‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 130 sur 413 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Elle dit, et s"élaace au fond de l'autre sombre : Le héros sans onVoi vole, cl la suit daus l'ombiv.

Tristes diviiiilcs du gouffre de Platon ! Toi, lugubre Chaos! et loi, noir Phlégéton ! Permettez qu'un mortel, de vos rives funèbres Trouble le long silence et les vastes ténèbres , Et sonde, dans ses vers noblement indiscrets, L'abîme impénétrable où dorment vos secrets. Tous les deux , s'avançanl dans ces tristes royaumes Habités par le vide et peuplés de fanlômes, Marchoient à la lueur du crépuscule obscur ; Tel , lorsqu'un voile épais des cieux cache l'azur , Au jour pâle et douteux de leur lumière avare, Dans le fond des forêts le voyageur s'égare.

Devant le vestibule, aux portes des enfers, Habitent les Soucis et les Regrets amers, Et des Remords rongeurs l'escorte vengeresse ; La pâle Maladie, et la triste Vieillesse; L'Indigence en lambeaux , l'inflexible Trépas , Et le Sommeil son frère , et le dieu des combals ; Le Travail qui gémit, la Terreur qui frissonne, El la Faim , qui frémit des conseils qu'elle donne ; El l'Ivresse du crime, et les Filles d'enfer Reposant leur fureur sur des couches de fer , Et la Discorde enfin, qui, soufflant la tempête. Tresse en festons sanglanis les seipents de sa tête.

Au centre est un vieil orme où les fils du Sommeil , Amoureux de la nuit, ennemis du Réveil, Sans cesse variant leurs formes passagères. Sont les hôtes légers de ses feuilles légèies. Là sont tous ces fléaux, tous ces nionsues divers Qui vont épouvanter l'air, la terre et les mers ; Géryon, de trois corps formant sa masse énorme ; Le Quadrupède Inunain, fier de sa double forme,

Ille diiccra haud tiraidis vadentera passibus îequat.

Di, quibus imperium est aniiiiaruiii, UmbrEeque sUcntes, Et Chaos, et Plilegethon, loca cocte tacentia late, Sit mihi fas audita loqui; sit numine vestro Pandere res alta terra et caligine mersas. Ibant obsturi sola siib nocte pcr unibram, Perque doinos Ditis vacuas, et iuania rc^iia. '7" Quu!e per incertain liinam sid) liice nialigua Est iter in sil\is, ubi cœlum condidit umbra Juppiter, et rébus uox abstulit alca colorera.

Vestibulum aille ipsum, priiuisquc in faucibiis Oici, Luctus, et ultrices posuere cubilia Curœ ; Pallentesqiic habitant Morbi , tristisqiie Senectiis , Et Metus, et malesuada Famés, ac turpis Eo-estas, Terribiles visu forma;; Letuiuque, Labosque; Tum consanguineus Leti sopor, et luala mentis Gaudia; morliferuraque adverse in limine Bellum; îSo Ferreique Euraeuidum thalami, et Discordia démens, Vipereum crinem vittis inncxa crucntis

In medio raraos annosaqiie brachia pandit Llmus opaca, ingens, quam scdem Somnia volgo Vana tenere ferunt, foliisque sub omnibus hareut : Multaque prjeterea variarum monstra ferarum, Centauri in foribus stabulant, Sc vlla;que biformcs, El centum gerainiis Briareus , ac bellua Lerna; Horrendum stridens, flammisque armata Cbimïra,

L'Hydre , qui fait siffler cent aiguillons affreux ; La Cliimère, lançant des tourbillons de feux ; Eriarée aux cent bras , levant sa lêtc impie ; Et l'horrible Gorgone, et l'avide Harpie. Lnée alloit sur eux fondre le fer en main ; « Arrête; tu ne vois qu'un simulacre vain; Marchons, dil la prêtresse, et quittons ces lieux sombres : j Ce n'est pas aux héros à combattre des ombres. >. I De là vers le Tarlai-e un noir chemin conduit; j C'est là que l'Achéron, bouillonnant à grand bruit, i Dans le Cocyte affreux vomit sa fange immonde. j L'effroyable Charon est nocher de celle onde. ; D'un poil déjà blanchi mélangeant sa noh-ceur, j Sa barbe é(a!e aux yeux son inculte éjiaisseur; I Ln nœud lie à son cou sa grossière pari:re. j Sa barque, qu'en roulant noircit la vague impure, I Va transportant les moris sur l'avare Achéron ; j Sans cesse il tend la voile ou plonge l'aviron. I Son air est menaçant, et de profondes rides i Ont creusé son vieux front de leurs sillons arides; ] Mais, à sa verte audace, à son œil plein de feu. On reconnoît d'abord la vieillesse d'un dieu. D'innombrables essaims bordoienl les rives sombres; Des mères, des héros, aujourd'hui vaines ombres, Des vierges, que l'hymen atier.doit aux autels. Des fils mis au bûcher sous les yeux paternels ; Plus pressés, plus nombreux que ces paies feuillages Sur qui l'hiver naissant prélude à ses ravages. Ou que ce peuple ailé qu'en de plus doux chmals Exile par milliers le retour des frimas. Ou qui , vers le printemps , aux rives paternelles Revole, et bal les airs de ses bruyantes ailes. Tels vers l'affreux nocher ils étendent les mains , Implorant l'autre bord. Lui, dans ses fiers dédains.

