LIVRE IL
Il eût de mes aïeux conservé la demeure : La perle dllion ordonne que je meure ; C'est assez d'avoir pu lui survivre une fois. Vous , à qui votre sort impose d'autres lois , Mes eufants , saluez ces misérables restes. Je saurai, de ma main, trancher ces jours fimestes ; Ou l'ennemi lui-même, une fois plus humain, Daignera par pitié terminer mon destin.
Qu'importe, après ma mort, où Ton jette ma cendre? Aux enfers dès long-temps mon ombre dut desceudi-e ; Depuis long-temps je meurs; et mes jours odieux Sont à charge à la terre et maudits par les dieux. Depuis que Jupiter, qui dut me mettre en poudre, M'a fléiri de ses feux et frappé de sa foudre. »
Ainsi dans son refus il demeure obsliué ; Vainement de nos pleurs il est environné ; Vainement mon épouse , et mon fils , et moi-même , Le conjurons , pour lui , pour ses enfants qu'il aime , De ne pas achever de déchirer nos cœurs , Et de n'aggraver pas le poids de nos malheurs : Il demeure inflexible. Alors, dans ma furie. Je me voue à la mort... Que m'importoit la vie ? Quel espoir me restoit dans ces moments deffroi ? " Mon père, m'écriai-je, ah! que veux-tu de moi .'' Moi, fuir! moi, te quitter! 6 pensée exécrable! L'as-lu pu commander ce crime abominable.*" Si d'un peuple proscrit rien ne doit échapper ; Si , pour que le destin n'ait plus rien à frapper, Tu veux joindre les tiens aux ruines de Troie, Attends : voici Pyrrhus qui vient chercher sa proie ; Pyrrhus qui fait tomber, sous le glaive cruel, Le fils aux yeux du père , et le père à l'autel : Du meurtre de nos rois encore dégoultémle, Bientôt de notre sang sa main sera fumante. O ma mère ! ô Vénus ! quoi ! ton cruel secoiu-s
*4o Vos, agitate fugam.
Me si cœlicolse voluissent ducere vitara, Has mihi servassent sedes. Satis una superque Vidimus excidia, et captae superavimus urbi. Sic o, sic positum adfati discedite corpus. Ipse manu mortem inveniam. Miserebittir hoslis Exuviasque petet. Facilis jactura scpulcri. Jam pridem invisus divis, et inutilis, annos Demoror, ex quo me divum pater atque Lomioum rex Fulminis adflavit ventis , et contigit igni. »
(J5o Talia perstabat memorans, fixusque mariebat. Nos contra effusi lacrymis, conjuxque Creusa, AscaDJusque, omnisque domus, ne vertere secura Cuncta pater, fatoque urgenti incumbere vellet. Abnegat, inceptoque et sedibus haeret in isdera. Rursus in arma feror, mortemque miserrimus opto. IVam quod consilium aut quae jam fortuna dabatur ? « Mené efferre pedem, genitor, te posse relicto Sperasti? tantumque nefas patrie excidit ore? Si nihil es tanta superis placet urbe relioqui,
•^•^ Et sedet boc animo, peritunque addere Trojae Teque tuosque juvat, patet isti janua leto. Jamque aderit multo Priami de sanguine Pyrrhus, Natum ante ora patris, patrem qui obtruncat ad aras. Hoc erat, aima parens, quod me per tela, pcr iguis
De la flamme et du fer n'a donc sauvé mes jours Que pour voir, ô douleur ! ô désespoir extrême ! Dans son dernier abri périr tout ce que jaime. Et mon fils , et ma femme , et mon père, grands dieux ! Dans le sang l'un de l'autre immolés à mes yeux ! Eh bien, dédaignez donc mes prières, mes larmes; Je pars : la mort pour moi n'eut jamais tant de charmes; Rendez-moi l'ennemi , rendez-moi les combats : Tous les Grecs aujourd'hui ne nous survivront pas. »
A ces mots, je saisis, sans espoir de défense. D'un bras mon bouclier, et de l'autre ma lance. Je sortois en fureur de ce séjour de deuil , Quand mon épouse en pleurs m'arrête sur le seuil, Embrasse mes genoux, éperdue et tremblante. Me présente mon fils, et d'une voix touchante : « Cher et cruel époux, si lu cours au trépas, Me dit-elle , à la mort traîne-nous sur tes pas : Si ton dernier effort peut encore être utile. Ah ! commence du moins par sauver cet asile. Que deviendront un père, un enfant précieux , Et ton épouse , hélas ! jadis chère à tes yeux ? »
Ainsi Creuse en pleurs , exhalant ses alarmes , Remplit l'air de ses cris, me baigne de ses larmes, Lorsqu'un soudain prodige épouvante nos cœurs : Aux yeux , et dans les bras de ses parents en pleurs. Sur la tête d'Ascagne une flamme rayonne , S'abaisse sur son front en brillante couronne; El, d'un léger éclair l'effleurant mollement. Autour de ses cheveux se joue innocemment. L'alai'me se répand ; et des eaux abondantes Descendent à grands flots sur ses tresses ardentes. On secoue à l'envi ses cheveux allumés, Lorsque , levant ses yeux par l'espoir animés , Teudant au ciel ses mains : « Jupiter ! dit mou père , Si les pleurs quelquefois désarment ta colère.
