‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 120 sur 413 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Et la proue au rocher demeure suspendue. L'épouvante est par-loul ; une foide éperdue De lameulables cris fait retentir les cieux. Tout s'empresse au travail ; tous , armés de longs pieux , Soulèvent le navire, et leurs mains diligentes Recueillent les débris de leurs rames Iloltantes. Mnesthce alors s'anime, et, sur l'onde emporté. Au gré des vents sélance avec agilité : El comme au fond d'un roc , sa demeure chérie , Une colombe en paix, et dans l'ombre nourrie, Si quelque effroi soudain vient troubler son réduit , Tressaille, bat de l'aile, et s'échappe à grand bruit , Puis nage mollement , et dans un air tranquille Soulienl l'agilité de son vol immobile : Tel glisse le vaisseau; tel, et plus prompt encor, Il court, rase les flots, et poursuit son essor. Sa vitesse redouble au bout de sa carrière. Déjà son vol ardent passe et laisse en arrière Sergeste, qui lâchant de reprendre son cours, Luttant contre l'écueil, implorant du secours, Essayoit vainement quelques débris de rames : De là vers la Chimère, à la gueule de flammes, Il s'élance, lalteinl; et le pesant vaisseau, Dépourvu de pilote , est vaincu de nouveau. Cloanlhe reste seul : lier de son avantage, Mnesthée, à son aspect, redouble de courage. AJors de nouveaux cris dans les airs sont lancés ; Et par mille clameurs , par des vœux empressés , . La commune faveur le pousse à la victoire. Des deux parts même espoir, même ardeur pour la gloire. L'un , fier de son succès , s'obstine à le garder , Et veut mourir cent fois plutôt que de céder : L'autre, heureux par l'audace, ose encor davantage; Son espoir fait sa force; et, grâce à son courage,

Infclix saxis in procuiTentibus hœsit.

Concussse caiites, et acuto iii muricc remi Obnixi crepucre, inlisaque pi'ora pcpendit. Consurgunt nautae, et magcio clamorc raorantur; Ferratasque trudes et acuta cuspide contos Expcdiunt, fractosque Icguot in gurgite renws.

•>o At laetus Miiestheus, successuqiie acrior ipso, Agmiue remorum céleri, ventisque vocatis, Prona petit maria, et pelago decurrit aperto. Qualis spelunca subito coninota columba '<>, Cul domus et dulces latebroso in puLnice nidi, Fertur in arva volans , plausumquc exterrita penni.s Dat tecto ingéniera : mox aère lapsa quieto " Radit iter liquidura, céleris neque commovet alas : Sic Mneslbeus, sic ipsa fuga setat ultima Pristis jEquora, sic illam lert impetus ipse volantcra.

ï2o Et primura in scopulo luctantem deserit alto

Sergestum , brcvibusquc vadis , friistraque vocantrm Auxilia, et fractis discentcm currerc remis. Inde Gyan ipsamque ingcnti mole Chiraaeram Consequitur; cedit, quoiiiam spoliata inagislro tst.

Solus jaraque ipso superest in fine Cloanthus, Quem petit , et summis adnixus viribus urgct. Tum vero ingeminat claraor, cunctique seqnenlcm Instigant studiis, resonatque fragoribus sethcr. ni , proprium decus et partum indignantur honorera

«3o M teneant, vitamque volunt pro lande pacisci.

Peut-être un même honneur égaloil ces maux,

Si Cloanthe , étendant ses deux bras vers les eaux ,

X'eùl invoqué les dieux de ces plaines profondes :

« Humides habitants de l'empire des ondes !

Heurtaix dominateurs de ces mers où je cours !

Si je dois la victoire à vos divins secours ,

<.)ui , j'en fais voeu : pour prix de cet honneur suprême.

J'immole un taureau blanc sur ce rivage même ;

Je jette dans les mers ses intestins fumants.

Et mêle un pur nectar à leurs flots écumants. »

Il dit ; et, des palais de la mer azurée , Les agiles Triions, les filles de Nérée, Entendirent sa voix. De sa puissante main Palémon le seconde ; il le pousse; et soudain. Plus rapide qu'un trait , sa nef obéissante Court, vole, et dans le port arrive triomphante.

