DONA CLARA
Dans le jardin de son père, aux lueurs du soir, la fille de l'alcade se promène ; des bruits de trompettes et de cymbales arrivent du château.
132 HENRIHEINE
" Qu'elles sont fastidieuses, ces danses et ces douces flatteries! et qu'ils sont ennuyeux aussi, ces chevaliers qui me comparent' galamment au soleil !
" Tout me fatigue depuis que j'ai vu, aux rayons des étoiles, ce chevalier inconnu dont la guitare m'attire chaque nuit à la fenêtre.
" Avec sa taille svelte et altiére, et ses yeux noirs, qui luisent dans son noble et pâle visage, il ressemble véritablement à saint Georges. "
Ainsi pensait dona Clara, et elle marchait les yeux baissés. Lorsqu'elle releva les yeux, le beau chevalier inconnu se dressa devant elle.
La main dans la main, devisant de propos d'amour, ils se promenèrent au clair de lune ; le zéphyr les caressait amoureusement et les roses leur envoyaient de gracieux saluts.
Les roses leur envoyaient de gracieux saluts et se coloraient d'une pourpre voluptueuse. — " Mais dis-moi, ô ma bien-aimée, pourquoi as-tu si soudainement rougi ? "
— " Les cousins me piquaient, ô mon bien-aimé, et les cousins me sont, en été, aussi odieux que si c'étaient des essaims de Juifs aux longs nez. "
— " Laisse là les cousins et les Juifs ", répondit le chevalier d'une voix caressante. — Les amandiers en fleurs sèment à terre leurs blancs flocons.
Les blancs flocons des amandiers répandent leurs parfums. — " Mais dis-moi, ô ma bien-aimée, ton cœur m'appartient-il tout entier ? "
— " Oui, je t'aime, ô mon bien-aimé ! je te le jure par le Sauveur que les Juifs mécréants ont traîtreusement crucifié. "
— " Laisse là le Sauveur et les Juifs ", reprit le chevalier d'une voix caressante. — Au loin se balancent les lis rêveurs, baignés de lumière.
Les lis rêveurs, baignés de lumière, tournent leurs regards
vers les étoiles. — " Mais dis-moi, ô ma bien-aimée, ne m'as-tu pas fait un faux serment ? "
— " La fausseté n'est point en moi, ô mon bien-aimé, non plus que dans mon cœur ne coule une seule goutte du sang des Mores ou des Juifs maudits. "
— " Laisse là les Mores et les Juifs, " repartit le chevalier d'une voix caressante ; et il entraîna la fille de l'alcade sous un bosquet de myrtes.
Dans les doux filets de l'amour il l'avait tendrement enlacée : De courtes paroles , de longs baisers, et les cœurs débordèrent.
Le rossignol fit entendre un mélodieux épithalame ; comme pour exécuter une danse aux flambeaux, les vers luisants sautillèrent dans l'herbe.
Le feuillage était silencieux, et l'on n'entendait, comme à la dérobée, que le chuchotement discret des myrtes et les heureux soupirs des amoureux.
Mais des sons de trompettes et de cymbales retentirent tout à coup du château, et dona Clara, au bruit de ces fanfares, se dégagea soudain des bras du chevalier.
— " Ecoute ! Ces fanfares m'appellent, ô mon bien-aimé ! mais avant que nous nous séparions, il faut que tu me dises ton nom chéri, que tu m'as caché jusqu'ici. "
Et le chevalier, souriant avec sérénité, baisa les doigts de sa dame, baisa ses lèvres, baisa son front, et prononça ces paroles :
— " Moi, votre amant, Senora, je suis le fils du docte et glorieux don Isaac-Ben-Israël, grand rabbin de la synagogue de Saragosse. "
ALMANSOR
Dans le dôme de Cordoue s'élèvent treize cents colonnes, treize cents colonnes gigantesques soutiennent la vaste coupole.
Et colonnes, coupoles et murailles sont couvertes, depuis le haut jusqu'en bas, de sentences du Coran, arabesques charmantes, artistement enlacées.
Les rois mores jadis bâtirent cet édifice à la gloire d'Allah ; I mais les temps ont changé, et avec les temps l'aspect des choses.
