I-'lMPRESSIOir DES OBJETS EXTERIEURS
Voyez ce luth muet ! tant qu'une habile main N'éveille pas le son endormi dans son sein. Dans le bois insensible en secret il sommeille; Mais si d'un doigt savant l'impulsion l'éveille, Il frémit , il résonne , exj)rime tour-à-tour La pitié, la terreur, et la haine, et l'amour; Et, quand rien n'agit plus sur l'organe sonore, Le bois mélodieux long-temps résonne encore. Ainsi l'ame se tait , quand rien ne parle aux sens : Ainsi l'objet émeut ses fils obéissants; Et même, quand des sens la secousse est passée. L'écho des souvenirs prolonge la pensée.
De tous les instruments le plus ingénieux, Dont les savants accords retentissent le mieux , L'ame est organisée. Il est temps de connoître Comment elle résonne et répond à chaque être ; Et comment , de nos nerfs ébranlant le faisceau , L'objet court s'imprimer dans les plis du cerveau. Vaste et profond sujet ! Pour peindre ce mystère. Il faudroit un Descarte instruisant un Voltaire. Essayons toutefois , et montrons dans mes vers L'ame entière à l'aspect de l'immense univers.
Les couleurs avant tout ont des charmes suprêmes , Leurs beautés quekjuefois plaisent par elles-mêmes, Et leur aspect pour nous a de secrets appas. Tel vers l'astre des nuits l'enfant étend ses bras ;
CHANT III
Tel , quand londe reçoit son image fidèle , Crédule , il veul la prendre , et se courbe vers elle. Le poiu-pre éblouissant , le tendre azur des cieux , Le blanc pur et le vert , sont le charme des yeux. D'autres fois, des objets croyant y voir l'emblème , L'Imagination ou les créiint, ou les aime. Le noir nous peint le deuil , la douleur, le trépas ; Un drapeau noir conduit les Maures aux combats ; Le bleu marque la joie, el le blanc l'innocence : Le vert, fils du printemps, peint la douce espérance ; Et, par des traits de sang, la comète autrefois, Sous le dais orgueilleux, a fait trembler les rois. Souvent encor les arts, ou la riche nature, Dont nul art ne sauroit égaler la peinture , Savent , en les fondant , embellir les couleurs. Ainsi l'adroite aiguille entrelace les fleurs ; Ainsi le peintre unit, de nuance en nuance, La teinte qui finit à celle qui commence. Voyez se colorer lare éclatant d'Iris ! Toyez l'émail changeant des pigeons de Cypris ; Et , ces prismes vivants où le soleil se joue , Les oiseaiLx de Junon épanouir lem* roue !
Les formes à leur tour ont des charmes puissants ; Eh ! qui peut leur donner ce pouvoir sur nos sens ? Ce n'est point le compas de la géométrie , La régularité , la froide symétrie :
C'est l'élégance , unie à la simplicité , Et les proportions à la variété ; C'est un tout assorti qu'un seul coup d'œil rassemble , Le charme des détails, les beautés de l'ensemble. A ces traits prononcés que l'œil aime à saisir, L'Imagination vient joindre son plaisir.
Elle veut rencontrer, jointes à l'élégance, L'heureuse utilité , la noble convenance. Des formes, dont les traits la séduisent toujours, La courbe, pai" sa grâce et ses moelleux contours. Rit le plus à ses yeux : dans leurs bornes prescrites , Les angles , les carrés font trop voir les limites ; Et, dans l'alongement de son cours ennuyeux, La triste ligne droite importune les yeux. Mais sur d'heureux contours glissant avec mollesse. D'une courbe facile elle aime la souplesse. Tout ce que la nature embellit de sa main. Les rondeurs de la joue et celles d'un beau sein , Ce grand cercle des cieux et la sphère du monde , Les astres suspendus à sa voûte profonde, El les arbres en dôme arrondissant leurs bras , Tout d'une courbe aimable offre aux yeux les appas ; Et l'œil qui nous instruit de leur beauté suprême" , En un cercle brillant s'est arrondi lui-même. Le mouvement nous plaît par la même beauté : Sur la rive des mers ainsi l'œil enchanté Voit le flot qui retombe et le flot qui s'élève ; En courbe il redescend , en courbe il se relève ; Et du vaisseau , qui monte et baisse mollement , L'ieil suit avec plaisir le doux balancement. Eh ! qui du mouvement ne connoît pas l'empire ? Par des charmes plus sûrs qui sait mieux nous séduire ? Quand Vénus dans un bois se révèle à son fils ,
Ce qui lui fait d'abord reconnoîlre Cypris,
Ce ne sont point ses traits, ses yeux, sa blonde tresse ;
Elle marche , et son port a trahi la déesse ' :
Tant l'art de se mouvoir a de charmes j our nous !
