‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 172 sur 413 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

L'adroit Magus échappe à la mort qui s'apprête , Et le fer en passant a sifflé sur sa tèle. Soudain il se prosterne implorant le héros , Et d'un ton suppliant il lui parle eu ces mots : « Par les mânes d'Anchise, et par la tendre enfance De ce fils adoré, votre douce espérance, N'arrachez pas , d'un bras sans gloire triomphant , Un enfant à son père , un père à son enfant ! S'il faut le racheter, ma richesse est immense, Mon palais est rempli de ma magnificence; Un vaste amas d'argent , un poids immense d'or, Ou brut, ou façonné, composent mon trésor. Ce n'est pas de ma mort que dépend la victoire, Et seul je ne puis mettre obstacle à votre gloire. — Epargne pour tes fils tous ces vains amas d'or, Ou brut, ou façonné, qu'enferme ton trésor. Tu parles de pitié ! Pallas attend vengeance , Et Turnus le premier abolit la clémence. Point de paLv aux Latins, de grâce à leurs amis! Yoilà le vœu d'Anchise et celui de son fils. » Il dit, saisit sa tête, et jusqu'à la poignée Plonge le fer qui brille en sa main indignée. Non loin il aperçoit le brave fils d'Hémon, Pontife de Diane et prêtre d'Apollon.

Son auguste tiare, et sa riche parure, Et l'or éblouissant de sa superbe armure, L'annoncent à ses yeux par un brillant éclat. Il le poursuit, l'atteint dans le champ du combat; Il tombe; et, sans pitié pour le sang qui le souille D'un prêtre d'Apollon Mars saisit la dépouille : Séreste la rapporte en ployant sous le poids. Deux guerriers au héros s'opposent à-la-fois : L'un d'eux est Céculus, que Vulcain a fait naître; L'autre est le Marse Ombron, orgueilleux de coimoitre De ses monts paternels les végéiaux fameux. Énée avec fureur s'avance audevant d'eux. Le boucher d'Anxur, avec sa main coupée,

nie astu subit, at tremebunda supervolat hasta; Et genua amplectens, effatur talia supplei : « Per patrios Maois, per spes surgeotis luli. Te precor, banc animam serves natoque, patrique. Est domus alla; jacent penitus defossa talenta Caelati argent! ; suot auri pondéra facti Infectique mihi ; non hic victoria Teucrum Vertitur, aut anima una dabit discriraina tanta. »

*3o Dixerat. iEneas contra cui talia rcddit :

« Argent! atque auri memoras quae raulta talenta, Coatis parce tuis. Belli commercia Turnus Sustulit ista prior, jam tum Pallante perempto. Hoc patris Anchisae Mânes, hoc sentit luliis. » Sic fatus galeam laeva tenet, atque reflexa Cervice orantis capulo tenus adplicat ensem.

Nec procul Haemonides, Pbœbi Triviaque sacerdos, Infula cui sacra redimibat terapora vitta, Totus conlucens veste, atque iosignibus armis :

Sio Quena congrcssus agit campo , lapsumque superstans lomolat, ingentique umbra tegit; arma Serestus Lecta refert humeris, tibi, rex Gradive, tropseura. Instaurant acies Volcani stirpe creatus Cxculus, et veniens Marsorum moatibus L'mbro.

D'abord vole en éclats sous sa terrible épée. Ombron , fier de son art , par de magiques mots Sans doute a cru charmer la fureur du héros : Peut-être il espéroit, vainqueur des destinées. Une heureuse vieillesse et de longues années; Mais le glaive troyeu en abrège le cours.

