‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 112 sur 413 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

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Qui des paifums d'Asie embaume ses cheveux ,

Jouit de sa conquête, el comble ses oulrages!

Dieu puissant ! est-ce là le prL\ de mes liommages ? »

Aiusi parloit larbe , appuyé sur l'autel. Jupiter l'entendit ; et son œil immortel Se tournant vers les lieux où, pleins de leiu- tendresse, Ces amants s'oublioient dans ime molle i\Tesse : « C'est trop perdre, dit-il, de précieux moments : Va, cours, vole, mon fils, sur les ailes des vents; Va du héros Iroyeu réveiller le courage. Quelle indigne langueur le retient dans Cai'lhage ! Deux fois du fer des Grecs par Vénus préservé, Est-ce là le destin qui lui fut réservé ? Est-ce là ce guerrier et ce héros sublime Qui devoit, de Teucer rejeton magnanime, Fonder ces murs sacrés, berceau du peuple-roi. Et fane au monde entier reconnoiire sa loi? Si, de ces hauts deslins étouffant la mémoire. L'amour lui fait trahir l'intérêt de sa gloire. Pourquoi priver son fils de Ihonueur immortel De fonder près du Tibre un empire éternel ? Chez im peuple ennemi qu'attend-il ? qui l'ai'rète ? Pourquoi du Lalium négliger la conquête .'' Qu'il parte ; je le veux , je l'ordonne. » A sa voix , Le messager des dieux vole accomplir ses lois. Il attache d'abord ses brodequins dociles. Qui, soutenant son vol sur leurs ailes agiles. Au-dessus des vallons , des montagnes , des mers , Plus vite que les vents lui font fendre les airs. Ensuite il prend en main sa baguette puissante. Qui maîtrise à son gré la Parque obéissante, Rou^Te, quand il lui plait, les portes du tombeau. Imprime de la mort le redoutajjle sceau , Ote ou rend le sommeil , fend les sombres nuages ,

Qiiippe tuis ferimus, famainquc fovemus inanem. » Talibus orantem dictis, arasque tenentem 220 Audiit omniuotens, oculosque ad mœuia torsit

Regia, et oblitos fam» melioris amantis.

Tum sic Mcrcurium adioquilur, ac talia mandat :

« Vade âge, uate, voca Zephjros, et labere peanis 24;

Dardaoiuiiique ducem, Tjria Carthagioe qui nimc

Exspectat, latis(iue datas non respicit urbis,

Adloquere , et céleris defer mea dicta pcr auras.

Non illum nobis genetrix pulcherriraa talem

Proriiisit , Graiumque ideo bis vindicat armis ;

Sed fore qui gravidam iiuperiis belloque freiiientem 2^0 Italiam regeret, genus alto a sanguine Teucri

Proderet, ac totum sub leges mitteret orbem.

Si uulla adcendit tautarum gloria rerum ,

Kec super ipse sua molitur laude laborem;

Ascaoione pater Romanas invidet arces?

Quid struit? aut qua spe ininiica in gente moratur?

Nec prolem Ausoniam, et Laviaia respicit arva?

Kaviget. Ilacc sumoia est; hic nostri nuntias este 35. »

Dixerat. lUc patris magni parère parabat

Imperio; et primum pedibus talaria nectit 240 Aurea, quae subliiuciu alis, sive asquora supra,

Seu terram , rapido pariter cum flamine portant.

Tum virgara capit : bac animas ille avocat Orco

PuUenlis; allas sub Tartara trislia mittit;

Dat somnos adiraitqne , et lumiua moite résignât :

Et fraie au dieu sa route à travers les orages. Il part , vole , et déjà se découvre à ses yeux L'Atlas , l'énorme Atlas , antique appui des cieux. Sous d'éternels frimas se* c^iaules blanchissent ; De bleuâtres glaçons ses cheveux se hérissent ; Son front couvert de puis, de nuages chargé. Par l'orage et les vents est sans cesse assiégé; Et cent torrents, vomis de sa ix)uche profonde. Font retentir ses flancs du fracas de leur onJe.

A peine il a touché le niout majestueux. Mercure, suspendant son vol impétueux.

Sur son aile immobile un instant se balance. Puis vers le bord des mers rapidement s'élance ; Là, tel qu'auprès des eaux, des rochers poissonneux , Glisse l'agile oiseau sur des bancs sablonneux ; Tel, en quittant l'Atlas, noble auteur de sa mère, Le dieu baisse son vol , et , d'ime aile légère Plauaut entre la terre et l'espace des airs , Effleure mollement le rivage des mers.