Tantôt lent, tantôt vif, ou plus fort, ou plus doux.
Dans ses effets divers , mais jamais arbitraires ,
Le mouvement nous plait par des aspects contraires.
J'aime à voir ce coursier qui , plus prompt que l'éclair. Dans les champs effleurés part , court , vole , et fend l'air ; Mais je n'aime pas moins le coursier intrépide Qui, réprimant l'essor de sa fougue rapide. Sans avancer d'un pas, dévorant le chemin. Monte et tombe en cadence, et bondit sous ma main Et dont l'ardeur captive et toujours agissante Présente à nos regards la force obéissante. Vous frémissez d'effroi , si de fougueux soldats S'élançant à grands cris, précipitent leurs }»s; Mais qu'une vaste armée, eu un profond silence. Garde un calme imposant, et lentement s'avance, Ce silence effrayant frappe bien plus mon cœur, Et le Ccdme lui-même ajoute à la terreur. Des mouvements heureux, des formes attrayantes. Des couleurs mariant leurs teintes séduisantes, La beauté composa ces accords ravissants Qui subjuguent le cœur et captivent les sens ; Mais ma muse à loisir vous entretiendra d'elle , Quand mes chants aux beaux-arls l'offriront pour modèle
De ces mêmes accords l'univers enchanté 3 Vit éclore un pouvoir plus sûr que la beauté, Qui toujours l'embellit, qui souvent la remplace, Quinous plaît en tous lieux, entouttemps : c'estlagrace. Et comment définir, expliquer ses appas ? Ah ! la grâce se sent et ne s'explique pas : Rien n'est si vaporeux que ses teintes légères ; L'œil se plaît à saisir ses formes passagères; Elle brille à demi , se fait voir un moment ; C'est ce parfum dans l'air exhalé doucement ; C'est cette fleur qu'on voit négligemment éclore. Et qui , prête à s'ouvrir , semble hésiter encore ; L'esprit qui sous son voile aime à la deviner , Joint au plaisir de voir celui d'imaginer. L'Imagination en secret la préfère A la froide beauté constamment régulière. Je ne sais quoi nous plaît dans ses traits indécis , Que la beauté n'a point dans ses contours précis. Piquante sans recherche et sans étourderie , Elle nous fait aimer jusqu'à sa bouderie. Prête donc à mes vers , ô fille de Vénus ! Ta molle négUgence et tes airs ingénus. Fais envier à l'art tes formes naturelles ; Tu n'as qu'à te montrer pour corriger nos belle» ; Apprivoise l'orgueil , instruis la volupté , Console la laideur, achève la beauté.
Comme Pallas aux dieux se montra tout armée , La grâce au don de plaire en naissant est formée : Belle dans son été , comme dans son printemps , Seule elle sait braver les injures du temps ; L'aimable fantaisie arrange sa parure ; Zéphire, en se jouant, boucle sa chevelure ;
L'IMAGINATION
De riches diamants ne chargent pas sa main ;
Son simple coloris rejette le carmin;
Son maintien est aisé ; la souple mousseline
En plis inaffeclés autour d'elle badine ,
Sa marche annonce aux yeux un enfant de Cypris,
Et sa danse prévient les leçons de A'^estris.
Où peut-on rencontrer ce doux moyen de plaire ?
Est-ce chez la princesse , est-ce chez la bergère ?
Par-tout où la nature , en dépit de noire art,
La fait naître en passant et la jette au hasard.
Avec le même charme , aimable en toute chose ,
Elle parle ou se tait, agit ou se repose;
De l'enfance naïve elle est le premier don ;
La grâce lui donna son facile abandon ,
Cette soudaineté que nous vante Montagne ;
Et l'heureux à-propos en tout temps l'accompagne :
Elle doit au hasard ses plus piquants attraits;
Toujours elle rencontre et ne cherche jamais.
Peu savent la trouver, mais la trouvent sans peine.
Elle craint le travail et redoute la gêne ;
L'air d'effort lui déplaît ; et lorsque dans sa main
Vénus tient en riant les marteaux de Vulcain,
Un air d'aisance encore embellit la déesse.
Le caprice sied bien à cette enchanteresse;
On l'oublie, elle vient; on la cherche, elle fuit.
C'est la nymphe échappant au berger qui la suit.
Et qu'un doux repentir ramène plus charmante ;
Sa négligence plaît , et son désordre enchaute ;
Tibulle est son poëte, et ses attraits divers.
Sous les traits de Délie , ont inspiré ses vers.
