‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 147 sur 413 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Le Tibre s'offre à lui durant la nuit obscure : Des tresses de roseaux ceigueut sa chevelure, Et du liu le plus fia le léger vêlement De ses plis azurés l'entoure mollement : « Fils des dieux , lui dit-il , qui sauvas de la flamme , Qui portas sur ces bords l'éternelle Pergame, Toi qu'attendoient Laurente et l'empire latin , La guerre et ses dangers te menacent en vain : Rassure-loi; du sort la tempête orageuse Ne fatiguera plus ton ame courageuse.

Ne crains pas qu'un vain songe abuse ici de toi; De mes prédictions garantissant la foi, Sous les chênes sacrés de ma rive fidèle L'ne laie aux poils blancs, trente enfants blancs comme Vont s'offrir à tes yeux , et vont donner leur nom [elle , A cette Albe héritière et fille d'Ilion : Là t'attend un asile et la fin de tes peines. Ces promesses , crois-moi , ne sont point incertaines ; Et trente ans révolus ne s'écouleront pas Qu'Iule ne commande à ces nouveaux états. Mais écoute, et connois les secours qui t'attendent, Et quels soins importants les intérêts commandenl. « L'n peuple , qui d'Evandre a suivi les drapeau.x , A sur les monts latins fondé ses murs nouveaux; Par les Arcadiens leur ville est habitée ; Leur ancêtre Pallas , du nom de Pallantée Fit appeler ces murs ; et d'éternels combats (loutre les fiers Latins défendent leurs états : Pour l'intérêt commun qu'un traité vous unisse. Moi-même , vous guidant sur mon onde propice , J'aiderai vos vaisseaux à remonter son cours. Lève-toi donc, va, pars, implore leur secours; Et demain, quand la nuit eu repliant ses voiles

3o Procubuit, seramque dédit per membra quietem.

Huic deus ipse loci, fluvio Tiberinus amœno,

Populeas inter senior se adtollere froodis

Visus. Eum tcnuis glauco velabat amictu

Carbasus, et crinis umbrosa tegebat arundo.

Tum sic adfari, et curas his demere dictis :

a O sate gente deum, Trojanam ex hostibus urbçin

Qui revehis nobis, aeternaque Pergama servas,

Exspectate solo Laurenti arvisque Latinis,

Ilic tibi certa domus; certi, ne absiste. Pénates; *o Neu belli terrera rainis. Tuinor omnis et irae

Concessere deum.

Jamque tibi, ne vana putes haec fingere somnun) ,

Litoreis ingens inventa sub ilicibus sus,

Triginta capitum fétus enixa, jacebit;

Alba, solo recubans, aJbi circum ubera nati.

Hic locus urbis erit, requies ea certa laborum :

Ex quo ter dénis urbein redeuntibus annis

Ascanlus clari condet cogoominis Albam.

Haud incerta cano. Nunc qua ralione quod instat *o Expédias victor, paucis, adverte, doeebo.

« Arcades his oris , genus a Pallaote profectum.

Qui regcm Evandrum comités, qui signa secuti,

Delegere locum, et posuere in montibus urbein,

Pallantis proavi de nomine Pallanteiim.

Hi bellum adsidue ducunt cum gente Latina ;

Hos castris adhiba socios, et focdera junge.

Ipse ego te ripis et recto flumioc ducam ,

Donnera du départ le signal aux étoiles.

Prie, apaise Junon, dont la longue rigueur

Par de si longs revers exerça Ion grand cœur.

L'n jour, vainqueur du sort ta nouvelle puissance ,

Me paiera le tribut de sa reconnoissance.

Tourne vers moi les yeux , Aois ce dieu protecteur

Qui baigne ces beaux champs de son flot bienfaileur,

Le Tibre , dont le ciel favorise la course.

Un superbe palais, aux lieux où nait ma source,

Cache aux profanes yeux mon fleuve encor ruisseau ,

Et d'illustres cités enlourent mon berceau. »

Il dit, et se replonge en ses grottes profondes. Le héros se réveille au doux bruit de ses ondes, Et l'ombre loin de lui fuit avec le sommeil. Il se lève, et, tourné vers l'orient vermeil, Près d'invoquer les dieux de l'antique Laurente, Il s'approche, et, penché sur l'onde transparente, Pour puiser l'eau sacrée il a courbé ses mains ; Aussitôt il s'écrie : « O nymphes des Latins ! Nymphes , mères des lacs , des fleuves , des fontaines ! Et toi , Tibre sacré , qui fécondes ces plaines , Auguste souverain des fleuves de ces bords. Quels que soient les samts lieux où naissent tes trésors, Si tu finis mes maux , si tu sers mon courage , Dieu puissant! je te jure un étemel hommage. »

