VISIONS
J'ai rêvé autrefois d'indomptables amours, de chevelures bouclées, de myrtes et de résédas, de lèvres exquises et de mots amers, de lieder sombres aux sombres mélodies.
Il y a longtemps que ces rêves ont pâli et se sont évanouis, et que la plus chère de mes visions s'est évanouie elle aussi. Il ne m'est demeuré que les stances affaiblies où j'avais exhalé mes sauvages ardeurs.
Lieder orphelins, je vous ai conservés ! Et maintenant évanouissez-vous aussi ; allez rejoindre la vision qui s'est depuis longtemps évanouie et saluez-la pour moi quand vous l'aurez trouvée : — à l'ombre aérienne j'envoie un souffle aérien.
Un rêve, à coup sûr bien étrange, m'a tout ensemble charmé et rempli d'effroi. Mainte image lugubre flotte encore devant mes yeux et fait tressaillir mon cœur.
^ Ce " cycle de folles visions " pour parler comme Heine lui-même (préface à Poèmes et Légendes^ Paris, 1855) contient les premières productions lyriques du poète. Quelques-unes de ces pièces, si nettement marquées au coin du romantisme, furent écrites dès 1816. {l^ote des éditeurs).
24 HENRIHEINE
C'était un jardin merveilleux de beauté ; je voulais m'y promener gaîment. Tant de belles fleurs m'y regardaient, — à mon tour, je les regardais avec joie.
Des oiseaux gazouillaient de tendres mélodies. Un soleil rouge rayonnait sur un fond d'or, et colorait la pelouse diaprée.
Des souffles parfumés s'élevaient des herbes. L'air était doux et caressant ; et tout éclatait, tout souriait, tout m'invitait à jouir de cette magnificence.
Au milieu de la pelouse, il y avait une claire fontaine de marbre. — Là je vis une jolie fille qui lavait un blanc vêtement.
Des joues mignonnes, des yeux bleus, une image de sainte aux blonds cheveux bouclés ; et comme je la regardais, je la trouvais si étrangère, et pourtant si connue !
La jolie fille se hâtait à l'ouvrage, en chantant un refrain très bizarre : " Coule, coule, eau de la fontaine, lave-moi, lavemoi ce tissu de lin ! "
Je m'approchai d'elle et lui dis à l'oreille : " O dis-moi donc, belle et douce fille, pour qui est ce vêtement blanc. "
Elle me répondit très vite : " Prépare-toi, je lave ton linceul de mort !" Et comme elle achevait ces mots, son image s'évanouit comme une fumée.
Et je me trouvai transporté, comme par enchantement, au sein d'une forêt obscure. Les arbres s'élevaient jusqu'au ciel, et tout surpris, je méditais, je méditais.
Attention ! quel est ce bruit sourd ? c'est comme l'écho d'une hache dans le lointain j et courant à travers buissons et halliers, j'arrivai à une vaste clairière.
Au milieu de la vaste clairière, se dressait un chêne énorme, et voyez ! la jeune fille merveilleuse frappait à coups de hache le tronc du chêne.
Et brandissant sa haclie et frappant en mesure, elle fredonnait ce refrain : " Hache brillante, étincclante hache, taille-moi vite un coffre en chêne ! "
Je m'approchai d'elle et lui dis à l'oreille : ** O dis-moi donc, douce et belle fille, pour qui tu tailles ce coffre en chêne ? "
Elle me répondit très vite : " Le temps presse, c'est ton cercueil que je construis ! " Et comme elle achevait ces mots, son image s'évanouit comme une fumée.
Et tout autour de moi, à l'infini, la lande s'étendait pâle et nue. Je ne comprenais rien à cette aventure, et je frissonnais dans mon cœur.
Et comme j'errais au hasard, j'aperçus une forme blanche. Je courus dans sa direction, — et voyez! c'était encore la belle fille.
Penchée sur la pâle lande, elle creusait la terre avec une bêche. A peine osais-je la regarder encore, tant elle était épouvantable et belle.
La belle fille se hâtait et chantait un refrain fort étrange : " Bêche, bêche tranchante et large, creuse une fosse ample et profonde ! "
Je m'approchai d'elle et lui dis à l'oreille : " O dis-moi donc, douce et belle fille, ce que veut dire cette fosse ? "
Elle me répondit très vite : " Prends patience, cette tombe fraîche est pour toi." Et comme la belle achevait ces mots, la fosse s'ouvrit toute béante.
