‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 111 sur 413 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Dans Us citiix, à ma voix, la nuit leiulra sos voiUs; De noirs torrents de pluie éiwnchés dans les airs, Et le bruit du tonnerre, et le feu des éclairs, D'Énée et de Didon disperseront la suite ; Vers un antre voisin tous deux prendront la fuite : J'y conduirai l'Hymen; et, si tels sont vos vœux, J'y joindrai ces amants par les plus tendres nœuds. •• « A la reine des dieiLX est-il rien qu'on refuse ? J'y consens, » dit Vénus, souriant de la ruse.

L'Aurore enfin se lève , et sort du sein des flols. Aussitôt, arrachée aux douceurs du repos, De jeunes Tyrieus une brillante élite En foule hors des murs vole et se précipite. Les chevaux africains aussi prompts que l'éclair, Les filets , les épieux armés d'un large fer, Tout est prêt; et des chiens qui palpitent de joie L'instinct intelligent flaire déjà sa proie. Sous son noble fardeau prêt à prendre l'essor. Le coursier de Didon, brillant de pourpre et d'or, Contient, fier et soumis, lardeur qui le consume. Et ronge, en frémissant, son frein blanclii d'écume. Tous les grands de l'état, à la fête appelés. Autour du seuil royal déjà sont assemblés ; Tous de leur souveraine attendent la présence. Au milieu de sa cour la reine enfin s'avance : A peine on aperçoit son front majestueux, Tous les rangs ont ouvert leius flots respectueux. Pour elle se courbant en agrafe brillante. L'or rassemble les plis de sa pourpre flottante ; L'or couvre son carquois; l'or, en flexibles nœuds. Sur son fiont avec grâce assemble ses cheveux; Et l'aiguille savémte, imitant la peinture, De sa mante royale embellit la bordure. Ascagne cependant , qu'enchante ce beau jour, Et les seigneurs troyens , viennent grossir sa cour. Seul plus brillant qu'eux tous, leur roi marche à leur tèle. Et semble seul l'objet et le dieu de la fête.

Iq nemus ire parant, ubi primos crastinus ortus Extulerit Titan, radiisque retexerit orbera.

"° lîb ego nigrantem commista grandine Dimbiun, Dum trépidant alae, saltusque indagine cingunt, Dcsuper infundam, et tonitru cœluin omne cicbo. Diffugient comités, et nocte tegentur opaca; Speluncam Dido dux et Trojanus eamdein Devenicnt : adero, et, tua si inihi certa voluntas, Connubio jungam stabili, propriamque dicabo^S. Hic Hvmenaeus erit. » Non adversata petcnti Adnuit, atque dolis risit Cytherea reperlis. Oceanum interea surgens Aurora relinquit^g.

'■'« It portis jobare exorto délecta juventus : Rctia para, plagae, lato venabula ferro, Massjlique ruunt équités, et odora canum vis. Rcginam thalamo cunctantem ad limioa primi Pœnorum exspcctant; ostroque insignis et auro Stat sonipes , ac frena ferox spumantia mandit 3". Tandem progreditur, magna stipante caterva, Sidouiam picto chlamydem circumdata limbo; Cui pharetra ex auro, criues nodantur in aurum, Aurea purpurcara subnectit fdiula vestcm.

lio \ec non et Phrygii comités, et laetus lulus.

Tel , (juand des Lycieus quittant le long hiver,

Et le Xanihe lui-même à son amour si cher,

Apollon vient revoir son île maternelle;

Lorsque, renouvelant sa fête solennelle,

Maures, Scythes, Cretois, célèbrent l'immortel,

Et sautent en cadence autour de son autel :

Lui, dans tout l'appareil de sa dignité sainte,

D'un pas tranquille et fier, sur les hauteurs du Cynthe

Au milieu des parfums, et des chants et des vœux.

Il marche; au gré des vents flottent ses longs cheveux;

Le laurier immortel, serpentant avec grâce.

De son feuillage vert mollement les embrasse.

Et l'or d'un nœud brillant en captive les flots ;

Il vient, un arc en main, un caïquois sur le dos;

Sur l'épaule du dieu ses flèches retentissent.

Et tous les cœms émus d'un saint respect frémissent.

Tel paroil le héros, tel cet enfant des dieux

A charmé tous les cœurs et frxé tous les yeux.