Ses pieds ailés à peine ont touché le rivage Où d'humbles toits font place aux pompes de Carthage, Il voit le chef troyen de ces grands monuments Diriger les travaux, poseï- les fondements. A son côté pendoit une éclatante épée, Où se dessine en cercle une étoile jaspée : De son épaule tombe un manteau précieux , Où d'une riche pourpre étiucellent les feux; Et de ce beau tissu, brodé par son amante. L'or flexible parcourt la trame éblouissante. Le dieu l'aborde : ■< Eh quoi ! dans des moments si chers. Oubliant tes deslins, oubliant l'univers. Tu bâtis donc Caithage ! Esclave d'une femme , Voilà donc les grands soins qui remplissent ton ame ! Le souverain du monde et le maiire des dieux

lUa fretus agit ventos , et turbida tranat Nubila. Jamquc volans apicem et latera ardua ccrnil Atlantis duri, cœlum qui vertice fulcit; Atianlis, cinctuna adsidue cui nubibus atris Piniferum caput et venlo pulsatur et imbri; 25o Nix bumeros infusa tcgit; tum flumiua mento Praecipitant senis, et glacic riget horrida barba.

Hic primum paribus nitens CvUenius alis Constilit; bine toto prsceps se corpore ad undas Misit, avi similis, quœ circum litora, circum Piscosos scopulos , huniilis volât aequora jiixta.

* Haud aliter terras inter cœkimque volabat,

* Litus arenosum ad Libyae, vcntosque secabat.

* Materno veniens ab avo Cyllenia proies.

Ut primum alatis tetigit magalia plantis , 2G0 jEnean fundantem arces ac tecta novantem Conspicit; atque illi slellatus iaspide ftdva Ensis erat, Tyrioque ardebat murice laena , Demissa ex humeris , dives quas muncra Dido Fecerat, et tenui telas discreverat auro. Continuo invadit : « Tu nunc Carthaginis altae Fuudamenta locas , pulcbramque uxorius urbcru Exstruis? heu ! regni rerumque oblite tuarumi Ipse deum libi me claro demitlit Olvmpo Regnator, cœlum et terras qui nuraiue torquet; 270 Ipse hïc ferre jubet céleris mandata per auras ; Qiiid struis? aut qua spe Libycis tcris olia terris?

L'ENÉIDE

M'a dcpiilé vers loi de la voûte des cicux. Va le trouver, mou fils, m'a-t-il dit: qui ranèle? S'il peut d'un vaste empire oublier la conquête. Si sa propre grandeur ne le peut émouvoir, De sa postérité pourquoi trahir l'espoir? Pourquoi traliir un fils sur cpii déjà se fonde Le sort de l'Italie et l'empire du monde? » Il dit, et s'évai)ore, et disparoît dans l'air.

Le héros , à l'aspect du fils de Jupiter, Reste interdit; sa voix sur ses lèvres s'arrête. Et ses clieveux d'horreur se dressent sur sa tête. 11 hrùle de partir et d'oljéir aux dieux; Mais comment s'aiTacher à ces aimables lieux ? Et son amante, hélas!... où, quand, par quelle adresse, A ce fatal départ préparer sa tendresse ? Comment l'en prévenir ? et par où commencer ? Sou ame irrésolue hésite à se fixer; Il veut, il se repent, et cette incertitude Égare en cent projets sa vague inquiétude; Mais sou esprit flottant se détermine enfin. Il convoque les chefs , leur ouvre son dessein : •t Qu'on équipe la flotte, et qu'on arme en silence; Que d'un prétexte adroit la trompeuse apparence Colore ces apprêts. Lui, tandis que Didou A son crédule amour se livre sans soupçon , Pour disposer son ame à ce grand sacrifice, Il épiera le temps, le lieu le plus propice. » A ces mots , s'empressaut d'obéir à sa voix , Les Troyens enchantés exécutent ses lois.

Mais la reine.. . ah ! qui peut tromper l'œil d'une amante ? Même avant le danger elle est déjà tremblante. Par des pressentiments ou des avis secrets, La reine la première a su tous ces apprêts. Déjà la Renommée, indiscrète déesse, A de ce bruit fatal consterné sa tendresse.

Si te nulla movet tantarum gloria rerum, Nec super ipse tua luoliris laude laborem ; Ascanium surgcntem , et spes heredis luli Respice, oui regnum Itali;e homauaque tellus Debentur. » Tali Cjlleuius ore locutus Mortalis visus medio sermone reliquit.