Et comme j'y jetais les yeux, un frisson de peur me saisit. Je fus jeté dans la nuit noire de la tombe et brusquement je m'éveillai.
En rêve, cette nuit, je me suis vu moi-même en habit noir et gilet de satin, les poignets dans des manchettes, comme quand on se rend en soirée ; et devant moi était ma douce et chère bien-aimée.
Je m'inclinai et je dis : " Etes-vous la mariée ? Eh bien, Mademoiselle, recevez tous les compliments de votre très humble serviteur. " Mais ces froides et cérémonieuses paroles me nouaient la gorge et m'étranglaient.
20 HENRIHEINE
Tout à coup des larmes amères coulèrent des yeux de mon aimée, et sa gracieuse image se noya sous des flots de pleurs.
O doux yeux, saintes étoiles d'amour, malgré toutes les fois que vous m*avez menti, dans le monde réel ou dans celui des rêves, combien j'aime à vous croire malgré tout !
Je vis en rêve un petit homme, un petit homme tout pimpant, qui marchait sur des échasses à pas longs d'une aune ; il portait du linge bien blanc et un habit à la dernière mode, mais il avait l'âme sale et vile.
Au dedans, un être piteux et incapable ; au dehors, un monsieur plein de dignité, parlant à tout venant de courage et prenant des airs d'audace et de bravade.
— " Sais-tu quel est cet homme ? Viens ici et regarde ! " me dit le dieu du songe en me montrant des figures mouvantes dans le cadre d'un miroir.
Au pied d'un autel était le petit homme ; à ses côtés était ma bien-aimée. Tous deux disaient : Oui ! et mille démons, dans un éclat de rire, s'écriaient : Jmen !
Qu'est-ce qui agite et aflfole mon sang ? Qu'est-ce qui allume en mon cœur une ardeur sauvage ? Mon sang bouillonne, écume et fermente, une terrible ardeur consume mon cœur.
Mon sang fou fermente et écume, parce que j'ai fait un mauvais rêve. Le sombre fils de la nuit est venu et m'a emporté haletant.
Il m'a emporté dans une belle maison, toute sonore de chants de harpes, de joie et de liesse, toute resplendissante de lumières: je pénétrai dans le salon.
C'était un gai repas de noces ; les convives joyeux étaient assis à table. Et lorsque je vis la mariée, — ô douleur ! la mariée était ma bien-aimée.
C'était ma bien-aimée délicieuse, ayant pour mari un homme étranger. Je me plaçai derrière le fauteuil de la mariée, et je me tins debout sans proférer un son.
La musique éclata, — je restais immobile : le bruit de cette joie m'accablait. La mariée semblait transportée de bonheur, le marié lui pressait les mains.
Le marié remplit son verre, il y trempe ses lèvres et le tend à la mariée. Celle-ci remercie d'un sourire, — ô douleur ! c'était mon sang rouge qu'elle buvait.
La mariée prit une jolie petite pomme et la tendit au marié. Il prit son couteau, et coupa la pomme, — ô douleur ! il coupait mon cœur.
Ils se regardaient dans les yeux tendrement et longuement ; hardiment le marié enlace la mariée et l'embrasse sur ses joues roses, — 6 douleur ! j'ai senti le baiser glacial de la mort.
Ma langue était de plomb dans ma bouche, si bien que je n'aurais pu proférer le moindre mot. Un mouvement se fit dans la salle, la danse commençait, le couple élégant en tête.
Et tandis que, dans un mortel silence, je demeurai, les danseurs me frôlaient au passage ; — le marié murmura un mot à la mariée ; celle-ci rougit, mais ne se fâcha pas.
Furtifs, ils gagnent la porte de la salle ; je voulus les suivre, mais mes pieds étaient de marbre, — la douleur me pétrifiait.
La douleur me pétrifiait. Je me traînai pourtant jusqu'à la chambre nuptiale ; devant la porte, deux vieilles étaient accroupies.
L'une était la Mort, l'autre la Folie. Sur leur bouche sans lèvres elles posaient un doigt décharné, — je râlais, je suffoquais, finalement j'éclatai de rire, et le bruit de mon rire m'éveilla. ^
^ Les trois dernières strophes ne figurent pas dans les récentes éditions allemandes. Nous les empruntons à la traduction française parue du vivant de Heine. {Note des éditeurs).