La pudeur à son tour s'avance sur sa trace. Ah ! qui peut séparer la pudeur de la grâce .-' L'Imagination de ses regards discrets A peine ose entrevoir ses mystères secrets ; Mais de son trouble heureux , de sa rougeur aimable , Elle adore tout bas le charme inexprimable. Le vice audacieux s'arrête à son aspect , Et le brûlant désir est glacé de respect. Craignant ses propres yeux, elle-même s'ignore; Même quand elle est nue , elle est modeste encore ; Sa décence la voile aux regards curieux, Et la Vénus pudique est vêtue à nos yeux. Mais comme nous voyons, délicate et craintive. Se flétrir sous nos mains la tendre sensitive , Un mot , un geste , un rien alarme ses appas ; Le cœur vole au-devant de son doux embarras ; Son silence nous plaît, sa froideur même enilamme, Et la pudeur enfui est la grâce de l'ame. Mais tandis que j'essaie à tracer ce tableau , Elle vient en mes mains arrêter mon pinceau. D'orgueil , de modestie , ineffable mélange , Ainsi que le reproche elle craint la louange. Déjà je vois rougir ses timides attraits. Et crains, en les peignant, de profaner ses traits.
Toutefois vainement la nature féconde Auroit de tant d'appas orné l'homme et le monde ; L'Habitude bientôt eût flétri la Beauté, Si le ciel n'eût créé la douce Nouveauté. Voyez de l'univers la pompe monotone I
Toujours l'été brûlant fait place au doux aulomne 4 ;
Toujours, après l'hiver, vient le printemps ; toujours
Les jours suivent les nuits, les nuits suivent les joiws.
Les cieux même , au milieu de leurs pompeux spectacles,
Aux yeux désenchantés ont perdu leurs miracles.
La Nouveauté paroît , et son brillant pinceau
Vient du vieil univers rajeunir le tableau.
C'est elle qui du nord fait briller les aurores,
Enfante des héros les sanglants météores ,
Fait luire une comète, un Voltaire, un Rousseau,
Fait mugir un volcan , tonner un Mirabeau :
Cet uniforme dieu, conduit par l'Habitude,
Qui n'a jamais qu'un ton, qu'un air, qu'une attitude,
L'Ennui , s'enfuit loin d'elle ; et la Variété ,
Un prisme dans la main , se joue à son côté ;
De ses mouvants tableaux le monde est idolâtre.
Mais la France sur-tout est son brillant théâtre.
La baguette à la main , voyez-la dans Paris , Arbitre des succès, des mœurs et des écrits, Exercer son empire élégamment futile ; Et , tandis qu'oubliant leur rudesse indocile , Les métaux les plus durs, l'acier , l'or et l'argent, Sous mille aspects divers suivent son goût changeant , Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille 5, Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille , Inconstants comme l'air, et comme lui légers, Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers. Ainsi, de la parure aimable souveraine.
Par la mode, du moins, la France est encor reine; Et, jusqu'au fond du nord portant nos goûts divers, Le mannequin despote asservit l'univers*^.
Trop heureux les Français, si leur volage idole Bornoil à ces vains jeux sa puissance frivole ! Mais quels pays lointains , quels barbares climats De nos derniers malheurs ne retentissent pas .•• A peine une secrète et vague inquiétude. Des antiques devoirs dénouant l habitude , Des folles nouveautés a donné le signal , Tout s'ébranle, tout marche. A cet ordre fatal, Hardis fabricaleurs d'incroyables systèmes. Des novateurs fougueux ont tout mis en problèmes : Les arts , les lois , les mœurs , un superbe dégoût A tout dénaturé : le temps, qui change tout 7 , Se voit changé lui-même, et notre vieille année Avec ses mois nouveaux marche tout étonnée. O mes concitoyens , dites-moi de quel nom Se nomment aujourd'hui ma ville, mon canton ? Dans un pays nouveau chaque jour je m'éveille ; Le lendemain insulte aux travaux de la veille ; La nouveauté qui suit vieillit la nouveauté ; Le désordre s'accroît par la rivalité ; On s'empresse , on s'élance , on court dans la carrière ; Hàlons-nous, et gardons de rester en arrière ; Atteignons, devançons nos rivaux confondus : Les crimes surpassés sont des crimes perdus.
Soudain les feux sont prêts, les haches étincellenl : Sous la main des bourreaux des flots de sang ruissellent ; D'uu massacre nouveau le massacre est suivi ; Le peuple est fatigué , mais non pas assouvi ^ :
CHANT m.
