‹ Œuvres de Henri Heine (volume 4)Chapitre 4 sur 81 · RÊVE · texte numérisé non relu

RÊVE

Fils de la folie, ne cesse pas de rêver alors que ton cœur se gonfle en ta poitrine ; mais ne demande pas à la vie de ressembler à ton rêve !

Jadis, au temps de mes beaux jours, je me trouvais sur la plus haute montagne des bords du Rhin. A mes pieds les plaines de l'Allemagne resplendissaient dans la lumière.

Les vagues murmuraient d'enchanteresses mélodies ; mon cœur se berçait de doux pressentiments.

Quand je prête aujourd'hui l'oreille au chant des vagues, non, ce n'est plus la même mélodie : le beau rêve s'est depuis longtemps dissipé, la belle illusion s'est depuis longtemps brisée.

Quand aujourd'hui de ma montagne, je regarde la terre allemande, je ne vois qu'un pauvre peuple de nains qui rampe sur la tombe des géants.

Des enfants gâtés sont vêtus de soie, ils se disent la fleur de la nation ; des coquins ont la croix d'honneur, des stipendiés plastronnent comme des hommes libres.

C'est une caricature des ancêtres que ce peuple en costume allemand, car nos redingotes antiques évoquent mélancoliquement le passé.

Ce passé où, sans ostentation, la morale et la vertu allaient se donnant la main, où les jeunes avec vénération se tenaient debout devant les anciens ;

Où nul jeune homme ne mentait à une jeune fille avec les soupirs d'usage ; où nul adroit despote n'érigeait le parjure en loi ;

' Ecrit en 1816.

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Où un serrement de main valait davantage qu'un serment ou qu'un acte par devant notaire ; où sous l'armure était un homme et où, dans l'homme, était un cœur.

Les parterres de nos jardins foisonnent de fleurs merveilleuses, jouissant des bénédictions de la terre sous la douce caresse du soleil.

Mais la plus belle de toutes les fleurs ne fleurit jamais dans nos parterres, elle qui, aux temps anciens fleurissait jusque sur l'ingrat rocher ;

Elle que des hommes bardés de fer, dans leurs burgs glacés des montagnes, cultivaient comme la plus précieuse, et qu'on nomme hospitalité.

Voyageur harassé, ne monte pas vers les burgs des montagnes; au lieu de la chambre accueillante et chaude, ce sont des murs froids qui te reçoivent.

Pas de guetteur sur la tour pour sonner de la trompe ; pas de pont-levis qui s'abaisse ; il y a beau temps que seigneur et guetteur sont couchés dans la froide tombe.

Dans les noirs cercueils reposent également les amoureuses ; en vérité, ces reliquaires-là recèlent des richesses supérieures à la perle et à l'or.

L'air y frissonne furtivement comme un souflfle des Minnesinger ; car dans ces sépulcres sacrés, la religion de l'amour est descendue aussi.

Il est vrai que j'aime fort nos dames d'à présent ; elles fleurissent comme le mois de mai, elles savent aimer elles aussi, et elles s'adonnent fort diligemment à la danse, à la broderie et à la peinture.

Elles savent aussi chanter de jolies romances, l'amour et la fidélité antiques; seulement elles pensent dans leur for intérieur que ce sont là des contes à dormir debout.

Nos mères estimaient jadis avec sagesse, ainsi que l'exige l'innocence, que c'est seulement dans son cœur que l'homme porte le diamant le plus beau.

Leurs rusées petites-fîlles ne sont plus frappées à ce coin, car de notre temps les femmes apprécient aussi les pierres fines.

C'est le régne de la superstition, du mensonge et de Timposture, — la vie est dénuée de charme ; et l'avidité romaine a altéré la perle du Jourdain.

Allez-vous en, visions des beaux jours d'antan, renfoncez-vous dans votre nuit ! cessez d'éveiller de vaines plaintes contre l'iniquité de nos temps !

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