‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 180 sur 413 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

Il est beau de vous voir, redoutable en paroles , Débiter, sans péril , vos bravades frivoles. Eh bien , parlez , tonnez , insultez à ma peur, "Vous, Drancès, dont nos camps admirent la valeur; Vous, dont tant de hauts faits honorent la mémoiie, Dont tant de monuments ont consacré la gloire... Mais c'est trop supporter un stérile repos ; Laissez là l'orateur, et montrez le héros : L'ennemi nous attend, le danger nous appelle; Marchons... Eh quoi ! déjà ton com-age chancelle ! N'auras-tu donc jamais un cœur que pour haïr. D'audace qu'à parler, d'habileté qu'à fuir ? Je suis vaincu , dis-tu ! Moi vaincu ! misérable ! Moi qui dans plus d'un jour à jamais mémorable, Fis regorger le Tibre et de sang et de morts ! Moi que Pallas a vu , foulant aux pieds son corps , Remplir les murs d'Évaudre et de deuil et de larmes ! Moi qui de ses guerriers ai fait tomber les armes ! Ah! tel ne m'ont pas vu Pandare et Bilias, Et ces milliers de morts entassés par mon bras, Lorsqu'en leur propre camp, en leurs propres murailles, Ce bras victorieux semoit les funérailles !

«Le peuple craint la guerre ! Exécrable imposteui ! C'est aux Troj ens , à toi , de connoître la peur. Cependant par tes cris sème ici l'épouvante; Digne ami des brigands que ta lâcheté vante , Célèbre ce guerrier que j'ai vaincu deux fois, Et des braves Latins ravale les exploits. A l'entendre parler de ces héros d'Asie , Diomède d'effroi sent son ame saisie, Ajax pàlit , Achille a tremblé pour ses jours , Et l'Aulide sanglant a rebroussé son cours. A l'entendre , de moi le traître a tout à craindre : Pour me faire haïr, il veut se fah-e plaindre. Vil calomniateur ! rassure-toi , ce bras

Agger murorum, nec inundant sanguine fossae. Proinde tona eloquio, solitiuu libi; raeque timoris Argue tu, Drance, quando lot stragLs acervos Teucrorum tua dextra dédit, passimque tropseis Insiguis agros : possit quid vivida virtus , Experiaro licet; nec longe scilicet bostes Quœreudi nobis : circumstant uudique muros. Imus in adverses? quid cessas? an tibi .Mavors

3j'j Ventosa in lingua , pedibusque fugacibus istis Seraper erit?

Pulsus ego? aut quisquara merito, fœdissime, pulsnm Arguet, Iliaco tuoiidum qui crescere Tbvbrim Sanguiue, et Evandri totam cum stirpe vidcbit Procubuisse domum , atquc exutos Arcadas armis ? Haud ita me cxperti Bitias et Pandarus ingeos , Et quos mille die victor sub Tartara misi, laclusus mûris, faostiiique aggere siptus. « Nulla salus bcUo ! Capiti cane talia démens

■ '" DardaDio, rehusque tuis; proinde omnta maguo Ne cessa turbare metu , atque extollere vires Gentis bis victœ; contra premere arma Latini. Nunc et Myrmidooum proceres Phrvgia arma tremiscunt, .\unc et Tïdides, et Laiissœus AchiUes; Amnis et Hadriacas rétro fugit Aufidus undas. Vel quum se pa\idum contra mea jurgiu iingit

A de pareils exploits ne s'abaissera pas ;

Ne crains pas que ton sang jamais me déshonore ;

Garde dans ce corps vil ce cœur plus vil encore :

Mon dédain m'a vengé. Maintenant, ô grand roi !

Parlons de nos dangers : si , glacés par l'effroi ,

Nous daignons écouter de précoces alarmes ,

A peine encore armés, si nous jetons les ai-mes.

Si tout est décidé dès le premier combat,

Si tout espoir enfin est perdu pour l'état ,

Oui, demandons la paix, congédions l'armée,

Et tendons au vainqueur une main désarmée.

Que dis-je ! ah 1 de ce sang qui brûloit pour l'honneur

Si quelque goutte encore animoit notre cœiu",

Bien loin de racheter une odieuse vie ,

O mes concitoyens 1 nous porterions envie

A ceux qui, succombant dans le champ des combats ,

Ont repoussé la honte et choisi le trépas.

