LIVRE X
Des dards lancés de loin et de longues clameurs
Signalent sans péril leurs timides fureurs :
Lui, secouant des trails la tempête bruyante,
Grondant , grinçant les dents , vers la foule tremblante
N'a fait que se tourner; les ennemis ont fui,
Et leurs traits impuissants viennent mourir sur lui.
Acron , dont les aïeux étoient nés dans la Grèce , Pour éviter des siens la fureur vengeresse Avoit quitté Corythe ; et ses tendres désirs D'un hymen imparfait regrettoient les plaisirs. Sur lui brilloient de loin, donnés par son amante, Un vêlement de pourpre, une aigrette éclatante : Il couroit daos les rangs , échauffoit ses soldats. Mézence l'aperçoit et s'applaudit tout bas ; Et , tel qu'un fier lion dont la faim vagabonde Parcourt au loin les champs et la forêt profonde, Si d'un mont élevé se décou\Te à son œil Un cerf au front superbe , un timide che\Teuil , Soudain, les crins dressés, et mugissant de joie, Ouvre une gueule immense, arrive sur sa proie; Et, couché tout entier sur son cœur palpitant, Mord , déchire et dévore , et se gorge de sang : Tel, et plus furieux, fond Ihorrible Mézence. Le malheureux Acron , qu'immole sa vaillance , Tombe , et brise en tombant le trait ensanglanté. Orode à cet aspect fuyoit épouvanté; Du superbe vainqueur le dédain magnanime Ne veut pas dans sa fuite atteindre sa victime : D'un trait lancé de loin il pouvoit le percer ; Mais de près, mais lui-même il veut le terrasser. L'arrêter, le saisir, l'étendre sur la poudre. N'est pour lui qu'im moment : moins rapide est la foudre. Puis, appuyant sa lance et son pied sur son sein, Cl Amis , le grand Orode est tombé sous ma main ! » Dit-il; et ses soldats, pleins d'une noble ivresse, Répondent à son cri par des cris d'alégresse. Alors , poussant à peine une mourante voix , Le malheureux guerrier lui dit : « Qui que tu sois,
Haud aliter, justae quibus est Mezentius irae. Non ulli est animas stricto concurrere ferre; Missilibus longe et vasto clamore lacessunt. Venerat antiqais Corythi de finibus Acron,
:îo Grains bomo, infectos linquens profugus hymenaEDS , Hune ubi miscentem longe média agmina vidit , Purpureum pennis et paclï conjugis ostro; Inpastus stabula alla leo ceu sape peragrans (Suadet eoim vesana famés) si forte fugacem Conspexit capream , aut surgentem in cornua cervum , Gaudet hians inmane, comasque adrexit, et hsret Visceribus super incumbens; lavit inproba teter Ora cruor ; Sic ruit in densos alacer Mezentius hostis.
1'" Steroitur infelis Acron, et calcibus atram
Tundit humum exspirans , infractaque tela cruentat. Atque idem fugientem haud est dignatus Oroden Sternere, nec jacta caecum dare cuspide volnus : Obvius adversoque occurrit, seque viro vir Contulit , haud furto melior , sed fortibus armis. Tum super abjectum posito pede nixus et hasta : « Par» belli haud temnenda , viri , jacet altus Orodes. »
Hâte-toi de goûter ce court moment de gloire;
Tu ne jouiras pas long-temps de ta victoire;
La mort marque sa proie, et t'en prépare autant :
Tremble , ton heure approche , et la Parque t'attend, »
Mézence, en retirant la lance meurtrière.
Sourit tout à-la-fois de dédain , de colère :
« Mon destin, lui dit-il, est l'affaire des dieux;
Mais toi , meurs maintenant , voilà l'ordre des cieux. »
Orode entend sa voix , et la douce lumière
Abandonne aussitôt sa tremblante paupière ;
La mort vient sur son sein poser sa main de fer,
Et verse sur ses yeux les pavots de l'enfer.
Sous le fier Cédicus Alcathoiis succombe; Sacrator à ses pieds foule Hydaspe qui tombe ; Sous les coups de Rapon Parlhénius périt : Orsès , le fier Orsès au même instant le suit. Le fils de Lycaon , le vaillant Éricate , Précède Clonius chez la terrible Hécate : Messape est leur vainqueur. Mais l'un meurt sous sa main, Renversé tout-à-coup de son coursier sans frein; Et de près attaqué par son bras redoutable. L'autre du coup mortel va tomber sur le sable. Le généreux Agis voloit à son secours; Mais, digne rejeton des auteurs de ses jours, Valérus le premier l'envoie au sombre empire. Des mains de Salius Authronius expire; Salius à son tour, frappé par Xéalcès , Maudit son arc terrible et ses rapides traits.
