LIVRE XI
Sur des monceaux de morts elle suit son cliemiu :
De loin, le corps penché, le javelot en main,
Elle poursuit Chromis, lîarpalyce et Térée ;
Du sang de Démophon sa lance est altérée :
Autant il part de traits de son terrible bras ,
Autaul de Pbrygiens sont voués au trépas.
Sur un coursier nourri dans les champs de la Poiiille
Elle voit Ornytus, elle veut sa dépouille.
Chasseur déjà fameux , mais combattant nouveau ,
D'uu buffle sur son corps il étale la peau ;
Sur sou cimier, un loup dans sa gueule béante
Présente la blancheur de sa dent menaçante.
Et de son bras velu la sauvage vigueur
S'arme d'un bois grossier courbé dans sa longueur :
Il marche, il a passé de Diane à Bellone,
Et surpasse du front tout ce qui l'environne :
Seul il résiste encor ; sou bataillon a fui.
Elle voie, l'attaque; et, s'adressant à lui:
<: Crois-tu dans tes forêts faire encore la guerre ?
Dit-elle; de ton corps va mesurer la terre.
Ainsi sont réfutés tes insolents propos ;
Une femme suflil à de pareils héros :
Meurs, et va te vanter dans le royaume sombre
Que tn meurs de ma main; c'est assez pour ton cmlire. »
Avec non moins d'ardeur elle poursuit de près Et le jeune Orsiloqne et l'énorme Butés. Butés expire atteint de sa lance fatale A l'endroit où, laissant un étroit intervalle, Sa cuirasse, son casque et son court bouclier Offrent à découvert le cou de ce guerrier. Orsiloque à son tour, dont le bras la menace, Décrit un va.ste cercle en courant sur sa trace ; Dans un cercle moins vaste elle échappe, elle fuit, Et poiu-suit à sou tour celui qui la poursuit ; Puis sur ses pieds dressés se levant tout entière, Sa hache, sans égard pour sa vaine prière,
Quoique einissa maou contorsit spicula virjio. Tôt Phrygii cecidere viri. Procul Ornvtus armis Ignotis et cquo venator lapyge fertur; Gui pellis latos humeros erepta juvenco
6So Pugoatori operit; caput ingens oris hiatus Et mala; texere lupi cura dentibus albis, Agrestisque luaous armât sparus : ipse catervis Vertitur in mediis, et toto vertice supra est. HuDC illa exceptura, neque enim labor agiuine verso, Trajicit, et super hœc inimico pectore futur: « Silvis le, Tyrrhene, feras agitarc putasti? Advenit qui vestra dies muliebribus armis Verba redarguerit : Domeu tamen haud levé patruin Manibus hoc réfères, telo cecidisse Camillœ. »
^o Protenus Orsilochum et Buten, duo maxuma Teucrum Corpora; sed Buten aversum cuspide fixit Loricani galeamque inter, qua colla sedentis Lucent, et laevo dependel parma lacerto; Orsilochum, fugiens magnumque agitata per orbera, Eludit gyro iuterior, sequiturque sequentem ; Tum validam perque arma viro perque ossa securim, Allior exsurgens, oranti et multa precanti CoQgeminat : volnus calido rigal ora cerebro. lucidil huic, subitoque adspectu teriitus hxsit
Fend son épaisse armure et ses robustes os , Et du crâne brisé le sang coule à grands Uols.
Tout-à-coup à ses yeux le hasard fait paroitre Le rusé fils d'Auuus, que l'Apennin vil nailre. Nul des Liguriens, peuple artificieux.
Ne fut m moins vaillant, ni plus insidieux. A l'aspect de Camille il s'écrie, il s'arrête; Toyaiit qu'il ne peut fuir, et que sa mort s'apprête, A la ruse aussitôt sa fiayeur a recours, Et, pour tromper Camille, il lui tient ce discours : « Pour s'assurer sans doute une fuite facile, Camille se confie à ce coursier agile; Ce moyeu est honteux : laissez là ce coursier; Seule à pied contre moi venez vous essayer ; Vous verrez qui de nous a des droits à la gloire. Et pour juge entre nous nous prendrons la A'icloire.
