LIVRE VII
Dit que des inconnus d'une hauie slalure, Elraugers de langage, étrangers de parure, Demandent audience. Exempt d'un vaiu orgueil , Le prince les admet, leur fait un doux accueil, Et monte sur L- trône où siégeoient ses ancêtres.
Digne de ce grand peuple, et digne de ses maîtres, Dans les airs s'élevoit son palais somptueux, De Picus son aieul séjour majestueux.
Cent colonnes de marbre eu pompe l'environnent ; D'un bois religieux les arbres le couronnent. Qui depuis trois cents ans, pleins d'une sainte horreur. Ainsi que le respect, inspirent la terreur : Les rois y sont des dieux, ce palais est un temple. Là, le front prosterné, la nation contemple Ses princes recevant pour la première fois Les faisceaux souverains et le sceptre des rois. Là, lorsqu'un saint usage en pompe renouvelle D'un bélier immolé l'offrande solennelle , Les premiers de l'état, sur leur siège exhaussés, Près d'une table immense en ordre sont placés ; Et, d'un peuple fidèle éternisaiat l'hommage. Le cèdre de leurs rois y conserve l'image : Italus, Sabinus, qui, la serpette en main. Annonce que la vigne est son bienfait divin ; Saturne, dieu du temps ; Janus aux deux visages ; Cent autres souverains, dont les mâles courages De leur zèle héroïque ont obtenu le prix. D'un vestibule immense occupent les lambris. A l'entrée on voyoit des nations soumises Les drapeaux déchirés et les portes conquises ; Là des chars fiacassés, du fer courbé des faux. Des panaches flottants, de l'airain des vaisseaux, Et des arcs détendus, et des lances oisives , Pendoient pompeusement les dcpouilles captives. Lui-même, s'appuyant sur son sceptre augurai.
Spicula contorquent , cursuque ictuque laccssunt : Quam praevectus equo loDgaevi régis ad aurcs Nuntius ingénies ignota iu veste reportât Advenisse viros. lUe iutra tecta vocari Imperat, et solio médius consedit avito. «7° Tectum augustum, ingeus, centum sublime columuis, Urbe fuit sumraa, Laurentis régla Pici, Horrendum silvis et relligione parentum.
Hic sceptra adcipere, et primos adtollere fasccs. Regibus omen erat; hoc illis curia teraplum; Hae sacris sedes epulis; hic, ariete cseso, Perpetuis soliti patres considère raensis. Quin etiara veterum effigies ex ordine avorum Antiqua e cedro, Italusque, paterque Sabinus ' Vitisator, curvam servans sub imagine falcem, i3o Saturnusque senex, Janique bifrontis imago, Vestibulo adstabant; aliique ab origine reges, Martia qui ob patriara pugnando volnera passi. Miiltaque praeterea sacris in postibus arma; (laptivi pendent currus, curvseque secures, Et cristse capitum, et portarum ingentia claustra, Spiculaque, clypeique , ereptaque rostra carinis. ]|)sc Quirinali lituo, parvaquc sedebat ^uccinctus trabca, lïvaque ancile gercbat Picus, equum domitor; quem capta cupidiuc coiiju\
Dans sa courte tunique, ornement martial, Un bouclier au bras, de la porte sacrée Picus, son noble aïeul, ornoit l'auguste entrée ; Picus, qui des coursiers savoit dompter l'essor. Circé l'aimoit ; Circé de sa baguette d'or Le toucha, le vêtit de ses plumes nouvelles, Et de riches couleurs elle émailla ses ailes. C'est là , c'est dans ces lieux , où brillent à-îa-fois La majesté des dieux et la grandeur des rois. Que , sur son trône assis , le vieux roi de Laurente Admet les Phrygiens, et d'une voLx touchante :
