‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 129 sur 413 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Elle dit. Le héros , le cœur préoccupé , D'étonnement , de crainte et de respect frappé, Triste , les yeux baissés , s'éloignaul en silence , Maudissoit la fortune et sa longue inconstance. A son chagrin profond Achale unit le sien , Et des propos divers forment leur entretien. Quel est ce malheureux, quelle est celte ombre chère Pour qui Plulon demande un tribut funéraire ? Quand leurs tristes regards, ô coup inattendu! Reconnoissent Misène à leurs pieds étendu ; Misène , dont l'airain , cher au dieu de la ïhrace , Échauffoit la valeur et rallumoit l'audace. Jadis, du grand Hector illustre compagnon, Il portoit près de lui la lance et le clairon ; Mais quand Hector perdit la vie et la victoire , Sous un autre héros gardant la même gloire , Du vaillant fils d'Anchise il suivit le destin. Un jour qu'il embouchoit l'harmonieux airain , Provoqué par le bruit de sa conque sonore, Un des Triions jaloux , qu'un noir dépit dévore (Si le dépit est fait pour les âmes des dieux) , Saisit dans sa fureur ce rival odieux, Le plonge entre les rocs, sous la vague écumeuse. Tous pleurent sa vaillance et sa trompe fameuse ; Et le héros sur-tout, du sommet d'un rocher, Teut porter jusqu'aux cieux son superbe bûcher. De l'antique forêt déjà les chênes tombent ; Les sapins orgueilleux sous la hache succombent : On déchire leurs troncs , on coupe leurs rameaux , Et du sommet des monts roulent de vieux ormeaux.

Euee est à leur têle; il médite en silence; Et , plongeant ses regards dans la forêt immense :

Adspicies. » Dixit, pressoque obmutuit ore.

j£oeas mcEsto delixus lumiaa voltu logreditur, liaquens antrum, caecosque volutat Eventus animo secum. Cui fidus Achates It nomes, et paribus curis vestigia figit. •*" Multa inter sese vario sermone serebant :

Quera socium exanimem vates, quod corpus humaoduni Diceret. Atque iili Miseaura m litore sicco , Ut venere, vident indigna morte peremptum; Misenum jEoUden , quo non praestantior aller JEre ciere vires, Martemque adcendere canlu. Hectoris hic magoi fuerat cornes, Hectora circum Et lituo pugnas insignis obibàt et hasta. Postquam illum vita victor spoliavit Achilles, Dardanio jEne;e sese fortissimus héros

'"o Addiderat socium, non inferiora secutus.

Sed tum, forte cava dura personat sequora concha, Démens et rantu vocat in certamina divos, .Emulus exceptum Triton (si credere dignum est) Intcr saxa virum spumosa inmerserat unda. Ergo omnes magno circum clamore fremebant, Praecipue plus jEneas. Tum jussa Sibvllae, Haud mora, festinant fientes, aramque sepuleri Congénère arboribus , cœloque educere certant. llur in antiquam silvam, stabula alla ferarum •

i8o Procumbunt pice»; sonat icta securibus ilex; Fraxineaeque trabcs, cuneis et fissile robur Scinditur; advolvunl ingentis montibus ornes, NecnoQ iïlneas opéra inter talia prunus

« Oh ! dans son vaste sein , si ce bois spacieux I\Ie moniroit les rameaux que demandent les dieux ! La Sibylle l'annonce; et ta mort, ô Misène I IMe prouve trop combien sa parole est certaine ; Et le destin, toujours trop fécond en douleurs, Ne m'a jamais en va-n annoncé des malheurs. » Comme il disoit ces mots, deux colombes légères, De la belle Cypris agiles messagères, S abattent à ses yeux ; et son regard surpris Reconnoît de Ténus les oiseaux favoris.

Aussitôt il s'écrie : « Oiseaux de Cythérée ! Descendez-vous vers moi de la voûte élhérée ? Venez ; que votre vol me guide vers ces lieux Où ma main doit cueillir le rameau précieux. Et toi, ma mère, et toi, conduis-moi sur leur trace ! » Le couple alors s'envole, et d'espace en espace, Autant que l'œil de loin peut suivTC son essor. S'élève, redescend, et se relève encor.

