentale, que je humerais volontiers toute la voie lactée du ciel.

En arrivant à Godesberg, je m'assis aux pieds de ma belle amie, et près de moi se coucha son grand chien brun ; et tous deux, nous regardions dans ses yeux.

Grand Dieu ! dans ses yeux se trouvaient toute la félicité de la terre et un ciel tout entier. J'aurais pu mourir de bonheur en contemplant ces yeux, et si j'étais mort dans ce moment, mon âme se serait envolée droit sous ses paupières. Non, je ne puis décrire ces yeux ! Je veux faire venir de la maison des fous un poète dont la tète s'est dérangée par amour, afin qu'il me cherche dans l'abîme de sa folie une image à laquelle je puisse comparer ces yeux... Soit dit entre nous, je suis moi-

même assez fou pour n'avoir pas besoin d'aide en cette affaire.

Godd — m ! quand elle vous regarde, disait un jour un Anglais, ainsi tranquillement du haut en bas, ses regards feraient fondre les boutons de cuivre de l'habit et le cœur tout ensemble.

F — e ! disait un officier français, ce sont des yeux du plus gros calibre, qui vous lancent des regards de trente-six ; et quand cela vous touche, crac ! vous tombez amoureux. Il y avait là un avocat de Mayence, à cheveux rouges, qui dit : Ses yeux ont l'air de deux tasses de café noir. Il croyait dire quelque chose de très doux, parce qu'il mettait toujours une horrible quantité de sucre dans son café.

Mauvaises comparaisons !

Moi et le chien brun, nous étions silencieusement assis aux pieds de la belle dame ; nous la regardions et nous écoutions. Elle était assise près d'un vieux soldat grisonnant, une figure chevaleresque, dont le redoutable front était couvert de cicatrices. Ils parlaient tous deux des sept montagnes que colorait d'une teinte rouge le soleil couchant, et devant lesquelles les flots bleus du Rhin, passaient majestueusement et paisiblement. Que nous importaient les sept montagnes, et le soleil couchant et les flots bleus du Rhin, et les barques aux voiles blanches qui flottaient à leur surface, et la musique qui retentissait sur une de ces embarcations, et l'étudiant moutonnier qui chantait si amoureusement sur cette barque... Moi et le chien brun nous regardions dans l'œil de notre amie, nous admirions son visage qui brillait au milieu de ses tresses et de ses boucles noires, comme la lune lorsqu'elle se montre rose et argentée au milieu des nuages sombres. C'étaient de grands traits grecs, des lèvres hardiment arrondies, empreintes de mélancolie, de tendresse et de gaieté enfantine, et lorsqu'elle parlait, les paroles retentissaient profondément, comme des soupirs, et s'échappaient cependant vivement et avec impatience. Et quand elle parla, et que les paroles tombèrent de sa bouche comme une chaude et riante pluie de fleurs, oh ! alors, les rayons rouges du soir colorèrent mon âme, les souvenirs de mon enfance défilèrent tous, musique en tête ; enfin, par-dessus tout, la voix de la gentille Véronique retentissait comme le son d'une clochette ;

je pris la main de la belle amie, et je la pressai contre mes yeux jusqu'à ce que ces accords se turent dans mon Ame. Puis, je me levai en riant, le chien en aboyant, et le front du vieux général, de s'assombrir davantage.

Et je m'assis de nouveau, je repris la petite main, je la baisai, et je me mis à parler de la petite Véronique.

Madame, vous désirez que je vous décrive la tournure de la petite Véronique; mais je ne veux pas. Vous, madame, on ne peut pas vous forcer de lire dans ce livre une ligne de plus que vous ne voulez ; moi, de mon côté, j'ai le droit de n'écrire que ce qui me plaît. Il me plaît donc de vous décrire en ce moment la belle main que j'ai baisée dans le précédent chapitre.

Avant tout, je dois en convenir, je n'étais pas digne de baiser cette main. C'était une belle main, si tendre, si transparente, si éclatante, si douce, si parfumée, si soyeuse, si veloutée... En vérité, j'ai envie d'envoyer chez l'apothicaire chercher pour dix sous d'épithètes.

