‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 103 sur 413 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Consolent mes chagrins , et m'adressent ces mots : « Épargne-toi le soin de repasser les llols ; Apollon nous envoie ; et ce qu'eût fait entendre L'oracle de Délos , nous pouvons le l'apprendre. C'est nous qui , compagnons de périls , de travaux , Suivîmes ton exil , partageâmes tes maux ; C'est nous qui, terminant ta course vagabonde, A ta race immortelle asservirons le monde. Ose donc mériter ta future splendeur.

La Crète ne doit point renfermer ta grandeur : Il est des bords fameux que l'on nomme Hespcric , Qu'autrefois ont peuplés des enfants d'OEnotrie , Riche et puissant empire. Italus , nous dit-on , Augmenta sa splendeur , et lui donna son nom. Là du grand Dardanus la race a pris naissance : Où fut votre berceau , sera votre puissance. Cours détromper Anchise , et guide les Troyens Des rivages de Crète aux bords ausoniens. »

Ainsi parloient mes dieux: ce n'étoil point d'un songe L'illusion nocturne et le grossier mensonge ; C'étoient leurs saints bandeaux, leurs regards, leurs ac- Et tous mes sens émus me les moniroient présents, [cents, Tremblant , je me relève; et , saisi d'épouvante , J'élève au ciel ma voix et ma main suppliante , Aux dieux hospitaliers je rends un juste honneur. Et reviens à mon père annoncer mon bonheur. Égaré, mais soumis à cette voix divine", A sa double famille, à sa double origine, 11 impute l'erreur de l'oracle douteux Qui lui fit méconnoîlre et confondre ces lieux. « O mon fils , que poursuit l'affreux destin de Troie ! Cassaadre (et mon esprit s'en souvieutavec joie),

Quos meciim a Troja mediisque ex ignibus urbis 'âo Extuleram , visi aiite oculos adstare jacentis Insomnis, luullo maDifesti luiuine, qua se riena per iosertas fundebal luna l'enestras; Tum sic adfari , et curas his demerc dictis : « Quod tibi delato Ortjgiam dicturus Apollo est, Hic canit; et tua nos en ultro ad limioa niiltit. Nos le, Daidauia inccusa , luaque arma secuti; IVos lumidum sub te permeusi classibus aequor, Idem venluros luUuuius iu aslra nepotes , Imperiiimque uibi dabiuius. Tu mœDia magnis 160 Magna para, longumque lugae ne linque laborem. Mutandce sedes. Non haec tibi litora suasit Delius, aut Crelas jussit considère, Apollo. Est locus , Hesperiam Graii cognomiiic dicunt, Terra antiqua, poteus armis, atque ubere gicbx. OTnotri coluere viri : nuiic fama, minores Italiam dixisse, duels de Domine gentcm 'G. Hae nobis propriae sedes; bine Dardanus ortus , lasiusque paler, genus a quo principe nostrum. Surge âge , el haec iaetus longaevo dicta parenti ^'° Haud didiitanda refer : Corylhura, terrasque requirat 17 Ausonias : Dictaea negat tibi Juppiter arva. »

Talibiis adtonitus visis, ac voce deorum (Nec sopor illud erat ; sed coram adgnoscerc vultus , Velatasque comas, prasentiaque ora videbar : Tum gclidus loto manabat corpnre sudor), Conripio e stralis corpus, lendoqtie siipiuas Ad cœlum cum voce manus, et mucera libo

Cassandre, me dit-il, par des avis certains M'a cent fois de ma race annoncé les deslins, Et les champs d'Italus, et les bords d'Hespérie. Mais qui pouvoit si loin attendre une patrie .-• Et qui croyoit Cassandre en ces temps malheureux ? Cédons aux lois du sort, obéissons aux dieux. »

Il dit : on applaudit, on dépose au rivage Tous ceux que retenoit ou leur sexe ou leur âge. Le vent gonfle la voile, et, sur les vastes eaux. Nous cherchons des périls et des climats nouveaux. Le bord fuit : devant nous s'étend la mer profonde ; Par-tout les cieux, par-tout les noirs gouffres de l'onde. Tout-à-coup la tcmpèle, apportant la terreur, Sur l'onde au loin répand sa ténébreuse horreur , Le vent tonne en courroux sur les mers qu'il tourmente; Le flot monte et retombe en montagne écumante ; L'œil ne distingue plus ni le jour, ni la nuit; Le pilote éperdu, que la frayeur conduit. Abandonne au hasard sa course vagabonde. Sur nous le ciel mugit ; sous nos pieds la mer gronde ; La foudre nous menace, et de l'air ténél)rcux Mille horribles éclairs sont les astres affreux. Le jour est sans soleil , et la nuit sans étoiles ; L'onde brise la rame, et le vent rompt les voiles. Et la troisième aurore a revu nos vaisseaux Abandonnés, sans guide, à la merci des eaux. Enfin, le jour suivant, le noir horizon s'ouvre; Des monts dans le lointain le sommet se découvre , El leur vapeur s'élève en tourbillons fumeux. Alors nous nous courbons sur les flots écumeux , Et la voile baissée a fait place à la rame : Le jour rcuait aux cieux, l'espérance eu notre amc ;