Le fils d'Anchise alors , aux accents du clairon , De Cloanthe vainqueur fait proclamer le nom : Le nom victorieux de toutes parts résonne. Du laurier verdoyant lui-même il le couronne. Ensuite il fait conduire à chacun des vaisseau.x Et l'argent, et le vin, et trois jeunes taureaux. Les chefs ont leur tribut. Au vain(jueur il présente Un vêtement guerrier, où la jxiurpre éclatante , Bordant un tissu d'or par un double contour , En deux bandes s'alonge et serpente à l'enlour. Sur ce li&su l'on voit, armé de traits rapides, Ganymède à grands pas presser les daims timides, Échauffé, hors d'haleine , et le feu dans les yeux. Il semble respirer : l'oiseau du roi des dieux L'observe, fond sur lui, le saisit, et l'enlève ; Ses gouverneurs , levant les bras vers leur élève , Le suivent vainernent de leurs yeux attendris. Et ses chiens étonnés l'appelleul à grands cris.

Hos successus alit; possunt, quia posse videntur. Et fors aequatis cepisscnt prœmia rostris, ISi palmas ponto tendens utrasque Cloanthus Fudissetquc preces, divosque in vota vocassei « Di, quibus imperium est pelagi , quorum a:quora curro^ Vobis laetus ego hoc cadeutem in lilore taurum Constituam ante aras, voti reus, extaque salsos Porriciam in iluctus, et vina liqueutia fundam. » Dixit., euraque irais sub fluctibus audiit umnis

'i^ Nereidum Phorcique chorus, Panopeaque virgo; Et pater ipse manu magna Portunus eunteni Inpulit. nia Noto citius volucrique sagitta Ad terrara l'ugit, et portu se condidit alto.

Tum satus Anchisa, cunctis ex more vocatis, Victorem magna praeconis voce Cloanthum Déclarât, viridique advelat tempora lauro; Mnneraque in navis ternos oplare juvencos, Vioaque, et argent! magnum dat ferre talentum. Ipsis i)raecipuos ductoribus addit honores :

3Jo Victori chlamydem auratam , quam plurima circuni Purpura Msandro duplici Melibœa cucurrit; Intextusque puer frondosa regius Ida Vclocis jaculo rervos cursuque fatigat Acer, anbelanti similis, quem pra'pcs ab Ida Sublimera pcdibus rapuit Jovis armiger uncis. Longsvi palmas nequidquara ad sidéra tendunt Custodes, sœvitque canum latratus in auras.

L'ÉJNÉIDE.

Celui de qui l'adresse a la seconde place Reçoit pour récompense une riche cuirasse Dont l'or à triple maille a formé le lissu. Le héros généreux dont sa main l'a reçu , Énée, aux bords du Xanihe et sous les murs de Troie , Avoit au fier Démole arraché celte proie. Surpris de sa richesse et de sa pesanteur , Aux bras impatients du fier triomphateur Ensemble la porloient Sagaris et Phégée : De ce prix glorieux leur épaule chargée Fléchit sous le fardeau ; mais Démole autrefois Poursuivoit les Troyens sans en sentir le poids. Deux grands bassins d'airain, deux coupes qu'embellissent Des figures d'argent dont les formes saillissent, Du troisième vainqueur couronnent les efforts. Déjà , tout glorieux et fiers de leurs trésors , Ils revenoient contents, quand le triste Sergeste, Avec peine arraché de sa roche funeste , Honteux et dépouillé d'un rang de ses rameurs , Seul , au milieu des ris , au milieu des clameurs , Entraînant les débris de son vaisseau débile , S'avance lentement. Tel on voit ce reptile Qu'ime rapide roue au milieu du chemin A surpris , traversé de son cercle d'airain, Ou que le voyageur , sous le poids d'une pierre , A laissé tout sanglant et meurtri sur la terre ; En longs élancements il se fatigue en vain : Terrible d'un côté, l'œil ardent, l'air hautain, Il siffle , il s'enfle , il lève une orgueilleuse tête ; Mais de l'autre côté , que sa blessure arrête , Il rampe, et , par cent plis l'un sur l'autre coules , Courbe et recourbe en vain ses restes mutilés : Tel le vaisseau boiteux se Irainoit avec peine. Au défaut des rameurs la voile le ramène , Et le port avec joie accueille ses débris.

At, qui deinde lociim tcnuit viitute secundiim , I^evibus huic liamis consertam auroque tiiliceiu

'f»" Loricam , quam Demoleo detraxerat ipse

Victor apud rapidum Simoenta sub Uio alto , Donat habere viio , decus et tutamen in armis. Yix illain famuli l'hegeus Sagaiisque fercbaut Miiltiplicem, connixi hiimeiis; iiidutus at olim Dcuiolcos ciirsu palantis Troas agebat.