Grands, pclils, peuples, rois, Irônc, autel, loul s'efface. Ainsi, lorsque ligués dans les champs de la Thrace, De la Terre autrefois les fils audacieux , Sur des monts entassés escaladoient les deux , Les yeiLX épouvantés, dans les vastes campagnes , Ne reconnoissoient plus ni vallons, ni montagnes. Et cherchoient vainement , à travers les débris , Les bois déracinés et les fleuves Icuis : Mais bientôt, expiant leurs terribles maximes, Les sacrificateurs deviennent les victimes; Sur le trône, en tremblant, chacun d'eux va s'asseoir : L'apôtre du malin est le martyr du soir. Comme le vieux Saturne, en son étrange rago. Dans ses propres enfants dévoroit son ouvrage; Comme aux champs de Cadmus des frères malheureux , Au sortir du sillon, s'exterminoient entre eux; Sous ses propres fureurs chaque parti succombe; Chacun brille et s'éteint , chacun s'élève et tombe. Tels roulent sur les flots les flots bruyants des mers: Ainsi la bombe suit la bombe dans les airs ; Par-tout les pleurs , le sang, la rage, la démence, Et l'empire n'est plus qu'une ruine immense. Pleurez donc, ô Français ! pleurez ces jours heureux , Où, de la Nouveau'.é partisans moins fougueux, Vous l'adoriez sans ciimc, et ne demandiez d'elle Que la pièce du jour et l'actrice nouvelle !
Guidé par cet amour, par ce goût curieux, Qui séduit des mortels l'instinct capricieux , Souvent on quitte aussi , par un penchant bizarre L'objet le plus parfait pour l'objet le plus rare ; Tel est le cœur humain : un trésor trop commun Do mille possesseurs n'en satisfait aucun. Empressée à parer chaque objet qu'elle adore, L'Imagination avec plaisir colore Tout ce que la nature accorde rarement. Voyez de cette fleur le ridicule amant 9 : Si quelque autre avec lui partage sa richesse , A cette horrible idée il sèche de tristesse ; De son heureux rival il l'achète à prix d'or, Et dans sa serre avare enterre son trésor. Grâces à cet instinct, l'objet le plus futile, S'il est rare, est bientôt dispensé d'être utile. Entrez dans cette salle où sont mis à l'encan Géographie , histoire , et morale , et roman : Quel est l'auteur divin que d'un groupe idolâtre Se dispute à grand bruit l'enchère opiniâtre ? Est-ce Homère ou Platon ? Non , c'est quelque feuillet D'un vieux tome échappé du bûcher de Servel '°. Mais de celte frivole et vaine jouissance , Peut-être un court récit peindra l'extravagance.
Un sauvage autrefois ( nous lui ressemblons tous ) Avoil vu beaucoup d'or et jamais de cailloux. Il en voit un : soudain ce prodige l'attire; Il s'élance , il le prend , le regarde , l'admire , Brûle de le montrer : tout-à-coup à ses yeux S'offrent d'autres cailloux déjà moins précieux ; Diminuant de joie en croissant de fortune. Il chérit déjà moins leur beauté plus commune ; El l'abondance enfin les déprécianl tous ,
Comme il eût jeté l'or il jtïte ses cailloux ". Tant l'objet qu'un vain prisme embellit ou dépare. Vulgaire nous déplaît, nous séduit, s'il est rare! Chacun a son pouvoir. Le mortel ignorant Souvent glisse sur eux d'un œil indifférent : Pour lui restent cachés dans un nuage sombre Leurs tissus délicats , leurs nuances sans nombre ; Mais un tact plus sensible, et des yeux plus parfails, A ma divinité révèlent ces secrets.
Prenons donc son flambeau, ses regards et ses ailes, Et volons au pays des vérités nouvelles : Elle-même, en riant, me conduit par la main. Et dans ces lieux déserts m'aplanit le chemin.
Digne objet de mes vers , ma jeune souveraine Veut voir dans les objets les deux bouts de leur chaîne Tels parlent avec force à notre ame, à nos sens, Les termes opposés des êtres différents. Le fruit déjà mûri, la moisson jaunissante. L'été, l'ardent midi n'est pas ce qui l'enchante : De l'oiseau printanier la première chanson , Le fruit encore en fleurs, et la jeune moisson; L'aurore d'un beau jour dorant un beau nuage, Ses derniers feux mourants sur la tour du village ; Voilà ce qui lui plaît. Voyez cet arbrisseau , Qui de sa pépinière oublia le berceau : L'agriculteur pour lui voit des dangers sans nombre ; Mais il prévoit ses fi-uits , il espère son ombre.
Non loin de lui s'élève un chêne fastueux Qui défia cent ans les vents impétueux ; Son sommet, revêtu d'un plus rare feuillage. Et sa mousse et ses nœuds décèlent son giand âge : Mais le culte et l'amour du peuple des hameaux Consacrent sa vieillesse et ses derniers rameaux. Ainsi du chêne antique ou du naissant arbuste , L'un paroît plus touchant , et l'autre plus auguste ; L'un a pour lui l'espoir , l'autre le souvenir : L'un plaît dans le passé, l'autre dans l'avenir.
