‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 125 sur 413 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Fhébé brllloit au ciel : loul-à-coup , ô surprise !

A ses yeux apparoît l'ombre auguste d'Anclùsc.

<■ O toi, triste jouet des fureurs de Junoii,

Toi, dit-il, que poursuit le destin d'Ilion,

Toi que j'aimai , vivant , cent fois plus que la vie ,

Qui d'un cruel vainqueur évitas la furie.

Le dieu par qui ta flotte a triomphé des feu\

A, du trône des airs, jeté sur toi les yeux :

Du prévoyant ]>^autcs écoule la sagesse.

Que des Troyens choisis la brillante jeunesse

Te suive aux champe latins : des peuples belliqueux ,

Des peuples indomptés t'attendent en ces lieux.

Riais avant , il te faut , passant la rive sombre ,

Tisitcr les beaux lieux où repose mon ombre ;

Car je n'habite pas le séjour des forfaits,

Mais le ^ert Elysée et sa tranquille paix.

Pour y guider tes pas, par plus d'un sacrifice,

La Sibylle à tes vœux rendra l'enfer propice.

Là tu verras ton père et ta postérité.

Adieu : Phébé déjà voit pàlii- sa clarté ;

Et, me privant trop tôt d'une vue aussi chère,

Les coursiers du soleil nous soufflent la lumière. »

.Il dit , s'évanouit , et disparoit dans l'air.

Énée alors s'écrie : « O des biens le plus cher !

Ne puis-je qu'un moment revoir ce que j'adore ?

O mou père! demeure, attends, attends encore. »

Il dit, le cherche en vain : il n'est plus; et sou fils Court réveiller les feux sous la cendre assoupis , De la chaste Testa ressuscite la flamme, Invoque tous les dieux protecteurs de Pergame, Et les dieux de l'empire, et les dieux des foyers. Puis il rejoint Aceste et ses braves guerriers ; Leur annonce du ciel la volonté suprême. Ce qu'ordonue le sort , ce qu'il résout lui-même. Aceste approuve tout. On dépose en ces lieux

J20 Tum vero in curas aDimum diducitur omnis. Et nox atra poliim bigis subvecta tenebat : Visa debinc cœlo faciès delapsa parentis Anchisae subito talis effundere voces :

« ISate, mibi vita quondam, dura vita raancbat, Care magis; nate, Iliacis exercite fatis, Imperio Jovis bue venio, qui classibus ignera Depulit, et cœlo tandem miseratus ab alto est. Consiliis pare, qua; nunc pulcherrima iSautcs Dat senior : leclos juvenes, fortissima corda,

j3o Defer in Italiam : gens dura atque aspcra cultu Debellanda tibi Latio est. Ditis tamen ante Infernas adeede domos, et Averna per alla Congressus pete, nate, meos. Non me impia namque Tartara habent, tristes umbrae; sed amœna piorum Concilia Elvsiumque colo : hue casta Sibylla Mgrarum multo pecudum te sanguine ducet. Tum genus omne tuum, et, quae deutur mœnia, disces. Jamque vale : torquet medios nox humida cursus ; Et me saevus equis Oriens adflavit anhelis. »

74° Dixerat, et tenuis fugit, ceu fumus , in auras. .<£nea!> : <« Quo deinde mis? quo proripis? inquit; Quem fugis? aut quis te nostris conplexibus arcet? *>

Ha;c memorans cincrcm et sopitos suscitât ignis ; Pergaraeumque Larem, et canse penetralia Vestse, larrc pio, et picna supplcx vcncratur acerra.

Tout ce qui, peu touché des promesses des dieux.

Volontaire habitant de l'heureuse Sicile,

Préfère à tant d'éclat un destin plus tranquille.

Cependant des vaisseaux au départ préparés.

Les cordages, les mais, les bois sont réparés;

Et les Troyens choisis , prêts à ce grand voyage ,

S'ils n'ont pour eux le nombre , ont pour eux le courage.

Aussitôt de leurs murs le soc décrit le tour; Chacun demande au sort le lieu de son séjour; Ces murs portent le nom , le nom sacré de Troie. Aceste à ses sujets les unit avec joie. Au rendez-vous du peuple un lieu vaste est marqué; On désigne une enceinte au sénat convoqué; Sur le mont appelé du nom d'Éryx son frère, Énée élève ensuite un beau temple à sa mère; Enfin un prêtre, un bois, un culte solennel, Consacrent à jamais le tombeau paternel.