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En un doux rêve, au milieu de la nuit paisible, comme par enchantement, ma bien-aimée est venue à moi ; elle est entrée dans ma petite chambre.
Je la vois, la jolie figure, je la vois, elle sourit tendrement et sourit encore, si bien que mon cœur se gonfle et qu'impétueusement je m'écrie :
" Prends, prends tout ce que je possède ; je te donne tout, mon aimée, à condition que tu m'accordes d'être ton amant de la minuit au chant du coq. "
Elle me considéra d'un air étrange, si tendre, si triste, si profond, et elle me dit, la belle demoiselle : " Oh ! donne-moi ta part de ciel. "
" Ma vie et ma jeunesse, ô jeune fille semblable aux anges, pour toi je les donnerais avec joie et avec bonheur, mais ma part de paradis — jamais ! "
Ce sont là les mots qui sortent de ma bouche, mais la jeune fille, de plus en plus belle, ne cesse pas de dire : " O donne-moi ta part de ciel !
Ces mots font un bruit sourd à mon oreille, et s'insinuent au plus profond de mon âme ainsi qu'une coulée de flamme ; je respire lourdement, je respire à grand peine.
Il y avait de blancs petits anges nimbés d'or ; mais soudain un noir essaim d'aflfreux kobolds surgit impétueusement.
Ils se précipitèrent sur les anges, et ceux-ci furent mis en fuite, et le noir essaim des kobolds à son tour s'évanouit dans le brouillard.
Moi, cependant, je me pâmais de joie, j'enlaçais de mes bras ma jolie bien-aimée ; elle se serre contre moi comme un jeune chevreuil, et pourtant elle répand des pleurs amers.
Ma jolie bien-aimée pleure ; je sais pourquoi elle pleure ; et, sans rien dire, je baise sa petite bouche de rose : " O bien-aimée, sèche ces larmes, cède à mon brûlant amour ! .^
" Cède à mon brûlant amour ! " Et soudain mon sang se glace, la terre tremble et, dans un mugissement, s'entr'ouvre comme un abîme.
Et de cet abîme noir s'élève le noir essaim; ma jolie bien-aimée pâlit, elle disparait d'entre mes bras ; me voilà seul.
Le noir essaim des kobolds forme autour de moi une ronde étrange, il m'enserre, me saisit et, moqueur, il éclate bruyamment de rire.
Et de plus en plus leur cercle m'enserre et l'horrible menace ne cesse de retentir : " Tu as renoncé à ta part de ciel, tu es à nous pour l'éternité ! "
Qu'attends-tu, maintenant que tu as l'argent ? Lunatique compagnon, pourquoi hésiter encore ? Assis dans ma chère petite chambre, j'attends avec impatience, et voilà minuit qui vient, — il ne manque que la mariée.
Des souffles frémissants viennent du cimetière : — O souffles, avez-vous vu ma petite femme ? De blancs fantômes se montrent à ma vue, qui me font des révérences et me saluent en ricanant : " Bien sûr que oui ! "
Halte-là ! Quelle nouvelle apportes-tu, noir faquin en livrée de feu ? Voici l'aimable compagnie : elle arrive sur un char traîné par des dragons.
Brave petit homme gris, que réclames-tu ? Feu mon professeur, qu'est-ce qui t'amène ? Il jette sur moi un regard muet et triste, hoche la tête, se retire.
Pourquoi mon compagnon à longs poils miaule-t-il en agitant la queue ? Pourquoi l'œil du chat noir étincelle-t-il si fort ? Pourquoi les femmes gémissent-elles les cheveux en désordre ? Pourquoi ma nourrice fredonne-t-elle l'air dont elle m'endormait enfant ?
Reste au logis, nourrice, avec ta chanson ; le temps de
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YEiapopeia ^ est fini. Je célèbre aujourd'hui mon mariage : regarde ! Voilà les invités tout reluisants.
Regarde ! — Messieurs, cela est galant ! Au lieu de chapeaux, c'est vos têtes que vous avez à la main. Bonnes gens dont les jambes gigotent, parés comme pour la potence, le vent s'est apaisé, pourquoi venir si tard ?
Et voilà aussi, sur son manche à balai, la bonne vieille sorcière : bénis-moi, la petite mère, car je suis ton enfant. Alors ses lèvres tremblent dans son pâle visage : " In secula seculorurriy Amen ! " marmonne la petite mère.
