LIVRE V
J'y joins Jeux dards crélois du fer le plus luisant : Tous, quel que soit leur sort, obtiendront ce présent. Les trois qu'aura d'abord couronnés la victoire , Auront leur prix à part , aussi bien que leur gloire ; Et, remportant les dons qui leur sont destinés , Des rameaux de Pallas marcheront couronnés. Un superbe coursier , et son riche équipage , Du plus léger de tous sera l'heureux partage. Un carquois d'Amazone, avec sa chaîne d'or. De ses flèches de Thrace enfermant le trésor , Et que noue en agrafe une pierre éclatante , Du second des vainqueurs satisfera lattente. De ce casque qu'un Grec perdit en combattant. Que le troisième eulin s'en retourne content. » Il dit; et , de ses yeux mesurant la carrière , Chacun des combattants se place à la barrière. Le signal est donné : dociles à ses lois , Tous , comme un tourbillon , sont partis à-la-fois. Plus légers que les vents , que l'aile du tonnerre, A leur tèle Nisus vole , et rase la terre : Salius de bien loin suit ce rival heureux : Euryale lui cède , Hélymus à tous deux : Après lui Diorès laisse un léger espace ; Penché sur son épaide , il vole sur sa trace ; Ses pieds touchent ses pieds , ses pas pressent ses pas ; Et, si l'espace étroit ne le retenoit pas , Eienlot il passeroit celui qui le devance, Ou du moins laisseroit la victoire en balance. Tout couverts dépoussière, échauffés, palpitants, Déjà touchoienl au but les jeunes combattants, Lorsqu'on un lieu rougi du sang d'un sacriûce, Nisus, à qui le sort s'étoit montré propice, Déjà touchant la palme, et déjà sans rivaux, Sur le terrain trempé du meurtre des taureaux , Glisse , et , se débattant sur ses jambes tremblantes , Tombe, et roule étendu sur les herbes sanglantes. Mais, s'il perd la victoire, Euryale vahiqueur,
3 10 Primus equum phaleris insigaem victor habeto;
Àiter Âmazoniam pharetram , plenaraque sagittis
Threiciis , lato quam circumplectilur auro
Balteus, et tereti subnectit fibula gemma.
Tertius Argolica hac galea contentas abito. »
Haec ubi dicta, locum capiunt; signoque repente
Conripiunt spatia audito, limcnque reliuquuDt
Effusi nimbo similes; simul ultiina signant.
Primus abit, longeque ante omnia corpora Nisus
Emicat, et ventis et fulminis ocior ails. 320 Proxumus liuic, longo sed proxumus intervallo,
Insequilur Salius : spatio post deinde relicto
Tertius Euryalus.
Euryalumque Helymus sequitur; qiio deinde sub ipso
Ecce volât, calcemque terit jam caJcc Diores,
Incumbens humero; spatia et si plura supersint,
Transeat elapsus prier, ambiguumve relioquat.
Jamque fere spatio extremo , fessique sub ipsam
Finem adventabant, levi cum sanguine .\isus
Labitur infelix, caesis ut forte juvencis •3o Fusus humum viridisque super madefccerat hei !»js.
Hic juvenis jam victor ovans vcstigia presse
Haud tcnuit titubala solo ; sed pronus in ipso
Son Euryale au moins consolera son cœur.
Du sol qui l'a trahi soudain il se relève,
S'oppose à Salius dont la course s'achève.
Dans son élan rapide avec force heurté,
Salius à son tour tombe précipité.
Aux soins de l'amitié fier de devoir sa gloire,
Euryale court, vole, et saisit la victoire :
Son succès réunit tous les cœiu-s , tous les vœux.
Hélymus suit de près ses pas victorieux ;
Et Diorès enfin triomphe le troisième.
Mais Salius réclame; et sou dépit extrême ,
Aux premiers rangs du cirque adressant de longs cris ,
Picvendique l'honneur que la ruse a surpris :
Sa plainte , sou malheur, le bon droit , sont ses armes.
Euryale a pour lui l'éloquence des larmes,
Le vœu public , séduit par d'aimables deliors ,
Sa naissante vertu , plus belle en xm beau corps .
Son modeste silence , et sa douce tristesse.
Diorès le seconde ; il parle , il crie , il presse
Les juges du combat : arrivé le dernier.
Il perd, si Salius est nommé le premier,
Et la troisième palme et la troisième place.