A ces mots, dans sa flotte il choisit deux vaisseaux* Déjà la rame est prête à sillonner les eaux : Ils partent. Tout-à-coup , ô surprise ! ô merveille ! Une laie et ses fils, tous de couleur pareille. S'offrent à ses regards , sur la rive étendus : De leur sang aussitôt les flots sont répandus : « C'est à vous, ô Junon ! que j'en offre l'hommage. » Ainsi le dieu du Tibre accomplit son présage.

Adversum remis superes subvectus ut amnem. Surge âge, nate dea; primisque cadentibus astris,

*« Junoni fer rite preces, iramque mlnasque Supplicibus supcra votis : mihi victor honorera Persolves. Ego sum, pleno quem flumine cernis Stringentem ripas, et pinguia culta secantem, Cœruleus Thvbris, cœlo gratissimus amnis. Hic mihi magna domus, celsis caput urbibus exil. »

Dixit; deinde lacu fluvius se condidit alto, Lna petens. iNox ^Enean somnusque reliquit. Surgit; et, œtherii spectans orienlia solis Lumina, rite cavis undam de flumine palmis

T> Sustulit, ac taies eflundit ad sthera voces :

" Nvmphae, Laurentes njmphï, genus amnibus nnde est, Tuque , o Thybri tuo genitor cum flumine sancto , Adcipite .Encan, et tandem arcete periclis. Quo te cumque lacus miserantem incommoda nostra Fonte tenet, quocumque solo pulcherrimus exis, Semper honore meo, semper celebrabere donis, Corniger Hesperidum fluvius regnator aquanim. Adsis o tantum, et propius tua nuraina firmes! » Sic memorat, geminasque legit de classe bircmfis,

80 Remigioque aptat; socios simul instruit arniiâ.

Ecce autem, subitum atque oculis mirabile monstrum, Candida per silvara cum fétu concolor albo Procubuit, viridique in litore conspicitur sus; Quam pins iEneas tibi enlm , tibi, maxuma Juno, Maclat , sacra ferens , et cum grege sistit ad arain.

L'ENÉIDE

Le fleuve cependant, durant toute la nuit,

De son onde fongueuse a fait taii'e le bruit;

Ce n'est plus un lon-ent, c'est un marais tranquille,

C'est d'un lac endormi la surface immobile ;

Et, sans que les rameurs luttent contre les eaux,

La vague complaisante obéit aux vaisseaux :

Ils poursuivent leur cours , la nef glisse sur l'onde ;

Le fleuve les reçoit dans sa forêt profonde.

Sur})ris de voir troubler leurs bords délicieux ,

Le fleuve infréquenté, les bois silencieux,

Admirent ces vaisseaux, celte troupe guerrière.

Les rameurs patients, le jour, la nuit entière,

Du courant tortueux suivant les longs détours,

Fendent l'onde docile, ou combattent son cours;

Sur eux les bois en voûte inclinent leur feuillage,

Et des forêts dans l'onde ils sillonnent l'image.

Déjà l'aslre du jour brilloit au haut des cieux :

On avance, et de loin se montrent à leurs yeux

Ce fort , ces toits cpars , et ce palais de chaume ,

La capitale alors de cet humble royaume,

Mais où doit Rome un jour, mettant le monde aux fers ,

De sa toute-puissance étonner l'univers.

Ils voguent, et déjà s'approchent de la ville.

Ce jour, sous leurs remparts , au fond d'un bois tran- Le roi, son fils Pallas, les premiers de l'état, [quille, Ce peuple encoi'e agreste, et son humble sénat. Au fils d'Amphitryon, noble vengeur des crimes, Offraient un encens pur et le sang des victimes. Des vaisseaux tout-à-coup les mâts frappent leurs yeux. A travers la forêt , d'un cours silencieux Ils approchent. Soudain dans le sacré bocage Tout fuit : Pallas lui seul , conservant son courage , Fait poursuivre la fête et le sacré festin; Il court au devant d'eux , les armes à la main ; Et, d'un tertre élevé qui commande à la plaine,

Thybris ea fliiviura, quam longa est, nocte tiimentem I.cniit, et tacita rcfluens itn substitit uiida, Mitis lit in œorem stngiii placidsque paludis Sterueret îeqiior aqiiis, rciuo ut luctaineu abesset.

