LIVRE III
Polydore est mon nom; ces arbustes sanglants Furent autant de traits qui percèrent mes flancs. La terre me reçut; et, dans mon sein plongée, Leur moisson homicide en arbres s'est changée. »
A ces mots , ma voix meurt , mes sens sont oppressés, Et mes cheveux d'horreur sur mon front sont dressés. L'infortuné Priam, dans ses tendres alarmes, Pour ce malheureux fils craignant le sort des armes, L'avoit au roi de Thrace, iulidèle allié, Avec de grands trésors en secret envoyé , Pour conserver ses jours et former sa jeunesse. Le lâche , tant qu'Hector humilia la Grèce , Respecta cet enfant, sa famille et son nom; Mais , dès que le destin servit Agamemnon , L'intérêt, dans son cœur faisant taire la gloire, Oublia l'amilié pour suivre la victoire. Le cruel (que ne peut l'ardenle soif de l'or ! ) Égorgea Polydore , et saisit son trésor ; El la terre cacha sa victime sanglante. A peine j'eus calmé ma première épouvante , Sur ces signes affreux du céleste courroux Je consulte les dieux, et mon père avant tous. Chacun veut fuir ces lieux et ces bords sacrilèges, Où rhospiîalité n'a plus de privilèges.
I\Iais Polydore attend les suprêmes honneurs ; On relève sa tombe, on l'arrose de pleurs, Ses autels sont parés de festons funéraires; Le cyprès joint son deuil au deuil de ces mystères; Des femmes d'Ilion les cheveux sont épars; Le lait, le sang sacré coulent de toutes parts; Nous renfermons son ame en son asile sombre , Et d'un dernier adieu nous saluons son ombre.
Dès qu'on put se fier à l'humide élément , Sitôt que de l'Auster l'heureux frémissement Promit à notre course une mer sans naufrage ,
Nam Poljdorus ego. Hic confnium ferrea tcxit Telorum seges, et jaculis increvit acutis. »
Tum vero ancipiti menteii formidine pressas Obstiipui, steteruntque comœ, et vos faucibus Laesit. HuQC Polvdorum auri quondara cum pondère magoo ^ Infelix Priamus furtim macdarat alendura Threïcio régi , quiiin jam diffideret armis Dardaniae, fingiquc urbem obsidione videret. llle, ut opes fractœ Teucram, et fortuna recessit, Res Agameranonias viclriciaque arma sccutus, Fas omoe abrumpit, Polydorum obtruncat, et auro Vi potitur. Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra famés! Postquam pavor ossa reliquit, Delectos populi ad proceres, primumque parentem, Monstra deum refero, et, quse sit sententia, posco.
^ Omnibus idem animas scelerata excedere terra,
Linqui pollutum hospitium , et dare classibus austros. Ergo instauramus Polydore funus, et ingens ^° Adgcritur tumulo tellus; stant Manibus arae, Cœruleis mœstx vitlis atraque cupresso; Et circum lliades crinem de more solutae. Inferimus tepido spumantia cymbia lacté, Sanguinis et sacri pateras; animamque sépulcre Condimus, et magna supremum voce ciemus.
Inde, ubi prima fidcs pelage; placataque venti •'
70 Dant maria, et leuis crepitans vocat Auster in altum '^
Nos vaisseaux reposés s'élancent du ri\ âge :
On part, on vole au gré d'un vent rapide et doux;
El la ville et le port sont déjà lohi de nous.
L ne ile est dans les mers , qu'un golfe étroit sépare
Des hauteurs de Mycone el des rocs de Gyare,
Délices de Thélis, chère au dieu du trident:
Loug-iemps elle flolla sur Tabime grondant :
Enfin, du dieu du jour la main reconnoissanle
Fixa de son berceau la destinée erranle;
Et Iheureuse Délos, dans un profond repos ,
Défia le caprice et des vents et des flots.
Là nos vaisseaux lassés trouvent un sûr asile :
Nous entrons; d'Apollon nous saluons la ville.
Anius vient à nous , le front ceinl à-la-fois
Du laurier prophétique et du bandeau des rois;
Il voit, il reconnoît, il embrasse mon père.
Tend à son vieil ami sa main hospitalière,
Et, resserrant les nœuds dune antique union,
Picçoit dans son palais les restes d'Ilion.
Je visite du dieu le temple tutélaire.
Et je m'écrie : « O toi que dans Thymbre on révère,
Donne à mon peuple errant des murs , une cité ,
Et prépare un long règne à sa postérité.