Intemerata focis. Perfeeto Iaetus honore j Anchisen facio certum , remque ordine pando.

180 Adgnovit prolem ambiguam, geminosque parcutis, Seque novo veterum deceptum errore locorum. Tum memoral : « Nate, lliacis exercite fatis, Sola mihi lalis casus Cassandra canebal. IVunc repeto hœc geueri porlendere débita noslro; Et saepe Hesperiam, saepe Itala régna vocare. Sed quis ad Hesperiae venturos litora Teucros Crederet? aut quem lum vates Cassandra mo\ciet? Cedamus Phœbo, el moniti meliora sequamur. » Sic ait : et cuncli dicto paremus ovantes.

H)o Flanc ijnoque deserimus scdcm, paucisque relictis Vêla dainus, vastumque cava trabe currimus aequor. Poslquam altum tenuere rates, nec jam amplius ullae Adparcnt terrae , cœlum undique et undique pontus : Tum mihi caeruleus supra caput adstitit iinber , Noctem hiememque fereus, et iuhorruit unda tcncbris. CoDlinuo venti volvunt marc, magnaque surgunt :Equora ; dispersi jaclamur gurgite vasto. Involvcre diem uimbi , et nos humida cœlum Abstallt; iDgcmioant abruptis nubibus ignés.

^•^0 Exculimur cursu , et caecls erramus in undis. Ipse diem noctemque negat discernerc cœlo, INec meminisse vis média Palinurus in unda. Tris adeo incertos caeca caligine soles Erramus pelago; totidera sine sidère noctes. Quarto terra die primum se adtullere tandem Visa, aperire procul moatis, ac volvcre furaum.

L'EN Kl DE.

lit Je Ii'urs hras iicrvoux nos ardents matelots Font écunier la mer el bouillonner les Ilots.

Les Sirophades ( la Grèce ainsi nomma ces îles ) Aux nochers rassurés présenleul leurs asiles ; Et, de loin dominaul les flots ioniens, Sur leurs tranquilles bords appellent les ïroyens. Vain espoir ! Céléno , la reine des Harpies , Infesta ces beaux lieux de ses troupes impies : Depuis que Calais à leur brutale faim Du malheureux Pliinée arracha le festin, La terre ne vit pas de fléau plus terrible , L'enfer ne vomit pas de monstre plus horrible. Leurs traits sont d'une vierge ; un instinct dévorant De leur rapace essaim conduit le vol errant ; Une horrible maigreur creuse leurs flancs avides , Qui, toujours s'emplissant , demeurant toujours vides, Surchargés d'aliments sans en être nourris. En un fluide infect en rendent les débris. Et de l'écoulement de cette lie impure Empoisonnent les airs, et souillent la verdure.

Nous abordons : soudain sur le rivage épars Des troupeaux sans bergers s'offrent à nos regards. Sur eux, le fer en main, nous fondons avec joie, Et nos dieux sont admis à cette riche proie : Des tables , que nos mains dressent au bord des mers , Se couvrent de ces dons par le hasard offerts. Mais des monstres ailés la troupe redoutable Soudain d'un vol bruyant s'abat sur notre table, Fond sur nos aliments dans sa vorace ardeur. Souille tout, remplit tout de son infecte odeur, Et mêle un cri sinistre à son toucher immonde. Plus loin, et sous l'abri d'une roche profonde. De la voûte des bois par-tout environnés. Déjà nous reprenions nos mets abandonnés ;

Vêla cadunt; remis insurgimus; haiid mora , nautx Adnixi torqucDt spumas, et c»rii!a verrunt.

Servatura ex undis Strophadum me litoi-a primura '^ ï'o Adcipiunt : Strophades Graio stant nomine dictae Insulse lonio in magtio, quas dira Celsno '9 Harpjia:que colunt alia;, Phineia postqnara Clausa domus, mensasque metu liquere priores. Tristius haud illis moDStrum, nec saevior ulla Pestis , el ira deiim Stygiis sese exlalit undis. Virginei volucrum voltus, fœdissima veulris Proluvies, uncaeque raauus, el pallida seraper Ora famé.

