‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 128 sur 413 · LIBER VI · texte numérisé non relu

LIBER VI

'■ » Sic fatur lacryinans, classique iramittil Iiabcnas, Et tandem Euboicis Cumarum atllabitur oris. Obvertunt pelago jjroras; tuai dente leuaci Anchora fundabat iiavis, et litora curvae Prsctexuiit puppes : juveniim maims emicat ardens Litus in Hesperiuin ; quaîrit pais semina flaiiioiae Abstrusa in venis silicis; pars, densa ferarum Tecta, rapit silvas, inventaque flumiua monstrat. At pins Alneas arecs, quibiis altus ApoUo «o Prscsidct, horrendseque prociil sécréta Sibyllae,

Antrum inmane, petit, inagnani eui raentem anirauinquo

Dcliiis inspirât vates, apciitqiie futura.

Jam snbeunt Trivia; lueos, atque aurea tecta.

Daedalus, ut fama est, fugiens Minoïa régna, Prajpetibus pennis ausus se ercdere cœlo, Insuetura per iter gclidas enavit ad Arclos, Chalcidicaque levis tandem super adsLitit arec. Redditus bis primura terris, tibi, Phœbe, sacravit Remigium alarum, posuitque iiimania templa. ïo In foribus letum Androgei : tum pendere pœnas Cecropidse jussi, miserum ! septena quot annis Corpora natorum; stat ductis sortilms urna. Contra elata mari rcspondet Gnosia tellus : Hic crudelis amor tauri , 3uj>postaque furto

A la reine de Crète un époux mugissant.

Et leur étrange hymen que la nature abhorre.

Et leur fils monstrueux , l'horrible Minotaure.

Ici, du labyrinthe habilement tissu,

Dédale a retracé le piège inaperçu :

On le voit , d'Ariane écoutant la tendresse ,

Lui-même en révéler l'insidieuse adresse ;

Et, débrouillant l'erreur de ses mille chemins.

Du fil libérateur armer ses jeunes mains.

Et toi qu'il pleure encore, ô jeune téméraire!

Si ton sort malheureux n'avoit troublé Ion père,

Toi-mèiue il t'eût placé dans ce vaste tableau.

Deux fois repris en vain , son impuissant ciseau

Veut tracer de son fils l'aventure cruelle.

Et deux fois il échappe à la main paternelle.

Long- temps sur ces objets, ces merveilles de l'arl ,

Le héros laisse errer un avide regard.

Achate enfin arrive , avec lui la prétresse;

Au Troyen, en ces mois, la Sibylle s'adresse ;

« Le temps presse , venez , laissez là ces tableaux ;

Quatre jeunes brebis , quatre jeunes taureaux

Doivent à ces autels tomber en sacrifice. »

Elle dit : ces présents rendent le ciel propice;

Et la prêtresse au temple appelle les Ti'oyeus.

Un antre fut taillé dans les rocs eubéens.

Où cent larges chemins, où cent portes conduisent :

De là les saints trépieds par cent voix nous iuslruisenl.

Ils avancent; soudain, pleine d'un saint transport,

« Il est temps, il est temps d'interroger le sort,

Dit-elle; le dieu vient; il m'agite, il me presse.

Fils d'Ancliise , écoutez la voix de sa prêtresse !

C'est lui-même, c'est lui; je le sens, je le vois! »

Devant la porte auguste ainsi tonne sa voix.

Mais à son dieu déjà tous ses sens s'abandonnent;

Ses cheveux, son regard , ses traits se désordonneni ;

Pasipbae, mixtumque genus, prolesque biformis Minolaurus inest, Veneris monuraenta nefandae; Hic labôr ille domus, et inextricabilis error. Magnum regina; scd enim miseratus amorem Dœdalus, ipse dolos tecti ambagesque resolvit,

3o Caeca regens filo vestigia. Tu quoque magnam

Partem opère in tanto, sineret dolor, Icare, habcrcs.

Bis conatus erat casus effingere in auro;

Bis patriae eecidere manus. Quin protenus omnia

Perlegerent oculis, ni jam prœmissus Acbates

Adforet, atque uua Phœbi Triviseque sacerdos,

Deiphobe Glauci, fatur quae talia régi :

« Non boc ista sibi terapus spectacula poscit.