Le brave Tarquilus voloit à son secours : Dfe Dryope et de Faune , en un réduit champêtre , Pour un destin plus doux l'amour l'avoit fait naître. Fier de sa riche armure et de son sang divin. Il accourt; le héros étend sur lui la main, Perce son bouclier et sa forte cuirasse : Il fuit, traînant le poids du fer qui l'embarrasse; D'un seul coup arrêtant sa marche et ses discours, L'impitoyable acier a terminé ses jours; Et, repoussant son tronc sur la poudre sanglante, « Reste là , malheureux ! ta mère gémissante Au tombeau paternel ne t'enfermera pas : Reste là! des vautours sois l'horrible repas; Ou que des vastes mers, ta digne sépulture, Les monstres affamés déchirent ta blessure : Pallas du moins aura les honneurs du tombeau. >► Ainsi dit le vainqueur; et plein d'un feu nouveau. Fendant des premiers rangs la foule épouvantée. Il poursuit et Lycas, et le robuste Antée, Et le brave Numas , et le blond Camertès , Qui , fils du grand Volscens, et rappelant ses traits, Unit à ce beau nom , à son domaine immense , Le trône d'Amyclas , l'école du silence. Par-tout le fier Troyen fait voler le trépas. Tel couroit Égéon, aux cent mains, aux cent bras; Tel, se multipliant sous mille aspects farouches. Il vomissoit des feux de ses cinquante bouches ; De ses cinquante dards lançoit autant d'éclairs , D'autant de boucliers obscurcissoit les airs ; Et, sous ses pieds tonnants faisant trembler la terre. Seul affrontoit l'Olympe et bravoit le tonnerre.

Dardanides contra furit. Anxuris ense sinistram Et totum clypei ferro dejecerat orbem; Dixeral ille aliquid magnum , vinique adfore verbo Crediderat, cœloque animum fortasse ferebat , Canitiemque sibi, et longos promiserat annos.

55o Tarquitus exsultans contra fulgentibus armis, Silvicolae Faune Drvope quem iSvmpha crearat, Obvius ardenti sese obtulit : ille reducta Loricam clypeique ingens onus inpedit hasta: Tum caput orantis nequidquam, et multa parantis Dicere, deturbat terrœ; truncumque tepcntem Provolvens, super haec inimico peclore fatur : « Istic nunc , metuende, jace ! non te optima mater Condet humi, patriove onerabit membra sepulcro : Alitibus linquere fcris; aut gurgite mersum

S60 t'nda feret, piscesque inpasti volnera lambent. >» Protenus Antaeum et Lucam, prima agmina Turni, Persequitur, fcrtemque Numam, fulvumque Camertem, Magnanimo Volscente satum; ditissimus agri Qui fuit Ausnnidum, et tacitis regnavit Amyclis. JEexon qualis, centum cui brachia dicunt, Centenasque manus, quinquaginta oribus igncm Pectoribusque arsisse, Jovis quum fulmina contra

L'ENEIDE.

Tel étoit le héros; Ici son fougueux transport Multiplioit ses coups , le ravage et la mort. Son épée, au carnage une fois échauffée, Court, vole, brave tout , renverse tout. Niphée, Sur sou sanglant passage , hélas ! pour son malheur, Guidoit quatre coursiers : soudain , saisis de peur A l'aspect du héros tout fumant de carnage, Ils renversent leur guide, et, courant au rivage. De son char fracassé dispersent les débris.

Par leurs beaux coursiers blancs, aux combats aguerris, Liger au ton superbe, et Lucagus son frère. Rapidement traînés dans des flots de poussière, Fouloient des rangs entiers; et tandis que l'un d'eux De ces coursiers ardents guide l'élan fougueux, Son frère, d'une main à combattre occupée, Fait tourner dans les airs sa foudroyante épée. Énée à son aspect ne s'émeut pas en vain; Terrible , il fond sur eux une lance à la main, « Tourne ici, dit Liger, ta vue intimidée : Ces coursiers ne sont pas ceux du fils de Tydée; Ce char n'est pas celui de l'enfant de Thélis, Dont Vénus tant de fois a préservé son fils ; Ils t'apportent la mort et la fin de la guerre, Et ton sang odieux va rougir cette terre, Plus funeste pour toi que les champs phrj^giens. » Ainsi parle Liger. Le héros des Troyens Laisse perdre dans l'air ces menaces frivoles, Et répond par un dard à de vaines paroles. Lucagus à l'instant , un javelot en main , Excitant ses coursiers , se penche sur leur crin : Superbe, il se relève; et, redressant sa tète. Le pied gauche en avant, au combat il s'apprête. Mais déjà du Troyen le pénétrant acier Traverse par les bords son épais bouclier, Et court plonger son fer dans sa cuisse sanglante. Le héros, insultant à sa chute pesante.

Tôt paribus streperet clypeis, lot stringeret ensis : Sic tolo iEneas dessevit in aequore victor,

i/o Ut semcl intepuit mucro. Quia ecce IViphaei

Quadrijuges io eqiios adversaqiie pectora tendit; Atque illi longe gradientem et dira frementem Ut videra, metu versi, retroque ruentes Effiinduntque ducem, rapiuntque ad litora currus.