Gorgones, Ilarpyiœque, et forma tricorporis umbra. *9° Conripit hic subita trcpidus formidine ferrum ^neas, strictamque acicm venientibus offert; Et, n: docta comes tcuiiis sine corpore vitas Admoneat volitare cava sub imagine forma;, Inruat, et frustra ferro diverberet umbras.

Hinc via Tartarci quae ferl Achc.-ôntis ad undas : Turbidus hic cœno vastaque voragine gurn-cs jEstuat, atque omnem Cocyto éructât arenam. Portitor bas horrcndus aquas et flumina serrât Terribili squalore Charon, cui plurima mente ^"o Canities ioculta jacet; stant lumica flamma; Sordidus ex hiimeris nodo depeudet amictus. Ipse ratem conte subigit, velisque ministrat. Et ferruginea subvectat corpora cvmba, Jam senior; sed criida deo viridisque sencctus. Hue oranis turba ad ripas effusa ruebat, Matres atque viri, defunctaque corpora vila Magnanimura heroum, pueri innuptœque puelljE, Impositique rogis juvenes ante ora pareutura; Quam multa in silvis autumni frigore primo 3'o Lapsa cadunt folia, aut ad terram gurgite ab afto Quam multœ glomerantur aves, ubi frigidus annus Trans pontum fugat, et terris inmittit apricis. Stabaut orantes primi transmittere cursum, Tendcbantquc manus, ripœ uitcrioris amore.

L'ENÉIDE

Les admet à son gré dans la falalo barque; Reçoit le pâtre obscur, repousse le monarque.

A cet aspect touchant, au tableau douloureux Uu concours empressé de tant de malheureux, Le héros s'attendrit : « Prêtresse vénérable , Pourquoi vers l'Achéron celte foule innombrable ? Pourquoi de ces mortels sur la rive entassés Les uns sont-ils reçus , les autres repolisses ? Quel destin les soumet à ces lois inégales ? » « O prince! devant vous sont les ondes fatales, Le Cocyle ten-iblc, et le Styx odieux.

Par qui jamais en vain n'osent jurer les dieux. Ce vieillard, c'est Charon, leur naulonnier horrible. Qui sur les flots grondants de celte onde terrible Conduit son noir esquif. De ceux que vous voyez Les uns y sont admis, les autres renvoyés : Les premiers ont reçu les funèbres hommages; Les autres sans cercueil ont vu les noirs rivages. Tant qu'ils n'obtiennent pas les honneurs dus aux morts, Durant cent ans entiers ils errent sur ces bords ; Enfin leur exil cesse, et leur troupe cplorée Atteint au jour prescrit la rive désirée. » Le héros est ému d'un sort si rigoureux. Oronte et Leucaspis frappent soudain ses yeux ; Comme Enée échappés des murs fumants de Troie, Des vagues eu courroux tous deux furent la proie.

Palinure comme eux avoit fini ses jours : Des astres de la nuit il observoit le cours. Lorsqu'il tomba plongé dans la liquide plaine. Le héros l'aperçoit , le reconnoîî à peine : « Palinure, est-ce toi? Comment t'ai-je perdu .•• Apollon , qui jamais en vain n'a répondu. Pour la première fois dément donc ses oracles !

Navita sed tristis nunc hos, nunc adcipit illos; Ast alios longe submotos arcet arcna.