INune grege de intacto septem mactare juveucos

Prsestiterit, tolidem lectas de more bidentis. »

io Talibus adfata jEnean, nec sacra morantur

Jussa viri, Teucros vocat alla in templa sacerdos. Excisum Euboica; latus ingens rupis in antrum , Quo lati dueunt aditus ceutum, ostia centura; llnde ruunt lotidem voces, responsa Sibyllœ. Ventum erat ad limen, quum virgo, « Poscerc fala Tempus, ait: deus, ecce deus ! » Gui talia fanli Ante fores, subito non voltus, non color unus, Non comtae manscre comœ; scd pectus anhelum , Et rabie fera corda tument, majorque videri,

^o Ncc raortale souans, addala est numine quaudo-

LIVRÉ Vî.

Son sein bal ei se gonfle, et mugit de fureur. Mais , lorsque de plus près le dieu parle à son cœur, Alors son air, sa voix n'ont rien dune mortelle : « Qu'altends-tu donc, Énée? hâte-toi, lui dit-elle; Quand commenceras-tu tes prières , tes vœux ? Paile : c'est à ce prix que répondront mes dieux , Et que s'ébranleront ces portes redoutables. » Elle dit , et se tait. A ces sous formidables Il frémit , il s'écrie : « O divin Apollon ! Toi qu'attendrit toujours ie malheur d'Ilion, Qui des traits de Paris perças le fier Achille ; C'est toi qui, subjuguant ma fortune indocile, A travers tant d'écueils et tant de vastes mers Dont l'humide ceinture embrasse l'univers , Et les sables brûlants des rives africaines , Et des Massyliens les peuplades lointaines , M'as conduit sur ces bords. Enfin un sort plus doux Nous livre ces beaux lieux qui fuyoient devant nous Termine enfin ici les malheurs de Pergame ! Et vous , dieux ennemis que le fer et la flamme Ont enfin délivrés de ces fameux remparts Dont la gloire importune offensoit vot regards , Aplanissez poiu- nous la mer et les obstacles ; Dégagez, il est temps, la foi de vos oracles. Et toi, sainte prêtresse, accorde-nous enfin Ce bonheur tant promis que nous doit le destin, Et fixe en ces climats notre fortune eri'anle ! Pour prix de ce bienfait, ma main reconnoissaute Bâtira d'un beau marbre un somptueux séjour A la reine des nuits, au dieu brillant du jour : De les accents sacrés el de tes saints mystères , Là des hommes choisis seront dépositaires ; J'en fais ici le vœu. Mais aux vents indiscrets Ne va pas confier les éternels décrets ; Graver l'ordre des dieux sur la feuille mobile :

Jam propiore dei. « Cessas in vota precesqiie, Tros, ait, iEoea? cessas? nequc enim ante déhiscent Adtonitîe magna ora domus. » Et talia fata Conticuit. Gelidus Teucris per dura cucurrit Ossa tremor, funditque preces rex pectore ab imo : <e Phœbe, gravis Trojœ semper miserate labores, Dardana qui Paridis direxti tela manusque Corpus in jEacidae; magnas obeuntia terras Tôt maria intravi, duce te, penitusque repostas

^ Massvium gentis, praetentaque Svrtibus arva; Jam tandem Italiae fugientis prendimus oras : Hac Trojana tenus fuerit fortuna secuta. Vos quoque Pergameœ jam fas est parcere genti, Dique deaeque omnes, quibus obstitit Uium, et iiigens Gloria Dardaniae. Tuque, o sanclissima vates, Prsescia venluri, da, non indebita posco Régna meis fatis, Latio considère Teucros , Errantisque deos, agitataque numtna Trojae! Tum Phœbo et Triviae solido de raarraore tcmplum

70 Instituam; festosque dies de nomine Phœbi.

Te quoque magna manent regnis penetralia nostris : Hic ego namque tuas sortis, arcanaque fata, Dicta meae genti, ponam, lectosque sacrabo, .ffUna, viros : foliis tantum ne carmina manda, INe turbata volent rapidis ludibria ventis. Ipsa canas, oro! » Fincm dcdit ore loquendi.

Parle , parle toi-même. » Il dit ; et la Siljylle

De son antre profond, terrible, l'œil eu feu,

Impatiente encor, lutte contre le dieu.

Plus elle se débat, et plus il la tourmente,

S'imprime dans son cœur, sur sa bouche écumante;

Façonne son maintien , ses paroles, ses traits,

Et lui souffle des sons dignes de ses décrets.

D'elles-mêmes alors les cent portes s'ou\Tirent,

Et ces mots imposants dans les airs retentirent :

« Fais taire les frayeurs , chef d'illustres bannis :

Oui , sur les flots enfin tes malheurs sont finis ;

Mais que la terre encor te garde de tempêtes !

Je te les garantis tes illustres conquêtes :

Les Troyens obtiendront les champs de Latinus;

Mais à quel prix sanglant ils seront obtenus!

