‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 100 sur 413 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Aussitôt , de mon fils , d'Anchise , de mes dieux ,

Je laisse à mes amis le dépôt précieux ;

De là je cours à Troie, et, couvert de mes aimes,

Revole dans ses murs affrouler les alarmes;

Braver, percer encor les nombreux balaillons,

El des feux dévorants franchir les tourbillons.

Je retourne d'abord vers la voûte secrète

Dont le passage obscur seconda ma retraite;

Je reviens sur mes pas , et d'un œil curieux

Mes avides regards interrogent ces lieux.

Par- tout règne le deuil, par-tout l'ombre effrayanle,

El le silence même ajoute à l'épouvante :

Je cherche en vain. Grands dieux ! si le sort moins cruel,

Si le ciel l'eiil conduite au palais paternel !

J'y cours : nos ennemis s'en éloienl rendus maîtres;

La flamme dévoroit les toits de mes ancêtres.

Et de l'embrasement les torrents furieux

De leur comble enflammé s'élançoient vers les cieux.

Au palais de Piiam un foible espoir m'appelle;

De là mes pas pressés gagnent la citadelle :

Là, sous un long portique, asile de Junon,

Déjà le vieux Phénix , et l'horreur d'Ilion ,

Ulysse, des vcdnqueurs gardent la riche proie;

Là sont accumulés tous les trésors de Troie,

Et les vases d'or pur, et les tal'les des dieux.

Et des pontifes saints les vêtements pompeux.

Autour de cet amas de dépouilles captives

Se pressent les enfants et les mères plaintives :

J'y cherche mon épouse; et même, à haute voix.

Dans l'omljre de la nuit je l'appelle cent fois ;

Et, parmi les débris de Troie encor fumante.

Dis et redis le nom de ma Creuse absente.

Tandis que , plein d'amour, d'horreur et de pitié ,

Je vole siu" les pas de ma chère moitié ,

Defuit, et comités, naturaque, virumque fefi'llit. Quem non iocusavi amcDS bomiaumquc deoruraqiie? Alil quid in cversa vidi crudclius urbe? Ascaoluin, Ancliiscnquc palrcra, Teiicrosquc Pénates Commcndo sociis, et curva vaHe recondo; Ipso urbcm répète, et cingor fulgentibus arm'rs.

7^0 Slat casus renovjre omnis, oranemque revcrli Per Trojam, et rursus caput ohjeclare periclis. Principio muros obscuraqn. liraina portx, Qua gressum citiilernm , lepcto; et vestigia rclro Observata scquor per noclem , et luiniue lustro. Horror ubique aniraos, siraul ipsa silenlia terrent. Inde doraum, si forte pedera, si iorte lulissct. Me refero. Inrueraul Danai, et lectum omnc tcncbjnt. llicet ignis edax sumroa ad fasligia vente Volvitur, ?xsuperant flararas, furit ïstiis ad auras.

;6o Procède, et Priarai îcdes arcemque rcviso. Et jam porlicibus vacuis Junonis asvlo Custodes leeli Pbœnix et dirus Lly\es Prxdam adservabant. Hue undique Troïa gaza Incensii crepta adylis, menssequc deorum, Crateresqua auro solidi, captivaque vcstis Congeritur. Pueri et pavidae longo ordine maires Stant circum.

Ausus quln eliara voces jactare per unjbraiu, Implevi clamore vias, mreslusque Creûsam

IT Nequidquam ingemlnaoS; ilcrumque ilcrumque voi:i\i.

Un spectre s'offre à moi : quelle surprise extrême ! C'étoit elle, c'étoit ma Creuse elle-même, Plus glande que jamais ne la virent mes yeux. A l'aspect du fantôme envoyé par les dieux, Je frémis, ma voLv meurt, et mes cheveux se dressent ; Mais l'ondDre calme ainsi les douleurs qui m'oppressent ; « Pourquoi l'abandonner à de si vains regrets ? Reconnois à mon sort les célestes décrets. C'en est fait , du destin la volonté jalouse Ne t'a point pour compagne accordé ton épouse. Sur une vaste mer un long exd t'attend ; Enfin tu parviendras aux rives d'Occident , Dans la riche Hespéric, où de ses belles ondes Le Tibre baigne en paix des campagnes fécondes. Là, possesseur heureux de la fille des rois. Un empire puissant florira sous les lois. Cesse de t'alarmer pour celle que tu pleures ; Crois-moi : de nos vainqueurs les superbes demeures IVe verront point servir le sang de Dardanus , L'épouse d'un héros , et la bru de Ténus ; Non : la mèr^ des dieux me retient auprès d'elle. Adieu donc ; dans mon fils demeure-moi fidèle. Si sa mère t'aima, qu'il te soit toujours cher. » Elle dit, et soudain s'évanouit dans l'air; Elle fuit, et, malgré mes soupirs et mes larmes, D'un entretien si doux elle interrompt les charmes. Trois fois j'étends les bras, et, comme une Tapeur, Trois fois a disparu le fantôme trompeur. Le jour naît : je retourne à ma troupe fidèle, Qu'avoit encor grossie une foule nouvelle, Femmes, enfants, vieillards, restes infortunés. Chargés de leurs débris, à l'exil condamnes ; Aux plus lohitains climats, sur les plaines de l'onde, Prêts à suiyTC en tous lieux ma course vagabonde,

Quocrenti, et tcctis urbis sine fine fureuti, lufclix siinulaerum atque ipsius umbra Creûsae Visa milii antc oculos, et nola major imago.

Obslapui, steteruntque comx, et vox f'aucibus La;sit. Tum sic adfari, et curas bis deraere dielis : « Quid Ipntum insano juvat indulgerc doiori , O dulcis cotijux? non ba?c sine nuinine divum Evcniunt. Ncc le bine comilem asportarc Creûsam Fas, aul illc sinit superi regnator Olvmpi.

7*0 Longa libi exsilia, et vaslum maris aequor arandiun; El tcrram llespcriani venics, ubi Lvdius, arva >* Inter opima virum, Icni fluit agreine Thvbris. Illic res la'ls, rcgnumquc, et rcgia conjux Parla tibi. Lacrvraas diieclïe pelle Creûsse. IVon ego Myrmidonum scdcs Dolopumve superbas Adspiciara, aul Graiis scrvilura matribus ibo, Dardanis, et divs Vcneris nurus.

Sed me magna deum gcnelris his dctinet oris-O. Jaœque valc, et nati scrva eommunis amorem. »

79<- Hïc ubi dicta dédit, lacrvraantera, et mulla voknlein Dicerc descruit, te&uisque recessit in auras. Ter conatus ibi coUo dare brachia circum; Ter fruslra comprcnsa raanus efl'ugit imago, l'ar levibus venlis, volucrique similltma somno.

Sic deuium socios consumpta nocte révise. Atque hic iugentem cornilum adfluxisse novorum lavcnio adrairans numerum, matrcsque virosq'!-,-.

L'ENÉIDE

Déjà rida s'éclaire, et de l'aslrc du jour

L'étoile du malin annonce le retour;

Les Grecs de toutes parts ont investi les portes.

M C'en est fait, m'écriai-je, ô destin! tu l'emportes. »

Je pars, reprends mou père, et , guidé par les dieux.

Transporte sur l'Ida ce fardeau précieux.

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