Au doigt du milieu, était un anneau avec une perle... Je n'ai jamais vu perle jouer un si misérable rôle ! A l'annulaire, elle avait un anneau avec une antique pierre bleue sur laquelle j'ai étudié l'archéologie pendant des heures entières. A l'index elle portait un diamant ; c'était un talisman, tant que je le voyais, j'étais heureux, car là où il était était aussi le doigt, conjointement avec ses quatre collègues. Et souvent avec les cinq doigts elle me frappait la bouche. Depuis que j'ai été ainsi manipulé, je crois fort et ferme au magnétisme. Mais elle ne frappait pas fort, et je l'avais toujours mérité par quelque parole impie. Quand elle m'avait frappé, elle s'en repentait aussitôt ; elle prenait un gâteau, le rompait en deux, m'en donnait une moitié, et donnait l'autre moitié au chien brun, en disant avec un doux sourire: — Vous deux, vous n'avez pas de religion, et vous ne serez pas élus ; aussi faut-il vous donner des gâteaux dans ce monde, car il n'y aura pas de table mise pour vous dans le ciel. — Elle avait un peu raison ; j'étais alors très irréligieux ; je lisais Thomas Payne, le Système de la Nature, l'Indicateur westphalien et Schleiermacher ; je me

114 HENRIHEINE

laissais pousser la barbe et la raison, et je voulais m'enroler parmi les rationalistes. Mais lorsque la belle main passait sur mon front, ma raison s'arrêtait, je me sentais rempli de doux rêves, je croyais entendre chanter des cantiques, et je pensais à la petite Véronique.

Madame, vous ne pouvez pas vous figurer combien Véronique paraissait jolie dans son petit cercueil. Les cierges allumés qui étaient dressés autour d'elle, jetaient leur clarté sur son petit visage pâle et souriant, et sur les rosettes de soie rouge et les feuilles de clinquant d'or dont sa petite tête et sa petite chemise mortuaire étaient ornées. La pieuse Ursule m'avait conduit le soir dans cette chambre tranquille, et en voyant ce petit cercueil, les cierges et les fleurs disposés sur la table, je crus d'abord que c'était une belle image de sainte en cire ; mais bientôt, je reconnus cette figure chérie, et je demandai en riant pourquoi la petite Véronique était si tranquille ? Et Ursule me répondit : — C'est la mort qui fait cela.

Lorsqu'elle dit : — C'est la mort qui fait cela... Mais je ne veux pas conter à présent cette histoire, elle traînerait trop en longueur. Il me faudrait parler d'abord de la pie boiteuse qui sautillait sur la place du château et qui avait plus de trois cents ans, et tout cela me rendrait mélancolique.

Il me prend envie de conter une autre histoire. Elle est fort intéressante et convient parfaitement à cette place ; car c'est précisément l'histoire que je voulais conter en commençant.

Ce n'était que ténèbres et douleur dans le sein du chevalier. Le dard de la calomnie ne l'avait que trop bien frappé, et comme il traversait la place San-Marco, il lui sembla que son cœur allait répandre du sang et se briser. Ses jambes chancelaient de lassitude ; et il faisait une lourde journée d'été. La sueur coulait de son front, et lorsqu'il entra dans la gondole il soupira profondément. Il resta assis machinalement dans la chambre noire de la gondole, regarda d'un air distrait les vagues molles des lagunes, qui le transportèrent dans un lieu bien connu sur la Brenta, et lorsqu'il descendit devant ce

palais, qu'il connaissait si bien, il entendit qu'on lui disait : — La signora Laura est dans le jardin.

Elle était debout, appuyée contre la statue de Laocoon, près d'une touffe de roses rouges, à l'extrémité de la terrasse, non loin des saules pleureurs qui se penchent mélancoliquement sur le fleuve : elle était là, riante et douce image de l'amour, entourée de roses. Pour lui, il s'éveilla comme d'un mauvais rcve, et se trou\'a plongé dans les délices et les désirs.