Et combien parmi nous sont plus touchants encore L'être qui va finir , l'être qui vient d'éclore ! « Laissez, laissez venir ces enfants jusqu'à moi, » Disoit cet homme-dieu , dont nous suivons la loi " : Eh ! qui sans intérêt peut voir le premier âge ? Il attire, il émeut, il attendrit le sage. Après tant de travaux et de périls divers , Hélas ! il craint pour lui les maux qu'il a soufferts. Quels pièges vont l'attendre au sortir de l'enfance i Qu'il voudroît lui léguer sa longue expérience! Cher et fragile objet de tendresse et de soins , Il plaît par ses défauts , règne par ses besoins. Hâtons-nous de le voir , tandis qu'à son aurore Tout est jeune et fleuri, frais et brillant encore. Qui sait ce que le sort lui gaide de malheurs ? Quel qu'il soit, il paiera son tribut aux douleurs : Tout homme doit pleurer, tel est l'arrêt suprême; L'homme bon sur autrui , l'homme dur sur lui-même. Ainsi , dans ce mélange et de crainte et d'espoir. L'esprit flottant désire, et tremble de prévoir; Et , dans le court tableau de l'homme qui commence , L'Imagination voit un lointain immense :
L'IMAGINATION
De l'enfance, pour nous, tel csl le doux lUlrait. Avec moins de plaisir , mais non sans inlcrèl, L'Imagination regarde la vieillesse.
Dans l'une tout commence, et dans l'autre tout cesse; Mais ces ruines même intéressent encor : Le vieillard, du passé déroule le trésor. S'il fut le bienfaiteur ou l'ornement du monde, L'Imagination , en souvenirs féconde , Quand le présent ingrat semble l'aliandonner. Des honneurs qu'il n'a plus revient l'environner : Ainsi le saint respect qui de loin le contemple , Remplit toujours de Dieu les débris d'un vieux temple. Mélange de douceur et de sévérilé, L'âge consacre encor sa sainie autorité : C'est le père, le chef, le roi de sa famille. Dans un siège d'honneur, près d'un feu qui pétille, Il conte; et l'écoutant de l'oreille et de l'œil. Le groupe se resserre autour de son fauteuil. Douces mœurs , saint respect , amour de la vieillesse , Revenez parmi nous! et puisse la jeiuiesse, Pour son propre bonheur, abjurer ces travers. Qui perdirent la France, et troublent l'univers !
Des olijets, quels qu'ils soient, qui fait les premiers charte besoin d'être ému. La terrem-, les alarmes , [ mes i Elles-mêmes pour l'homme ont un puissant attrait. Voyez-le, dominé par cet instinct secret '3^ Suivre »m embrasement, contempler du rivage, A l'abri du danger, les horreurs du naufrage, Repaiire aux champs de Mars ses yeux épouvantés. Je sais que, rencontrant ces horribles beautés, Le philosophe passe en détournant la tête. Moi, qui dois voir en sage et décrire en poêle, Je veux les déployer; je veux dans mes tableaux Placer l'homme à l'aspect de tous ces grands fléaux , Au pied de ces volcans , auprès de ces batailles , Du tris'.e genre humain immenses funérailles : Tressaillant d'un plaisir mélangé de terreur, De ce mont élevé j'en contemple l'horreur; Ces casques , ces mousquets , ces cuii-asses brillantes , Des rayons du soleil au loin étincelantes. Ce grand luxe des rois, ces pompes du trépas. Me parent un moment la scène des combats. Mais l'heure affreuse vient , et le signal s'apprête : Pareil à l'Océan qui couve la tempête , Tout s'émeut, tout frémit; le coursier belliqueux, AVinslincl des guci'riers joint son instinct fougueux ; Comme eux discipliné , comme eux réglant sa rage , Il hennit, il bondit, mais contient son courage: La charge sonne : il part , il s'élance aux combats , Et le sable et le sang ont jailli sous ses pas : Le fer luit , l'éclair brille et les tonnerres grondent ; Des montagnes , des bois les échos leur répondent : Les échos , qui , jadis chers aux dieux bocagers , N'avoient appris encor que les chants des bergers. Telle qu'une ménade ardente , échevelée , L'Imagination se perd dans la mêlée :
A travers et la poudre, et le fer, et les feux, Vagabonde , elle porte et ses pas et ses yeux , Et revient m'en tracer l'épouvantable image.
Tout dégouttant de sang, le démon du carnage
Appelle à lui la gloire , elle accourt sur ses pas :
L'éblouissant fantôme cnnolilil le trépas :
Tout l'affronte ou l'attend , le reçoit ou le donne ;
Ici, la foudre abat; là, le glaive moissonne;
Le fer croise le fer, les rangs foulent les rangs.
