‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 181 sur 413 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

Prise du Phrygien la lance menrtrière ,

Et le laisse sanglant couché sur la poussière ! ■>

Cependant, déjà prêt à braver les hasards, Turnus a revêtu l'or de ses longs cuissards ; Et déjà sur son sein, avide de batailles, Sa cuirasse d'airain hérisse ses écailles ; Sa lêle est nue cncor, mais son riche cimier Est prêt à la coumr de son panache altier; A son côté déjà pend son glaive fidèle. Il s'agite, il frémit; et de la citadelle, Dans son habit guerrier tout éblouissant d'or, Déjà brûlant de vaincre il a pris son essor. Tel un coursier captif, mais fougueux et sauvage, Las des molles langueurs d'un oisif esclavage. Tout-à-coup rompt sa chaîne, et loin de sa prison. Possesseur libre enfin de l'immense horizon. Tantôt fier, l'œil en feu, les narines fumantes. Demande aux vents les lieux où paissent ses amantes ; Tantôt, par la chaleur et la soif enflammé. Court, bondit, et se plonge au fleuve accoutumé ; Tantôt , le cou dressé , du pied frappant les ondes , Pour reprendre à son choix ses courses vagabondes , Part , et dans un vallon propice à ses ébats , Battant l'air de sa tête et les champs de ses pas , Levant ses crins mouvants que le zéphyr déploie, Vole , frémit d'amour, et d'orgueil et de joie. Elle-même guidant ses bataillons poudreux , Camille tout-à-coup vient s'offrir à ses yeux. A peine parvenue aux portes de la ville , Légère elle descend de son coursier docile ; Son escadron limite , et soudain au héros Avec une voix fière elle adresse ces mots : « Chacun doit écouter l'instinct de son coura-'e; J'ai consulté le mien , me voici : je m'engage , Turnus , à terrasser les insolents Troyens : Seule je veux marcher aux fiers Tyrrhéuiens ,

Et mœstas alto fundunt de liinine voces : «< Armipotens, prises belli, Tritonia virgo. Frange manu telum Phrvgii prœdoDJs, et Ipsum ProQuin sterne solo , portisque effunde sub altis. ..

Cingitur ipse fiirens certalim in prsclia Turnus : Jamque adeo Rutulum thoraca indutus ahenis Horrebat squamis, surasque incluscrat auro; Terapora nudus adhuc, laterique adciuxcrat ensera ; Fulgebatque alta decurrens aureus arce; Exsultatque animis, et spe jam pisct-ipit hostcm. Qualis, ubi abruptis fugit pra;sepia viuclis. Tandem liber, equus, campoque potitus apcrto; Aut ille in pastus arraentaque tendit equaruin, Aut, adsuetus aquae perfundi flumine uoto, Emicat, adrectisque frémit cervicibus alte Luxurians; luduntque jubae per colla, per armes.

Obvia cui, Volscorum acie comitante, Carailla Occurrit, portisque ab equo regina sub ipsis Desiluit; quam tota cohors imitata relictis Ad terram defluxit equis; tum talia fatur : «Turne, sui mcrilo si qua est fiducia forti, Audeo , et .tneadum promitto occurrere turmœ , Solaqiie Tyrrhenos équités ire obvia contra. Me sine prima manu teutare pericuJa belli :

Seule à leurs escadrons j'oppose mon audace. Vous , de vos bataillons que l'invincible masse Protège nos remparts , et laissez à mon bras Et les premiers dangers, et les premiers combats. » L'intrépide Turnus , que son courage étonne ; « Que ne vous dois-je pas , valeureuse amazone ! Des guerriers d'Italie exemple glorieux , Venez donc partager ces honneurs dangereux. Si de nos éclaireurs le rapport est sincère, Enée a fait partir une troupe légère Qui doit battre la plaine et tromper les regards. Lui , prêt à rassembler ses pelotons épars , Il doit des monts voisins s'élancer sur la ville : Répondons par un piège à son piège inutile ; Dans la gorge du mont , sous ces bois ténébreux , Je l'allendrai, suivi de combattants nombreux. Vous , des braves Latins , des enfants d'Étrurie , Rivale des héros , dirigez la furie ; Le généreux Messape, et Catille , et Coras Unis sous vos drapeaux , marcheront sur vos pas. >< Ensuite , s'adressant à ces chefs qu'elle anime , Il verse dans leurs cœurs son espoir magnanime : Leur courage docile à ses lois est soumis. Tout-à-coup il s'élance, et vole aux ennemis.