— Signora Laura, dit-il, je suis un infortuné poursuivi par la haine, la misère et le mensonge. Puis il hésita et balbutia : — Mais je vous aime. Puis une larme de joie roula dans ses yeux, et les yeux humides, les lèvres brûlantes, il s'écria : — Sois à moi ! aime-moi !

Un voile mystérieux a été jeté sur cette heure. Nul mortel ne sait ce que la signora Laura a répondu, et lorsqu'on interroge à ce sujet son bon ange gardien dans le ciel, il se couvre la tête, soupire et se tait.

Le chevalier resta longtemps seul près de la statue de Laocoon. Sa figure était blanche et défaite comme elle. Il effeuillait machinalement toutes les roses, et brisa même les jeunes boutons... L'arbre n'a plus jamais porté de fleurs... Au loin, un rossignol malade faisait entendre des mélodies plaintives ; les saules étaient agités ; les vagues noires de la Brenta murmuraient sourdement ; la nuit s'éleva dans le ciel avec sa lune et ses étoiles, et une belle étoile, la plus belle de toutes, tomba le long du ciel et disparut.

Vous pleurez, madame ?

Oh ! puissent ces yeux, qui versent de si belles larmes, éclairer encore longtemps le monde de leurs rayons, et puisse une tendre main les fermer un jour, à l'heure de la mort. Un doux oreiller est encore une bonne chose à l'heure de la mort, madame, et puisse-t-il ne pas vous manquer ; et, lorsque votre belle tête fatiguée s'y affaissera, et que vos cheveux noirs se répandront sur vos joues pâles, veuille alors Dieu vous rendre les pleurs qui ont coulé pour moi...; car je suis moi-même le

Il6 HENRIHEINE

chevalier pour qui vous avez pleuré, je suis moi-même le chevalier errant de l'amour, le chevalier de l'étoile tombée.

Vous pleurez, madame !

Oh, je connais ces larmes ! Pourquoi feindre plus longtemps? Vous, madame, vous êtes vous-même la belle dame qui a déjà pleuré si amèrement à Godesberg, au récit de ce conte triste de ma vie... Comme des perles sur des roses coulaient vos pleurs sur vos joues... Le chien brun restait immobile ; Vangelus tintait à Kœnigswinter ; le Rhin murmurait plus doucement ; la nuit couvrait la terre avec son manteau noir ; et j'étais assis à vos pieds, madame, regardant le ciel étoile. Un moment, je pris vos yeux pour deux étoiles. Mais comment peut-on confondre de si beaux yeux avec des étoiles ? Ces froides lumières du ciel ne peuvent pas pleurer sur la misère d'un homme, d'un homme qui est si misérable qu'il n'a plus de larmes.

Et j'avais encore des raisons particulières pour ne pas méconnaître ces yeux. Dans ces yeux, habitait l'âme de la petite Véronique.

J'ai calculé, madame, que vous êtes née juste le jour où mourut la petite Véronique. Johanna d'Andernacht m'avait promis que je retrouverais la petite Véronique à Godesberg,... et je vous ai aussitôt reconnue. C'a été jadis une mauvaise pensée à vous, madame, de mourir, lorsque nos jolis jeux commençaient à aller si bien. Depuis que la pieuse Ursule m'avait dit : — C'est la mort qui fait cela, — je me promenais seul et gravement dans la grande galerie de tableaux. Mais ces figures ne me plaisaient plus autant qu'autrefois : elles me semblaient tout à fait décolorées. Un seul tableau avait conservé son coloris et son éclat... Vous savez, madame, de quel tableau je parle.

C'est celui du sultan et de la sultane de Delhi.