Interea bijugis iul'ert se Lucagus albis In medios, fraterque Liger; sed frater habenis Flectit equos : strictum rotat acer Lucagus CDScm Haud tulit jEneas tante fervore furentes : Inruit, adversaque ingens adparuit hasta.

680 Cui Liger :

« Non Diomedis equos, nec currus cernis Achilli, Aut Phrygiœ campos : nuDC belii finis et œvi His dabitur terris. » Vesano talia late Dicta volant Ligeri; sed non et Troius héros Dicta parât contra, jaculum nam torquet in hostera. Lucagus ut pronus pendens in verbera telo .^dmonuit bijugos; projecto dura pede laevo Aptat se pugnae, subit oras hasta per iraas Fulgentis clypei, tum la;vum perforât inguen;

*9° Excussus curru moribundus volvitur arvis. Qucm pius ^ueas dictis adfatur araaris ;

« Lucagus , lui dit-il , tu n'accuseras pas

Tes chevaux et ton char d'avoir fui les combats :

Toi-même en descendant leur as lâché les rênes ;

Et c'est toi dont le sang doit arroser ces plaines. »

Il dit, et dans l'instant saisit ses deux coursiers.

Liger, quittant l'orgueil de ses discours ailiers.

Tombe aux genoux d'Énée, et vers sa main sanglante

Levant ses bras tendus et sa voix suppliante :

« Par toi, par les auteurs de tes jours glorieux ,

Troyen , ne m'ôte pas la lumière des cieux ,

Et qu'un guerrier soumis désarme ton courage !

— Tu n'avois pas tantôt ce modeste langage ,

Lui répond le vainqueur : meurs sur ton frère mort ;

Et, né du même sang, subis le même sort. »

Il dit; et, sans égard pour sa bassesse infâme,

A sa vile demeure il arrache son ame;

Sur son frère, à ces mots, il le jette mourant.

Plus fougueux que l'orage , et plus prompt qu'un tor- Tel Énée à Pallas prodiguoit les victimes. [reni,

Soudain, encouragés par ces faits magnanimes, Ascagne et les Troyens, foil>lement assiégés, S'élancent des remparts qui les ont protégés.

Aussitôt à Junon le roi des dieux s'adresse : » O vous qu'à double litre honore ma tendresse. Mon épouse , ma sœur, vous ne vous trompiez pas ; C'est Vénus qui conduit les Troyens aux combats ; Vous le voyez, ils sont sans force, sans courage; Sans elle leur frayetu' céderoit à l'orage. » Junon, d'un ton soumis, lui répond : « Cher époux! De ces cruels discours pourquoi m'accablez-vous ? Mon cœur, vous le savez , craint votre humeur sévère. Ah! si comme aulrefois Junon savoit vous plaire, ( Eh ! quel motif a pu vous refroidir pour moi ? ) Vous-même, pour Turnus partageant mon effroi, Souffririez que Junon, à bon droit alarmée, L'arrachât au péril, l'écartât de l'armée,

« Lucage, nulla tuos currus fuga segnis equorum

Prodidit, aut vanae vertere ex hoslibus umbrae;

Ipse rolis saliens juga dcseris. » Hsec ita fatus

Adripuit bijugos. Frater tendebat inermes

Infelix palraas, curru dclapsus codera :

« Per te , per qui te talem genuere parentes ,

Vir Trojane, siiic banc animura, et miserere precantis, •

Pluribus oranti jEneas : « Haud talia dudum

6'X' Dicta dabas; morere, et fratrem ne desere frater. » Tum latebras animœ pectus mucrone rccludit.

Talia per campos edebat funera ductor Dardanius, torrentis aqua; , vei turbinis atri More furens : tandem erumpunt, et castra relinquuiit Ascanius puer, et nequidquam obsessa juventus.

