‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 148 sur 413 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Ainsi de notre race, également divine, Les rameaux séparés ont la même racine : Voilà mes droits. Aussi , bien sûr de votre cœur. Sans art, sans vains détours, et sans ambassadeur, C'est moi qui viens à vous , c'est moi qui vous supplie. L'Ardéen, qui prétend asservir l'Ilalie, Pense, vainqueur de moi, letre de l'univers, Et régner sur les lieux qu'embrassent les deux mers. Donnez-moi votre foi , je vous offre la mienne. Vous connoissez, grand roi, la jeunesse troyoïuie, Ce que peuvent ses bras, ce qu'ose sa valeur, Et tout ce qu'au courage ajoute le malheur. » Le discours du héros ravit le bon Évandre : Il ne peut se lasser de le voir, de leutendre, Le parcourt tout entier d'un regard curieux. Enfin, prenant sa main : « Noble fils de nos dieux! Quel plaisir de vous voir et de vous recoaaoitrc ! Qu'Anchise en un tel fils est heureux de renaître! Je crois revoir ses traits , je crois ouïr sa voix. Je m'en souviens encor : quand Priam autrefois , Visitant Hésione, aborda Salamine (De ses fameux remparls l'Arcadie est voisine). Souverain de l'Asie , il ne dédaigna pas De voir nos monts glacés et mes humbles états. Je le vis arriver : alors la fleur de l'âge De son premier duvet ombrageoit son visage : J'admirois les Troyens , j'admirois ce grand roi ; Mais Anchise parut, tout s'éclipsa pour moi. Amoureux de l'honneur, plein de la noble ilamme Qu'à l'aspect d'un giand homme éprouve une jeune ame, Je brùlois d'approcher, d'embrasser ce guerrier; Heureux, s'il visitoit mon toit hospitalier! Sa noble complaisance honora mon jeune âge. En parlant , ce héros , pour prix de mon hommag»' ,

Advehitur Teucros : Electram masumus Atlas

Edidit, aetherios humero qui sustioet orbes.

Vobis Mercurius pater est, quem candida Maia

Cyllenae gelido conceptum vertlce fudit; '*° At Maiain, auditis si qiiidquam credimus, Atlas,

Idem Atlas générât, cœli qui sidéra toUit.

Sic genus aruborum sciadit se sanguine ab uno.

His fretus, non legatos , neque prima pcr arteiu

Tentainenta tui pepigi : me , me ipse, meumque

Objeci caput , et supplex ad liraina veni.

Gens eadem, quae te, crudcli Daunia bello

Insequitur : nos si pcllant, nihil abfore credunt,

Quin omnem Hesperiam penitus sua sub juga initiant;

Et mare, quod supra, teneant, quodque adluit iufra. «5o Adcipe, daque Ëdem : sunt nobis f'orlia bello

Pectcra, sunt animi, et rébus spectata juventus. » Dixerat jEneas. lUe os oculosque loqiieutis

Jam dudum et totum lustrabat lumine corpus.

Tum sic pauca refert : « Ut te, fortissime Teucruin,

Adcipio agnoscoque libens ! ut verba parcutis

Et vocem Anchisse magni voltumque recordor!

Nam memini Hesionae visentem régna sororis

Laomedontiaden Priamum, Salamina petcutem.

Protenus Arcadiae gelidos invisere fines. '^ Tum mihi prima gênas vestibat flore juventa;

Mirabarque duces Teucros; mirabar et ipsuiu

LaomedoDtiadcQ ; sed cunctis allior ibat

Me combla de présents. C'est à lui que je dois

Ces flèches de Lycie et ce brillant carquois;

Des tissus d'or, deux freins d'une égale ricbess*'.

Qu'à mon jeune Pallas a cédés ma vieillesse.

Le fils de ce héros est déjà mou ami,

Et qui l'ose attaquer devient mon ennemi.

Comptez sur mes serments : demain je vous renvoie

Avec tous les secours dus aux héros de Troie.

Mais puisqu'en ce moment nous devons célébier

Des fêtes que sans crime on ne peut différer,

Venez, et partagez la pompe solennelle

Que pour Hercule ici ce grand jour renouvelle.

Confions à ce dieu nos communs intérêts,

El de vos alliés essayez les banquets. »

Il dit ; les vins, les mets sont remis sur la lal'le; Lui-même il place Énée en un trône d'érable, Que recouvre la peau d'un énorme lion; Un lit d'herbe reçoit le héros d'Ilion. Le pontife, suivi du choix de la jeunesse. Sert le festin sacré. D'une sainte alégresse Tous les cœurs sont remplis : on charge les bnffels Des trésors de Racchus, des présents de Cérès; La victime, ses chairs, ses ent. ailles sacrées, Sur une table immense à leur faim sont livrées.