Mais si rien n'est perdu , si le destin nous laisse ,

Pour venger nos malheurs , une brave jeunesse ;

Si de riches cités, des peuples florissants

S'offrent à nous aider de leurs secours puissants ;

Enfin si les Troyens , affoiblis par leur gloire ,

Ont par des flots de sang acheté la victoire;

Si la mort dans leiu-s rangs fit un ravage égal,

Pourquoi, quand ÎMars à peine a donné le signal,

Quitter honteusement une noble carrière.

Et dès le premier pas retourner en arrière ?

Ignorons-nous le sort et ses jeirx inconstants .••

Il détruit, il répare, il change avec le temps;

Et, jetant à son gré des fers ou des couronnes,

Des états ébranlés raffermit les coloiuies.

Nous n'aurons pas , dis-tu , le monarque d'Arpos ;

Mais Messape est à nous , mais à nos fiers drapeau.x

Tolumnius unit ses enseignes heureuses ;

Mais du brave Coras les troupes valeureuses

Artificis scelas, et formidine crimen acerbat. IVumquam animam talem dextra bac, absiste movcri, Amittes; habitet tecum, et sit pectore ia isto.

■*'° ISunc ad te, et tua magna, pater, consulta revcrtor. Si nullam nostris ultra spcm ponis in armis; Si tam deserti sumus, et seniel agmine verso Funditus occidinjus, neque habct Fortuna regressum ; Oremus pacem, et dertras tendamus rnertis. 'Juamqoam, o, si solitae quidquam virtutis adesset, nie mihi ante alios l'nrtuuatusque laborum, Egregiusque animi, qui, ne quid taie vidcret, Procubuit moriens, et bumum semel ore momorditl Sin et opes Dobis, et adhuc intacta juventus,

■»"' AusUioque urbes Italse, populique supersunt; Sin et Trojanis cum multo gloria vcnit Sanguine; suut Ulis sua funera, parque per omnis Tempestas : cur indeeores in limine primo Deficimus? cur ante tubam trcmor occupât artus? Multa dies, variique labor mutabilis aevi Retulit in melius; multos alterna revisens Lusit, et in solido rursus fortuna locavit. iSon erit auxilio nobb .Etolus et Arpi : At Messapus erit, felixquc Tolumnius, et quos

ii" Tôt popuii misère duces; nec tarda seqnetur Gloria delectos Latio , et Laurcr.tibus agris.

L'ENEIDE.

Pour nous de leurs remparts s'avancent par milliers ;

Mais Camille , en courage égalant nos guerriers ,

Semble oublier son sexe ; el déjà dans la plaine

Ses brillants escadrons environnent leur reine.

Que si, pour terminer ces importants débats,

C'est moi, c'est moi tout seul qu'on appelle aux combats,

La victoire à ce point ne m'est pas infidèle,

Que je n'ose briguer une palme si belle;

Contre ce Phrygien je marche sans effroi ,

Et chéris un péiil qui n'expose que moi.

Fût-il dans les combats aussi vaillant qu'Achille,

En vain Vulcain lui-même a d'une main habile

Forgé le bouclier dont il arme son bras ,

Pour vous, pour Latinus je me voue au trépas.

Moi , le digne rival ( du moins j'ose le croire )

Des plus fameux héros que vante notre histoire,

On me défie! Eh bien, quel qu'en soit le succès,

J'y vole , et ne veux pas que le lâche Drancès ,

Si je dois du destin éprouver l'injustice ,

Souille , en le partageant , un si beau sacrifice ;

Ou, si le juste ciel me prête son appui.

Me ravisse un laurier qui n'est pas fait pour lui. »

Durant ces grands débats , du monarque de Troie L'armée impatiente en ordre se déploie ; Des rivages du ïibre il marche, et des Toscans Les bataillons en foule abandonnent leurs camps : Les champs en sont couverts. Un avis trop fidèle En apporte au palais l'effrayante nouvelle. A ce bruit imprévu, du peuple impétueux On entend s'agiter les flots tumultueux; Au funeste récit succède un cri d'alarmes : « Aux armes, citoyens ! qu'on nous donne des armes ! » Répète avec transport la jeunesse en fureur. Les vieillards éplorés sont muets de terreur ; L'espérance et l'effroi dans les cœurs se balancent ,