L'amazone à ces mots s'enflamme de dé[)it , Et, rendant son coursier à celle qui la suit, Avec son glaive nu , son armure légère , Offre un combat égal à son lâche adversaire. Lui, de son vain succès s'applaudissant trop tôt. Retourne son coursier, et , s'échappant d'uu saut , Aiguillonne les flancs de l'animal rapide. « Traître Ligurien ! en vain ton art perfide Des ruses de ton peuple emprunte les secours ; Tu n'éviteras pas celte mort oii tu cours. Et de ton lâche cœur la fourbe héréditaire Ne pourra pas vivant te remettre à ton père. »
A ces mois elle part, efd'un rapide essor Vole, poursuit, attaque, et saisit par le mor Le coursier fugitif qui l'emportoit loin d'elle. Et joint à tant de morts sa victime nouvelle. Tel, d'un mont élevé, le terrible faucon Part, poursuit dans les airs le timide pigeon; Il arrête en son vol sa victime tremblante. Il la presse, il la lient sous sa serre sanglante,
700 Aijpenniulcolae bellator filius Auni,
Haud Ligurum extretaus, dum fallere fata sioebant. Isque, ubi se nullo jam cursu évadera pugnae Pusse, neque instanteoj reginam avertere, cernit; Consilio versare dolos ingressus et astu, Incipit haec : « Quid tam egregium , si femina forti Fidis cquo? dimitte fugam, et te comminus aquo î.lccum crede solo, pugusque adcinge pedestri : Jam nosces, ventosa ferat cul gloria laudem. » Dixit : at illa furens, acrique adcensa dolore,
7"> Tradit equum comiti, paribusque resistit in armis, Ense pedes nudo, puraque interrita parma. At juvenis, vicisse dolo ratus, avolat ipse, Haud mora, conversisque fugax aul'erlur babenis, Quadrupedenique citum ferrata caice fatigat. « Vane Ligus, frustraque auimis elale superbis, ^eqlridquam patrias tentasli lubricus artis; Nec l'raus te iucolumera fallacl perl'eret Auno. »
Haec fatur virgo, et pernicibus ignea plantis Transit equum cursu, frœnisque adversa prehensis
720 Congreditur, pœnasque inimico ex sanguine sumit. QUam facile accipiter saxo sacer aies ab alto Cunsequitur peonis subllmem in nube columbam, Couprensamque tenet, pedibusquc cviscerat uccis ;
L'ÉISÉIDE.
Enfonce dans son sein son bec victorieux ; Le plumage sanglant tombe du haut des deux. Ainsi vole, combat et triomphe Camille.
Cependant Jupiter, de son palais tranquille. Voit les Toscans tomber sous ses rapides coups. Aussitôt, de Tarclion irritant le courroux, Il veut que sa valeur ranime leur vaillance. D'un cours impétueux l'Élrurien s'élance Parmi les cris, le sang, la mort et les fuyards. Il nomme par leurs noms les combattants épars, Les ramène au combat ; et gourmandanl leur fuite , « Lâches Tj rrhéniens , quelle terreur subite Vous a saisis.*' dit-il; que craignez-vous.' Eh quoi! C'est une femme ici qui vous glace d'effroi ? Que font donc dans vos mains ces impuissantes armes ? Les combats de Vénus ont pour vous plus de charmes Sans doute; et vos pareils préférèrent toujours Aux clairons belliqueux la lyre des amours. Sitôt que de Eacchus les cymbales résonnent. Dans la coupe à plein bord lorsque les vins bouillonnent, Intrépides buveurs , convives courageux , Aux jeux sanglants de Mars vous préférez ces jeux ! Allez , la flûte en main , vos prêtres vous demandent , Et dans vos bois sacrés les festins vous attendent. »
Il dit , brave la mort , et , portant la terreui', Sur Vénulus s'élance enflammé de fureur, L'arrache à son coursier, le saisit et l'enlève. Soudain un bruit confus de toutes parts s'élève ; Les Latins consternés les regardent tous deux. Le fier Toscan emporte en ses bras vigoureux El l'homme et son armure, et dans toute la plaine Serré contre son sein, malgré lui le promène; Et tandis que d'un bras il le soutient dans l'air. De sa lance qu'il rompt l'autre arrache le fer; Il cherche , pour l'atteindre au défaut de l'armure , La place oii doit sa main adresser la blessure.
Tum cruor, et vols» labuatur ab «ethere pluinœ.