Mais déjà l'on s'éloigne : on brave avec audace Et des monts escarpés, et des routes sans trace. Des taillis ténébreux, des autres enfoncés. Les peureux habitants en foule sont chassés ; Surprises dans la nuit de leurs profonds ombrages, Du che\Teuil , du chamois les compagnes sauvages Hâtent de roc en roc leurs sauts impétueux ; Le daim cherche des bois les sentiers tortueux ; Et des cerfs, élancés du sommet des montagnes. Les bataillons poudreux franchissent les campagne.'! Ascagne , aiguillonnant un coursier plein de cœur. Court, vole, va, revient; et dans sa jeune ardeui- Youdroit qu'un fier lion , un sanglier sauvage A'înt d'un plus beau triomphe honorer son courage.

Tout-à-coup le ciel gronde; et le feu des éclairs. Et la grêle, et la pluie, ont sifflé dans les airs; Et du sommet des monis les ondes élancées Poursuivent des chasseurs les troupes dispersées. On court , on se dérobe à ces bruyants éclats.

lacedunt. Ipse ante alios pulcherrimus ornais InferL se socium ^Eneas, atque agmina jungit. Qualis, ubi hihernam Lyciam Xauthique flueiita Deserit , ac Delum maternam invisit Apollo , Instauratque choros, mixtique altaria circura Cretesque Drvopcsque fremunt, piclique Agathyrsi ; Ipse jugis Cvnthi graditur, raoUiquc fluenteni Fronde premit crinem fingens , atque implicat auro ; Tcla sonant humeris. Haud illo segnior ibat

'5° .Eneas; tantum egregio decus cnitet ore.

Postquam altos ventum in montis atque invia lustra, Ecce ferae , saxi dejectae vertice , caprae Decurrere jugis; alia de parte patcntis Transmittunt cursu campos atque agmina cervi Pulverulenta fuga glomerant, montisque rcliuquunt. At puer Ascanius mediis ia vallibus acri Gaudet equo , jamque hos cursu , jam pratcrit illos ; Spumanlemque dari pecora inter inertia votis Optât aprum, aut fulvum descendcre monte leoncra.

''^ Interea magno misceri murmure cœlum 3i Incipit. lusequitur commixla grandine nimbus. Et Tyrii comités passim, et Trojana juventus, Dardaiiiusqiic ucpos "S'eneris, diversa per agros

L'ENÉIDE

Didon fuil dans un anlie, Énce y suit ses pas : L' Amour à l'Hyinénce en a moairé la roule. A peine ils sont entrés sous celte obscure voûte, Deux grandes déilés de cet hymen fatal A la nature entière ont donné le signal. Complices de Junon, soudain les cieux tonnèrent, Cybèle y répondit, les montagnes tremblèrent; Les nymphes de longs cris remplirent les colcaux La nuit servit de voile, et l'éclair de flambeaux. O malheureuse reine! amante infortunée!... Combien lu paieras cher ce funeste hyménée ! C'en est fait de ta gloire ; et ce fatal bonheur Te coûte le repos, et la vie, et l'honneur!... Didon ne cache plus les secrets de son ame; Sou cœur en liberté laisse éclater sa flamme. Et, pour couvrir l'erreur de ce malheureux jour. Voile du nom d'hymen les larcins de l'amour. Ainsi ces deux amants, au sein de la mollesse, Goûtoient nonchalamment leur amoureuse ivresse.

Déjà la Renommée, en traversant les airs. En a semé le bruit chez cent peuples divers. Foible dans sa naissance , et timide à sa source , Ce monstre s'enhardit et s'accroît dans sa course. La terre l'enfanta pour se venger des cieux ; Elle aime à publier les foiblesses des dieux : Digne sœur des géants qu'écrasa leur tonnerre. Son front est dans l'Olympe, et ses pieds sur la terre : Rien ne peut égaler son bruit tumultueux, Rien ne peut devancer son vol impétueux : Pour voir, pour écouter, pour semer les merveilles. Ce monstre ouvre à-la-fois d'innombrables oreilles. Par d'innombrables yeux surveille l'univers, Et par autant de voix fait retentir les airs. La nuit, d'un vol bruyant il poursuit sa carrière;

Tecta raelu petiere. Riiunt de montibus amnes. Speluncam Dido dux et Trojanus earudem Deveniunt. Prima et Telliis et prouuba Juno Dant sigDum; fulsere ignés, et conscius œther Connubii, summoque ulularunt vertice nymphat. 111e dies primus Icti primusque malorum

170 Gaussa luit. Neque enim specie famave movetur, Nec jam furtivuin Dido meditatur amorem : Conjugium vocat; hoc prîetexit nomine culpara.