Un noir vallon s'étend dans ces monts solilaiies, Dont le terrain , propice aux pièges militaires. De toutes parts s'enfonce en sinueux détours. Une épaisse forêt sur ces vastes contours Penche son noir ombrage , et sous sa voîite obscure Ne laisse d'autre accès qu'une étroite ouverture. Une plaine au-dessus , cachée" à tous les yeux , Présente une retraite , un abri spacieux , Qui sur les ennemis règne avec avantage , Et de tous les côtés menace leur passage. Là Turnus à son choix peut combattre en tous sens, Les fuir, les attaquer, ou des rocs bondissants

Tu pcdcs ad muros subsiste, et mœnia serva. » Turuus ad haec, oculos horrenda in virgine fixus : « O decus Ttaliœ, virgo, quas dicere gratis, Quasve referre parem ? sed nunc, est omnia quando

^10 Iste animus supra, mecum partire laborem. jEneas, ut fama fidem missique reportant Exploratores, equitum ievia inprobus arma Pra;misit, quaterent carapos : ipse ardua mentis Fer déserta jugo superans advental ad urbem. Furta parc belli convexo in tramite silvae. Ut bivias armato obsidam milite fauces.

Tu Tvrrbenum equitem conlatis excipe signis; Tecum acer iMessapus erit, turmaeque Latins, Tiburnique manus : ducis et tu concipe curam. •>

^20 Sic ait, et paribus Messapum in pra'lia dictis Hortatur, sociosque duces, et pergit in hostera.

Est curvo anfractu valles, adrommoda fraudi Armorumque dolis : quam densis frondibus atrura Lrget utrimque Jatus; tenuis quo semita ducit, Angusta-que ferunt fauces aditusque maligni. Hanc super in speculis summoque in vertice montis Planities ignota jacet, tutique reccptus : Seu dextra Isevaque velis occurrere pugnae; SiTe iustare jiigis, et grandia vohere saxa.

L'ENEIDE.

Précipiler sur eux la masse impéuieuse.

Suivant donc des chemins la pente tortueuse , Il accourt , et , caché dans l'immense forêt , Allend les Phrygiens dans ce poste secret. Diane cependant, sur la voûte azuiée, Entretenant Opis, sa compagne sacrée , Exprimoit en ces mots ses plaintives frayeurs : " Toi, l'honneur de mes bois, l'ornement de mes chœurs, Chère Opis ! tu le sais , mon aimable Camille , Portant mes traits, mon arc, hélas ! arme inutile, Affronte les combats. Ce n'est pas de ce jour Que cette jeune nymphe est chère à mou amour. Je me rappelle encor sa naissance fatale. Chassé de Privernum, sa vieille capitale, Par son peuple, irrité de ses fiers attentats , Son- père Métabus , privé de ses étals, Fuyoit de bois en bois , de montagne en montagne. D'un exil qu'elle ignore innocente compagne , Camille encore enfant consoloit son chagrin ; Son père malheureux la pressoit sur son sein , Et, tremblant pour l'objet de ses tendres alarmes, Fuyoit, prêtant l'oreille au bruit lointain des armes. Dans sa fuite soudain se présente à ses yeux L'Amasène grondant, dont les flots furieux. Grossis pendant la nuit par les eaux des orages , Rouloient gonflés d'écume, et battaient ses rivages. Il s'arrête : il voudroit , dans son premier transport , S'élancer à la nage et gagner l'autre bord ; Mais , tremblant pour l'objet de sa tendresse extrême , Il craint pour ce doux poids bien plus que poiu" lui-même. Long-temps il délibère; il se décide enfin : Autour d'un bois noueux dont il arme sa main , De son cœur inquiet la crainte paternelle L'enveloppe avec soin dime écorce fidèle; Saisit ce foiblc enfant élevé dans mes bois ,

53o Hue juvenis nota fertur regione viarum ; Adripuitque lociim, et silvis ioscdit iniquis.