Douze musiciens efflanqués entrent nonchalamment, suivis d'une ménétrière aveugle et débauchée ; puis c'est Jean- Saucisse ^ en casaque multicolore, qui porte sur son dos le fossoyeur.
Douze nonnes font leur entrée en dansant ; la louche entremetteuse mène le branle. Douze moinillons lubriques les suivent, sifflant un air infâme à la manière d'un chant d'église.
Monsieur le fripier, ne crie donc pas à en devenir bleu ; je n'ai pas besoin dans le purgatoire de ta fourrure ; on vous y chauffe gratis d'un bout de l'année à l'autre, avec, au lieu de bois, des ossements de princes et de gueux.
Les bouquetières sont bossues et déjetées, et se livrent à des cabrioles à travers la chambre. Têtes de chouettes et jambes de sauterelles, laissez-moi la paix avec le craquement de vos côtes !
Pour sûr, l'enfer est tout entier dehors. La cohue grandissante vocifère et saute : jusqu'à la valse des damnés qui résonne; — silence, silence, voici venir ma belle bien-aimée.
Silence, racaille, ou dehors ! C'est à peine si je m'entends moi-même. Ah ! ne voilà-t-il par un roulement de voiture } Où es-tu, cuisinière ? Vite, ouvre la porte !
Sois la bienvenue, ma belle bien-aimée, comment vas-tu,
* La chanson des nourrices allemandes. {Note des éditeurs).
* Hansnvursty le paillasse de la farce allemande. {Note des éditeurs).
mon trésor ? Bien à vous, monsieur le Pasteur, penez place, je vous en prie ! Monsieur le Pasteur qui avez les pieds et la queue d'un cheval, je suis de Votre Révérence le très humble serviteur !
Ma chère petite fiancée, pourquoi es-tu toute muette et toute pâle ? Monsieur le Pasteur va procéder à l'instant à la cérémonie ; sans doute, je lui paie des honoraires plus chers que ma personne, mais pour te posséder, ce n'est pour moi qu'un jeu d'enfant.
Agenouille toi, douce petite fiancée, agenouille toi près de moi ! — Elle s'agenouille et se penche, ô délicieux bonheur ! elle se penche sur mon cœur, sur ma poitrine qui se gonfle, je la tiens embrassée en frémissant de désir.
Les flots de ses boucles blondes ondulent autour de nous ; contre mon cœur palpite le cœur de la jeune fille ; nos deux cœurs battent de plaisir et de peine et s'envolent au plus haut du ciel.
Nos deux petits cœurs voguent dans une mer de délices, là-haut, dans la sainte demeure de Dieu. Mais, sur nos têtes, l'enfer a mis sa main, comme l'horreur et l'incendie.
C'est le sombre fils de la nuit qui fait ici fonction de prêtre et qui bénit ; il marmonne les formules d'un livre sanglant ; sa prière est un blasphème, sa bénédiction est une imprécation.
Et cela croasse, et cela siflfte et cela parle avec démence, comme le fracas des flots et le roulement du tonnerre ; puis tout-à-coup un feu bleuâtre déchire la nue : " In secula seculorum^ Amen ! " s'exclame la sorcière.
Je revenais de chez ma maîtresse et cheminais en proie aux démences et aux folies de la nuit. Et lorsque je passai le long du cimetière, les tombes silencieuses me firent signe gravement.
Entre toutes, c'est la tombe du ménétrier qui m'appelle. Elle est toute inondée de lune. J'entends un chuchotement :
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" Cher frère, je suis à toi à l'instant. " Et de la tombe entr'ouverte se lève une forme blanche.
Et c'est le ménétrier lui-même. Il s'assied sur la pierre tombale. Pinçant vivement les cordes de sa cithare, il chante d'une voix aiguë et criarde :
" Dites, cordes sourdes et moroses, connaissez-vous encore la vieille chanson qui jadis enflammait sauvagement nos coeurs? Les anges disent qu'elle est la félicité céleste, les démons un mal infernal ; les hommes l'appellent amour. "
A peine ce mot d'amour avait-il retenti que toutes les tombes s'entr'ouvrirent. Et des spectres accoururent en foule autour du musicien, et d'une voix pointue, ils se mirent à chanter en chœur :
" Amour ! Amour ! c'est ta puissance qui, en ce lieu, nous a couchés. C'est ta puissance qui nous a clos les paupières. Pourquoi nous appelles-tu dans la nuit ?