Le banquet achevé , le monarque au héros Adresse la parole, et lui parle eu ces mots : « Ce n'est pas vainement, prince, que noire zèle Célèbre avec éclat cette pompe annuelle : L'oubli des dieux anciens, de crédules erreurs. N'ont point dicté nos vœux ; leur source est dans nos cœu rs. Sauvés d'un grand danger, notre reconnoissauce D'un dieu libérateur honore la puissance.

« Voyez-vous dans les airs ces rochers suspendus, Ces éclats , ces dcl)ris au hasard répandus ;

Anchises. Mihi mens juvenali ardebat amore Compellare virum , et dextrœ conjungere dextram : Adcessi, et cupidus Phenci sub mœnia duxi. 111e mihi insignem pharetram Lyciasque sagiltas Discedens, chlamydemque auro dédit interlextam, Frenaque bina, meus quae nunc habet, aurea , Pallas. Ergo et, quam pelitis, juncta est mihi fœdere dextia ;

'70 Et, lux quum primum terris se crastiua rcddet, Auxilio laetos dimittam, opibusquc juvabo. Intcrea sacra haec, quando hue venistis amici, Annua, quae dilferre nefas, celebrate faventcs ISobiscum, et jam nunc sociorura adsuescile mcnsis. >•

Haec ubi dicta, dapes jubet et sublata reponi Pocula, gramineoque viros local ipse sedili; PrsEcipuumque toro et villosi pelle leonis Adcipit iEuean, solioquc invital acerno.

Tum lecti juvenes certatim ar;eque sacerdos

iS° Viscera tosla ferunt taurorum, onerantque canistris Dona laboratîB Ccreris, Bacchumque miuistraiil. Vescitur .^ncas , simul et Trojana juventus, Perpetui tergo bovis , et luslralibus exlis.

Postquam exemla famés, et amor conpressus edciuli, Rcx Evaudrus ait : « Non haec sollemnia uobis, lias ex more dapes, banc taiiti uuminis aram, Vana superstitio veterumque ignara deoruni luposuit: saevis, hospes Trojane, periclis Servati facimue, meritosque uovamus honores.

L'ENÉIDE

De ce mont entr'ouverl l'hoiTeur désordonnée,

Et de son anire affreux la voûte abandonnée ?

Là, dans les flancs du mont, bien loin de l'œil du jour,

De l'infâme Cacus fut le hideux séjour.

Des tètes au front pâle, et de sang dégoultanlcs,

A sa porte homicide étoient toujours pendantes;

Et son antre, du meurtre odieux monument,

D'un carnage nouveau sans cesse étoit fumant.

Ce monstre horrible à voir, Ger de sa taille immense ,

Devoit au dieu du feu sa funeste naissance :

Et , tel qu'un noir volcan , de son gosier affreux

Des brasiers paternels il vomissoit les feux.

Un dieu vengeur, un dieu sauva notre patrie.

Revenu des beaux champs de l'antique Ibérie,

Dans ces riches vallons, sur les bords de ces eaux ,

Le fils d'Alcmène avoit amené ses troupeaux :

Du triple Géryon triomphateur superbe.

Le prix de sa conquête eri'oit en paix sur l'herbe.

Cacus, qui ne connoît ni remords ni danger.

Dérobe des troupeaux de l'illustre étranger

Quatre jeunes taureaux, quatre belles génisses,

Qui des herbages frais savouroient les délices,

Les cache en sa caverne; et cependant sa main,

Pour déguiser aux dieux les traces du larcin,

Saisit, fait reculer et marcher en arrière

les taureaux, dont les pas marqués en sens contraire

De sou infâme vol écartoient le soupçon.

Enfin , las du repos , le fils d'Amphilrj on

Se prépare à mener sur de lointains rivages

Ses troupeaux engraissés dans ces beaux pâturages;

Et des taureaux par-tout les gémissantes voix

De leur adieu plaintif ont fait mugir ces bois.

De Cacus aussiiôt trahissant l'artifice,

Du fond de l'antre creux répond une génisse.

•O" « Jara primum saxis suspensam hanc adspice rupera • Disjectœ procul ut moles , desertaque montis Stat domus, et scopuli ingentcm traxere ruinam. IIic spelunca fuit, vasto subraota recessu, SemihoraiDis Caci Caiies quam dira tenebat, Solis inaccessara radiis; seraperque reeenti Cœde tepebat humus; foribusque adfixa superhis Ora virum tristi pendebant pallida tabo. Huic mnnstro Volcanus erat patcr : dlius atros Orc voraens ignis , magna se mole fcrebat.