Junonem interea conpeliat Juppiter ultro : « O germana raihi, atque eadem gratissima conjux, Ut rebare. Venus, nec te sententia fallit, Trojauas sustentât opes; non vivida bello

610 Dextra viris, animusque l'erox, patiensque pericli. » Cui Juno submissa : « Quid, o pulcherrime coujux Sollicitas aegram, et tua tristia dicta tiraentem? Si mihi, quae quondam fuerat, quamque esse deccbat. Vis ia amore foret, non hoc mihi uamquc negarcs, Omnipotens, quin et pugnx subducere Turnum,

Et le rendit vivaul à son père Daunus : Mais sa vie est promise aux fureurs de Vénus , Je me soumets. Pourlaut notre sang l'a fait naître Du sang de Pilumnus, son glorieux ancêtre; Et, s'il faut dire plus, nul parmi les mortels D'aussi riches présents n'a chargé vos autels. »

Aiors le souverain de la voûte céleste Réplique en peu de mois : •< Si du terme funeste Vous voulez pour Turnus retarder le moment, S'il faut vous rassurer par mon consentement, Je l'accorde : endormez son audace guerrière , Et de quelques instants prolongez sa carrière : Voilà ce que je puis; mais si vos vœux secrets Prétendent attaquer de plus gi-ands intérêts. Troubler l'ordre du sort , votre espérance est vaine. » Alors , les yeux en pleurs , l'auguste souveraine Lui répond : « Mon désir craint de vous offenser; Mais si ce que tout haut vous osez prononcer, Votre cœur l'accordoit ! si Turnus pouvoit vivre ! Que dis-je ! A cet espoir vainement je me livre; Par le sceau du trépas il est déjà marqué... Si pourtant cet arrêt peut être révo<|ué ! Hélas! vous pouvez tout, et voire épouse pleure! »

Junon quitte, à ces mois, la céleste demeure, S'entoure d'un nuage, et vole vers les champs, Où la rage et la mort parcourent les deux camps. Là, d'une fausse vie animant un nuage, Elle forme d'Énée une trompeuse image : Du même bouclier le spectre arme son bras ! Avec les mêmes traits il s'élance aux combats; Semblable est sa cuirasse , et semblable est sa lance ; Un panache pareil sur son fi'ont se balance ; Enfin, trompant l'oreille et les yeux à-la-fois. L'ombre a pris du héros et la taille et la voix :

Et Dauno possein Incoliimem servare parent!. Nunc pcreat, Teucrisque pio det sanguine pœnas : nie tamen nostra deducit origine noraen, Piiumnusque illi quartus pater; et tua iarga

^i° Saepe manu multisque oneravit limina donis. » Cui res aetherii breviter sic fatur Olvmpi : « Si mora prœsentis leti, tempusque caduco Oratur juveni, meque hoc ita ponere sentis, Toile fuga Turnum , atquc instantibus eripe fatis. Hactenus induisisse vacat : sin altior istis Sub precibus venia uUa latet, totumque moveri Mutarive putas bellum, spes pascis inanis. » Et JuQO adlacrymaos : « Qiïid si, quod voce gravaris, Mente darcs; atque hsec Turno rata vita mancret!

Wo Nunc manet insontem gravis exitus ; aut ego veri Vana feror : quod ut o potius forraidine falsa Ludar, et in melius tua, qui potes, orsa reflectas! »

Haec ubi dicta dédit, cœlo se protenus alto Misit, agens hiemem nimbo snccincta, per auras; lliacamque aciera et Laurentia castra petivit. Tum dea nube cava tenuem sine viiibus umbram In faciem jEnex (visu mirabile monstrum) Dardaniis ornât telis; clypeuinque jubasque Divini adsimulat capitis; dat inania verba;

t*o Dat sine mente sonum, gressusque eftingit euntis. Morte obita quaies fama est volitarc figuras.

Tels les spectres légers sortent des noirs royaumes ; Tels nos rêves, la nuit, composent leurs fantômes. Devant les premiers rangs le simulacre vain, Superbe, se présente une lance à la main, Et semble de Turnus défier la vaillance. Turnus au faux guerrier a fait voler sa lance; L'ombre fuit : triomphant de cette feinte peur, Turnus vole, et poursuit le fanlôme trompeur. « Arrête ! crioil-il ; arrête , brave Enée ! Abaudouues-tu donc ton brillant hyménée.'' Reviens ; je veux ici te donner de ma main Ces champs q.ue si long-temps t'a promis le deslin. Il dit, et ne voit pas, dans sa crédule joie, Que l'air emporte au loin ses discours et sa proie.