At Don hacc nuUis Lorainiim sator atqiie deorum Observans oculis summo sedet altus Oljmpo. Tyrrhenum genitor Tarchonem \u praelia sseva Suscitât, et stimulis haiid mollibus injicit iras. Ergo inter Ciedcs cedentiaquc agmiua Tareho
:3o Fertur equo, variisque instigat vocibus alas,
Momiue quemque vocans; refieitqije in praelia piilsos. « Quis metus, o numquam dolituri, o semper inertes Tynheui, qua; tanta anirais ignavia venit? Femina palanlis agit, atque hoec aginina vertit? Quo ferrum, quidve ha;c gerimus tela inrita dextris? At non in Venerem scgnes, nocturnaque bella, Aut, ubi curva choros indixit tibia Bacchi, Exspectare dapes, et plcna; pocula mensse ; Hic amor, hoc studiiim; dum sacra secundus haruspcx
■1" Nuntiet, ac lucos vocet hostia pinguis in altos. «
Ilaec effatus, equum in niedios, moriturus et ipse, Concitat, et Venulo adversum se turbidus infert, Dereptumquc ab equo dextra complcclilur hostcm, Et gremium ante suum multa vi concitus aufert. ToUitur in cœlum clamor, cunctique Lalini Convertere oculos : volât igneus œqnoie Tarclio, Arma viruraque ferens; tura suujina ipsius ab hastu
Vénulus, contre lui se débattant en vain , Arrête le poignard suspendu sur son sein. Ainsi , lorsque l'oiseau qui porte le tonnerre Se saisit d'un dragon élancé de la terre, Il le presse, il l'élreint, il attache à ses flancs Et sa robuste serre et ses ongles tranchants ; Le superbe animal que la douleur tourmente. Terrible, l'œil ardent et la gueule écumante, Siffle , s'enfle, et de l'aigle embarrassant l'essoi-, Se courbant , se dressant , se recourbant encor. Lutte contre le bec qui perce ses entrailles ; La rage sur son corps a dressé ses écailles : Inutiles efforts ! l'aigle victorieux L'emporte, bat de l'aile, et se perd dans les cieux. Tel Tarchon triomphant part emportant sa proie; Il vole; tous les siens le suivent avec joie. Et d'un bras courageux secondent son effort. Dans ce moment Aruns, qu'attend déjà son sort. Voyant de tous côtés Camille triomphante, Parmi les combattants suivoit sa course errante, S'attachoit à ses pas , et son œil avec art D'un moment favorable épioit le hasard.
Par-tout où dans les rangs s'élance son audace, Il la suit en silence et vole sur sa trace : Revient-elle en triomphe à de nouveaux combats , De son coursier vainqueur son coursier suit les pas : Par-tout où vient, s'éloigne ou revient l'héroïne, L'opiniâtre Aruns autour d'elle s'obstine, Et déjà dans sa main tient le fer préparé.
Tout-à-coup de Cybèle un prêtre révéré Passe rapidement, étalant dans ces plaines Le luxe éblouissant de ses armes troyennes ; Le coursier écumant qui bondissoit sous lui De son riche harnois sembloit enorgueilli; Sur son dos s'étendoit une peau précieuse Qu'avoit brodée en or l'aiguille industrieuse ,
Defringit ferrum , et partis rimatur apertas, Qua volnus létale fcrat : contra ille repugnans
7^0 Sustioct a jiigiilo dextrara, et vira viribus exit. Utque volaus alte raptum quum fulva draconein Fert aquiia, inplicuitque pedes, atque uuguibus liaîsit i Saucius at serpens sinuosa volumina versât, Adrectisque horret squamis, et sibilat ore, Arduus insurgens : illa haiid minus urget obunco Luctantcm rostro; simul actbera verberat alis. Haud aliter praedam Tiburlura ex agmine Tareho Portât ovans. Ducis exempium eveutumque sectili Maeonidae incurrunt : tum fatis dcbitiis Arruns
7<jo Vcloccm jaculo et multa prior arle Camillaiu Circuit, et, quae sit fortuna facillima, tentât. Qua se cumque furens medio lulit agmine virgo, Mac Arruns subit, et lacitus vestigia lustrât; Qua victrix redit illa, pcdcmque ex hoste reportât, Hae juvenis furtim céleris dctorquet habenas. Hos aditus, jamque hos aditus, omncmque percrrat Undique circuitum; et certam quatit in probus haslaiii.
Forte sacer Cybela; Chloreus, olimquc sacerdos, Insignis longe Phrygiis fulgebat in armis,
7 70 Spumantemquc agltabal equum : quem pellis alicnis In plumam squamis auro conserla Icgebat.