Je vois, je vois la guerre, et le meurtre et la rage ;

El le Tibre effrayé regorgeant de carnage.

Là de Bellone encor tu verras le drapeau ,

Un nouveau Simoïs, im Achille nouveau,

Né, comme le premier, du sang d'une déesse.

Là de Junon encor la haine vengeresse

Des Phrvgiens proscrits suivra partout les pas.

Contre elle quels secours n"inipIoreras-tu pas !

Vain espoir ! Ton destin suit en tous lieux sa proie :

Une autre Hélène encore embrase une auli'é Troie.

Ton malheur vient encor d'un hymen étranger.

Toi , conserve un cœur ferme au milieu du danger ;

Des secours imprévus attendent ta détresse;

Tes premiers défenseurs te viendront de la Grèce. »

Ainsi de l'antre saint la prophétique horreur Trouble sur son trépied la prêtresse en fureur ; Ainsi le dieu terrible, aiguillonnant son ame, La perce de ses traits , l'embrase de sa flamme, PLépand sur ses discours sa sainte obscurité , El, même en l'annonçant, voile la vérité.

Ât, Phrebi uondum patiens, inmanis in antro Bacchatur vates, magQum si pectore possit Excussisse deum : tanto magis iUe fatigat 80 Os rabidum, fera corda domans, fingitque premendo. Ostia jamque domus patucre ingentia centum Sponte sua, vatisque ferunt responsa pcr auras : « O tandem magiiis pelagi del'uncte periclis! Sed terra graviora mancut. In régna La\ inî Dardanidae venient; mitte hanc de pectore cnrara; Sed non et venissc volent. Bella, horrida bella. Et Thvbrim multo spuraantem sanguine cerno. Non Simois tibi, nec Xanthus, nec Dorica castra Defuerint; alius Latic jara partus Achilles, 90 Psatus et ipse dea; nec Teucris addita Juno

L'squam aberit : quum tu supplex in rébus egcnis Quas gentis Italum, aut quas non oraveris urbis! Gaussa mali tanti, conjux iterum hospita Teucris, F.xternique iterum ibalanii.

Tu ne cède malis; sed contra audentior ito, Quam tua te fortuna sinet. Via prima salutis, Ouod minime reris, Graia pandetur ab urbe. »

Talibus ex adyto dictis Cumaca Sibylla Harrendas canit ambages, antroque remugit, iw' Obscuris vera involvens : ea frena furenti

Concutit, et stimules sub pectore rerfit Apollo. Lt primuic ccssit furor , et rabida ora quieruut.

L'ENÉIDE

Enfin sa rage tombe , et son délire cesse. Énée alors reprend : « O sublime prêtresse ! De mon triste avenir ces terribles tableaux , Ces aspects menaçants ne me sont pas nouveaux. Cent fois , anticipant ma pénible carrière , J'ai tout prévu. Mais vous , exaucez ma prière ! Puisque ce lieu conduit aux portes de Pluton , Que ce lac communique au sombre Phlégéton, A.h ! d'un père cliéri que je voie au moins l'ombre. Vous-même guidez-moi dans cet abîme sombre. Hélas! parmi les morts, et le fer, et les feux, Tout fier de me courber sous ce poids glorieux , Et des traits ennemis évitant la poursuite, A la Grèce en fureur j'échappai par la fuite ; Et lui , foible , et penché sous le fardeau des ans , Sous un ciel orageux , sur les Ilots menaçants , Accompagnant son fils sur des rives lointaines , Partageoit à-la-fois et consoloit mes peines. Son ordre exprès m'envoie à vos sacrés lambris : Ayez pitié du père, ayez pitié du fils! Hécate sur ces lieux vous remit sa puissance : Ne trahissez donc point ma pieuse espérance. Orphée a pu jadis, grâce à ses doux accords, Descendre encor vivant dans l'empire des morts ; Revoyant tour-à-lour et perdant la lumière , Pollux au bord du Styx va remplacer son frère : Compterai-je Thésée, Alcide, et tous les noms Des demi-dieux admis dans ces gouffres profonds.' Comme eux de Jupiter j'ai reçu la naissance : Avec les mêmes droits , j'ai la même espérance. »

Ainsi le fils des dieux, une main sur lautel, Demande une faveur au-dessus d'un mortel. La prêtresse répond : Digne espoir de la race , Sais-tu bien ce qu'ici demande ton audace ? Il n'est que trop aisé de descendre aux enfers :