Durant neuf jours eutiers, les festins, les offrandes, Les prières , les vins couronnés de guirlandes , Ont imploré les dieux et de l'onde et des airs; Un souffle bienfaisant leur aplanit les mers ; L'Autan les encourage. Aussitôt sur les rives De leurs derniers adieux roulent les voLx plaintives; Et le jour et la nuit de longs embrasscments Du départ douloureux retardent les moments. Tous brûlent de partir : ceux même que leur âge, Que leur sexe timide allachoiî au rivage, Ont oublié la crainte en ces moments de deuil ; L'air n'a plus de tempête, et la mer plus d'écueil; Et la terre à leurs yeux a perdu tous ses charmes. Leiu- monarque attendri joint ses pleurs à leurs larmes. Et du dépôt sacré qu'il laisse sur ce bord A son auguste ami recommande le sort.

Éryx de trois taureaux reçoit le sacrifice ; Le sang d'une brebis rendra la mer propice.

Extemplo socios primumque arcessit Acesten , Et Jovis imperium, et cari prrecepta parentis Edocet, et quae nune anime sentenlia constet. Haud mora consiliis; nec jussa récusât Acestes.

7J0 Transcribunt urbi maires, pupulumque volenlem Deponunt, animos nil magnx laudis egentes. Ipsi transira novant, flammisque ambesa reponunt Robora navigtiis; aptant reraosque rudeutisque, Exigui numéro, sed bello vivida virtus.

Interca .Eoeas urbem désignât aratro , Sortitusque domos, hoc Uiura, et haec loca Trojam Esse jubet. Gaudet rcgno Trojanus Acestes, Indicitque forum, et patribus dat jura vocatis. Tum vicina astris Erycino in vertice sedes

7G0 Fundatur Veneri Idalix, tumuloqiie sacerdos, Ac lucus late sacer additur Anchisco.

Jamque dies epulala novem gens omnis, et aris Factus honos : placidi slraverunt squora vend, Creber et adspiraus rursus vocal Auster in altum Esoritur procurva ingens per lilora fletus ; Conplexi inter se uoctemque dieraque morautur. îpsae jam matrcs, ipsi, quibus aspera quondam Visa maris faciès, et non tolerabile cœlum. Ire volunt, omneraque fugre perfene laborem.

■'"'' Quos bonus J^oeas dictis solatar amicis.

Et consanguiuco lacrymans commendat Aceslie.

L'ENEIDE.

Les câbles soiU rompus, le signal est donné; Chaque navire flotte aux vents abandonné. Une coupe à la main, l'olive sur la lête, Le héros, pour calmer le dieu de la tempête, Des intestins sanglants qu'il jette dans les mei-s, Et des flots d'un vin pur rougit les flots amers. On part; la terre fuit, un vent frais les seconde, L'eau blanchit sous la rame, et le vaisseau fend l'onde.

Cependant , à Neptune ouvrant son tendre cœur, Vénus exprime ainsi sa touchante douleur : « De la hère Junon l'insatiable haine, O Neptune ! vers vous de nouveau me ramène. Le temps qui détruit tout, les prières, l'encens. Devant ce cœur d'airain deviennent impuissants; La voix du destin même en vain parle à son ame. C'est peu pour son courroux d'avoir détruit Pergame Sans relâche allachée à ses restes proscrits, Elle poursuit sa cendre et ses derniers débris. Quelle offense peut donc exciter tant de haine ? Junon seule le sait. Sur la mer africaine, Tout récemment encore , ô comble d'attenlals ! Devant vos propres yeux , dans vos propres élats , Son Éole, à mon fils osant livrer la guerre, A ligué contre lui le ciel, l'onde et la terre; Et voilà qu'aujourd'hui dans de timides cœurs Par un nouveau forfait allumant ses fureurs, A brûler leurs vaisseaux elle excite leur rage I La flamme a dévoré ce qu'épargna l'orage , El force , hélas ! mon fils , après tant de dangers , D'abandonner les siens sur des bords étrangers. Je n'ai plus qu'un désir : qu'un destin moins funeste Des Troyens opprimés respecte au moins le reste ! Et, si l'arrêt du sort ne dément pas mes vœux. Conduise aux champs latins ce peuple malheureux. Voilà l'ambilion du fils et de la mère. »