Eripis, ut mediis hostem in penetralibus, utque Ascaniura, patremque meura , juxtaque Creùsam, Alterum in alterius mactatos sanguine cernam? Arrua, viri, ferte arma : vocat lux ultima victos. Rcddite me Danais; sinite instaurata revisam
^-0 Prselia. Nunquam omnes liodie moriemur inulti. » Hinc ferro adcingor rursus, clvpeoque siuistran) Insertabam aptans, meque extra tecta ferebam. Ecce autem complexa pedes in limine conjux Hatrebat, parvumque patri tendebat lulum : « Si periturus abis, et nos râpe in omnia tecum ; Sin aliquam expertus sumtis spem ponis in armis, Hanc primum tutare doraum. Cui parvas lulus, Cui pater, et conjux, 'quondam tua dicta, relinquor? Talia vociferans gemitu lectum orane rcplebat,
^° Quum subitum dictuque oritur mirabilc monstrum**. Mamquc manus inter, mœstorumque ora parentum, Ecce levis summo de vertice visus luli Fundere lumen apex, tactuque innoxia mollis Lambere flamma comas, et circum tempora pasci. Aos pavidi trepidare metu, crinemque flagrantem Excutere, et sanctos restingiiere fontibus ignis. At pater Anchises oculos ad sidéra lactus Exlulit, et cœlo palmas cum voce tetendit : " Jupiter omnipotens, precibus si flecteris ullis.
Lis clans nos cœurs , hélas ! et , s'ils sont vertueux , Confirme , par pitié , ces présages heureux ! »
Vers la gauche, à ces mois, éclale le tonnerre; Et, des voûtes des cieux s'élançant vers la terre, Un astre, dans la nuit traînant de longs éclairs, Semble sur le palais tomber du haut des airs : De là ce feu divin , pour nous guider sans doute, Vers la forêt d'Ida suit sa brillante route ; Prolonge dans les airs ses sillons radieux , Jette une odeur de soufre , et se perd à nos yeux. Mon père, à cet aspect, se lève, et, plein de joie , Invoque et Jupiter et l'astre qu'il envoie. " Dieux paternels! dit-il, c'en est fait, je me rends: Protégez ma famille, et sauvez mes enfants! J'accepte avec transport ce présage céleste. Dieux puissants ! d'Ilion vous sauverez le reste. Viens, mon fils ; je te suis. » Il dit; et de plus près Les flammes cependant menacent le palais ; Et, d'un cours plus rapide avançant vers leur proie. En tourbillons fougueux leur fureur se déploie. « Eh bien , mon père, au nom de mon amour pour tous, Laissez-moi vous porter ; ce poids me sera doux : Venez , qu'un même sort tous les deux nous rassemble : Venez , nous périrons , ou nous vivrons ensemble. Qu'Iule m'accompagne, et qu'observant mes pas, Mon épouse me suive et ne me quitte pas. El vous, qu'un noble zèle attache à votre maître, Ecoutez : hors des murs vos yeux verront paroître Un coteau d'où s'élève un temple où les mortels De Cérès autrefois eneensoient les autels; Non loin est un cyprès, respecté par les âges. Et qui de nos aïeux recevoit les hommages : Là, nous nous rendrons tous par différents chemins. Vous , mon père , prenez nos dieux , nos vases saints ;
Cdo Adspice nos, hoc tantum; et, si pietate mereraur, Da deinde auxilium, patcr, atque hscc omiiia fiinia. »
Vix ea fatus erat senior, subitoque fragore Intonuit laevuin, et de cœlo lapsa per umbras Stella facem ducens luulta eum lucc cuciirrit. lllani , summa super labcntcrn culmina tccti, Cernimus Idsea tlaram se condcre silva, Signanteraque vias ; tum longo limite suicus Dat lucem, et late circum loca sulfure fumaot. Hic vero victus genitor se tollit ad" auras, 1'^° Adfaturque deos, et sanctum sidus adorât.