Ainsi dans les deux camps semant les funérailles , Mars balance long-temps le destin des batailles; Une égale fureur semble les posséder. Tous désirent de vaincre , aucun ne veut céder ; Des deux côtés le deuil , des deux côtés la gloire ; Par-tout des cris de mort et des chants de victoire. Les dieux au haut du ciel , témoins de tant d'horreurs, Des malheureux humains déplorent les fureurs : Mais que dis-je! par eux leur rage est animée; Vénus a ses soldats, et Junon son armée;
Conclamant socii, lœtum paeana seculi.
llle autem exspirans : « Mon me, quicumque es, inulto,
7i'5 Victor, nec longum la;tabere; te quoque fata
Prospectant paria, atque eadem mox arva tenebis. »
Ad quem subridens miïta Mezentius ira :
« Nunc morere : ast de me divum pater atque hominum res
Viderit. » Hoc dicens, edusit corpore teium :
oui dura quies oculos et ferreus urget
Somnus; in aeternam clauduntur lumina noctem.
Cïdicus Alcathoum obtruocat, Sacrator Hvdaspen, Partheniumque Rapo et praedurum viribus Orsen; Messapus Cloniumque, Lvcaoniumque Ericeten;
T^o Illum infreuis equi lapsu tellure jacentem.
Hune peditem pedes. Et Lvcius processerat Agis, Quem tamen haud espers Valerus virtutis avitae Dejieit; at Thronium Salius, Saliumqne Nealces, Insignis jaculo et longe fallente sagitta.
Jam gravis œquabat luctus et mutna Mavors Funera; caedebant pariter paiiterque ruebant Victores victique, neque bis fuga nota neque idis. Di Jovis in tectis irara roiserantur inanem Amborum, et tantos mortalibus esse labores
L'ENÉIDE
Et, pressant à grands pas sa sanglante moisson, Tisiphone au hasard les envoie à Pluton.
Tout-à-coup, au milieu de ce carnage immense, S'avance hors des rangs l'impétueux Mézence, Aussi terrible aux yeux , aussi grand , aussi fier Que l'énorme Orion, quand, de la vaste mer Traversant à grands pas les campagnes profondes, De sa large poitrine il domine les ondes; Ou quand d'un mont altier, dont les vieilles forêts Dans un ciel nuageux vont cacher leurs sonunets , A travers les rochers, les torrents, les abîmes. Il gagne les hauteurs, et debout sur leurs cimes. Egalant en grandeur le frêne audacieux , Du pied foule la terre, et du front louche aux cieux : Tel paroît ce héros. La foule est consternée : Seul audevant de lui marche le grand Énée. Superbe, inébranlable, et fier d'un tel rival, Mézence se promet un combat plus égal.
Il s'arrête , et de l'œil mesurant la distance , « Mes dieux, à moi , dit-il, c'est mon bras et ma lance. Si je puis terrasser ce brigand odieux , Paré du bouclier, du casque radieux Arrachés par mon bras à sa rage étouffée, Toi-même , cher Lausus , porteras mon trophée. » Il dit : le trait lancé suit son bruyant essor : Le bouclier l'écarté ; il va frapper Antor A l'endroit où des flancs le côlé se sépare : Anlor, à qui le ciel dut un sort moins barbare. Ami du grand Alcide , il avoit mille fois , Ainsi que ses périls, partagé ses exploits ; Mais quand les feux d'OEla l'eurent réduit en cendre , Il fut de ce héros consolé par Évandre , Et , consacrant sa vie à ses nobles deslins , Quitta sa chère Argos pour les champs des Latins. Aujourd'hui, de son sort bizarre destinée! Grec, ami des Troyens, et compagnon d'Énée, En vain il a cent fois affronté le trépas ;
1^° Ilinc Venus, hinc contra spectat Saturnia Juno. Pallida Tisiphone média inter roiUia saevit.