Et procul iu tenuera ex oculis evanuit aurara. At vero jEneas adspectu obmutuit ame:is, 280 Adrectœque horrore comae, et vox faucibus haesit 36, Ardet abire fuga, dulcisque reUoquere terras, Adtonitus lanto mouitu iinperioque deoium. Heu ! quid agat? quo nune reginam ambire furentem Audeat adfatu? quae prima exordia sumat ?

* Atque aniiuum nunc hue celeiem, nune dividit illuc,

* In partisque rapit varias, perque omnia versât. Haec alternanti potior sententia visa est.

Mnesthea Sergeslumque vocat , fortemque Cloanthuiu ; Classem aptent taciti , socios ad litora cogant ; '90 Arma parent, et, quac sit rébus caussa novandis. Dissimulent; sese interea, quando oplima Dido Nesciat, et tantos rumpi non speret amores , Tentaturum aditus , et quae mollissima fandi Tempora, quis rébus dexter modus. Ocius omncs Impcrio laeti parent, ac jiissa facessunt.

At regina dolos (quis fallerc possit amantem î?!)

Soudain un non- coin-roux allume ses regards :

Furieuse , égarée , et les cheveux épars ,

Elle vole, pareille à la jeune bacchante

Qui dans l'ombre des nuits, échevelée, errante,

Ivre du dieu puissant qui maîtrise son cœur.

Par de saints hurlements exhale sa fureur.

Enfin dans ses transports elle rencontre Enée, Et livre ainsi passage à sa rage effrénée : « Perfide ! as-tu bien cru pouvoir tromper mes yeux ? As-tu cru me cacher Ion départ odieux ? Quoi! notre amour... la foi que lu m'avois donnée... Quoi! la triste Didon, à mourir condamnée... Rien ne t'arrête! Hélas! si tu fuis pour toujours. Fais-moi mourir, ingrat, sans exposer tes jours : Vois ce ciel orageux, celle mer menaçante : Perfide! est-ce le temps de quitter ton amante? Ah ! quand tu n'irois point daus de lointains climats Chercher un triste exil et de sanglants combats ; Quand ïroie encor du Xanthe orueroit les rivages , Irois-tu chercher Troie à travers les naufrages ? Est-ce moi que tu fuis ? Pai' ces pleurs , par ta foi , Puisque je n'ai plus rien qui le parle pour moi, Par l'amour, dont mon cœur épuisa les supplices, Par l'hymen dont à peine il goûtoit les délices , Si mes bienfaits ont pu soulager ton malheur, Si mes foibles atlrails ont pu toucher ton cœur. Songe, ingrat, songe aux maux où la fuite me laisse; El par pitié du moins, au défaut de tendresse, Si pourtant la pitié peut encor t'émouvoir, Romps cet affreux projet, et vois mon désespoir! Pour toi de mes sujets j'ai soulevé la haine ; J'ai bravé tous les rois de la rive africaine; J'ai perdu la pudeur, ce trésor précieux, Qui me reudoit si fière, et m'égaloit aux dieux. Cher hôte ! puisque enfin la fortune jalouse

Prœsensit, motusque excepit prima futures, Omnia tuta limens. Eadem impia Fama furent! Dctulit armari classem , cursumque parari.

2oo Saevit iuops aiiimi , totaïuque inccnsa per urbcm Bacchatur; qualis eomniolis excita sacris Tbyias , ubi audito stimulant trieterica Baccho Orgia, nocturnusque vocat clamore Citliaeron. Tandem his jEneau compellat voribus ultro : « Dissimulare etiam sperasti , perfide, tantum 38 Posse nefas, tacitusque mea decedere terra? iVec te nostcr amor, nec te data daxtera quondam , Nec moritura tenet crudeli funere Dido?

Quin etiam hibcruo moliris sidère classem,

''10 Et mcdiis propcras Aquilonibus ire per altum, Crudelis! Quid? si non arva aliéna domosque Ignotas peteres, et Troja antiqua maneret, Troja per undosum peteretur classibus œquor! Mené fugis? Per ego bas lucrymas, dextramque tnam, te, (Quando aliud mibi jam miserae nibil ipsa reliqni) Per connubia nostra, per inceptos bymenœos. Si bcne quid de te merui, fuit aut tibi quidquam Dulce mcura, miserere domus labentis, et istam, Oro, si quis adbuc precibus locus, exue raentera!

320 Te propter Libycx gentes Nomadumque tyranni Odcre ; iiifcnsi Tyrii ; te propter eamdem

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