Entendez-vous les cris des vainqueurs , des mourants !•
L'un de son assassin repousse la furie ;
L'autre traîne à regret un reste affreux de vie;
Et , provoquant la rage , invoquant l'amitié ,
Demande, tout sanglant, la mort à la pitié.
Et ne la doit enfin qu'à la soif du pillage.
Et si j'interrogeois ces scènes de carnage !
De ces guerriers mourants dans leur jeune saison ,
L'un a quitté sa vigne et l'autre sa moisson ;
L'autre un art bienfaisant. Mais la patrie ordonne :
Marchons; bravons ces feux, rompons celle colonne.
Reprenons ces drapeaux déchirés et sanglants.
Jeune guerrier, tu meurs à la fleur de tes ans!
Ah ! combien va gémir ta mère désolée !
Pleurez , amours ; beaux-arts , ornez son mausolée. Ainsi de ces grands chocs l'Imagination
Reçoit, répand, varie, accroît l'impression;
S'irrite ou s'attendrit, aime ou maudit la gloire,
Couronne les vainqueurs , gémit sur la victoire ;
El s'écrie , en pleurant sur ces nobles forfaits « C'étoit donc peu des mau.x que la nature a faits ! » Oh ! si j'osois unir dans ma vive peinture
Et les volcans du cœur et ceux de la nature,
J'irois, j'approcherois ces formidables monts
Dont les feux souterrains vivent sous les glaçons ;
Ces volcans , plus affreux que les champs du carnage !
Ce ne sont plus ici ces joutes du courage ,
Où la gloire , à la mort prêtant ses traits guerriers ,
Cache son front hideux sous l'éclat des lauriers;
Où le péril lui-même irrite la vaillance :
Ici l'homme sans gloire , ainsi que sans défense ,
Demeure seul en proie à tous les éléments ;
La colère des flots, et des feux, et des vents,
Ces longs ébranlements qui déchirent la terre ,
Ces orages de cendre , et de flamme, et de pierre,
Ces torrents embrasés et ces trombes de feux
Qui , du fond des enfers, s'alongent vers les cieux ;
Dans les champs , sur les monts la fuite et l'épouvante ;
Tandis que , se heurtant dans la cité tremblante ,
Des temples , des palais les dômes chancelants
Tombent , tombent en foule en des gouffres brûlants ;
Quel spectacle à-la-fois effrayant et sublime !
L'Imagination seule au bord de l'abîme.
Interroge, en tremblant , la nature en courroux;
Elle parcourt les lieux qu'ont frappés ces grands coups:
Elle y conduit Buffon, elle y ramène Pline '4
Et recommande aux arts leur savante ruine.
Avec elle , tantôt , dans ces antres affreux ,
Je plonge , je demande à leurs flancs ténébreux ,
Les débris disparus dans ces tombeaux de soufre.
Un jour, me dis-je, un jour, de cet immense gouffre,
Des portiques , des arcs , par le temps dévorés ,
Reparoilront aux veux les décombres sacrés ;
CHANT III
Les inslrumenls des arts, le fer tles sacrifices , Des hommes et des dieux les pompeux édifices , Le ihéâlre des jeux , et le temple des lois , F.t les métaux empreints de l'image des rois.
Je sors, j'erre à pas leuts sur celte lave immense , Triste, inhospilalière ; et calcule en silence Les temps , les temps lointains où la stérilité Rendra ce sol aride à la fertilité.
Hélas ! avant d'y voir ou des fruits, ou de l'ombre. Des générations s'écouleront sans nombre. Ainsi, quand lout-à-coup d'affreux ébranlements Ont troublé les états jusqu'en leurs fondements, Les mœurs, les lois, les arts renaissent avec peine: Un instant les détruit, un long temps les ramène; Et le volcan éteint inspire encor l'effroi. Mais telle est du destin la consolante loi: Les biens naissent des maux. Prodigue de verdure. Ce sol enfin mûri , rend tout avec usure. Alors ces doux objets, ce cruel souvenir. Les désastres passés et les biens à venir. Ces laves et ces fleurs , ces rocs , ces fraîches ombres , Abandonnent notre ame à des pensers moins sombres ; L'homme rêve à ses maux , sans eu être attristé , Et la mélancolie accroît la volupté.
O penchant plus flatteur , plus doux que la folie ! Bonheur des malheureux , tendre mélancolie , Trouverai-je pour toi d'assez douces couleurs .' Que ton souris me plaît ! et que j'aime tes pleurs ! Que sous tes traits touchants la douleur a de charmes ! Dès que le désespoir peut retrouver des lai'mes , A la mélancolie il vient les confier.