Où faut-il transporter nos dieux, nous et Pcrgame.'
Tiens, parle, éclaire-nous, et descends dans notre ame ! ■
Je dis : et tout-à-coup je sens de l'immortel
S'agilcr le laurier, et le temple , et l'autel.
Le mont tremble; chacun vers la terre s'incline.
Et ces mots sont sortis de l'enceinte divine :
« Troyens, c'est au berceau de vos premiers parents
Que je promets un terme à vos deslins errants ;
Allez , et recherchez la terre paternelle :
Là naîtra de vainqueurs une race éternelle ;
Là régneront Énée et ses derniers neveux ,
Et les fils de ses fils , et ceux qui naîtront d'eux. »
DeducTint socii navis, et litora complent. Provehimur porlu; temque iirbesque recedunt '3. Sacra mari colitur medio gratissima tellus li ÎS'ereidam matri et ISeptune JCgœe :
Quam plus Arcitenens, oras et litora circum Errantem, Gyaro celsa Myconoque revinxit, Immotamque coli dédit, et contemnere ventes. Hue feror; lise fesses tuto plaridissima pertu Adcipit. Egressi veneramur Apollinis urbem.
80 Rex Anius, rex idem hominum Pbœbique sacerdos, Vittis et sacra redimilus terapora lauro, Occurrit; veterem Anchisen adgnoscit amicum. Jungimus hospitia dextras, et tccta subimus. Templa dei saxo venerabar structa vétusté. « Da propriam , Thymbraee, domum! da mœnia fessis , Et genus , et mansuram urbem ! Serra altéra Trojœ Pergama, reliquias Danaum alque immitis .\chilli! Quem sequimur? queve ire jubés? ubi ponere sedes ? Da, pater, augurium; atque animis inlabere noslris! «
90 Vix ea fatus eram; tremere omnia visa repente, Liminaque, laurusque dei; totusque moveri Mens circum , et mugire adytis cortina reclusis. Submissi petimus terram , et vox fertur ad auris : « Dardanida; duri, quce vos a stirpe parentum Prima tulit tellus, eadem vos ubere Ixto Adcipiet reduces. Antiquam exquirite matrem.
L'ENÉIDE
Ainsi parle Apollon. On tressaille , on s'écrie : « Quels sont ces bords? quelle est celle aniique pairie Où le sort nous aj)pelle, où le ciel pour toujours De nos longues erreurs doil terminer le cours ? Alors, des anciens temps gravés dans sa mémoire, Mon père à nos regards développant l'hisloire : « O ïroyens, nous dil-il, par des signes certains Connoissez votre espoir , conuoissez vos deslins. Une île est au milieu des ondes écumeuses, Fière d'un sol fécond, de cent villes fameuses, Berceau de nos aïeux et du grand Jupiter. C'est de l'Ida crétois que notre aïeul Teucer, De Rhétée abordant l'antique promontoire , Y fixa ses sujets, son empire et sa gloire : Ilion n'éloit pas ; et des li'ibus sans noms De l'Ida phrygien liabitoient les vallons. C'est de là que nous vient le culte de Cjbèle, Par qui le soc apprit à vaincre un sol rebelle, De ses honneurs divins le mystère secret, Que jamais ne dévoile un témoin indiscret , El de l'airain sacré la bruyante alégresse, El ces lions soumis qui traînent la déesse; Enfin du mont Ida le bois religieux :
Là nous attend le sort, là nous guident les dieux. Mais apaisons d'abord les puissances de l'onde ; El, si le vent nous sert, si le ciel nous seconde, Trois jours nous porteront sur ces bords désirés. » Ainsi parla mon père, et deux taureaux sacrés Sonl aux dieux prolecteurs offerts en sacrifice ; L'un rend à nos destins le dieu des mers propice, El l'autre d'Apollon implore les faveurs; Ensuite deux brebis , diverses de couleurs , Sont offertes aux dieux de l'orageux empire : La noireaux vents fougueux, la blanche au doux Zéphirc.