« Enfants de Dardanus (car je n'ignore pas Votre nom, votre ville, et vos trop longs combats ) , L'éclat de votre gloire , à qui tout éclat cède , Dans mes vastes états dès long-temps vous précède. Quel est votre dessein ? et que puis-je pour vous ? Soit qu'un astre trompeur, soit que l'onde en courroux Ait poussé vos vaisseaux dans les ports d'Ausonie, Troyens , que de vos cœurs la crainte soit bamiie. Les Latins sont fameux par l'hospitalité : Enfants du vieux Saturne, en eux l'humanité N'est pas le fruit des lois ; leur bonté volontaire Suit de leur premier dieu l'exemple héréditaire. Je m'en souviens encor, quelques vieillards toscans ( Mais leur récit se perd dans la nuit des vieux ans ) M'ont dit que Dardanus, enfant de l'Étrurie, Pour la Thrace autrefois déserta sa patrie, T choisit son séjour, et des champs thraciens Transporta ses foyers sur les bords phrygiens. Et maintenant ce prince, adoré dans l'Asie, Partage avec les dieux la céleste ambroisie. »
Il dit. Ilionée en ces mots lui répond : « Noble sang de Faunus, si des mers d'Hellespont Les Troyens sont venus sur cet heureux rivage. Non , ce n'est point l'effet d'une erreur , d'un orage ,
'3° Aurea percussum virga, versumque venenls, Fecit avem Circe, sparsitque coloribus alas. Taii intus templo divum, patriaque Latinus Sede sedens, Teucros ad scse in tccta vocavit; Atque haec ingressis placido prior edidit ore :
te Dicite, Dardanidie, neque enim nesciraus et urbeni Et genus, auditique advertitis aequore cursum, Quid petilis? quœ causa rates, aut cujus egentes Litus ad Ausonium tôt per vada caerula vexit? Sive errore viae, seu tcmpestatibus acti,
i<^o (Qualia multa mari nautae patiuntur in altoj Fluminis intrastis ripas, portuque sedetis; l\e fugite hospitium; ncve ignorate Latinos, Saturni gentcm, haiid vinclo nec legibus sequam, Sponte sua , veterisque dei se more tenentem. Atque equidera mcmini (fama est obscurior annis) Auruncos ita ferre sencs; his ortus ut agris Dardanus Idaeas Pbrygiae penetrarit ad urbes, Threiciamque Samum, quae nunc Samotbracia fertur. Hinc illura Corvthi Tyrrliena ab sede profectum
210 Aurea nunc solio stellantis regia cœli
Adcipit, et numerum divorum altaribus addit. »
Dixerat, et dicta Uioneus sic voce secutus : « Rex, genus egrcgium Fauui, nec fluctibus actes Atra subegit hicms vcstris succedere terris;
L'ENÉIDE
Ni d'un astre ennemi l'aspect insidieux ; C'est notre propre choix qui nous porte en ces lieux , Malheureux, exilés d'une terre féconde, Et des plus grands états qu'ait vus l'astre du monde. Dardanus, les Troyens sont nés de Jupiter; Sorti du même sang, de nos rois le plus cher, Énée en suppliants devant vous nous envoie. Hélas! vous connoissez les désastres de Troie. Oui ne les connoît pas ? Et ce peuple lointain Qu'embrase de ses feux le climat africain , . Et ceux que le soleil sous les glaces de l'Ourse D'un rayon plus oblique éclaire dans sa course , Tous ont su quel orage et quels flots débordés Mycènes a vomis dans nos champs inondés ; Et comment, dans leur fière et longue jalousie. On vit s'entre-choquer et l'Europe et l'Asie. Depuis ce choc affreux dont trembla l'univers, Poussés de rive en rive, errants de mers en mers. Aujourd'hui nous venons, sur ce nouveau rivage, Des biens communs à tous réclamer le partage : L'eau, l'air, un simple abri, voilà tous nos souhaits. "Vous ne rougirez point un jour de vos bienfaits : Peut-être nos secours vous vaudront quelque gloire ; Et notre cœur jamais n'en perdra la mémoire. J'en jure par Énée; oui, j'atteste ce bras Fidèle dans la paix, vaillant dans les combats, Vos dons seront payés , et Laurente avec joie Un jour s'applaudira d'avoir accueilli Troie. Si nous venons ici devant son souverain , La prière à la bouche, et l'olive à la main. Ce n'est pas que le sort nous laisse sans asile : Plus d'un fier potentat à son peuple, à sa ville, A voulu réunir de malheureux proscrits.
Nobles dans leur disgrâce, et grands dans leurs débris. Mais les dieux sur vos bords ont guidé notre course :
IS'ec sidus regione viae litusve fefellit.
Consilio hanc oiunes animisque volentibus urbera
Adfciimur, pulsi regnis, quae maxima quondara
Extreino venicns sol adspiciebat Olympo.