Sur la tour, où le muezzin appelait à la prière, bourdonne maintenant le glas mélancolique des cloches chrétiennes.
Sur les degrés où les croyants chantaient la parole du prophète, les moines tonsurés célèbrent maintenant leurs lugubres facéties.
Et ce sont des génuflexions et des contorsions devant des poupées de bois peint, et tout cela beugle et mugit, et de sottes bougies jettent leurs lueurs sur des nuages d'encens.
Dans le dôme de Cordoue se tient debout Almansor-Ben- Abdullah, qui regarde tranquillement les colonnes, et murmure ces mots :
" O vous, colonnes fortes et puissantes, autrefois vous embellissiez la maison d'Allah, maintenant vous rendez servilement hommage à l'odieux culte du Christ.
" Vous vous accommodez aux temps, et vous portez patiemment votre fardeau. — Hélas ! et moi qui suis d'une matière plus faible, ne dois-je pas encore plus patiemment accepter ma charge ? "
Et, le visage serein, Almansor-Ben-AbduUah courba sa tète sur le splendide baptistère du dôme de Cordoue.
Il sort vivement du dôme, et s'élance sur son coursier arabe qui part au galop ; les boucles de ses cheveux, encore trempées d'eau bénite, et les plumes de son chapeau flottent au vent.
Sur la route d'Alcoléa où coule le Guadalquivir, où fleurissent les amandiers blancs, où les oranges d'or répandent leurs senteurs j
Sur cette route, le joyeux chevalier chevauche, siffle et chante de plaisir, et aux sons de sa voix se mêlent les gazouillements des oiseaux et le bruissement du fleuve.
Au château d'Alcoléa demeure Clara d'Alvarès, et pendant que son père se bat en Navarre, elle se réjouit sans contrainte.
Et Almansor entend au loin retentir les cymbales et les tambours de la fête, et il voit les lumières du château scintiller à travers l'épais feuillage des arbres.
Au château d'Alcoléa dansent douze dames parées ; douze chevaliers parés dansent avec elles. — Cependant Almansor est le plus brillant de ces paladins.
Comme il papillonne dans la salle, en belle humeur, sachant dire à toutes les dames les flatteries les plus exquises !
Il baise vivement la belle main d'Isabelle et s'échappe aussitôt, puis il s'assied devant Elvire, et la regarde hardiment dans les yeux.
Il demande en riant à Léonore s'il lui plaît aujourd'hui ? Et il lui montre la croix d'or brodée sur son pourpoint.
Il jure à chaque dame qu'elle régne seule dans son cœur ; et " aussi vrai que je suis chrétien ", jure-t-il douze fois en cette même soirée.
Au château d'Alcoléa le plaisir et le bruit ont cessé ; dames et chevaliers ont disparu, et les lumières sont éteintes.
Dona Clara et Almansor sont restés seuls dans la salle ; la dernière lampe verse sur eux sa lueur solitaire.
La dame est assise sur un fauteuil, le chevalier est placé sur un escabeau, et sa tête, alourdie par le sommeil, repose sur les genoux de sa bien-aimée.
La dame, affectueuse et attentive, verse d'un flacon d'or de l'essence de rose sur les boucles brunes d'Almansor, — et il soupire du plus profond de son cœur.
1^6 HENRIHEINE
k ses lèvres suaves, la da.e, afFectueuse et attentive,! dépose un doux baiser sur les boucles brunes d'Almansor, et un] nuage assombrit le front du chevalier endormi.
La dame, affectueuse et attentive, pleure et un flot de' larmes tombe de ses yeux brillants sur les boucles brunes d'Almansor, — et les lèvres du chevalier frémissent.
Et il rêve : il rêve qu'il se trouve encore dans le dôme de Cordoue. — Il tient encore sa tête courbée sur les fonts baptismaux. — L'eau lustrale ruisselle de sa chevelure, — et il entend beaucoup de voix confuses.
Il entend murmurer toutes les colonnes gigantesques ; elles ne veulent plus porter leur fardeau, et tremblent de colère et chancellent.
Et elles se brisent violemment, le peuple et les prêtres blêmissent, la coupole s'écroule avec fracas, et les dieux chrétiens se lamentent sous les décombres.