^neas, miratiis enim, motusque tlimultu : « Die, ait, o virgo, quid vult concursiis ad amnem? Quidve petunt anima; ? vcl quo discrimine ripas

320 Hx linquunt, illae remis vada livida veriunt? » OUI sic breviter fata est longœva sacerdos : « Ancliisa générale, deum certissima proies, Cocvti stagna alla vides, Stygiamque paludem, Di cujus jurare timent et fallere nuraen. Hsc omnis, quam cernis, inops iuhumataque turba est; Portitor ille, Cbaron; hi, quos vchit unda, sepulti. Nec ripas datur horieiidas, et rauca fluenta Transportare priiis, quam scdibus ossa quierunt. Centnm errant annos, volitantquc hsec litora circum :

33o Tum demum admissi stagna exoptata revisunt. » Consùtit Anchisa satus, et vestigia pressit, Multa putans, sortemque anirao miseratus iniquam. Cernit ibi mœstos, et morlis honore caientis, Leucaspim , et Lyciae dnclorem classis Oronten : Quos simul a Troja ventosa per sequora vectos, Obruit Auster, aqua involvens navemque virosque.

Ecce gubernator sese Palinurus agebat :

Qui [.ibyco nuper cursu, dum sidcra scrvat, Exciderat puppi, niediis effusus in undis.

340 Hune ubi vix multa mœstum cognovil in umbra; Sic prior adioquitur , « Quis te, Palinure, dcurum Eripuit nobis, mcdioquc sub sequore mcrsit?

Tu devois, avec nous forçant tous les obstacles,

Aux bords ausoniens conduire tes amis;

El voilà comme il tient ce qu'il avoit promis ! »

« Les dieux, dit le nocher (que votre plainte cesse !)»

N'ont ni causé ma mort , ni trahi leur promesse.

La main au gouvernail , l'œil tourné vers les cieux ,

Tandis que j'observois leur cours silencieux,

Par uu sort imprévu précipité dans l'onde,

J'entraiuai le limon dans ma chute profonde.

Mais, j'en atteste ici le terrible élément,

J'ai moins tremblé pour moi, dans ce fatal moment.

Que pour mes compagnons , pour vous, pour votre flotte ;

Sur-tou! pour mon vaisseau privé de son pilote.

Durant trois longues nuits, j'ai d'un bras courageux

Lutté contre les vents et les flols orageux;

Enfin mon œil , du haut d'une vague écumante ,

Vil de loin cette lerre, objet de notre attente.

Sous le poids dont les eaux chargeoieul mon vêtement ,

Vers le bord désiré je nageois lentement ;

De la rive éloignée une vague m'approche;

Je m'élance, et saisis la pointe d'une roche.

J'aperçois des humains , j'implore leur secours :

Et leur lâche avarice a terminé mes jours !

Depuis, mon triste corps est le jouet de l'onde.

Voilà mon sort. Mais vous, par le flumbeau du monde,

Par sa douce clarté, que je ne verrai plus.

Par votre cher Ascagne et ses jeunes vertus,

Par les mânes d'Anchise, abrégez ma misère!

Un peu de terre, hélas! suffit à. ma prière;

Véline de mon corps vous rendra les débris :

Ou, s'il se peut , au nom de la belle Cypris,

D'accord avec les dieux, qui vous guident sans doute,

Sur ces fatales eaux favorisez ma route ;

Die âge : namque, mihi fallax haud ante repertus. Hoc iino responso animum deliisit Apoilo, Qui fore te ponto incolumem, finisque canebat Vcnturura Auso-nios. Eu haec promissa fides est? » Ille autem : « ÎNeque te Phœbi cortina fel'cllit, Dux Anchisiade, nec me deus aequore mersit. Namque gubcrnaclum multa vi forte revolsum,

JiSo Gui datus haerebara custos , cursusque regebam , Praecipitans traxi mecum. Maria aspera jure , Non ullum pro me tantum cepisse timorem, Quam tua ne, spoliata armis, excussa magistro, Dcficeret tantis navis surgentibus undis. Tris Nolus hibernas inraensa per acquora noctis Vexit me violentus aqua : vix lumiue quarto Prospexi Italiam , sunima sublimis ab unda. Paullatim adnabam terrae; jam tuta tenebam, Ni gens crudelis raadida cura veste gravatura,

3Go Prensantemque uncis manibus capita aspera moutis Ferro invasisset, pricdamque igiiara pulasset. Nunc me fluctus habet, versantque in litore venti. Quod te per cœli jucundum lumen et auras, Per genitorem, oro, per spem surgentis luli , Eripe me bis, invicte, malis! aut tu mihi terram Injice, namque potes, portusquo require Velinos; Aut tu, si qua via est, si quam tibi diva creatrix Ostendit (neque enim, credo, sine numine divura Flimiiua tanta paras Stygiamque innare paludeiu),

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