SONNETS A LA FRESQUE
a Christian Sethe ^
Je ne danse pas avec eux, je ne sacrifie pas aux faux dieux qui sont d'or au dehors et de sable au dedans ; quand un coquin, qui ne cherche en secret qu'à nuire à mon renom, me tend la main, je détourne la mienne.
Je ne m'incline pas devant ces jolies femmes qui font impudemment parade de leur propre infamie; je m'abstiens de tirer, lorsque la populace s'attelle au char de ses idoles vaines.
Sans doute le chêne doit tomber, tandis que, de par sa souplesse, le roseau brave le vent et la foudre auprès de son ruisseau.
Mais voyons, comment ce roseau finira-t-il .? Quel bonheur de devenir la badine d'un mirliflore ou la houssine d'un valet de chambre !
Qu'on me donne un masque ! Je veux me déguiser en vaurien, afin que les gredins qui se pavanent avec des masques de dignité ne me prennent pas pour un des leurs.
Par mes propos et mes gestes vulgaires, je ferai figure de canaille ; je désavoue tous les beaux traits d'esprit dont tant de purs imbéciles tirent aujourd'hui coquetterie.
^ Ami d'enfance et confident de Heine. (Note des éditeurs).
68 HENRIHEINE
Ainsi, je danserai dans le grand bal masqué, entouré de chevaliers, moines et rois allemands, salué par Arlequin, reconnu d'un très petit nombre.
Ils me rosseront tous à coups de batte. C'est là la drôlerie. Car si j'allais jeter mon masque, toute cette racaille patibulaire en resterait confondue.
Je me ris de ces fats insipides qui, avec leurs figures de boucs, me regardent en écarquillant les yeux ; je me ris des fins renards à jeun qui, gueule béante, me flairent.
Je me ris des singes savants qui se rengorgent vaniteusement, comme des juges en matière d'esprit ; je me ris des lâches scélérats qui me menacent de leurs armes empoisonnées.
Quand les bibelots du bonheur sont brisés par la main du sort et précipités à nos pieds ;
Quand le cœur est déchiré dans la poitrine, déchiré, brisé et troué, — tout de même, il nous reste encore le beau rire éclatant.
Un conte merveilleux hante mon cerveau; et, dans ce conte, il se chante un beau lied, et, dans le lied, vit, court et fleurit une tendre jeune fille d'une infinie beauté.
Et dans la jeune fille habite un petit cœur, mais dans ce petit cœur aucun amour ne brûle ; dans cette âme insensible à l'amour, on ne trouve que morgue et mépris.
Entends-tu le bruit du conte dans ma tête .? Et comme le petit lied chantonne grave et triste ? Et comme la demoiselle rit d'un rire étouflFé ?
Tout ce que je crains, c'est que ma tête n'éclate. Ah ! quelle épouvantable chose, si ma raison allait quitter sa vieille ornière.
Dans le soir calme et mélancolique, les lieder depuis longtemps oubliés chantent autour de moi, et des pleurs coulent sur mes joues, et le sang ruisselle de mon vieux cœur blessé.
Et, comme en un miroir enchanté, je revois l'image de ma bien aimée. Elle est assise, en corsage rouge, à sa table à ouvrage, et autour d'elle règne un bienheureux silence.
Tout-à-coup, la voilà qui saute de sa chaise ; elle coupe sa boucle la plus belle et me la donne, — ma joie est telle que j'ai peur.
Méphisto a gâté mon plaisir : de cette mèche il a fait une corde solide et, depuis des années, il me tire où il veut.
" Quand je te revis l'autre année, tu ne m'as pas embrassée pour ma bien venue. " Je dis, et la bien-aimée, de sa bouche rouge, imprima sur mes lèvres le plus beau des baisers.
Avec un doux sourire, elle cueillait une branche au myrte qui croissait à sa fenêtre : " Prends, dit-elle avec un geste amical, prends cette branche, plante-la dans de la terre fraîche et mets un verre dessus. "
Il y a longtemps de cela. Le rameau est mort dans le pot. Elle, je ne l'ai pas vue depuis des années, mais son baiser me brûle encore la bouche.