Vclocem interea superis in sedibus Opim, Unara ex virginibus sociis sacraque catcrva Conpellabat, et lias tristis Latonia voces Ore dabat : « GraJitur belliim ad crudele Camilla , O virgo, et noslris nequidquam cingitur armis, Cara mihi ante alias; neque enira noviis iste Diao» Venit amor , subitaque aniinum dulcedine movit. "Pulsus ob invidiam regno, viresque superbas,

''''° Priverno autiqiia Metabus quum excederct urbe, Infanteni, fiigiens média inter praeiia belli, Sustulit exsilio comitem , matrisque vocavit Nomine Casmillœ, mutata parte, Camillam.

Ipse sinu prœ se portans, jiiga lunga petebat Solorum iieraorum; teia undique ssva premebaut, Et circumfuso volitabaut milite Volsci.

Ecce, fugae medio, summis Amasenus abundans Spiunabat ripis; tantus se nubibus imber Ruperat. Ule, innare paraiis, iiifantis amore

65o Tardatur, caroque oncri timet. Omuia secum Versanti subito vis haec sententia scdit. Telum inmane , manu valida quod forte gerebat Bellator, solidum nodis et robore cocto, Huic uatam, libre et sihestri suberc claiisam,

Et m'adresse en ces mots sa suppliante voix : «O déesse, lu vois cette fille adorée Que des dieux paternels ma fuite a séparée. Son père en ce moment la voue à tes autels ; Prends pitié de tous deux dans ces dangers cruels ! Pour la première fois elle a saisi tes armes : Elle fuit un vil peuple, auteur de mes alarmes. Tandis qu'avec ce trait elle va fendre l'air, O Diane ! prends soin de ce dépôt si cher ; Déesse , c'est ion bien qu'à tes soins je confie ; A toi seule à jamais appartiendra sa vie... »

« Il dit , lance le dard de son bras vigoureux ; Le fleuve en retentit ; avec le trait heureux CamUle fend les airs et vole à l'autre rive. L'ennemi s'approchoit ; lui, devant qu'il arrive, S'élance , nage , aborde , et d'un bras triomphaJil Arrache du gazon son dard et son enfant, Cet enfant désormais réclamé par Diane.

La ville ne fut point sa demeure profane; Son père à ce séjour préféra les forêts; Moi-même la cachai dans des antres secrets. D'une fière jument, sa nourrice sauvage. Sur sa lèvre enfantine exprimant le breuvage. Son père l'élevoit, et sa jeune fierté Prit du cœur paternel la farouche âpreté. Sur ses pieds chancelants elle se tient à peine, Et de ses premiers pas marque la molle arène : Déjà ses traits en main elle court dans les bois , Portant son arc léger et son petit carquois. Une robe à longs plis n'étoit point sa parure, L'or ne renouoit point sa simple chevelure; Derrière elle pendoit la peau d'un léopard. Déjà sa jeune main savoit lancer un dard ; Et la fronde en tournant rasoit sa jeune tête; Déjà , d'un air vainqueur rapportant sa conquête ,

loplicat, atque habilem mcdiœ circumligat bastœ; Quam dextra ingcnti libraos, ita ad aethera fatur : « Aima, tibi banc, nemorum cultrix, Latonia virgo, Ipse paler faraulam voveo ; tua prima per auras Tela tenens supplex bostem fugit. Adcipe, tester,

5Co Diva, tuam, quœ nunc dubiis conmittitur auris. » « Dixit, et adducto contortura hastile lacerto Inmittit : sonucre undoe; rapidum super amnein lofelix fugit in jaculo stridente Camilla. At Metabus, magua propius jam urgente caterva, Dat scse fluvio, atque hastam cum virgine victor Gramineo donum Triviae de ccspite vcUit. \'on illum tectis ullœ, non mœnibus urbes Adccpere; neque ipse manus feritatc dedisset : Pastorum et solis cxegit montibus œvum.

^:o Hic natam, in dumis inlerque liorrcntia lustra, Armentalis equae mamrais et lacté ferino Nutribat, teneris inmulgcns ubera labris. Ctquc pedum primis iufaHS vestigia plantis Institerat, jaculo palmas oneravit acuto; Spiculaque ex huraero parvse suspc/odit et arcura. Pro crinali auro, pro lougae tegmine palis, Tigridis exuvis per dorsuin a verlice peudeut. Tela manu jam tara tencra puerilia torsit. Kl l'undam tcreti circum caput egit habtna.

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