Le prince lui sourit, et, d'un ton plein de grâce:
« Vos prix sont assurés ; mais souffrez que mon cœur
D'un ami malheureux console la douleur. »
Il dit; et Salius reçoit pour récompense
La peau d'un fier lion , dont la dépouille immense
Forme un riche trophée, et s'embellit encor
Et de ses crins touffus , et de ses ongles d'or.
« Ah ! si les vaincus même ont un si beau pai'Iage
Si de vous le malheur obtient un tel hommage ,
Que réservez-vous donc, s'écrie alors Nisus,
A moi qu'un même sort égale à Salius,
Et qui, s'il ne l'obtient, mérite la couronne ? »
Ainsi Nisus aux cris, aux plaintes s'abandonne.
Et montre eu même temps ses vêtements mouillés,
Et de fange et de sang ses bras encor souillés.
Concidit immundoque fimo sacroque cruore.
ISon tamen Euryaii, non ille oblitus amorum;
]Nam sesc obposuit Salio pcr lubrica surgeus.
lile autem spissa jacuit revolutus arena. ,
Emicat Euryalus, et munere victor amici
Prima tenet, plausuque volai frcmituque secundo.
Post Uelvmus subit, et nuuc tertia palma Diores.
340 Hic totum cavcse consessum ingenlis, et ora Prima patrum maguis Salius clamoribus inplet, Ereptumque dolo rcddi sibi poscit honore.'ii. Tutatur favor Euryalura , lacrymœque decorœ , Gratior et pulchro veuiens in corpore virius. Adjuvat, et magna j)roclamat voce Diores, Qui subiit palms, frustraque ad pra;mia vcnit Lltiraa, si prirai Salio redduntur honores. Tum pater jEneas : « Vestra, inquit, munera \obis Certa manent, pucri; et palmam movet ordine nemo.
330 ^Je liceat casus miserari insontis amici. » Sic fatus, tergum Gîetuli immaiie leo:iis Dat Salio, villis onerosum aique aaguibus aureis. liic .Nisus : «Si tanla, inquit, sunt praemia \iclis. Et te lapsorum miseret, quœ munora .Niso Digoa dabis? primara merui qui laudc coronam,
L'ENÉIDE
Le prince avec bonté l'accueille , le caresse , Choisit un bouclier, dépouille de la Grèce, Au souverain des mers autrefois consacré, Et que Didyniaon lui-même a décoré; Met aux mains de Nisus cet admirable ouvrage, Et de sa chute ainsi console au moins l'oulrage.
Quand le prince troyen à ces jeunes rivaux Eut fermé la carrière et payé leurs travaux : « Maintenant, que celui qui brûle pour la gloire Vienne , le ceste en main , disputer la victoire. » Il dit : el, pour flatter les vœux des concurrents, Leur propose deux prix, deux honneurs différents : Au vainqueur un taureau dont la corne dorée De longs festons de laine et de fleurs est parée ; D'une éclatante épée et d'un casque brillant Le vaincu recevra le tribut consolant.
Aussitôt , au milieu d'un doux et long murmure , Darès paroît , tout fier de sa haute stature ; Darès , qui de Paris seul balança le nom ; Darès, de qui le bras, sous les murs d'Ilion, Près du tombeau d'Hector, par un combat célèbre Honorant ce héros et sa pompe funèbre , De l'énorme Butés , ce Bébryce orgueilleux , Qui comptoit Amycus au rang de ses aïeux , Terrassa la fureur, et de sa main puissante Coucha son front altier sur la poudre sanglante. Il se lève, il prélude : étendus en avant. Ses deux bras tour-à-tour battent l'air et le vent. Il montre leur vigueur, montre sa taille immense. Et du prix qu'il attend s'enorgueillit d'avance. On cherche un adversaire à ce jeune orgueilleux ; Mais nul n'ose tenter ce combat périlleux. Alors fier, et déjà d'une main assurée Saisissant le taureau par sa corne dorée, « Fils d'Anchise, dit-il, si, glacé par l'effroi,
Ni me, quae Salium, fortnna inimica tulisset? » Et simul his dictis faciem osteotabat, et udo Turpia meuibra fimo. Risit pater optimus olli , Et clypeum efferri jiissit, Didymaonis artes,
Sfio l\eptiiui sacro Danais de poste refixum.
Hoc juvenem egregium praestanti munere donat.