Tris Eryci vitulos, et tcmpestatibus agnam, Caedere deiiide jubet, solvique ex ordine funem. Ipse, caput tonsa; foliis evinctus olivœ, Stans procul in prora, pateram tenet, exlaque salsos Porricit in fluctus; ac vina liqucntia fundit. Prosequitur surgens a puppi venins eunlis; Certalim socii feriunt mare, et aequora verrunt. At Venus inlerea Ncptunum exercita curis

?»o Adloquitur, talisque eft'undit pectore queslus. «Junonis gi-avis ira, nec exsaturabile peclus, Cogunt me, Neptune, preces descendere in omnis : Quam nec longa dies, pietas nec mitigat ulla, Nec Jovis imperio fatisve infracta quiescit. Non média de génie Phrygum exedisse nefandis Urbem odiis salis esl, nec pœnam traxe per omuem Rclliquias ; Troja: cineres atque ossa peremta lusequitur : caussas tanti sciât illa furoris! Ipse mihi nuper Libycis tu testis in undis,

790 Quam moiew subilo excieril : maria omnia cœlo Miscuit, jEoliis nequidquam fréta procellis. In regnis hoc ausa tuis.

Per scelus ecce etiam Trojanis matribus actis Exussil fœde puppis; et classe subegit Amissa socios ignotae linquere terrîe.

Quod superest, oro, liceat dare tuta per undas

Neptune, en souriant, entend sa plainte amère. Console sa douleur, et dit : « Non , ce n'est pas A la fille des mers à craindre mes étals : Vénus dans mon empire a reçu la naissance. Moi-même ai quelques droits à votre confiance : Souvent, pour votre Énée employant mon pouvoir, J'ai fait rentrer les vents, les flots dans leur devoir; Et sur la terre encor, dans plus d'une journée, Vénus, vous m'avez vu soigner sa destinée. Quand le terrible Achille, au milieu des combats. Des Troyens haletants , que poursuivoit son bras, Moissonnoit des milliers, ou contre leurs murailles Écrasoit leurs débris échappés aux batailles; Lorsque, chargé de morts, le Xanthe épouvanté Suivoit péniblement son cours ensanglanté; Alors vous m'avez vu du fier vainqueur de Troie Sauver dans un nuage une si noble proie; Et , trompant de ce fils le terrible rival , L'arracher malgré lui d'un combat inégal : Pourtant, vous le savez, une cruelle injure Livroit à mon courroux cette cité parjure. Même intérêt m'anime; et, conduits jusqu'au port, Ses vaissfiaux de l'Averne iront toucher le bord : Un seul de ses Troyens périra dans l'abîme. Pour le salut de tous un seul sera victime. »

Vénus calme à ces mots ses déplaisirs cruels. Le char du dieu l'attend : ses coursiers immortels Ont reconnu sa voix et ses mains souveraines. A leur bouche écumante il a rendu les rênes ; Il vole ; et d'un côté le jeune Palémon , Et les fils de Glaucus, et l'agile Triton; De l'autre , Panopée , et Thalie , et Mélite , Et Nésée, et Spio, sont sa brillante suite : De déesses, de dieux l'immortel entouré Rase, en volant, les eaux sur son char azuré.

Vêla tibi! liceat Laurentem adtingere Thybrim! Si concessa pelo, si dant ea mœnia Parcae. » Tum Salurnius hsec doraitor maris cdidit aili :

800 Fas omne esl, Cylherea, mois te fidere regnis, Unde genus ducis. Merui quoque; saepe furores Conpressi et rabiem tantam cœlique marisquc. Nec miner in terris, Xanthum Simoentaque tester, jEneae mihi cura lui : quum Troia Achilles Exanimala sequens inpingeret agmina mûris, Millia mulla daret leto, gemerenlque repleti Amnes, nec reperire viam atque evolvere posset In mare se Xanlhus; Pelidae tune ego forti Congressum ^Enean, nec dis nec viribus sequis,

8i(i Nube cava rapui, cuperem quum verlere ab imo Structa meis manibus pcrjurae mœnia Trojje. Nunc quoque mens eadem perstal mihi; pelle tiuiorera Tutus, quos optas, portus adcedet Averni : Unus cril tanlura, amissum quem gurgite quaerct; Llnum pro multis dabitur capul. >>

His ubi lœta deœ perraulsit peclora dictis : Jungit equos auro genitor, spumanliaqne addil Frena feris, manibusque omnis effundit habenas. Caerideo per summa levis volât aequora curru :

Sîo Subsidunt undae, tnmidumque sub axe tonanti

Stcrnitur œquor aquis : fugiunt vasto xthere uimbi.

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