Et récemment, il m'a ramené de fort loin aux lieux où demeure ma bien-aimée. Toute la nuit, j'ai stationné devant sa porte et n'en suis parti qu'au matin.
Prends garde, mon ami, aux affreuses grimaces du diable, mais les douces singeries des anges sont plus dangereuses encore. Un d'eux m'envoya un jour un joli baiser, mais quand je m'approchai, je sentis ses griffes acérées.
JO HENRIHEINE
Prends garde, mon ami, aux vieux chats noirs, mais les jeunes chats blancs sont plus dangereux encore ; d'un d'eux je fis un jour mon petit trésor, mais mon petit trésor m'a lacéré le cœur.
O doux visage menteur, jeune fille infiniment douce ! Comment ton œil si pur a-t-il pu me tromper r Comment ta petite patte a-t-elle pu déchirer mon cœur.
O petite patte si caressante de mon petit chat ! Je voudrais te presser sur ma lèvre brûlante, dût mon cœur en saigner jusqu'à sa dernière goutte.
Que ma pauvreté s'en irait donc vite, si je savais manier le pinceau avec art et orner joliment d'images coloriées les nobles murailles des églises et des châteaux !
Le Pactole coulerait à mes pieds bien vite, si je savais tirer de la flûte, du violon et du clavier des accords si pathétiques et si purs que les messieurs et les dames en battraient des mains !
Mais hélas ! je suis un pauvre homme à qui jamais Mammon ne rit. Car malheureusement, bien malheureusement, je ne me suis adonné qu'à toi, ô Poésie, le plus ingrat de tous les arts !
Hélas ! quand d'autres sablent le Champagne à pleines coupes, il m'est défendu d'en boire, — sauf à le boire à crédit !
Le monde ne fut pour moi qu'une chambre de torture, où Ton m'a suspendu par les pieds, lacéré le corps avec des tenailles, brûlantes et crucifié avec de minces crampons de fer.
J'ai crié sauvagement à ces douleurs sans nom, le sang sortait à flots de ma bouche et de mes yeux. Alors une jeune fille qui passait, avec un marteau d'or, me donna vite le coup de grâce.
Curieuse, elle considère mon corps agité de spasmes et ma langue altérée qui, comme dans l'agonie, pend de ma bouche sanglante.
Curieuse, elle écoute mon cœur qui bat encore ; mon dernier râle est pour elle de la musique, et elle sourit d'un froid sourire de dédain.
Tu m'as vu souvent en guerre avec ces rustres, chats fardés et caniches à lunettes, qui se plaisent à salir mon nom pur et à m'empoisonner de leur venin.
Tu as vu souvent les pédants me bafouer, des gens en bonnet de fous m'étourdir du son de leurs grelots, des serpents vénéneux s'enlacer autour de mon cœur ; tu as vu mon sang sourdre de mille blessures.
Mais tu t'es maintenu ferme ^mmc une tour ; ta tête fut pour moi un phare dans la tempête, ton cœur fidèle un port béni.
Les vagues, tout autour, déferlent avec rage ; bien peu de navires peuvent en forcer l'entrée, mais, quand on y est parvenu, on peut dormir en paix.
Je voudrais bien, mais je ne puis pleurer ; je voudrais avec force m'élever vers le ciel : je ne le puis, je reste rivé à la terre, parmi les croassements et les sifflements de reptiles dégoûtants.
Je voudrais planer autour de la pure lumière de ma vie, vivre comme un bienheureux dans le souffle embaumé de ma belle bien-aimée ; — je ne le puis, mon cœur malade est en morceaux.
De mon cœur en morceaux mon sang fiévreux s'écoule ; l'abattement me prend, et la nuit sur mes yeux descend de plus en plus.
Et frémissant, je soupire en secret après ce royaume des ombres, où des fantômes muets me presseront avec amour dans leurs bras légers.
72 HENRIHEINE