*™> Adlulit et nobis ali(|uaDdo optaotibus œtas

Auxilium adventumque dei : nam raaxumus ultor, Tergemini nece Gcryonae spoliisque superbus, Alcides aderat, taurosque hac vicier agebat Ingentis; vallemque boves amnemque tenebant. At l'uriis Caci mens effera, ne quid ioausum Aut intr.-'rtalum scelerisve dolive fuisset, Quatuor a stabulis praestanti corpore taures Avertit, totidein forma superante juvencas. Atque hos, ue qua forcut pedibus vcstigia redis,

>'" Cauda iu speluocam Iractos , versisqne viarum Indiens raplos, saxo oecultabat opaco Qusercnti nuUa ad speluucani signa fcrebant. Tnterea. quum jam stabulis saturata movcrct Amphitryomadcs armenta , abitumque pararel , Discessu mugire boves, atque omne querelis Impleri oemut, et colles clamore relmqiu

« Alcide entend ses cris. Aussitôt dans son cœur Un fiel noir et brûlant allume sa fureur; Il s'élance, il saisit sa pesante massue, Cherche du noir séjour la porte inaperçue. Alors, les yeux troublés, sans courage, sans voix. L'affreux Cacus trembla pour la première fois : Plus prompt que les éclairs, vers ses roches fidèles Il court, vole; à ses pieds la peur donne des ailes : Il fait tomber ce roc, que d'une adroite main A des chaînes de fer a suspendu A'^ulcain ; S'enferme, oppose au dieu cette vaine défense. Hercide est accouru, respirant la vengeance : Pour chercher un accès il court de tous côtés; Trois fois autour du mont à pas précipités Il tourne , va, revient, et, frémissant de rage. Trois fois attaque en vain, pour s'ouvrir un passage, Le roc qu'à sa fureur le lâche ose opposer; Trois fois dans le vallon revient se reposer.

« Sur le dos hérissé de cet antre sauvage. Un rocher, vieux séjour des oiseaux de carnage, En pyramide aiguë alongé vers les cieux, Cachoit dans le nuage un front audacieux ; Ce rocher, sur la gauche incliné vers la plage, De son sommet pendant menaçoit le rivage. Hercule, sur la droite appuyant tout son corps, Du roc, qu'il déracine avec de longs efforts. Pousse l'énorme poids. Il tombe, il roide, il tonne ; La caverne en mugit, l'air au loin en résonne; Le sol croide : des eaux le boi'd est emporté, Et le fleuve écumant recule épouvanté.

Alors, ce fut alors que l'antre impitoyable Jusqu'au fond laissa voir sous sa voûte effroyable Ce palais de la mort , ce séjour de terreur, Et de ses noirs cachots la ténébreuse horreur.

Reddidit una boum vecem, vastoque sub autre Mugiit, et Caci spem custodita fefellit. « Hic vero Alcidïe furiis exarserat atro

220 Felle dolor : rapit arma maeu, nodlsque gravatum Robur, et aethcrii cursu petit ardua montis. Tum primum noslri Cacum videre timentcin, Turbatumque oculis. Fugit ilicet ocior Euro, Speluncamque petit : pedibus limer addidit alas. Ut sese inelusit, ruplisque iniuane catenis Dejecit saxum, ferre qued et arte paterna Pendebat, fultosque emuniit obice postes : Ecce furens auimis aderat Tirvnthius, omneraquc Adcessura lustrans, hue ora ferebat et illuc,

23o Dentibus infrendens. Ter tolum fervidus ira Lustrât Avcntini moutem ; ter saxea tentât Limina neqiiidquam ; ter fessus valle resedit.

« Stabat acuta silex, praecisis undiquc saxis, Spelunca; dorso insurgens, altissiraa visu, Dirarum nidis domus opportuna volucrum.

Hanc, ut prona juge laevum incumbebat ad amnem, Dexter in adversum nitens coocussit, et unis Avolsam solvil radicibus; inde repente Inpulit : inpulsu quo maxumus insooat œther;

240 Dissultant ripae , rcfluitque exlerritus amnis. At specus et Caci détecta adparuit ingens Regia, et umbrosx penitus patuere cavernœ : Non secus, ac si qua penitus vi terra dehiscens

LIVP.E VIII.