Post ubi confecti cursus , et dona peregit : «Nunc, si cui virtus, animusque in pectore praescr.s, Adsit, et evinctis adtollat brachia palmis. » Sic ait, et geminum pugnse proponit boDorena; Victori vclatuin auro vittisque juvencum ; Eusem, alque insignem galcam, sulatia victo. Nec mora; conliouo vastis cum viribus effert Ora Dares, magnoque virum se murmure toUit;
3'" Solus qui Paridem solitus contendcre contra,
Idemque ad tumulum, quo maxumus occubat Hector, Victorem Buten immani corpore, qui se Bebrycia venions Arayei de gente ferebat, Perculit, et fulva moribundum extendit arena. Talis prima Dares caput altum in prslia toUit , Osteuditque humeros latos, alternaque jactat Brachia protendens, et verbcrat iclibus auras. Quœritur huic alius; nec quisquam ex agmine tanto Audet adiré virum, manibusquc iuducere caestus.
»8n Ergo alacris, cunctosque putans excedcre paima, ALuQtt stetit ante pedes, nec plura moratus,
Nul n'ose à ce combat s'exposer contre moi, Pourquoi ces vains délais et cette attente vaine ? Ce taureau m'appartient , ordonnez qu'on l'emmène. » Ainsi parle Darès d'un air triomphateur : Les Troyens font entendre un murmure flatteur, Et réclament pour lui les honneurs qu'il demande. Alors le vieil Aceste avec douceur gourmande Entelle son ami, son digne compagnon, Assis à ses côtés sur un lit de gazon : « Entelle, lui dit-il, de ton antique gloire N'as-tu donc conservé qu'une oisive mémoire .' Et d'un cœur patient verras-tu sous tes yeux Enlever, sans combat , un prix si glorieux ? Où donc est cetÉryx, autrefois notre maître, Ce dieu que la Sicile en tpi crut voir renaitre ? Où sont tes fiers combats, ces dépouilles, ces prix, En pompe suspendus à tes nobles lambris ? »
« La peur, dit le vieillard , gardez-vous de le croh-e , N'affoiblit point en moi l'ardeur de la victoire : Mais l'âge éteint ma force, et de ce foible corps La glace des vieux ans engourdit les ressorts. Si j'étois jeune encor, si j'étois à cet âge Qui de cet insolent enhardit le courage, Sans prétendre à ce prix dont son cœur est flatté, J'aurois d'un tel rival rabattu la fierté. » Il dit , et de ses mains fait tomlier sur le sable De cestes menaçants un couple épouvantable, Arme affreuse qu'Eryx, en marchant aux combats , Autrefois enlaçoit à ses robustes bras.
L'assemblée en silence en contemple la forme; Chacun tremble à l'aspect de celte masse énorme, Où , du fer et du plomb couvrant le vaste poids , La peau d'un bœuf entier se redouble sept fois. Darès même a senti chanceler son audace. Énée avec effort soulève cette masse;
Tum laBva taurum cornu tenet , atque ita fatur : «Mate dca, si nemo audet se credere pugnae, Quae finis standi? quo me decet usque teneri? Ducere dona jubé. » Cuncti simul ore fremebant Dardanidae , reddique vire promissa jubcbant. Hic gravis EntcUum dictis castigat Acestes, Proxumus ut viridante toro consederat herbse : « Entelle , heroum quondam fortissime frustra ,
^9° Tantane tam patiens nulio certamine tolli
Dona sines? ubi nunc nobis deus ille, magister Nequidquara memoratus , Erj'x ? Ubi faraa per omncm Trinacriam, et spolia illa luis pendentia tectis?»>
Ille sub ha;c : «Mon laudis amor, nec gloria cessit Puisa metu; »ed enim gelidus lardante seuecta Sanguis hebet, frigentque effetae in corpore vires. Si mihi, qua; quondam fnerat, qiiaque inprubus iste Exsultat fidcns, si nunc foret illa juveutas; Haud equidcm pretio inductus pulrhroquc juvenco
400 Venissem, nec dona moror. » Sic deinde locutus In médium gcminos immani pondère caestus Projecit , quibus acer Eryx in prselia suetus Ferre manum, duroque intcndere brachia tergn. Obstupuere anirai : lanlorura ingentia septera Terga boum plumbo insuto l'erroque rigebant. Ante omnis stupet ipse Dares, longeque récusât; Magnauimusque Anchisiadcs et pondus et ipsa