‹ Œuvres de Henri Heine (volume 4)Chapitre 5 sur 81 · LIEDER · texte numérisé non relu

LIEDER

Le matin, je me lève et je demande : Ma douce bien-aimée viendra-t-elle aujourd'hui ? Le soir, je m'affaisse et je me plains: elle n'est pas encore venue aujourd'hui.

La nuit, ma misère m'empêche de dormir ; et le jour, je marche comme dans un songe, à demi endormi.

Quelque chose me pousse de côté et d'autre. Encore quelques heures et je la verrai, elle, la plus belle des belles jeunes filles. Cœur fidèle, pourquoi bas-tu si lourdement ?

Que les heures sont donc paresseuses ? Elles se traînent nonchalamment et suivent en bâillant leur route : hâtez-vous donc, les paresseuses !

Je suis pris d'une hâte violente : sans doute, les heures n'ont jamais aimé. Méchamment liguées entre elles, elles n'ont que raillerie et malice pour la hâte des amoureux.

Je me promenais sous les arbres, seul avec ma mélancolie ; quand mon vieux rêve revint s'insinuer dans mon cœur.

Qui donc vous l'enseigna ce petit mot, oiselets dans les hauteurs du ciel ? Taisez-vous ! Quand mon cœur l'entend, sa souffrance en est accrue.

" C'est une jeune fille qui passait et qui le chantait sans cesse ; voilà comme nous l'avons appris, ce gracieux mot d'or. "

Malins petits oiseaux, ne me redites plus cela ! Vous voulez me dérober mon chagrin, mais je n'ai confiance en personne.

Chère bien-aimée, mets ta petite main sur mon cœur : entends-tu le bruit qu'il fait dans sa chambrette ? Il y a là un charpentier implacable, qui me construit un cercueil.

Le jour, la nuit, il martèle et il cloue. Il y a déjà longtemps qu'il m'empêche de dormir. Ah ! faites vite, monsieur le charpentier, pour que je puisse bientôt dormir !

Joli berceau de mes souffrances, belle tombe de mon repos, belle cité, il faut nous séparer. Je te fais mes adieux.

Adieu, seuil sacré que franchit ma bien-aimée ; adieu, place sacrée où je l'ai vue pour la première fois !

Si pourtant je ne t'avais jamais vue, ô belle reine de mon cœur, je n'aurais jamais été malheureux comme je le suis à présent.

Jamais je n'ai cherché à t'émouvoir, jamais je n'ai mendié ton amour. Je ne voulais que couler des jours paisibles, aux lieux où ton souffle s'exhale.

Mais tu me chasses de ces lieux ; ta bouche dit des mots amers ; la folie ravage mes sens, et mon cœur est malade et blessé.

Et, les membres las et lourds, je me traîne là-bas avec mon bâton de voyage, jusqu'à ce que je pose ma tcte brisée, bien loin, dans une froide tombe.

Attends, attends, dur batelier, je t'accompagne vers le port; je prends congé de deux jeunes filles, de l'Europe et de mon aimée.

Source de sang, coule de mes yeux ; source de sang, épanche-toi de mon corps, afin qu'avec ce sang ardent, j'écrive mes souffrances.

Ah ! mon amour, pourquoi précisément aujourd'hui, la vue de mon sang te fait-elle frémir ? Voilà des années que tu me vois pâle et le cœur sanglant !

Connais-tu encore la vieille légende du serpent dans le paradis, qui, avec sa pomme insidieuse, fit la perte de notre aïeul ?

Tous les maux sont venus de la pomme ! Eve apporta ainsi la mort, Eris les flammes de Troie. Toi, tu as apporté tout ensemble la flamme et la mort.

Montagnes et burgs se mirent dans le clair miroir du Rhin et mon petit bateau file joyeusement en plein soleil.

Paisible, je regarde le mouvement des vagues qui ondulent avec des reflets d'or ; et les sentiments endormis au fond de mon âme s'éveillent en silence.

Le magnifique fleuve m'attire, j'entends son appel prometteur. Mais je le connais : son éclat trompeur dissimule la mort et la nuit.

Au dehors le bonheur et au dedans des pièges : ô fleuve, tu es l'image de ma bien-aimée ! Elle aussi sait prendre un air si tendre, elle aussi sourit si gentiment !

Au début, je fus sur le point de perdre tout espoir ; j'ai cru que je ne me résignerais jamais. J'y suis cependant parvenu, mais ne me demandez pas comment !

Avec des roses, des cyprès et des paillettes d'or, je voudrais orner amoureusement ce livre ainsi qu'un reliquaire, et y déposer mes lieder.

Oh ! si je pouvais y mettre aussi mon amour ! Sur la tombe de l'amour croît la fleurette de paix, c'est là qu'elle s'épanouit et c'est là qu'on la cueille, mais elle ne fleurira pour moi que quand je serai mort.

Ils sont là maintenant ces lieder qui, jadis, comme un fleuve de lave surgissant de l'Etna, s'échappaient de mon âme profonde en lançant autour d'eux de claires étincelles.

Ils sont là silencieux, semblables à des morts, raidis par la froidure et pâles comme la brume. Mais que l'esprit d'amour vienne à planer sur eux, alors leur ancienne ardeur se ranime.