Le bruit court qu'un grand roi, notre ennemi cruel ,
Hic domus ^Enes cunctis dominabitur oris, Et nati natoruin , et qui nasceutur ab illis. » Ilaec Phœbus : mixtoque ingens exoita tuinnltu
'00 Lïtitia ; et cuucli, quae sint ea mœnia, quœiunt; Quo Phœbus vocet crrantis, jubeatque reverti. Tum genitor , veterum volvens monumenta virorura, « Auditc, o proceres , ait, et spes discite vestras. Creta Jovis magni mcdio jacct insula ponto; Mons lda;us ubi, et gentis cunabula nostrœ. Centiiin urbes habitant magnas, uberrima régna : Maximus unde pater , si rite audita recordor , Tcncrus Rhœteas priraum est advcclus ad oras , Optavitquc locurn rcgno. Nondum Iliura, et arecs
110 Pergamese steterant : habitabant vallibus imis. Hinc mater cultrix Cybeb-e, Corybanliaque sera, Idaeuraque ueraus; hinc (ida silentia saciis, Et juQcli cuiTura domina; subiere leones. Ergo agite, et, divum ducunt qua jussa, sequamur : Placcraus vcntos, et Gnosia régna petamus. Nec longo distant cursu; modo Juppiter adsit, Tertia lux classera Crctieis sistet in oris. » Sic fatus , mciilos aiis mactavit honores, Taurum Nepluno, laurum tibi, pulchcr Apollo;
120 IVigrara Hiemi pccudem, Zephyris feiicibus albam. Fania volai , pulsum regnis cessisse pateruis Idomcnea duccin, desertaque litora Cretae;
Idoménée, a fui le trône paternel; Qu'abandonnés des Grecs, les rivages de Crète Promettent aux Troyens une douce retraite. Nous partons : nous voyons la riche Oléaros , Naxos chère à Bacehus, el la blanche Paros, Donyse aux verts bosquets, des îles renommées Qui sur les vastes mers en cercle sonl semées, ïout-à-coup un cri part : « Voilà, voilà ces lieux, Espoir de nos enfants, séjour de nos aïeux! » Le vent s'élève en poupe; on s'élance, on arrive, Et de la Grèce enfin nous atteignons la rive. J'y fonde une cité ; je l'appelle Ihon : L'heureuse colonie applaudit à son nom.
Je l'invite à chérir sa demeure nouvelle , A bâtir de ses mains sa haute ciladelle. La mer rend les vaisseaux à ces tranquilles bords ; L'hymen promet ses fruits, la terre ses trésors. Je donne à tous des lois , des champs , des domiciles. Mais notre sorl nous suit dans ces nouveaux asiles : Un air contagieux, exhalant son poison, , Charge de ses vapeurs la brûlante saison : L'eau tarit , l'herbe meurt , et la stérile année Yoit sur son front noirci sa guirlande fanée. Chaque jour a son deuil; l'animal expirant Perd la douce lumière , ou traîne un corps mourant : Plus d'épis pour l'été , plus de fruits pour l'autonme , El sur ces bords affreux la mort seule moissonne. Mon père ordonne alors de repasser les flots. D'aller interroger les trépieds de Délos, D'apprendre dans quels lieux doivent finir nos peines, Nos travaux renaissants, nos courses incertaines.
La nuit couvroit le ciel ; tout dormoil, quand mes dieux, Ravis dans Troie en cendre à la fureur des feux, Aux rayons de Phébé qui brilloit tout entière , M'apparoissent en songe , éclatants de lumière ,
Hoste vacare doraos, sedesque adstare relictas. Liuquimus Ortygioe poitus, pelagoque volamus '^, Bacchatamque jugis Naxon, virideraque Donusam, Olcaron, niveamque Paron, sparsasque per œquor Cycladas , et ciebris legimus fréta coDsita terris. Nauticus cxoritur vario certamine clamor; Hortantur socii , Cretara proavosque petamus.
i3o Prosequitur surgens a puppi ventus euntis. Et tandem antiquis Curctura adlabimur cris. Ergo avidus mures optatœ molior urbis , Pergameamque voco, et Isetam cognomine gentem Hortor amare l'ocos, arccmquc adtollere tcctis. Jamquc 1ère sicco subdiictœ litorc puppcs; Connubiis arvisquc novis operata juventus ; Jura domosque dabara : subito quum tabida membris, Conrupto cœli tractu, miserandaque venit Arborlbusque satisque lues, et Ictifer annus.
140 Linquebant dulcis animas, aut acgra trahebant Corpora ; tum sterilis exurere Sirius agros; Arcbant herb.-E, et victum seges srgra negabat. Rursus ad oraclum Ortygiœ l'Iiœbumque rcmenso Ilortalur pater ire mari, vcniaraque precari : Quam fessis finem rébus ferat; unde laborum Tentare auxiliuni jubeat ; quo vcrtere cursus.
Nox erat , et terris animalia soranus babebat : Effigies sacrae divum Phrygiique Pénates,