Pour adoucir sa peine , et non pour l'oublier. C'est elle qui, bien mieux que la joie importune, Au sortir des tourments accueille l'infortune; Qui , d'un air triste et doux, vient sourire au màlheurj Assoupit les chagrins, émoussç la douleur. De la peine au bonheur, délicate nuance, Ce n'est point le plaisir, ce n'est plus la souffrance ; La joie est loin encor; le désespoir a fui; Mais, fille du malheur, elle a des traits de lui. Quels sont les lieux , les temps , les images chéries , Où se plaisent le mieux ses douces rêveries ? Ah ! le cœur le devine: en son secret réduit Elle évite la foule, et redoute le bruit; Sauvage , et se cachant à la foule indiscrète, Le demi-jour suffit à sa douce retraite; De lohi, avec plaisir, elle écoule les vents, Le murmure des mers, la chute des loiTenIs; La forêt , le désert , voilà les lieux qu'elle aime. Son cœur, plus recueilli , jouit mieux de lui-même; La nature un peu triste est plus douce à son œil ; Elle semble, en secret, compatir à son deuil. Aussi l'astre du soir la voit souvent, rêveuse, Regarder tendrement sa lumière amoureuse. Ce n'est point du printemps la brillante gaîté, Ce n'est point la richesse et l'éclat de l'été Qui plaît à ses regards ; non , c'est la pâle automne , D'une main languissante effeuillant sa couronne. Quela foule , à gi-ands frais , cherche un giossier bonheur:
D'un mot , d'un nom , d'un rêve elle nourrit son cœur. Souvent, quand des cités les bruyantes orgies, Au son des instruments , aux clartés des bougies , Étincellent par-tout de l'or , des vêtements , Des éclairs de l'esprit, du feu des diamants , Pensive , et sur sa main laissant tomber sa tête , Un tendre souvenir est sa plus douce fête. Viensdonc, viens, charme heureux des arts et des amours! Je te chantai deux fois, inspire-moi toujours '5.
La tristesse , à son tour , par de plus fortes ombres Rembrunit ses couleurs et ses nuances sombres. Ce sujet est moins doiLX ; mais dans sa profondeur Je dois , sur tous les tons , interroger le cœur. De la tristesse en nous quelle est donc l'origine .•' C'est l'aspect du malheur , celui de la ruine : Soit qu'en se dégradant, les monuments des arts De leur décrépitude affligent nos regards; Soit que dans leur langueur, l'animal et la plante Présentent à nos yeux la nature souffrante ; Soit que , plus triste encor , de ses restes flétris Le séjour de la mort étale les débris. Voyez ces monuments épars dans la poussière , Et l'humble asile , où dort une cendre vulgaire ; Et le marbre où les grands , également mortels , Étalent leur néant en face des autels ; Tous sujets du trépas , qui tous les sacrifie , Et ne fait qu'un monceau des dé]>ris de la vie : L'Imagination , à mes yeux pleins d'effroi, A rouvert leurs tombeaux ; tous passent devant moi : Que de crimes cachés , que de vertus obscures , S'élèvent, à sa voix, du fond des sépultures! Regardez ce mortel , ami ferme et discret , D'un ami dans la tombe il cacha le secret. Quelle est cette ombre, pâle , égarée et farouche ? Les cris sourds du remords s'échappent de sa bouche ; Vénal exécuteur des vengeances des grands , Il servit en secret la haine des tjrans. Mais bientôt leur complice a suivi leur victime; Instrument d'un forfait , il périt par un crime. Voyez-vous s'avancer cet homme aux cheveux blancs ? La gloire et la vertu couronnoient ses vieux ans ; Un avide héritier hâta sa dernière heure. Quelle est , plus loin de moi , cette vierge qui pleure ? Elle aima sans espoir , et mourut de douleur. Et toi, toi , jeune enfant , moissomié dans ta fleur. Qui t'enleva sitôt de ce triste théâtre ? Péris-tu par les mains d'une injuste marâtre ? Portois-tu dans ton sein le germe de la mort .■' Quoi qu'il en soit, hélas ! ne te plains pas du sort : Tu n'as fait qu'effleurer la coupe de la vie ; Mais le ciel indulgent t'en épargna la lie : Tant de maux à prévoir ! tant de maux à souffrir ! Tout ce qui nous apprend , nous invite à mourir. Dors donc , dors , cher enfant ! dans cet asile sombre , Demain de quelques fleurs j'apaiserai ton ombre.
Mais quels sons douloureux ont frappé mes esprits ? Ah ! de sa mère en pleurs n'entends-je pas les cris ? Eh ! quelle image, odieux ! est plus triste et plus chère. Que le tombeau d'un fils et les pleurs d'une mère ?
L'IM-\GINATION.