Et ce sont des hurlements, des gémissements et des caquetages confus. L'air ébranlé résonne, et siffle, et grince. Et l'essaim fou fait cercle autour du musicien qui attaque ses cordes avec frénésie :
"Bravo! Bravo! Toujours fous! Soyez les bienvenus! Vous avez entendu mon magique appel. Nous qui sommes condamnés à l'éternelle immobilité du sépulcre, déridons-nous aujourd'hui ensemble. Mais d'abord, voyons, sommes-nous bien seuls?
" Nous avons été des dupes du temps de notre vie, brûlés que nous étions d'une folle passion d'amour. Mais nous ne risquons pas de nous ennuyer aujourd'hui, car il faut que chacun raconte fidèlement ce qui l'a amené ici et combien il a été persécuté et déchiré par la folle poursuite de l'amour. "
Et alors s'avance au milieu du cercle un maigre personnage léger comme le vent, qui prend la parole d'une voix fredonnante :
" J'étais un apprenti tailleur avec l'aiguille et les ciseaux ; j'étais fort habile et fort preste, avec l'aiguille et les ciseaux ;
voilà que vint La fille du patron, «avec l'aiguille et les ciseaux ; elle m'a percé le cœur, avec l'aiguille et les ciseaux. "
Et les spectres en chœur éclatèrent de rire. Un second personnage s'avança grave et calme :
" Rinaldo Rinaldini, Schinderhanno, Orlandini, et surtout Carlo Moor étaient les modèles que je m'étais proposés.
" Je suis devenu amoureux — j'ai bien l'honneur de vous le dire — à l'égal de ces preux chefs de bande ; une idéale figure de femme obsédait follement mon esprit.
" Et je soupirais et je roucoulais. Et comme l'amour m'avait égaré la caboche, je plongeai un beau jour la main dans la poche de mon prochain.
" La police me chercha noise, d'avoir voulu essuyer mes larmes d'amour avec le mouchoir de mon prochain.
" Et selon l'usage des sbires, on m'appréhenda au collet et je fus enfermé dans une prison respectable.
" Et là, plongé dans mon rêve d'amour, je passai mon temps à filer de la laine, jusqu'à ce que l'ombre de Rinaldo eut délivré mon âme de sa prison terrestre. "
Et les spectres en chœur éclatèrent de rire. Un troisième personnage s'avança, maquillé et paré :
" J'étais jadis le roi des planches, et j'y jouais les amoureux. Je poussais de farouches : Dieux ! Je soupirais de tendres • Hélas !
" Je jouais surtout très bien le rôle de Mortimer : Marie Stuart était si jolie ! Mais malgré l'éloquence de mon jeu, elle faisait semblant de ne pas me comprendre.
" Une fois que je m'écriais désespérément : " Marie, ô sainte femme ! " je sortis mon poignard et, plus profondément qu'il n'eut fallu, je me frappai avec. "
Et les spectres en chœur éclatèrent de rire. Un quatrième vêtu de drap blanc, comme un étudiant, s'avança à son tour :
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" Dans sa chaire pérorait le professeur. Et tandis que le professeur pérorait, moi, je dormais fort à mon aise. Mais j'aurais préféré mille fois être auprès de sa fille aussi douce que jolie.
" De sa fenêtre elle me faisait souvent de tendres signes, la fleur des fleurs, la lumière de ma vie ! Mais la fleur des fleurs fut à la fin cueillie par un dur philistin richard.
" J'envoyai au diable les femmes et les riches coquins, je mis de l'opium dans mon vin et je choquai mon verre avec la mort qui me dit : A ta santé ! Je m'appelle l'Ami Hein. " ^
Et les spectres en chœur éclatèrent de rire. Un cinquième alors s'avança, la corde au cou :
" Le comte, quand il buvait, vantait sa fille et ses pierreries. Comte, que me font tes pierreries, je préfère infiniment ta fillette.
"Fillette et pierreries étaient précieusement verrouillées sous la garde d'une nombreuse valetaille. Mais que m'importaient valets, verroux et serrures ? Je grimpai hardiment l'échelle de corde.
" Je grimpai hardiment à la fenêtre de ma bien-aimée, quand j'entendis en bas un juron formidable : Ne te gêne pas, garçon! je suis de la partie; car moi aussi j'aime, les pierreries !