Exteniplo Libyae magnas it Fama per urbis 32, Fama, malum quo non aliud velocius ullum. Mobilitate vigct, viresquc adquirit eundo. Parva metu primo , mox sese adtoUit in auras , Ingredilurque solo, et caput inler nubila condit lUam Terra parens, ira iiiritata dcorum, Extremara, ut perhibcnt, Cœo Enceladoquc sororeiu

180 Progenuit, pedibus celerem et pernieihus alis.

Monstrura horrendum, ingens, cui quotsuiit corporc pluuuc,

Tôt vigiles oculi subter, mirabile dictu !

Tût linguae, totidem ora sonant , tôt snbrigit auris

Nocte volât cœli nicdio terraeque, per uuibrum

Stridens , nec dulci déclinât lumina somno.

Luce sedet eustos aut summi culmine tecti,

Turribus aut akis , et magnas territat urbis,

Tara ficti pravique tenax, quam nuntia vcri.

Usée tum multiplie! populos sermone replebat

'3" Gaudciis, et pariter facta atqitc iafecla canebat :

Jamais le doux sommeil ne ferma sa paupière :

Le jour, il veille assis sur le palais des rois;

Et, de là répandant son effrayante voix,

A l'univers surpris incessamment raconte

La vérité, l'erreur, et la gloire, et la honte.

Parmi cent bruits divers, la déesse, en son cours,

D'Énée et de Didon publioil les amours.

« Un Troyen, disoit-elle, est entré dans Carlhage;

Un secret hyménée à la reine l'engage ;

Et tous deux , oubliant le soin de leur grandeur.

Se livrent sans remords à leur coupable ardeur. »

Par de pareils récils l'agile messagère Court d'Iarlie jaloux redoubler la colère. Fier de devoir le jour au monarque des dieux , Sur cent autels de marbre il lui portoit ses vœux. Là de nombreux taureaux, couronnés de guirlandes, Chaque jour sous le fer expiroient en offrandes ; Là cent lampes brûloient autour de ses autels. Et , veillant en l'honneur du roi des immortels , D'un culte fdial assidu témoignage.

De leur clarté pieuse éîernisoieut l'hommage. On dit que , plein de rage , à la face des dieux , Son courroux exhala ce discours furieux : « Dieu du Maure ! ô mon père ! ô souverain du monde ', Sans doute c'est en vain que ton tonnerre gronde; Et, perdus dans les airs, tes foudres impuissants D'un frivole murmure épouvantent nos sens ! Une femme exilée erre ici sans asile ; Par pitié je lui cède un rivage stérile; Et c'est elle aujourd'hui qui rejette ma main ! L'amour est pour Énée , et pour moi le dédain ! El tandis que, fidèle aux lois de ma naissance, Au pied de tes autels chaque jour je t'encense, D'un peuple efféminé ce chef voluptueux,

Venisse jEnean, Trojano a sanguine cretura, Cui se pulchra viro dignetur jungcre Dido; INunc hiemem inter se luxu, quam longa, i'overe Regnorura imraeraores, turpique cupidine captos. »

IJaec passim dea fœda virum dilfundil in ora.

Protinus ad regem cursus dctorquet larban , Incenditque animum dictis, atque aggcrat iras. Ilic Ilammone satus , rapta Garamantide nvmpba, Templa Jovi centum latis immania regnis,

200 Centum aras posuit , vigilemque sacraverat ignora , Excubias divum aeteruas, pecudumque cruore Pingue solum, et variis florentia limina sertis. Isquc amens animi, et rumore adcensus amaro , Dicitur ante aras, média inter numina divum, Multa Jovem manibus supplex crasse supinis : « Juppiter omnipotens , cui nunc Maurusia piclis 33 Gens epulata toris Lenœura libat honorera, Adspicis hxc? An te, genitor, qnum fulmina torques, Ncqnidquam horreraus ? caecique in nubibus ignés

2'" Terrificaut animos, et iuania murmura miscent ? Feraina, quae, nostris errans in finibus , urbem Exiguam pretio posuit, cui litus arandura, Cuique loci loges dedimus, counubia nostra Reppulit, ae dominura jEnean in régna recepit! Et nunc ille Paris, cura scraiviro comitatu , Msfonia mentum. mitra , crinemque madcnlera Subnixus, rapto potitur; nos munera tcraplis

Page 1