‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 113 sur 413 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Défend un nom plus tendre à k plus tendre épouse , A qui vas-lu livrer la mourante Didon ? Malheureuse! elil qu'attendre eu ce triste abandon? Que mon frère en courroux mette en cendres Carlhage 1 Qu'Iarbe triomphant m'entraîne en esclavage ! Encor si quelque enfant , doux fruit de notre amour, Charmoil l'affreux désert où lu laisses ma cour, Je ne me croirois pas entièrement trahie, Et ton image au moins consoleroit ma vie ! »

Elle dit. Le héros, plein de l'ordre des dieux, Étouffant la douleur de ses tristes adieux , Tient baissé vers la terre un regard inunobile. « Cessez, dit-il enfin, un reproche inutile : Grande reine , mon cœur se plaît à l'avouer, De vos soins généreux j'ai lieu de me louer; J'en conserve à jamais la mémoire chérie ; Leur souvenir ne peut finir qu'avec ma vie. Mais daignez m'écoulcr; Didon, ne croyez pas Que j'aie à votre insu voulu fuir vos états; Ne croyez pas non plus qu'à voire destinée J'aie espéré m'unir par les nœuds d'hyménée. Hélas ! fus-je jamais le maître de mes jours ? Si le ciel à mon choix en eût laissé le cours. Je vous verrois encor, bords chéris du Scamaudre ! Mon Ilion détruit sortiroil de sa cendre, Et je verrois enfin renaître sous mes yeux Les palais de mes rois , les temples de mes dieux. Mais le destin m'appelle aux champs de l'Hespérie; C'est là qu'il a choisi ma nouvelle pairie ; C'est là qu'il faut porter mes pas et mon amour. Si Didon, loin de Tyr qui lui donna le jour, Sur les bords africains s'est fixée avec joie, N'enviez point le Tibre aux haljîtanls de Troie; Souffrez que, comme vous, après mille dangers. Nous trouvions un abri sur des bords étrangers. Tout m'arrache à des lieux qui m'avoient trop su plaire ,

Exstinctiis pudor , et , qua sola sidéra adibam , Fama prior. Cui me moribundam deseris , hospes ? Hoc solum nomen quoniam de conjuge restât. Quid moror? an mea Pygraaiion dura mœnia frater Destruat, aut captara ducat Gaetuliis larbas? Saltem si qua mihi de le susccpta fuisset Aote fugam sobolcs; si quis niilii parvulus aula Luderet vEneas , qui te tamcn ore referret,

^^ ISon equidem omtiino capta ac déserta viderer. n Dixerat. Ille Jovis mouitis immota tenebat Lunaina, et obnixus curam sub corde premebat Tandem pauca refert : « Ego te , quae pluriraa fando ^9 Enumerarc vales, nuDquara, regina, negabo Promeritam; nec me racminisse pigebit Elissae, Dum memor ipse mei, dura spirilus hos régit artus. Pro re pauca ioquar. Neque ego hanc abscondere furto Speravi , ne finge, fugam; nec conjugis unquara Prœtendi taedas, aut haec in fœdera veni.

=4° Me si fata meis paterentur ducere vitam Auspiciis, et sponte mea componere curas ; Urbem Trojanam primum dulcisque meorum Relliquias colerem; Priami tecta alla manerent; Et récidiva mauu posuisscm Pergama virtis. Scd nunc Italiam magnam Gryncus A polio ,

El l'intérêt d'un fils, et l'ordre de mon père : L'un, dès que l'ombre humide enveloppe les cieux, Terrible et menaçant se présente à mes yeux; L'aulre à mille remords livre en secret mon ame, Je l'enlève aux grandeurs que son destin réclame. Dans ce moment encor le fils de Jupiter (J'en atteste et mon père et cet enfant si cher), A mes yeux éblouis se dévoilant lui-même, A fait sur moi des dieux tonner l'ordre suprême ; Fait parler le destin, la gloire, le devoir : Je crois l'entendre encor, je crois encor le voir. N'irrilez plus vos maux et ma douleur profonde; Je vous quille à regret pour l'empire du monde; Et ce fatal départ, qui m'arrache au bonheur, Est l'arrêt du destin , non le vœu de mon cœur. » Durant ces mots, Didon, dévorant son offense, A peine à contenir sa longue impatience; Avec le froid dédain de son courroux allier, Le mesure des yeux, le parcourt tout entier, Se détourne en silence , et de sa sourde rage En ces mots à la fin laisse éclater l'orage : « Non , tu n'es point le fils de la mère d'Amour ; Au sang de Dardanus tu ne dois point le jour. N'impute point aux dieux la naissance d'un traître; D'une race divine un monstre n'a pu naître : Moins horrible que toi , le Caucase en fureur De ses plus dui-s rochers fit ton barbare cœur; Et du tigre inhumain la compagne sauvage, Cruel ! avec son lait t'a fait sucer sa rage. Car enfin , qui m'arrête ? Après ses durs refus , Après tant de mépris, qu'atlendrois-je de plus? Auteur de tous mes maux , a-t-il plaint mes alarmes ? Ai-je pu de ses yeux arracher quelques larmes ? S'est-il laissé fléchir à mes cris douloureux ? A-t-il au moins daigné tourner vers moi les yeux ? Prosternée à ses pieds, plaintive, suppliante,