Mais de l'affreux Averne et de ses lacs immondes A peine ces oiseaux ont reconnu les ondes , Ils détournent leur course, et d'un vol assuré Tout se poser tous deux sur l'arbre désiré. Son or brille à travers une sombre verdure. Tel, quand le pâle hiver nous souffle la froidure, Le gui sur un vieux chêne étale ses couleurs, Et l'arbuste adoptif le jaunit de ses fleurs : Tel étoit ce rameau ; tel, en lames bruyantes. S'agite l'or mouvant de ses feuilles brillantes. Au doux frémissement, à léclat de cet or, Le héros court, saisit , emporte son trésor. Et vole triomphant l'offrir à la prêtresse. Cependant les Troyens, accablés de tristesse,

Hortatur socios, paribusque adcingi^ur armis; Atque haec ipse suo tristi cum corde volutat, Adspectans silvam inmensam , et sic voce precatur .* '< Si nunc se nobis ille aureus arbore ramus Ostendat nemore in tanto! quando oronia vere. Heu! nimium de te vates, iMisene, locuta est. »

'9° Vix ea fatus erat, geminas quum forte columbae Ipsa sub ora viri cœlo venere volantes, Et viridi sedere solo. Tum maxumus héros Maternas adgnoscit avis, Ixtusque precatur : •< Este duces, o, si qua via est, cursumque per auras Dirigite in lucos, ubi pinguem dives opacat Ramus humura! Tuque, o, dubiis ne de6ce rébus. Diva parens ! » Sic effatus vestigia pressit , Observans quae signa ferant, quo tendere pcrgant. Pascentes illae tantum prodire voiandT,

îoo Quantum acie possent oculi servare sequentum. Inde, ubi venere ad fauces graveoicntis Averni, Tollunt se celcres, liquidumque per aéra lapsœ Sedibus optatis geminae super arbore sidunt, Discolor unde auri per ramos aura refulsit. Qualp solet silvis brumali frigorc viscum Fronde virere nova, quod non sua seminat arbos, Et croceo fétu teretis circumdare truncos; Talis erat species auri frondentis opaca liice; sic leni crepitabat bractea vento.

210 Conripil yEneas extemplo, avidusque refringit Cunctantem , et vatis portât sub tecta Sibyll*. Nec minus interea Miseoum in litore Teucri

L'ENEIDE.

Debout près de Misène, objet de leurs douleurs , L'eutouroieut en silence, et répandoient des pleurs. T)e sapins résineux, de rameaux sans verdure, Ils dressent du bûcher l'immense architecture ; Et, du triste édifice enfermant les apprêts, En cercles sont penchés de funèbres cyprès : Au-dessus, du héros on a placé les armes. Pour en baigner ce corps, digne objet de leurs larmes. Ils répandent les flots bouillonnant dans l'airain , Et.de riches parfums s'épanchent de leur main. On gémit, on le met sur le lit funéraire, De ses restes muets triste dépositaire ; On étend au-dessus ses habits précieux , Dépouille si connue et si chère à leurs yeux ! D'autres, le regard morne et l'ame désolée. Triste et lugubre emploi ! portent le mausolée, Saisissent des brandons ; et , tremblant d'approcher , En détournant la vue allument le bûcher. L'encens, l'huile, les mets, les offrandes pieuses Que jettent dans le feu leurs mains religieuses. Brûlent avec le corps : des parfums onctueux Arrosent les débris qu'épargnèrent les feux ; La douleur les confie à l'urne sépulcrale ; Le rameau de la paix répand l'onde lustrale. On pleure encor Misène, on l'appelle trois fois, Et les derniers adieux attendrissent leurs voix. Énée à cet honneur en joint un plus durable : Sur un mont il élève un trophée honorable , Y place de sa main la lance et le clairon ; Et ces bords , ô Misène , ont conservé ton nom.

Mais il est d'autres soins qu'exige la prêtresse : En un lieu sombre, où règne une morne tristesse, Sous d'énormes rochers, un antre ténébreux Ouvre une bouche immense ; autour , des bois affreux , Les eaux d'un lac noirâtre en défendent la route :

Flebant, et cineri ingralo supreraa ferebant. Principio pinguem taedis et robore secto IngcQtcm slruxere pyrara; cui frondibus atris Intexunt latera, cl feralis ante cupressos ConstituuQt, decorantque super iulgentibus armis. Pars calidos latices et ahena undantia flammis Expédiant, corpusque lavant frigentis et ungunt.