Ab Jove priocipium generis; Jove Dardana pubes
»io Gaudet avo : rex ipse, Jovis de gente suprema, Troiiis jEneas tua nos ad limiua misit. Quanta per Idaeos sœvis eflusa Mycenis Tempestas ierit campos, quibus actus utcrquc Europae atque Asiae falis concurrerit orbis, Audiit, et si quem tellus extrema refuse Submovct oceano , et si quem extenta plagarum Quatuor in niedio dirimit plaga solis iniqui. Diluvio ex illo tôt vasta per aequora vecti. Dis sedem cxiguam patriis, litusque rogainus
'3*> Innocuum, cl cunctis undamque auramque patentem. Non eriraus regno iudecores; nec vestra feretur Faina levls, tantive abolescet gratia facti, INec Trojam Ausonios gremio excepisse pigcbit. Fata per jEneœ jure, dextramque potentcui, Sive fide, seu quis belle est expertus et arinis; Multi nos populi, multae (ne temnc, quod ullro Pia;ferimus manibus vittas ac verba precantia ) Et pctiere sibi et voluere adjungere gentes ; Sed nos fata deum vestras exquirere terras
Le sang de Dardanns vient retrouver sa source ; Et, si j'en crois Délos, le sacré Numicus, D'accord avec le Tibre , attend nos dieux vaincus. Vous , daignez recevoir ces restes de Pergame , Avec peine arrachés à notre ville en flamme ; Acceptez ces débris d'une antique splendeur , Monuments d'infortune ainsi que de grandeur : Dans cette coupe d'or , aux dieux alors propices , Anchise présentoit le vin des sacrifices , Lorsqu'aux jours solennels , comme nos premiers rois , Aux peuples convoqués Priam dounoit des lois. Ce manteau , cet habit du plus grand des monarques , De son pouvoir royal éloient les nobles marques ; Ce sceptre dans ses mains fut long-temps révérç ; Ce riche diadème ornoit son front sacré ; Des femmes de son sang ces tissus sont l'ouvrage. »
De l'orateur troyen tel étoit le langage. Le roi l'entend d'un air profondément rêveur. Ces trésors, ces présents touchent bien moins son cœur Que les grands intérêts de sa noble famille, Et l'oracle de Faune , et l'hymen de sa fille. Le voilà , se dit-il , ce héros tant promis , A qui doit cet empire un jour être soumis; Celui de qui la race , en conquêtes féconde , A son vaste pouvoir doit asservir le monde. Enfin éclaircissant son front majestueux : « Non , vous ne formez pas des vœux présomptueux : Puisse le juste ciel accomplir son présage! Je sais de vos présents apprécier l'hommage. Troyens, je vous promets dans ce séjour nouveau Des champs non moins féconds, un destin non moins beau. A votre illustre chef si ces lieux peuvent plaire, Qu'il vienne; il touchera ma main hospitalière, Je loucherai la sienne , et ce traité suffit. Vous, courez lui porter ce fidèle récit.
î4o Imperiis egere suis. Hinc Dardanus ortus
Hue repetit; jussisque ingentibus urget ApoUo Tjrrhenum ad Thybrim et fontis vada sacra Nuraici. Dat libi prœterea fortunae parva prioris Munera, reliquias Troja ex ardente receptas. Hoc pater Anchises auro libabat ad aras : Hoc Priami gestamen erat, quum jura vocalis More darct populis; sceptruraque , sacerque tiaras, lliaduraque labor vestes. »
Talibus Ilionei dictis , defixa Latinus
2io Obtutu tenet ora, soloque iamobilis haeret. Intentes volvens oculos : nec purpura regem Picta mevet, nec sceptra movent Priameia tantum, Quantum in cennubio natse thalamoque moratur : Et veteris Fauni volvit sub peclore sortcra. Hune illum fatis externa ab sede profcctura Portendi generum, paribusque in régna vocari Auspiciis; huic progenicm virtute futuram Egregiam, totum quae viribus occupet orbcm. Tandem Itetus ait : « Di nostra iucepta secundent,
2C0 Auguriumque suum ! Dabitur, Trojane, quod optas; Munera nec sperno. Non vobis, roge Latino, Divitis uber agri , Trojaeve opulentia décrit. Ipse mode jEneas (nostri si tanta cupido est, Si jungi hospitio properat, sociusque vocari),