Vous souvenez-vous, madame, comme nous nous arrêtions durant des heures entières devant ce tableau ? Et comme la pieuse Ursule ricanait d'une manière singulière, lorsque les gens remarquaient que les figures du tableau ressemblaient tant aux nôtres ? Madame, je trouve que vous étiez fort ressemblante, et il est inconcevable que le peintre ait saisi jusqu'au costume que vous portiez alors à Delhi. On dit qu'il

était fou, et qu'il avait rêvé cette image. Ou bien son âme rcsida-t-elle donc jadis dans ce grand singe sacré, qui se tenait derrière vous comme un jockey ? En ce cas, il dut se souvenir de ce voile gris d'argent sur lequel il répandit du vin, et qu'il tacha. Je fus content de le voir enlever : il ne vous habillait pas très bien. En général le costume de l'Europe vous va mieux que le costume indien... Sans doute les jolies femmes sont jolies dans tous les costumes

Vous souvenez-vous, madame, qu'un galant Bramin (il ressemblait à Ganesa, le dieu à la trompe d'éléphant, monté sur une souris) vous fit un jour ce compliment : — La divine Maneca, lorsqu'elle descendit de la cité d'or d'Indrah auprès du roi Wiswamitra, n'était certainement pas plus belle que vous, madame.

Vous ne vous en souvenez plus ! Trois mille ans se sont à peine écoulés depuis que cela vous a été dit, et les jolies femmes d'ordinaire n'oublient pas si vite un tendre compliment.

Quant aux hommes, le costume indien leur sied mieux que le costume d'Europe. O mes pantalons de Delhi, mes pantalons couleur de rose, brodés de fleurs de lotus ! si je vous avais portés lorsque j'étais aux genoux de la signora Laura, et que je la suppliais de m'aimer, le précédent chapitre eût fini autrement. Mais, hélas ! je portais alors des pantalons couleur de paille, qu'un prosaïque Chinois avait tissus à Nankin... Ma perte y était tissue... Et je fus malheureux.

Souvent un jeune homme est assis à la table d'un petit café allemand ; il boit tranquillement sa tasse de café, et, pendant ce temps, dans le lointain empire de la Chine, pousse et fleurit son malheur ; on le tisse, on le teint, et, en dépit de la grande muraille, il trouve son chemin jusqu'au jeune homme, qui le prend pour un pantalon de Nankin, qui le passe innocemment, et qui devient infortuné pour le reste de sa vie... Oui, madame, une grande infortune peut se nicher dans le cœur étroit de l'homme, et s'y cacher si bien, que le pauvre homme n'en sent rien pendant des jours entiers, et il va, il vient, il siffle, il chante, tra la la, tra la la, la la !

Il8 HENRIHEINE

— Elle était aimable et il l'aimait ; mais lui il n'était pas aimable et elle ne l'aimait pas.

— Ancienne pièce de the'âtre. —

— Et c'est à cause de cette sotte histoire que vous avez voulu vous brûler la cervelle ?

— Madame, lorsqu'un homme veut se brûler la cervelle, il a toujours de bonnes raisons, vous pouvez le croire. Mais connaît-il lui-même ces raisons r C'est là une question. Jusqu'au dernier moment, nous jouons la comédie avec nous-mêmes. Nous masquons notre misère, et tandis que nous expirons d'une blessure à la poitrine, nous nous plaignons d'un mal de dents.

Madame, vous avez certainement un remède pour le mal de dents ?

Moi, j'avais un mal de dents dans le cœur. C'est un terrible mal, et le meilleur remède, c'est le plomb et la poudre noire, qui a été inventée par Barthold Schwartz.

Le mal, comme un ver, rongeait et dévorait mon cœur... Ce n'est pas la faute du pauvre Chinois : j'avais moi-même apporté ce mal au monde. Il germait déjà dans mon berceau, et lorsque ma mère me berçait, il se berçait avec moi, et quand elle chantait pour m'endormir, il s'endormait avec moi, et il se réveillait dès que j'ouvrais les yeux. Lorsque je devins plus grand, mon mal grandit, et enfin brisa mon...

Parlons d'autres choses, de couronnes de fleurs, de jeunes filles, de bals masqués, de plaisirs et de joies... Trala la, trala la la, la la la, — la, — la, — la...

Page 1