LE PÈLERINAGE A KEVLAAR^
A la fenêtre se tient la mère ; le fils est couché dans le lit. — " Ne veux-tu pas te lever, V/ilhelm, pour voir la procession ? "
^ Note de la i" édition : " Le sujet de ce poème n'est pas entièrement de mon invention. C'est un de mes souvenirs du pays rhénan. Quand j'étais petit garçon et qu'au couvent des Franciscains de Dusseldorf, j'apprenais à lire et à rester assis en silence, j'avais pour voisin un autre enfant qui me racontait toujours que sa mère, l'ayant mené à Kevlaar [province de Dusseldorf] à cause de son pied malade, y avait offert à la Vierge un pied en cire et que le pied malade avait été guéri. f*lus tard, je le retrouvai au gymnase dans la classe de philosophie du recteur Schallmeyer et, comme nous étions assis côte à côte, il me rappela ce miracle en riant, et sérieusement il ajouta que c'était à présent un cœur en cire qu'il devrait offrir à la mère de Dieu. J'appris qu'il avait eu un amour malheureux, et finalement je le perdis de vue et l'oubliai. — En 1819, étant étudiant à Bonn, je me promenais un jour aux environs de Godesberg, quand j'entendis dans le lointain le cantique de Kevlaar avec son refrain monotone : "Gloire à toi, Marie." La procession passa, et, parmi les pèlerins, j'aperçus mon ancien camarade au bras de sa vieille mère. Il était pâle et souffrant. " Cette note de Heine est datée de Berlin, 16 mai 1822. (Note des Editeurs).
— "Je suis si malade, ô ma mère ! que je n'entends ni ne vois ; je pense à ma chère morte, et cela me déchire le cœur."
— "Lève-toi, nous irons à Kevlaar, prends tes Heures et ton rosaire; la mère de Dieu guérira ton cœur endolori."
Les bannières de la croix flottent au vent, les saints cantiques retentissent, c'est à Cologne sur le Rhin, que passe la procession.
La mère et le fils suivent la foule, tous deux chantent en chœur: "Gloire à toi, Marie!"
Notre-Dame de Kevlaar porte aujourd'hui ses plus beaux habits ; aujourd'hui elle a beaucoup à faire, il lui vient des malades en foule.
Les malades lui présentent comme offrande des membres de cire, beaucoup de pieds et de mains de cire.
Et celui qui offre une main de cire, sa main malade devient saine, et celui qui offre un pied de cire, son pied se guérit.
Bien des gens allèrent à Kevlaar avec des béquilles qui maintenant sautent à la corde, beaucoup jouent maintenant du violon qui y vinrent ne pouvant remuer un seul doigt.
La mère prit un cierge et en forma un cœur. — " Porte cela à la mère de Dieu, elle guérira ton mal."
Le fils prit en soupirant le cœur de cire, le porta en soupirant devant la sainte image ; les larmes lui jaillirent des yeux, ces mots lui jaillirent du cœur :
"Très-glorieuse Marie, servante immaculée et mère de Dieu, reine du ciel, entends ma plainte.
"Je demeurais avec ma mère dans la ville de Cologne, la ville qui compte par centaines les chapelles et les églises.
"Et près de nous demeurait la petite Margaretha qui dernièrement est morte ; Marie, je t'apporte un cœur de cire, guéris-moi la blessure de mon cœur.
138 HENRIHEINE
"Guéris-moi mon cœur endolori, et je dirai et chanterai matin et soir avec ferveur : Gloire à toi, Marie ! "
Le fils malade et la mère dormaient dans leur chambrette ^ survint la mère de Dieu qui entra sur la pointe du pied.
Elle se pencha sur le malade, appuya légèrement sa main sur son cœur, sourit doucement et disparut.
La mère vit tout comme dans un rêve et a même vu quelque chose de plus ; elle sortit de son assoupissement ; les chiens dans la cour aboyaient si fort !
Son fils était là, étendu sur son grabat, et il était mort ; les lueurs rouges du matin se jouaient sur ses joues blanches.
La mère joignit pieusement les mains, et pieusement à voix basse elle chanta : " Gloire à toi, Marie ! " |;