Italiam Lyciae jussere capessere sortes.

Hic amor, hsec patria est. Si te Carthaginis arces Phœnissara, Libycaeque adspectus detinet urbis; Quse tandem Ausonia Teucros considère terra

ïS" Invidia est? Et nos fas extera quarere régna. ÎSIe patris Ancliisœ, quoties humentibus umbris Nox operit terras, quoties astra ignea surgunt, Adraonet in soranis, et turbida terret imago. Mo puer Ascanius, capitisque injuria cari, Quem regno Hesperiae fraudo et iatalibus arvis. Nunc etiam interpres divum, Jove missus ab ipso (Testor utrumque caput), céleris mandata per auras Detulit. Ipse deura manifesto in lumine vidi Intranlem mures, vocemque his auribus hausi.

36o Desiue meque tuis incenderc teque querelis; Italiam non sponte sequor. »

Talia diceotem jamdudum aversa tuetur i°. Hue illuc volvens oculos, totumque pererrat Luminibus tacitis, et sic adcensa profatur : « Nec tibi diva parens, generis nec Dardanus auctor. Perfide; sed duris genuit te cautibus horrens Caucasus, Hyrcanseque admorunt ubera tigres. Nara quid dissiraulo? aut quse me ad majora reservo? Num fletu ingemuit nostro? nura lumina flexit?

N'a-t-il pas d'un front ralme écoulé son amaiile? Le cruel! quand pour lui j'ai tout sacrifié, M'a-l-il, pour tant d'amour, rendu cpielque pilié? Ah ! de ses cruautés quelle est la plus coupable ? O de l'hymen tralii vengeresse équitable , Junon! qu'altends-tu donc? Ton époux n'esl-il plus Et la terreur du crime, et l'appui des vertus? Des vertus! A quel signe, ô dieux ! les reconnoitre? A qui se confier, quand Enée est un traître? Sans secours , sans asile , errant de mers en mers , Par les flots en courroux jeté dans nos déserts , Je l'ai reçu , l'ingrat ! Des fureurs de l'orage J'ai sauvé ses sujets , ses vaisseaux du naufrage. Je lui donne mon cœur, mon empire , ma main : O furem" ! et voilà que ce monstre inhumain Ose imputer aux dieux son horrible parjure. Me parle et d'Apollon , et d'oracle , et d'augure ! Pour presser son départ , l'ambassadeur des dieux Est descendu vers lui de la voûte des cieux : Digues soins , en effet , de ces maîtres du monde ! Eu effet, sa grandeur tiouble leur paix profonde! C'en est assez : va, pars; je ne le reliens pas : Va chercher loin de moi je ne sais quels états. Au tranquille bonheur que t'offrent ces rivages, Va, préfère les veuis, les flots, et les orages; Pour prix de mes bienfaits donne-moi le trépas. S'il est encoi-e un dieu i-edoutable aux ingrats. J'espère que bientôt , pour prix d'un si grand crime , Brisé contre un écueil, plongé dans un abîme. Tu paieras mes malheurs , perfide ! et de Didon Ta voix, ta voix plaintive invoquera le nom. Et moi, je poursuivrai l'ingrat qui me délaisse; Absente , à tes rcgaids je m'offrirai sans cesse. Des funestes bi'andons prêts à me décorer. Barbare! à ton départ les feux vont l'éclairer; Et lorsque, de mon corps affranchissant mon amc, Les dieux de mes deslins auront coupé la trame, Ne crois pas m'échapper; à toute heure, eu tous lieux. Spectre pâle et sanglant, j'assiégerai tes yeux.