90 Krgo iter iuceptum celerant; ruinore secundo Labitur uucta vadis abics : mirantur et undx, Miratur iiemus insuetum fulgentia louge Scuta virum, fluvio pictasque innaie carinas. oui reraigio noctcmque diemque fatigant.

Et longos superant flexus, vaiiisque teguntiir Arboribus, viridesque sécant placido aequore silvas. Sol médium cœii cousceudcrat igneus orbem , Quum muros, arceraque procul, ac rara domorum Tecla vident, qua; nunc Romana potentia cœlo

'00 ^quavil; tum res iuopes Evandrus habebat. Ocius advertunt proras , urbique propinquaot. Forte die solleraDcra illo rex Arcas houorem Amphitryoniadae magiio divisque ferebat Ante urbcm in luco. Pallas huic filius una, IJoa oranes juvenum primi, pauperque senatus, Tura dabant, tepidusque cruor fumabat ad aras. Ut celsas vidcre rates, atque inter opacum Adlabi nemus, et tacitis iiicumbere remis; Tcrrcntur visu subito, cunctique relictis

ï'o Consurgunt iiiensis. Audax quos rumpere Pallas

« Étrangers, leur dit-il, quel sujet vous amène? Quels sont votre pays, votre nom, vos projets.' Parlez, apportez-vous ou la guerre ou la paix? »

Alors, l'olive en main , et monté sur sa poupe, Le héros en ces mots parle au nom de sa troupe : « A'^ous voyez des Troyens, vous voyez vos amis, Des barbares Latins comme vous ennemis.

Sans pitié pour les maux où nous fûmes en proie, Ils poursuivent en nous ce qui reste de Troie. Nous demandons Évandre : allez , et dites-lui Que nous venons offrir et chercher un appui. » A ce discours , Pallas ne peut plus se contraindre : « Ah ! qui que vous soyez , approchez sans rien craindre. J'en jure par Evandre et par son équité; Venez jouir des droits de l'hospitalité. » Il dit, tend au Troyen une main fraternelle, Garant déjà sacré d'une foi mutuelle; Saisit ce bras puissant , fameux par tant d'exploits ; Ils s'éloignent du fleuve, ils entrent dans le bois.

Énée approche Évandre, et d'une ame enhardie: « O le meilleur des Grecs, honneur de l'Arcadie, Qu'unit im double nœud au sang d'Agamemnon ! Je ne me laisse point effrayer par ce nom , J'oublie en vous les Grecs, et ne vois plus qu'Évandre Seul au ton suppliant vous m'aurez vu descendre ; Ma franche loyauté, les oracles des dieux, Le sang qui nous unit par nos communs aïeux. Votre grand nom, voilà mes droits, mon espérance; Voilà quels nœuds sacrés nous enchaînent d'avance. Dardanus d'Ilion fut l'heureux fondateur; Electre fut sa mère : Electre eut pour auteur Cet Allas qui des cieux porta la voûte immense. Vous, au fils de Maïa vous devez la naissance; Maïa , qui le conçut du souverain des dieux , Naquit du même Allas qui supporte les cieux.

Sacra vetat, raptoque volât telo obvius ipso;

Et procul e lumulo : « Juvenes, quse causa subegit

Ignotas tentare vias ? quo tenditis? inquit.

Qui genus? unde domo? pacemne liuclcrtis, an arma? >•

Tum pater jEneas puppi sic fatur ab alla , Pacifera?que manu ramum prœtendit olivae : « Trojugenas ac tela vides inimica Latinis, Quos illi bcUo profugos egere superbo.

■ Evandrum petimus : ferte lioec, et dicite lectos

"0 DardauisB venisse duces, socia arma rogantis. » Obstupuit tanto percussus nomiue Pallas : « Egredere, o quicumque es, ait, coramque parentem Adloquere, ac nostris succède Penatibus hospes. » Excepitque manu, dextramque amplexus iiiliœsit. Progressi subeunt luco, fluviumque relinquunt.

Tum regem JEneas dictis adl'atur amicis : « Optime Grajugenum, cui me Fortuna precari. Et vitta comtes voluit pra?tendcre ramos. Non equidem extimui, Dauaum quod ductor, et Arcas

i3o Quodque ab slirpe fores gcminis conjunctus Atridis; Sed mea me virtus , et sancta oracula divum , Cognatique patres, tua terris didita fama, Conjunxere tibi, et fatis egere volentem. Dardanus, lliacae primus pater urbis et auctor, Electra, ut Graii perhibent, Atlantide crelus.

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