Incipit .Eneas héros: « Non iilla labonira, O virgo, nova mi faciès inopinave surgit. Omnia prœcepi, alquc aniiiio niecum anle peregi. Unura oro : quando hic iDlcrni janua régis Dicitur; et tenebrosa palus Aclicrontc refuso : Ire ad conspectura cari genitoris et ora Contingat; doccas iter, et sacra ostia pandas. "O lUum ego pcr flammas, et mille scqueulia tela, Eripui bis humeris, raedioque ex hostc recepi; llie meum comitatus itcr, maria omnia raecum, Alquc oranis pélagique minas cœlique fcrebat Invalidas, vires ultra sortemque scneclœ. Quin, ut te suppicx peterera , et tua limina adirem. Idem orans mandata dabat. Gnatique patrisque. Aima, preeor, miserere; potes naraque omuia; ncc le Nequidquam lucis Hecale praîfccit Avernis. Si potuit Manis arcessere conjiigis Orpheus, »ïo Threieia freins cilhara fidibusquc canoris : Si fralrem Pollux alterna morte rcdemit, Itque reditque viam loties; quid Tliesca magnum, Quid memorem Alcidcn? El mi gcnus ab Jove surarao.

Talibus orabat dictis, arasque tcnebal; Quum sic orsa loqui vates : « Sale sanguine divum , Tros Anchisiadc, facilis descensus Averni; Noctes alque dies palet atri janua Dilis; Scd rcvocare gradum, superasque evadere ad auras.

Les palais de Pluton nuit et jour sont ouverts ; Mais rentrer dans la vie et revoir la lumière. Est un bonheur bien rare, un vœu bien téméraire. Le destin n'accorda ce privilège heureux Qu'à peu de favoris issus du sang des dieux. Le passage est fermé par des forêts profondes ; Le Cocyte à l'entour roule ses noires ondes. Mais si tels sont tes vœux , si ton pieux amour Veut passer l'Achéron qu'on passe sans retour. Ecoule mes avis. Dans la nuit ténébreuse D'un bois dont s'environne une vallée ombreuse , D'un rameau précieux se cache le trésor; L'or brille sur sa tige, et son feuillage est d'or. La Junon des enfers, l'auguste Proserpine, Seule a droit au tribut de la branche divine; Nul ne peut l'aborder qu'avec ce riche don : C'est l'hommage qu'attend l'épouse de Pluton. On a beau l'arracher au tronc qui le possède, Soudain un rameau d'or au rameau d'or succède; Et, toujours reproduit, le fertile métal Rend à l'arbre immortel son luxe végélal. Toi donc, perçant des bois la nuit silencieuse. Va chercher, va cueillir la branche précieuse : Si dans les sombres lieux t'appelle le destin, Docile, d'elle-même elle suivra la main; Autrement, aucune arme, aucune main mortelle Ne pourroit triompher de sa tige rebelle. C'est peu : tandis qu'ici tu consultes les dieux, De l'un de les amis la mort ferme les yeux, El souille les vaisseaux de ses vapeurs funestes. Dans l'asile des moris va déposer ses restes ; Oflre une brebis noire aux noires déilés. Que ces premiers devoirs soient d'abord acquittés; Tu pourras voir alors , au gré de ton envie , Ces lieux où la mort règne , et qu'abhorre la vie. »

Hoc opus, liic labor est. Pauci, quos sequus araavit '3o Juppiler, aul ardens evexit ad jethera virlus , Dis gcniti, poluerc. Tenent média omnia siKac, Cocylusque siou labens circumvenit alro.

Quod si lantus araor menti, si lanla cupido est. Bis Slvgios innare lacus, bis nigra videra Tartara, et insano juval indulgcre labori; Adcipe quac pcragenda prius. Latct arbore opaca Aureus et foliis et lento viminc ramus, Junoni infernae dictus sacer : hune legil omnis Lucus, cl obscuris claudunt convallibus umbrae. 140 Sed non ante dalur Iclluris opcrla subire,

Auricomos quam quis decerpserit arbore felus. Hoc sibi pulclira suum terri Proser])ina muous lusliluil. Primo avolso , non déficit aller Aureus, et simili froiidcscil viiga métallo. Ergo aile vesliga oculis, cl rite rcpcilnm Carpe manu : iiamque ipse volcns facilisque sequelur, Si le fata vocanl : aliler, non viribus ullis Vincere, ncc duro poleris convellerc ferre. Praclerea jacct exanimum tibi corpus amici, lio Heu! ncscis, tolamque inceslal funere classem , Dum consulta pctis, noslroquc in liminc pendes. Sedibus hune refer anle suis, el coude scpulcro. Duc nigras pecudes : ea prima piacula sunlo. Sic demum îucos Slvgios , régna invia vivis.

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