Hue >ibi delati portus intraviraus, ccce 220 Laeta boum passim campis armcnta videraus,

Caprigenuraque pecus, nuUo custode, per herbas. Inruiraus fcrro, et divos ipsumque vocamus 1d parlera praedamque Jovem. Tum litore curvo Exstruimusque toros , dapibusque epulamur opimis. Al subitîE borriHco lapsu de montibus adsunl Harpyi<e, et magnis quatiunt clangoribus alas, Diripiunlque dapes, contactuque omnia fœdant Immundo; lum vox tctrum dira inler odorcm. Rursum in secessu longo sub rupe cavata , 230 Arboribus clausi circura atque borrenlihus unibris, Inslruiraus mensas , arisque reponimus igneni. Rursum ex diverse cœli caecisquc lalebris Turba sonans prsedam pedibus circuravolal untis;

Déjà le feu biùloit sur l'autel de nos Lares : Alors l'avide essaim de ces oiseaux barbares, Aux mains, aux pieds crochus, de ses réduits secrets Sort, s'élance à grand bruit, s'empare de nos mets, Et d'excréments impurs empoisonne le reste. « C'en est trop : écartons celte horde funeste, M'écriai-je aussitôt. Aux armes, compagnons! Courons ! délivrons-nous de ces monstres gloutons ! " Je dis , on obéit : nos lances détachées Sous des gazons épais avec soin sont cachées. Dès qu'il entend de loin fondre l'essaim fatal , Du haut d'un roc Misène a donné le signal. Un combat tout nouveau de tous côtés s'engage , Sur les monstres ailés nous fondons avec rage. Mais leur plume défend ces oiseaux de la mer ; Leur troupe, impénétrable aux atteintes du fer, Part, el laisse, en fuyant dans sa retraite obscure, Les mets demi-rongés , et son odeur impure.

Céléno reste seule , el ses cris menaçants Font du haut d'un rocher entendre ces accents : « Lâches usurpateurs de notre antique terre 1 Pour ravir nos troupeaux , vous nous livrez la guerre ! Apprenez donc de moi , fils de Laomédon , Ce qu'apprit Jupiter an divin Apollon, Ce qu'Apollon m'apprit , ce que je vous déclare , Moi , la terrible sœur des filles du Tartare : Oui , du vieux Latium vous atteindrez les ports ; Mais vous ne pourrez pas vous fixer sur ses bords , Que, pressés par la faim, dans votre rage extrême Vous n'ayez dévoré jusqu'à vos tables même. »

Elle dit, et soudain, d'un vol précipité, De l'épaisse forêt cherche l'obscurité.

Alors tout notre sang se glace dans nos veines ; Alors nous abjurons nos espérances vaines.

PoUiiit ore dapes. Sociis tune arma capessant Edico, et dira bellum cum gente gerendum. Ilaud secus ac jussi faciunt, tectosque per lierbam Disponunt ensis, et scula lalenlia condunt. Ergo, ubi delapsœ sonitura per curva dedere Litora , dat signum spécula Misenus ab alla

240 j£rc cavo. Invadunt socii, et nova praelia tentant, Obscenas pelagi fcrro fœdare volucres.

Scd ueque vim pluniis ullam, née voluera lerg;c Adcipiunt, celeriqae fuga sub sidéra lapsae Semesam prsedam et vestigia fœda relinquunt.

Una in praecelsa consedit rupe Ceiseno, Infelix vales, rumpitque hanc pectore vocem : « Bellum eliara pro caede boum slralisque juvencis, Laomedonliadae, bellumne inferre paratis.

Et palrio Harpyias insontis pcllere regno?

2^0 Adcipite ergo animis, atque hsec mca figile dicta : Qua; Pbœbo paler oranipotens, mihi Phœbus Apollo Pradixit , vobis Furiarum ego maxima pandu. Ilaliam cursu petilis, venlisque vocalis Ibilis Ilaliam , portusque inlrare licebit. Sed non ante datam cingclis mœnibus urbem , Quam vos dira famés noslraequc injuria CTdis Ambesas subigat maiis absumere mensas. » Dixil, et in silvam peniiis ablata refugit. Al sociis subita gelidus formidine sanguis

ifio Deriguit ; cecidcre animi: nec jam amplius arrais

Page 1