At vero ingentem quatiens Mezentius hastara Turbidus ingreditiir carapo. Quam magnus Oriou, Quuru pedes inccdit medii pcr maxuma Nerei Stagna, viam srindens, humcro supcreminet undas; Aut siimmis referons annosara montibus ornum, Ingrediturque solo, et captit inter nubila condit : Talis se vaslis inlert Mezentius armis.
Huic contra Jîneas, speculatus in agmine longo,
770 Obvius ire parât. Mancl inperterritiis ille,
Hostem magnanimutn opperiens, et mole sua slat; Atqiie oculis spaliura eraensus quantum satis hastae : « Dextra milii dctis, et tclum, qnod missile libro, Nunc adsiut. Voveo praîdonis corpore raptis Indutum spoîiis ipsum te, Lause, tronœum jEneœ. » Dixît, stridcntemque emiuiis hastam Injicit : illa volans chpeo est excussa, proculque Egrejçium Antorcra latus inter et ilia figil; Herculis Antorem comiteui, qui missus ab Argis
75° Haeserat Evandro, atque Itala conscderat urbe. Sternitur infelix alicno volncre, ccclumque Adspicit, et didccs moriens reminiscitnr Argos.
Il tombe, atteint d'un trait qui ne le cherchoit pas; Regarde encor le ciel , et loin de sa patrie Songe à sa chèi-e Argos, soupire, et rend la vie.
Mais bientôt le combat renaît plus furieux. Se fiant à sa force, et protégé des dieux. Le Troyen se rapproche , et sur le fier Mézence D'une main vigoureuse il fait voler sa lance. Qui, malgré le pavois muni d'un triple airain, Et malgré ses trois peaux que couvre un triple lin, Va percer du Toscan la cuisse ensanglantée : Là du trait amorti la force est arrêtée. A peine le Troyen a vu couler son sang, Il s'élance, il saisit le glaive menaçant. Et veut mettre à profit son trouble et sa blessure. Alors Lausus entend les cris de la nature; Il se trouble, il frémit; des pleurs mouillent ses yeux. O guerrier magnanime , ô fils tendre et pieux ! A tes faits étonnants si l'avenir peut croire. De ton touchant destin je conterai l'histoire ; Et ta chute héroïque et tes nobles malheurs Iront de siècle en siècle attendrir tous les cœurs.
Foible , et traînant le poids de la fatale lance, Déjà hors de combat, le farouche Mézence S'éloignoit lentement, la rage dans le cœur. Déjà prêt à frapper, son superbe vainqueur Lève et suspend sur lui l'épée étincelante. Lausus vole, Lausus à ses coups se présente; Et, d'un bras arrêtant la pointe du poignard. De l'autre de son père assure le départ. Son armée à grands cris applaudit son courage ; De leurs trails sur Énée ils font pleuvoir l'orage. Son bouclier s'oppose à leurs coups répétés. Ainsi, lorsque la grêle à coups précipités Tombe, et frappe la plauie au loin retentissante, Soudain, pour éviter la tempête bruyante. Bergers et voyageurs , tout fuit , tout va chercher Ou l'abri d'un rivage, ou le creux d'un rocher,
Tum pius jEneas hastara jacit : illa per orbem j5Ere cavum triplici, per linea terga, tribusque Transiit intextum tauris opus, iraaquc sedit Inguine; sed vires haud pertulit. Ocius enscm jEneas, viso Tyrrbeni sanguine, laetus Eripit a femine, et ti-epidanti fervidus iustat. Ingcmuit cari graviter genitoris amore,
79° L't vidit, I^ausus, lacrymseque per ora volutae. Hic mortis durse casum, tuaque optima facta, Si qua fidera tanlo est operi latura vetnstas. Non equidera, nec te, juvenis memorande, silebo
Ille pcdcm referens, et inutilis inque ligai.us, Cedebat, clypeoque inimicum hastilc trabebat. Prorupit JMvcnis, sescque inmiscuit armis. Jaraque adsurgeutis dextra, plagamque ferentis jEne* subiit mucronem, ipsumque morando Sustinuit : socii magno elamore scquuntur,
Soo Dura genitor nati parma nrotectus abiret;
Telaque conjiciunt; proturbantque emirius hostem Missilibus : fcirit jEueas, tectusque lenet se. Ac vehit, efl'iisa si quando grandine nimbi Pr.Tcipitant, oranis campis difl'ugit arator, Omnis et agricola, et tuta latet arce viator.