« Jam jam nuUa mora est; sequor, et, qua ducitis, adsum. Di patrii, servate doraum, servate ncpotem! Vestrum hoc augurium, vestroque iu numiue Troja est. Cedo equidem; ncc, nate, tibi cornes ire recuso. »
Dixerat ille; et jam per mœnia clarior igiiis Auditur, propiusque œstus incendia volvunt. « Ergo âge , care patcr , cervici iraponere nostrœ : Ipse subibo humeris, nec me labor iste gravabit; Quo res curaque cadent, unum et commune periclum, 7"> Una salus ambobus erit. Mihi parvus lulus Sit cornes, et longe servet vestigia conjux43. Vos, famuli, qua: dicam, animis advertite vestris. Est urbe egressis tumulus templumque vetustum 'li Déserta; Cereris, juxtaque antiqua cuprcssus, Relligione patrum multos servata per annos : Hanc ex diverse sedera veniemus iu unam.
Je ne puis y toucher avant qu'une onde pure Du sang dont je suis teint n'ait lavé la souillure. »
A ces mots, d'un lion j'étends sur moi la peau. Je me courbe, et reçois mon précieux fardeau; Mon fils saisit ma main, et , précédant sa mère, Suit à pas inégaux la marche de son père. Des lieux les plus obscurs nous traversons l'horreur; Et moi, qui tant de fois avoîs vu sans terreur Et les bataillons grecs, et le glaive homicide, Une ombre m'épouvante, un souffle m'intimide; Je n'ose respirer, je tremble au moindre bruit. Et pour ce que je porte, et pour ce qui me suit.
Enfin nous échappons de cette ville en cendre. Nous nous croyions sauvés , lorsque je crois entendre D'un bataillon nombreux les pas précipités; Et dans l'ombre jetant ses yeux épouvantés, « Fuis, cours, fuis ! je les vois, je vois briller leurs armes! » Dit mon père. A ces mots, qui doublent mes alarmes, Je ne sais quel délire égara mes esprits; Mais, tandis qu'éperdu, tremblant d'être surpris. Aux lieux les moins frayés je confiois ma fuite , Ma chère épouse, hélas! que je crois à ma suite... Sort cruel ! est-ce toi qui nous en séparas .•" Le chemin , trop pénible , arrcta-t-il ses pas ? Ou dans ces noirs sentiers s' est-elle enfin perdue ? Je ne sais; mais le ciel ne me l'a point rendue; Et je ne m'aperçus de ce fatal revers Que lorsque, parvenu sur ces coteaux déserts, Sous l'antique cyprès j'eus déposé mon père. Je cherche mon épouse , et mon fils une mère : Seide elle étoit absente. En ces moments affreux , Qui n'implorai-je point des hommes et des dieux ? Non, Ilion en feu, non, celte nuit terrible. Pour ce coeur déchiré n'eut rien de plus horrible.
Tu genitor, cape sacra manu, patriosque Peuates : Me, belle e tanto digressum et csede recenti, Adtreclare nefas, doncc me fliimine vivo
"20 Abluero. »
Haec fatus, latos humeros subjectaque colla Veste super fulvique insternor pelle Iconis; Succedoque oneri. Dextrae se parvus lulus Implicuit, sequiturque patrem non passibus œquis^S. Pone subit conjux. Fcrimur per opaca locorum. Et me, quera dudura non ulla injecta movebant^'' Tela, neque adverse glomerati ex agmine Graii, IVunc omnes terrent aurse; sonus excitât omnis Suspensum, et pariter comitique onerique timentem.
730 Jamque propinquabam portis, omncmquc videbar^7 Evasisse viccm, subito quiun creber ad auris Visus adcssc pedum sonitus, genitorque per umbram Prospiciens: « Nate, exclamât, fuge, nate; propiuquant. Ardentis cljpeos atque œra micantia cerno. »
Hic mihi nescio quod trépide maie numen amicum Cenfusara eripuit mcntem. Naraque, avia cursii Dum sequor, et nota excède rcgione viarum , Heu ! misero conjux fatone ercpta Crciisa Substitit, erravitne via, seu lassa rcsedit,
74° Incertum; nec post oculis est reddita nostris. ]\ec prius amissam respexi , animurave reflexi , Quara tumulum antiquse Cereris sederaque sacratam Vcnimus : hic demum conlectis omnibus una