Td, si d'un clioc soudain Hiorrlble violence Du globe tout-à-coup ronipoit la voûte immense. Et dans ses profondeurs découvroit à nos yeux Le Stj"x craint des mortels , abhorré par les dieux , De ce royaume affreux, désolé, lamentable, L'œil verroit jusqu'au fond l'abîme redoutaljle; Et, dans l'ombre éternelle envoyant ses clartés. Le jour éblouiroit les morts cpoinantés : Tel, effrayé du jour qui malgré lui l'éclairé, Le monstre en vain s'agite, et mugit de colère. De la cime du mont Aicide le combat ; Tantôt d'un roc brisé lui jette un large éclat. Et tantôt à deux mains d'im arbre entier l'accable. Alors le monstre, en proie à son bras implacable. Se ressonvient du dieu qui lui donna le jour : De son gosier brûlant, dans son hideiuv séjour, Il vomit des loiTeuls de feux el de fumée; Tout entier l'investit d'une nuit enflammée, Et dans ses noirs cachots , image des enfers , A celte affreuse nuit mêle d'affreux éclaù-s. Aicide fiuieux ne contient plus sa rage; Il s'élance, il se jette au plus fort du nuage, Aux lieux où la vapeur, sortant à gros bouillons , Roule à flols plus épais ses plus noirs tourbillons. En vain l'affreux Cacus lance ses feux dans l'ombrt ; A travers l'incendie , à travers la nuit sombre , Il le prend , il l'étreint entre ses bras nerveux ; Et, de leur creux profond faisant jaillir ses yeux. Du monstre, à qui la voix, la lumière est ravie, Arrête dans sa gorge et le sang et la vie.

« Soudain du seuil fatal le roc tombe arraché ; On entre, et du repaire où le monstre est caché On contemple, on parcourt la voûte ténébreuse : L'œil plonge avec effroi dans la caverne affreuse ; Et le jour indigné, pénétiant dans son sein. Du parjure Cacus révèle le larcin.

Infemas reseret sedes, el rogna recludat Pallida, dis invisa; superqne inmane baralhruin Cernatur, trepidentque inmisso luminc Mancs. Ergo insperata deprensunj in luce repente, iDcIusimique ravo sa.\o, atque insueta rudentcin, Desuper Akides tclis premit , omniaque arma

î'o Advocat, et ramis vastisqun molaribus iustat.

111e autem, neque cnim fuga jam super ulla pericli, Faucibus ingentem furaiim, mirabiie tlictu, Evomit, involvitque domum caligine csca, Prospectum eiipiens oculis; gloujeratque sub antro Fumiferam noctem, commixtis igné tencbris. Nou tulit AJcides animis, seque ipse per ignem Prïcipiti injecit saltu, qiia plurimus undam Fumus agit , nebulaque ingens specus zstuat aira. Hic Cacum in tenebri» incendia vana raoventem

i<!o Conripit in nodam complexus, et angit iuhaereas Elisos oculos, et siccum sanguine guttur.

« Panditur extemplo foribus domus atra revolsis ; Abstractœque boves abjuratieque rapins Cœlo ostenduntur; pedibusque informe caJaver Protrahitur. ISequeunt expleri corda tuendo Terribilis oculos , voltum , villosaque saetis Pectora seoiiferi, atque exstiactos faucibus igncs.

On saisit par les pieds son cadawe difforme; On le traîne, on veut voir ses traits, sa taille énorme, Son sein velu, ses yeux farouches et mourants. Son front pâle , et ses feux dans sa gorge expirants.

« Yoilà, prince, voilà quel objet nous rassemljli; Autour de cet aulel où nous prions ensemlde. De là ce ril divin et ce culte sacré , Ce culte à jamais cher, à jamais révéré. En mémoire du dieu vainqueur de ce barbare. Le vieux Potilius et lilluslre Pinare Pi'ésident à ce temple, et, prêtres de ces bois, D'un culte héréditaire ont conservé les lois. Joignez-vous donc à nous dans cette noble fête ; Prenez la coupe en main , couronnez votre tète ; Prions ce dieu qu'il soil notre commun appui. Prions, et qu'à giauds flots le vin coule pour lui. >• Il dit : du peuplier la douteuse verdm-e De sa double couleur orne sa chevelure ; Leur main saisit la coupe, on l'épanché, et le viu Baigne en l'honneur du dieu la table du festin.

Déjà vers l'occident penchoit le jour oblique : Alors, vêtus de peaux simaut l'usage antique, Mai-chent Potilius et les prêtres du dieu; Dans les foyers sacrés leurs mains portent le feu. On sert les seconds mets : l'aulel, ceint de guirlandes. Est couvert des bassins qui sont remplis d'offrandes. On allume les feux , on commence les chants. Deux chœurs de Saliens, partagés en deux rangs, D'un côté les vieillards, de l'autre la jeunesse, Ceints des rameaux du dieu, pleins d'une sainte nTesse, Chantoient, chautoient Hercule au loin victorieux, Sa précoce valeur, son berceau glorieux ; Les serpents étouffés, essai de son enfance. Les superbes cités qn'immola sa vengeance; Qimmenl, d'un fier tyran bra^•ant les dures lois. Il fatigua Junon de ses nombreux exploits.

<- Ex illo celebratos honos, la-tique minores Servavere diem; primusque Potilius auctor,

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