Tertia doua facit gcininos ex sere lebctas, Cymbiaque argLiito peifticta atque aspera signis.

Jamque adco donati omucs, opibusquc superbi, Puniceis ibant eviiicti teiiipoia tseuiis;

270 Ouutn saevo e scopiilo mulla vix arte revolsus, Araissis remis, atqiic ordine debilis une, Imisam sine honore ratera Scigestus agebat. Qualis sœpe viœ deprensus in aggere seipens, jErea quem obli(juura rota tiansiit'^, aut gravis ictu Seminecem liqiiit saxo laceiuraque viator; Ncquidquam longos fugiens dat corporc tortus. Parte ferox, ardensqiic oculis, et sibila colla Arduus adtollens; pars voluere clauda retciitat Nexantera nodis, scqne in sua mcuibra plicantemi3,

>*o Tali reniigio navis se tarda inovebat :

Vêla facit tamen, et velis subit ostia plenis. Scrgcstum ^Kneas proiuisso iimnere doaat, Scrvatam ob iiavcm lïtus, sociosquc redurtos.

Sergeste du héros obtient lui-même un prix ;

Une esclave Cretoise acquitte le courage

Qui garantit sa nef et sauva l'équipage ;

Aux travaux de Minerve on instruisit sa main

Et deux enfanis jumeaux se jouoient sur son sein.

Ce combat terminé , le monarque de Troie Vers un vallon oii l'herbe en lapis se déploie , Et qu'enferme un coteau de forêts couronné , D'une foule nond^rcuse avance environné.

Au milieu , préparé des mains de la nature , • Un théâtre présente un trône de verdure. Là , suivi par le peuple, et dominant ses floîs , Marche pompeusement, et s'assied le héros : Puis, des deux nations invitant la jeunesse, De tous ceux que signale une agile vitesse , Par de riches présents et par des prix flatteurs , Au combat de la course il excite les cœurs. Troyens , Siciliens , aussitôt tout s'apprête. Euryale et Nisus s'avancent à leur tête ; Euryale , beau , jeune, et frais adolescent ; Nisus, le digne ami de ce héros naissant : Après eux , Diorès , né des rois de Pergame : Puis Patron, Salins, qu'un même espoir enflamme; L'un de l'Acarnanie abandonna les champs ; A l'autre l'Arcadie enseigna ses doux chants. Après eux de chasseurs vient une troupe agile , Hélymus et Panope, enfanis de la Sicde, Tfius deux du vieux Acesle assidus compagnons ; Et d'autres , dont l'oubli nous a caché les noms.

« Généreux combattants, prélez-moi lous l'oreille, Et dans vos jeunes cœurs qu'un doux espoir s'éveille, Dit le prince troyen : et vaincus et vainqueurs , D'un prix commun à tous obtiendront les honneurs ; Tous auront une hache où l'art sin-passe encore , Par un travail exquis, l'argent qui la décore.

Olli serva datur, operuiu Iiaud ignara Mincrvx, Cressa genus l'iioloe, gciuinique sub uberc nati.

Hoc plus jEneas niisso certamiiie tendit Gramineum in campum, quem collibus undique curvis Ciugcbant silva; ; racdiaque in valle llicatri Circus erat, quo se raultis cura millibus héros

■^"jo Coiisessu nicdinm tulit, exstructnque rescdit. Ilic, qui forte vclint rapido coDteudere cursu. Invitât preliis animos, et pncmia ponit. Undique conveniunt Teucri, mixtique Sicanij INisus et Euryalus priiui.

Eurialus forma insignis viridique juventa, INisus amore pio pueri ; quos deinde secutus Regius egrcgia Priami de slirpe Diorcs : Hune Salius simul et Patron, quorum aller Acarnan, Aller ab Arcadio Tegeoeœ sanguine gcntis,

3oo Tum duo Trinaciii jiivenes, Hclymus Panopesquc, Adsueli silvis, comités senioris Acestae; Mulli prscterea, quos fama obscura recondit.

yEneas quibus in mcdiis sic deinde locutus : « Adcipite hscc animis, lalasquc advcrlite mentis : INemo ex hoc numéro mihi non donatus abibit. Gnossia bina dabo levalo Incida fcrro Spioula, cœlatamque argenlo ferre bipenncra : Omnibus hic erit unus honos. Très pra-mia primi Adcipient, flavaquc caput neclcntur oliva.

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