'70 Num lacryraas victus dctlit, aut miseratus amantem est? Quœ quibus anteferara? Jam jam ncc maxuma Juiio 4i, Nec Satuiniiis lu-ec oculis pater adspicit œquis. Nusquam tuta fides : ejectum litore, egentem Excepi , et rcgiii démens iu parte locavi ; Amissara classem , socios a morte reduxi. Heu furiis incensa feror! uunc aiigur ApoUo, Nunc Lyciae sortes, uunc et Jove missus ab ipso Interpres divum fert horrida jussa per auras. Scilicet is superis labor est! ca cura quietus

36n Sollicitât! INeque te teneo, neque dicta refello. I, sequere Italiam ventis; pcte régna per undas. Spero eqaidem mediis, si quid pia uumina possunt. Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido Seepe vocaturum : sequar atris ignibus absens; Et, quum l'rigida mors anima seduxerit artus, Omnibus umbra locis adero : dabis, improbe, pœnas : Audiam, et hœc Manis veniet mihi fama sub iiiios. » His médium diclis sermonera abrurapit, et auras jEgra fugit, seque ex oculis avertit et aufert;

5o'> 'Juqnens nr.ilta nietu cuuclantera, et luulta parantera

Oui, je serai vengée; et, dans l'empire sombre.

Le bruit de tes malheurs viendra charmer mon ombre. »

A ces mots menaçants qu'elle interrompt soudain, Elle fuit, laisse Ënée interdit, incertain, Et cherchant à calmer le chagrin qui l'oppresse. Ses femmes dans leurs bras soutiennent sa foiblesse. Et sur un lit pompeux la portent, loin du jour. Mourante de douleur, et de rage, et d'amour.

Enée... ah! quel regret accable sa tendresse! Qu'il voudroit de Didon consoler la iristesse! Mais le respect des dieux parle seul à son cœur. Il retourne à sa flotte, où chacun plein d'ardeur Se dispose à voler sur les plaines profondes. Des vaisseaux, qui long-temps ont oublié les ondes. On répare les flancs; et ces vastes apprêts De chênes, de sapins décuplent les forêts. Des avirons encor tout couverts de feuillage, Des mais encor grossiers sont traînés au rivage. On s'empresse , on s'assemble , on voit de loutes parts Les Troyens par torrents déserter les remparts. Ainsi, quand des fourmis la diligente armée, Des besoins de l'hiver prudemment alarmée , Porte à ses magasins les trésors des sillons. Leur foule au loin s'empresse , et leurs noii's bataillons Par un étroit sentier s'avançant sous les herbes , Entraînent à rfuvi la dépouille des gerbes : L'une conduit la troupe et trace le chemin ; L'autre, non sans effort, pousse un énorme grain ; Celle-ci des traîneurs réprime la paresse : Pour le bien de l'élat tout agit, toul s'empresse. Tous ont leurs soins , leur tâche , et leurs emplois diveis, Et d'ardents travailleurs les chemins sont couverts : Tel éloit des Troyens le concours unanime.

Et toi , de leur départ malheureuse victime ! Quels étoient tes pensers , quand , presque sous tes yeux , Tu voyois de tes tours ces ajiprêts odieux ; Quand des nochers, armés de la fatale rame, Les ais retentissoient jusqu'au fond de ton ame ? Amour, que ton pouvoir tyrannise les cœurs!

Dicere. Suscipiuut famulae, conlapsaque membra Marmoreo relerunt thalamo, stratisque reponuut. At pius jEneas, quamquam lenire dolentem 42 Solando cupit, et dictis avertere curas, Multa geraens, magnoque aniraum labefactus amore, Jussa tamea divum exsequitur, classemque revisit. Tura vero Teucri incumbunt, et litore celsas Dedii'cunt toto navis. Natat uncta carina; Frondcntisque ferunl remos et robora silvis

i°° Infabricata, fug;c studio.

Migrantis cernas, totaque ex urbe ruentis. Ac veluti, ingentem formica; farris acervum Quum populaut, hiemis msmores, tectoquc reponunt» It nigrum campis agmen , praedamque per herhas Convectant calle angusto ; pars grandia trudunt Obnixœ Irumenta huraeris : pars agmina cogunt, Castigautque moras; opère omnis semita fervet. Quis tibi tune, Dido, cerneiiti talia sensus 43! Quosve dabas gemitus, quum litora fervere late

4'o Prospiceres arce ex summa, tolumque videre.s Misceri anle oculos tantis clamoribus œquorl

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