Est et Volscorum egregia de gente Camilla, Agincn ageus equiliiin, et Horenlis aere catervas. Quod si me soluin Tcucri in certamina poscunt, Idque placct , tantumque bonis communibus obsto, Non adco bas exosa manus Victoria liigit. Ut tanta qiiidquam pro spe tentare récusera. Ibo aniiiiis contra; vel magnum prœstet Acbillem, Factaquc Volcani manibus paria induat arma «lo 111c licet : vobis animam banc, soceroquc Latine Turnus ego, haud ulli veterura virlute secundus, Dcvovi. Solum Jîneas vocat; et vocet, oro. Ncc Drances potius, sive est base ira deorum, Morte luat; sive est virtus et gloria, toilat. » IHi hiTC intcr se dubiis de rébus agebant Certantes; castra jEneas aciemque raovcbat. INuntius iugciiti per regia tecta tumultii Eccc ruit, raagnisque urbera terroribus inplet : Inslructos acie Tiberino a flumine Teucros iSo Tyrrbenamque manum totis desccndere carapis. Extcmplo turbati animi, concussaque volgi Peclora, et adrecta; stimulis baud mollibus irse. Arma manu trcjiidi poscunt; frémit arma juvcntus; Fient mœsti inussantque patres : hic undicpic claïuor Dissensu varie mngnus se toUit in auras : Haud secus, atque alto iu luco quum forte catervas

Et leurs cris discordants jusques aux cieux s'élancent : Tels des sons confondus de leurs bruyantes voix D'innombrables oiseaux font retentir les bois; Des cygnes attroupés sur les Jjords du Méandre Tels en accents confus les chants se font entendre. Turnus saisit l'instant : « Paisibles magistrats. Courage, poursuivez vos tranquilles débats. Tandis que des Troyens l'armée est à vos portes. » Il dit, part, et s'échappe. « Et vous, de vos cohortes, Yolusus, reprend-il, déployez les drapeaux; Vous, Messape, au combat préparez vos chevaux ; Partez , brave Coras , suivi de voire frère ; Vous, redoublez des murs la défense guerrière; Les autres avec moi tenteront les hasards. »

Le trouble cependant règne dans les remparts. Le roi consulte en vain sa prudence étonnée ; 11 hésite ; il gémit d'avoir du grand Énée Mécoimu les destins; il voudroit aujourd'hui Avoir choisi pour gendre un héros tel que lui. Tandis qu'il va cacher son repentir stérile, Les Latins de fossés environnent leur ville, La hérissent de pieux, l'entourent de remparts; On voit au haut des tours les enfants , les vieillards ; Ce grand péril confond le rang , la force et l'âge : Et l'airain belliqueux anime leur courage. Elle-même, au milieu des femmes de la cour. Pour détourner les maux de ce funeste jour, Aux autels de Pallas entourés de guirlandes, La reine vient porter de superbes offrandes : Cause aimable des maux dont on est menacé, Lavinie auprès d'elle a le regard baissé. Les mères, à sa suite apportant leur hommage, Font fumer leur encens qui s'élève en nuage , Et du seuil de son temple à Pallas s'adressant : « Déesse des combats ! viens , que ton bras puissant

Consedere avium, piscosove amne Padusa;

Dant souitum rauci per stagna loquacia cycni.

<• Immo, ait, o cives, adrcpto temporc. Tin nus, 4C0 Cogite concilium , et pacem laudate sedcntes :

lUi armis in régna ruant. » Nec plura locutus

Conripuit sese, et tectis citus extulit allis.

« Tu, Voluse, armari Volscorum edice maniplis;

Duc, ait, et Rutulos : equitem, Messapus, in armis.

Et cum fratre Coras, latis difïundite campis.

Pars aditus urbis firment, turresque capessant :

Cetera, qiia jusso, mecum manus inférât arma. »

Uicet in muros tola discurritur urbe.

Concilium ipse pater, et magna inccpta Latinus 4:0 Dcserit, ac tristi turbatus tempore dillert; Multaque se incusat, qui non adceperit ultro Dardaniura jEncan, gcncrumqiie adsciverit; Uibi Prœfodiunt alii portas, aut saxa sudesque Subvectant : belle dat signura rauca crucntum Cuccina : lum muros varia cinxere corona Matrona; puerique; vocat labor ultimus omnis. Ncc non ad teuiplum , snmmnsque ad Palladis arecs Subvebitur magna raatrum regina caterva, Dona ferens; jiixtaque cornes Lavinia virgo, 480 Caussa mali tauli, oculos dcjecta décores. Suc<:cduut maires, cl lenipîuin turc \ apurant;

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