" Ainsi parlait en ricanant le comte, il me saisit et la valetaille me cerna en trépignant : Au diable, les canailles, criai-je. Je ne suis pas un voleur ; je ne voulais qu'enlever ma bienaimée.
" Mais mes démonstrations restèrent inutiles. Vite un gibet fut dressé, et quand le soleil parut, quelle ne fut pas sa surprise de me trouver pendu ! "
Et les spectres en chœur éclatèrent de rire. Alors un sixième personnage s'avança, portant sa tête entre ses mains :
" Pour dissiper mon chagrin d'amour, je me mis à chasser. Je battais le pays, le fusil à la main. Tout à coup sur un arbre
^ Locution d'étudiant pour désigner la mort. {Note des éditeurs).
r^onne une voix creuse ; c'était le corbeau qui croassait : Tête à bas ! Tête à bas !
" Je me disais : Oh, si je pouvais tuer quelque colombe, elle serait pour mon amie 1 Et je furetais du regard les halliers.
"On dirait qu'on se becqueté et qu'on se caresse de ce côté. Bien sûr, ce sont deux tourterelles ! Je m'avance sans bruit, le doigt sur la gâchette de mon arme. Que vis-je ! C'était ma propre bien-aimée.
" C'était ma colombe, ma fiancée. Un étranger la serrait sur son cœur. A toi ! vise bien, vieux tireur. Et voilà l'étranger qui baigne dans son sang.
" Peu après, une procession lugubre traversait la forêt, c'est moi que l'on traînait au supplice. Et du haut de son arbre, le corbeau croassa : Tête à bas ! Tête à bas !"
Et les spectres en chœur éclatèrent de rire. Alors le ménétrier s'avança à son tour :
" J'ai chanté autrefois une belle chanson. Mais à présent elle est finie ; quand le cœur est brisé dans une poitrine, il n'est plus de chanson possible. "
Les fous rires redoublèrent, et la troupe fantomale se mit à tournoyer. Tout à coup, l'horloge du clocher sonna une heure ; alors les spectres en hurlant réintégrèrent leurs tombeaux.
J'étais couché et je dormais d'un très paisible sommeil ; chagrins et souffrances avaient fui ; alors je vis venir une figure de rêve, la plus belle de toutes les jeunes filles.
Elle avait la pâleur du marbre et merveilleuse était sa grâce ; ses yeux avaient le brillant de la perle, sa chevelure était étrangement ondulée.
Doucement, doucement, elle vient à moi, et sur mon cœur se penche la jeune fille pâle comme le marbre.
Comme mon cœur bat et tremble de douleur et de plaisir ! Comme ardemment brûle mon cœur ! Mais le sein de la belle ne tremble ni ne bat, il est aussi froid que la glace :
" Mon sein ne tremble ni ne bat, il est aussi froid que la glace ; pourtant je sais aussi la joie et la toute puissance de Tamour.
" Ma bouche et ma joue sont exsangues, je n'ai pas de sang dans le cœur. Mais n'aie pas peur et ne crains rien, je te suis favorable et bonne. "
Et elle me presse plus farouchement encore, pour un peu elle me ferait mal ; mais voilà le coq qui claironne — et la jeune fille aux pâleurs de marbre disparait soudain en silence.
Par la puissance de mon verbe, j'ai évoqué beaucoup de spectres blêmes ; mais ils ne veulent plus maintenant rentrer dans leur antique nuit.
D'horreur et d'épouvante, j'ai oublié la formule qui les dompte ; et maintenant ce sont les esprits qui m'entraînent, moi, dans leurs séjours de brumes.
Lâchez-moi, sombres démons ! Ne me faites pas violence, lâchez-moi! Toute joie n'est pas encore tarie pour moi, là-haut, dans la rose lumière !
J'ai encore à découvrir la fleur merveilleusement belle : que vaudrait ma vie entière, si je ne devais pas l'aimer ?
Une fois seulement je veux la prendre et la presser sur mon cœur brûlant ! Une fois seulement goûter, sur sa lèvre et sa joue, la plus exquise des douleurs !
Une fois seulement de sa bouche, je veux entendre un mot d'amour, — après quoi, je vous suis sur l'heure. Esprits, dans vos sombres séjours.
Les Esprits ont entendu et s'inclinent d'un air effrayant. Jolie bien-aimée, j'arrive ! Jolie bien-aimée, m'aimcs-tu r