Un vaisseau , qui porta le roi des Clusiens , Dans l'instant arrivoil des bords étruriens; Et ses ponts , appliqués aux rochers du rivage , Favorisoient sur l'onde un facile passage : Là, par sa lâche fuite abusant le héros, La vaine ombre s'échappe, et, volant sur les flots, Dans le vaisseau qui fuit cherche un obscur asile. Après elle Turnus vole d'un pas agile : Riais du navire à peine il a franchi le bord , Jnnon coupe le câble; et l'onde sans effort Emporte sur les mers, en revenant sur elle, Et la nef, et Turnus, et l'image infidèle. Toutefois, poursuivant son ravage fatal.

Le véritable Énée appeloit son rival ; Lorsque enfin, détrompant une attente frivole, Le faux Énée en l'air se dissipe et s'envole, El laisse errer Turnus à la merci des flots. Furieux, ignorant la cause de ses maux. Détestant les secours qui protègent sa vie , n lève au ciel ses mains , il gémit , il s'écrie :

Aut qns sopitos deludunt somnia sensus.

At primas Iseta ante acies exsultat imago , Inritatque virum telis, et voce lacessit. Inslat cui Turnus, stridenteraque eminus hastam Conjicit; illa dato vertit vestigia tergo. Tum voro Jînean aversum ut cedere Turnus Credidit, atque animo spem turbidus hausit inanem ; « Quo fu^is, j£nea? tlialaœos ne dcsere pactos :

630 Hac dabitur dextra tellus quœsita per undas. » Talia vociferans sequitur , strictumque coruscat Mucronem; nec ferre videl sua gaudia ventes.

Forte ratis celsi conjuncta crepidine saxi Expositis stabat scalis, et ponte parato; Qua rex Clusinis advectus Osinius oris.

Hue sese trépida jEneae fugientis imago Conjicit in latebras ; nec Turnus segnior instat, Exsuperatque raoras, et pontis transilit altos. Vix proram adtigerat : rumpit Saturnia funem,

6C^° Avolsamque rapit revoluta per aequora navem. lUum autem jEneas absentem in prelia poscit; Obvia multa virum demittit corpora morti. Tum levis haud ultra latebras jam quaerit imago; Sed sublime volans nubi se inmiscuit atrae, Quum Turnum medio interea fert œquore turbo. Respicit ignarus rerum , ingratusque salutis , Et duplices cura voce manus ad sidcra tendit :

L'ENÉIDE

« O puissant Jupiler ! par quel forfait affreux Ai-je pu mériter un sort si malheureux ? D'où viens-je? où vais-je? où suis-je? et comment reparoître Aux yeux qui dans Turnus ne verront plus qu'un traître? Ils combaltoient pour moi, je les livre à la mort; Je les entends d'ici me reprocher leur sort; J'entends leurs cris plaintifs et leur voix expirante ; J'entends rouler les chars sur leur foule mourante ! Que faire ? malheureux ! dans quel gouffre profond Ensevelir la honte empreinte sur mon front ? Et vous, vous qui m'avez arraché du rivage, Vents jaloux, flots cruels, j'implore votre rage; Prenez , prenez pitié du malheureux Turnus ! Poussez-moi, jetez-moi sur des bords inconnus, Où je puisse cacher mon déshonneur extrême , Fuir les regards des miens , l'univers et moi-même ; Couvrez de mes débris quelques sauvages lieux : Turnus en expirant remerciera les dieux. »

En prononçant ces mots son cœur ardent s'enflamme , Et mille affreux projets se disputent son ame : Tournera-t-il sur lui son inutile fer ? Doil-il cacher sa honie aux gouffres de la mer ? Doit-il, au sein des eaux se jetant à la nage, Pour se rendre aux combats affronter le naufrage ? Trois fois il s'y résout, et la reine des cieux Trois fois rompt par pitié son projet furieux. Enfin il s'abandonne à la pente de l'onde ; La mer conduit sa poupe , et le vent la secoade ; Et l'antique cité de son père Daunus A reçu malgré lui l'infortuné Turnus.

Alors le roi des dieux arme le fier Mézence; Il veut que, de Turnus remplaçant la vaillance, Il s'oppose aux projets des Troyens triomphants. Aussitôt contre lui les généreux Toscans Unissent à l'envi leur ligue courageuse. Tel qu'un rocher battu par la vague orageuse ,

« Oranipotens genitor , taDton' me crimine dignum Duxisti, et talis voluisti expeadere pœnas?