220 Fit geinitus : tum mombra toro defleta reponuut, Purpureasque super vestis, velainina nota, Conjiciuut; pars ingenti subiere feretro, Triste ministeiium , et subjcclam more pai'entum A^ersi tenuere facera. Congesta ciemantur Turea doua, dapes, fuso cratères olivo.

Postquam coalapsi cineres, et flamma quievit, Reliquias vino et bibulam lavere favillam, Ossaque lecta cado texit Coryoaeus aheno. Idem ter socios pura circumtulît uuda,

2''> Spargens rore levi et ramo felicis olivae, Lustravitque viros , dixitque novissima verba. At plus jEneas ingenti mole sepulcrum Inponit, suaque arma vire, remumque, tubamque, Moute sub aerio; qui nunc Misenus ab illo Dicitur, seternumque tenet per sœcula nomen.

His aetis, propere exsequitur praecepta Sibylla:. SpeluDca alta fiîit, vastoque inraauis hiatu,

L'œil plonge avec effroi sous sa profonde voûte.

De ce gouffre infernal l'impure exhalaison

Dans l'air atteint l'oiseau frappé de son poison,

Et de là par les Grecs il fut nommé l'Averne.

Avant que d'affronter cette horrible caverne ,

La prêtresse d'abord, sous les couteaux sanglants,

De quatre taureaux noirs a déchiré les flancs ,

Les baigne d'un vin pur , et , poin- premier hommage ,

Brûle un poil arraché de leur tête sauvage ,

L'offre à la déité qui, du trône des aii'S,

Etend son double empire au séjour des enfers.

D'autres frappent du fer les victimes mourantes ,

Et reçoivent leur sang dans les coupes fumantes.

Un glaive, au même instant, dans les mains du héros,

A là Terre, à la Nuit, vieux enfants du Chaos,

Immole une brebis dont la couleur rappelle

La noire obscurité de la nuit éternelle.

La fille de Cérès, Proserpine, à son tour,

Stérile déité d'un stérile séjour.

En hommage reçoit une vache inféconde.

Puis il consacre au roi de ce lugubre monde

L'offrande funéraire, et ces tristes autels

Que dans l'ombre des nuits invoquent les mortels.

Lui-même il abandonne aux flammes dévorantes

Des taureaux égorgés les entrailles sanglantes.

Vulcain en fait sa proie, et du gras olivier

L'onctueuse liqueur arrose le brasier.

Voilà qu'au jour naissant mugissent les campagnes; La cime des forêts tremble au front des montagnes ; La terre éprouve au loin d'affreux ébranlements, Et les chiens frappent l'air de leia-s longs hurlements. C'est Hécate ; à sa vue ont tressailli les mânes. « Loin de ce bois sacré , loin de mes yeux , profanes ! S'écria la prêtresse. Et toi qui suis mes pas , Troycn, saisis ton glaive, et prépare ton bras. »

Scrupea, tuta lacu iiigro neraorumquc tcuebris; Quam super haud ullae poterant inpune volantes

240 Teudere iter pennis : talis sese halitus atris Faucibus effundens supera ad convexa ferebat; *L]nde locum Graii dixerunt nomine Aornon.* Quatuor hic primum nigrantis terga juvencos Constituit, frontique invcrgit vina sacerdos; El, sumraas carpens média inter cornua saetas, Ignibus inponit sacris, libamina prima.

Voce vocans Hecaten, cœloque Ereboque potentem. Supponunt alii cultros, tepidumque cruorera Suscipiunt patcris. Ipse atri vcUcris agnam

2S0 jEneas matri Eumenidum magnaeque sorori

Fnse ferlt, sterilemquc tibi, Proserpina, vaccam. Tum Stvgio régi nocturnas inchoat aras.

Et solida inponit taurorum visccra flammis, Pingue super oleum infundens ardcntibus extis.

Ecce autem, primi sub lumina solis et ortus, Sub pedibus mngire solum , et juga cœpta moveri Silvarum, visccque canes ululare per umbram, Adventante dea. «Procul, o, procul este, profani, Conckmat vates, totoque absistite luco.

260 Tuque iuvade viara, vaginaque eripe ferrum : IN une animis opus, jEnea, uune pectore firme. » Tantum effata , furen!» aatro se inmisit aperto :

Page 1