Et dans mon cœur des pressentiments se lèvent : un jour l'esprit d'amour versera sur eux sa rosée ; un jour ce livre te tombera dans les mains, ma douce bien-aimée, en quelque lointain pays.

Alors le charme magique du lied sera rompu : les pâles lettres te regarderont ; suppliantes, elles te regarderont dans tes beaux yeux, et, douloureuses, elles chuchoteront avec le souffle de l'amour.

Délicieuse jeune fille si belle et si pure, à toi, à toi seule, je voudrais dédier ma vie.

Tes doux yeux sont comme un clair de lune ; tes mignonnes joues vermeilles ont des clartés de roses.

Et entre tes lèvres, on croit voir une rangée de perles. Mais l'écrin de ta poitrine cache une perle plus belle encore.

Ce ne peut être qu'un pieux amour qui m'a pris le cœur quand je t'ai naguère aperçue, jeune fille délicieuse !

Solitaire, je pleure mes souffrances dans le sein de la nuit amie ; je veux éviter les gens heureux ; là où la joie éclate, je ne saurais rester.

Solitaire, je vois couler mes larmes, couler toujours, couler sans bruit ; mais nulle larme ne saurait éteindre le désir qui consume mon cœur.

Jadis, garçon vif et rieur, j'aimais les beaux amusements. Je jouissais des dons de la vie, j'ignorais tout de la douleur.

Le monde n'était qu'un jardin émaillé de fleurs éclatantes où je consacrais mes jours aux fleurs, roses, violettes et jasmin.

Rêvant doucement sur la verte pelouse, je voyais le petit ruisseau couler paisible ; quand aujourd'hui je me penche sur le ruisselet, j'y vois un visage blême.

Depuis qu'EUe m'est apparue, je suis devenu tout pâle ; la douleur m'a furtivement envahi ; il m'est arrivé une étrange aventure.

Longtemps, dans le fond de mon cœur, j'ai sereinement goûté la paix des anges ; maintenant craintifs et tremblants, les anges ont regagné leur patrie d'étoiles.

La nuit sombre obscurcit ma vue, l'ombre hostile me menace et m'effraie, et dans ma poitrine chuchote en secret une VOIX étrangère.

Des douleurs, des souffrances inconnues m'assaillent avec une farouche frénésie, et un feu ignoré dévore mes entrailles.

Mais si mon cœur est sans répit la proie des flammes, si je succombe à ma souffrance, bien-aimée, c'est toi qui l'as fait !

Chaque compagnon, sa belle à son bras, va et vient dans l'allée des tilleuls ; mais moi, je vais seul, que Dieu ait pitié ! mais moi je vais seul.

44 HENRIHEINE

Mon cœur est serré, mon regard se brouille, quand un autre s'amuse avec sa bonne amie. C'est que j'ai aussi une bonne amie, mais la mienne à moi est là-bas, là-bas.

Il y a des années que je porte ma peine, mais je ne puis plus longtemps la porter. Je bouclerai mon sac et prendrai mon bâton, et je m'en irai par le monde.

Et je marcherai des centaines d'heures jusqu'à ce que j'arrive à la grande ville : elle s'étale à l'estuaire d'un fleuve, avec trois tours orgueilleuses.

Là cessera bientôt mon chagrin d'amour, là le bonheur m'attend ; alors ma douce bien-aimée au bras, je me promènerai à mon tour sous les tilleuls qui sentent bon.

Quand je suis près de ma bien-aimée, mon cœur s'ouvre, je suis riche et le monde entier est à moi.

Mais quand il faut m'arracher à ses bras d'une blancheur de cygne, alors mon exaltation retombe et je suis pauvre comme un mendiant.

Je voudrais que mes lieder fussent de petites fleurs : je les enverrais, afin qu'elle les respire, à la bien-aimée de mon cœur.

Je voudrais que mes lieder fussent des baisers : je les enverrais tous en secret aux petites joues de ma bien-aimée.

Je voudrais que mes lieder fussent des petits pois : j'en cuirais une soupe exquise.

Dans le jardin de mon père fleurit, invisible, une fleurette triste et pâle ; l'hiver s'enfuit, le printemps s'agite, la pâle fleurette est toujours aussi pâle. La pâle fleur a l'air d'une fiancée maladive.

La pâle fleurette me dit à voix basse : " Cher petit frère, cueille-moi!" Je dis à la fleurette : "Je ne le ferai pas, je ne te cueillerai jamais ! Je cherche avec beaucoup de peine la fleur purpurine. "

Et la pâle fleurette de dire : " Cherche ici, cherche là, jusqu'au jour de la mort glacée ; c'est en vain que tu chercheras, jamais tu ne rencontreras la fleur purpurine. Cueille-moi donc ; je suis aussi malade que toi. "

Ainsi chuchote, suppliante, la pâle petite fleur. — Alors je frissonne et la cueille bien vite. Et brusquement mon cœur ne saigne plus, les yeux de mon âme s'éclairent : la joie sereine des anses descend dans mon cœur déchiré.

Au ciel où scintillent les étoiles, les joies qui nous sont icibas, déniées, scintillent certainement aussi: c'est seulement dans les bras glacés de la mort que la vie peut être ranimée, comme c'est de la nuit que s'élance la lumière.

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