67<» Qiio feror? unde abii? quse me fuga, quemve reducel? LaurcDtisne iterum rauros aut castra videbo? Quid mantis illa virum , qui me meaque arma secuti ? Quosne (oefas) cmnis iofanda in morte reliqui? Et nune palaotis video, gemitumque cadentum Adcipio. Quid ago? aut quse jam satis ima dehiscat Terra mihi? Vos, o potius, miscrescite, venti, In rupes, in saxa, voiens vos Turnus adoro, Ferte ratem, ssvisque vadis iniaittite syrtis, Quo neque me Kutuli, nec conscia fama sequatur. »

680 Hase memorans, animo nunc hue, nunc fluctuât illuc; An sese mucrone ob tantum dcdecus amens Induat, et crudum per costas exigat ensem : riuctibus an jaciat mediis, et litora nando Curva petat, Teucrumque itcrura se reddat in arma. Ter conatus utramque viam : ter maxuma Juno Continuit; juvencmque animi miserata rcpressit. Labitur alla sccans fluctuque aestuque secundo , Et patris antiquam Dauni defertur ad urbera. At Jovis interea raonitis Mezentius ardens

690 Succedit pugnae, Teuorosque invadit ovantis. Concurruut Tyrrhcoae acies , atque omnibus uni ,

Qui, le pied sous les eaux, la tête dans les airs, Défiant et les vents , et la foudre , et les mers , Résiste à leur fureur, insulte à leur menace : Tel se montre Mézence. Il repousse , il terrasse Un intrépide fils du vieux Doliehaon; Il jette à ses côtés deux enfants d'Ilion , Latagus qu'il atteint , et Palmus qui s'échappe ; Mais de deux coups divers leur ennemi les frappe : Du hardi Latagus le lourd débris d'un mont Vient frapper le visage, et lui brise le front; Palmus, d'un fer tranchant étendu sur l'arène, Sur son jarret sanglant avec effort se traîne. Il laisse dans son sang ramper ce vil guerrier : Riais sa belle cuirasse et son panache allier Sont donnés à Lausus ; et celte riche armure Sert de trophée au père, à son fils de parure. Bientôt le fier vainqueur fait tomber sous son bras Évas le Phrygien , et le Troyen Mimas ; Mimas, né dans la nuit où, tristement féconde, Hécube mit au jour, pour le malheur du monde, Paris , son tendre ami , si fatal aux Troyens : Mais Paris dort en paix dans les champs phrygiens , Mimas mord, en tombant, une terre étrangère; Fils du grand Amycus, Thcano fut sa mère.

Tous sur son fier vainqueur s'élancent à-la-fois; Mais , tel qu'un sanglier qu'en ses antiques bois Recèle le Vésule , ou qu'une meute ardente Arrache aux vieux roseaux des marais de Laurente, S'il voit la lance nue et les filets dressés, Terrible, l'œil ardent, et les crins hérissés, Il s'émeut , il frémit , il écume de rage : Contre lui les chasseurs excitent leur courage; Mais leur courroux prudent n'osant le voir de près, Jettent de loin des cris et d'inutiles traits : Ainsi les ennemis de l'odieux Mézence N'osent , le glaive en main , provoquer sa vaillance.

Uni odiisque viro tclisque frequentibus instant. lUe, velut rupes, vastum quse prodit in œquor. Obvia ventorura furiis, cxpostaque ponte , Vira cunctara atque minas perfert cœlique marisque, Ipsa inmota manens : prolem Dolichaonis Hebrum Sternitbumi, cum quo Latagum, Palmumque fugacem; Sed Latagum saxo, atque ingeuti fragmine monlis Occupât os faciemque adversaoa ; poplitc Palmum

700 Succiso volvi segncm sinit; armaque Lauso Donat habere humeris, et vertice figere cristas. ISec non Evanthen Phrygiura, Paridisque Mimanta jEqualem coniitemque : una quem noctc Thcano In lucem genitori Amyco dcdit, et face praegnans Cisseis regina Parin ; Paris urbe paterna Occubat ; ignarum Laurens habet ora Mimanta. Ac velut ille canum morsu de montibus altis Actus aper (raultos Vcsulus quem pinil'er annos Défendit, multosve palus Laurentia), silva

7'o Pastus arundinea, postquam iuter retia ventum est, Substitit, infrcrauitque f'erox, et inhorruit armos; Nec cuiquam irasci propiusvc accedere virtus; Sed jaculis, tutisque procul clamoribus instant ; nie autem inpavidus partes cunctatur in umnis, Deatibus infrendens, et Icrgo dccutit hastas.

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