Vn porlrait dans la main , elle demande aux cieux , Elle demande cncor ce fils si précieux, D'un adorable épouX ressemblance adorée:
Telle, sur un rameau , Philomèle éplorce Accuse son malheur , el le pâtre inhumain Qui , remarquant son nid , a , de sa dure main , Ravi ses chers petits encor nus et sans aile, Hélas ! et vainement réfugiés sous elle. Aux rochers , aux vallons , aux échos des déseris , Sans cesse répétant ses lamentables airs , Seule dans l'ombre obscure elle pleure , et l'aurore , Seule sur son rameau l'entend gémir encore 'fi. A la tristesse en deuil , à la sombre terreur , Oserai-je ajouter le tableau de l'horreur ? Leurs traits sont différenis , et d'un objet terrible L'aspect à nos regards n'est pas toujours horrible. Pour les distinguer mieux , revenez avec moi Dans ces lieux, vaste scène et de meurtre et d'effroi; Au pied de ces volcans , où l'air , la terre et l'onde , De leur guerre intestine épouvautent le monde. Dans le champ des combats, tant que de sa chaleur Le brillant héroïsme échauffe la valeur , Ces drapeaux , ces tambours , ces claii'ous , ce tonnerre , Ces marches du talent , ce grand art de la guerre , Et la gloire planant au-dessus du trépas. Décorent à nos yeux ces grands assassinats ; Mais quand Mars a mis fin à ces joutes savantes , Quelle horreur se répand sur ces plaines sanglantes ! Ses foudres sont éteints , ses clairons sont muets ; L'œil ne rencontre au loin que de hideux objets; Des cadavres souillés et de sang et de poudre, Mutilés par le fer , déchirés par la foudre : Par leur proie attirés sur ces vastes tombeaux , Les ailes des vautours et les cris des corbeaux , Se font entendre seuls dans ce vaste silence. Là finit la terreur , et là l'horreur commence.
Que du Vésuve éteint les feux soient rallumés , En contemplant ce mont et les cieux enflammes , Et ces torrents de feu qui sillonnent la terre , L'homme admire et frémit. Mais , si l'affreux tonnerre En foule amoncelant , sous leurs toils embrasés , Femmes , enfanis , vieillards , l'un sur l'autre écrasés , Ne montre , à la lueur des ruines brûlantes. Que des corps expirants , et des cendres fumantes , Qu'un reste d'habitants , par l'effi'oi dispersé ; D'horreur alors , d'horreur l'homme se sent glacé , El croit voir célébrer , par la mort, la tempête , De l'ange affreux du mal l'épouvantable fête.
Toutefois ces combats et ces gouffres de feux N'offrent pas de l'horreur les traits les plus hideux ; Non , c'est le cœur humain , plus effroyable abîme ; C'est l'assassin , dans l'ombre épiant sa victime. Que deux tendres amis , s'égorgeanl par honneur , Pour un mot, l'un de l'autre aillent percer le cœur, Du crime de leur main l'excuse est dans leur ame. Mais l'atroce brigand, mais l'assassin infâme. Dans sa vile fureur et ses lâches exploits , N'offre qu'un crime horrible à la hache des lois. Déité de Shakspeare ! ô toi , qui des ténèbres
Aimes l'effroi tragique et les scènes funèbres ,
Viens, perçons ces forêts ; que j'assiste avec loi
Aux mystères sanglants de ces lieux pleins d'effroi.
C'est là , qu'au pied d'un arbre , où d'une lampe sombre
La livide clarté luit el tremljle dans l'ombre.
Tout bas, dans un sinistre et lugubre appareil ,
Le meurtre vient tenir son horrible conseil.
Encor teinte de sang, cette horde cruelle
Vient de se partager sa conquête nouvelle.
Prêts à servir leur rage, autour d'eux sont épars
Les tubes meurtriers , les glaives , les poignards ,
Et le levier robuste, el l'échelle perfide
Qui doit favoriser leur approche homicide.
Ils consultent ; leur cœur tressaille au moindre vent
Qui fait frémir près d'eux le feuillage mouvanl.
J'écoute leurs projets de sang et de ruine :
Leur parole menace, et leur geste assassine.
Quel mortel prescrira le conseil redouté ?
La victime est choisie , et l'arrêt est porte.
Ils partent. Dieu ! sauvez le père de famille ,
Ses enfants adorés, sa jcime et tendre fille !
Que mon ami sur-tout se dérobe à leurs yeux ,
Et ne se trouve pas sur leur passage affreux !
?.îais que sont , au milieu des discordes civiles , Les brigands des forêts près des brigands des villes; Eux qui, sous l'œil des lois, dans le sein de la paix , Commandent le carnage et dictent les forfaits ? Qu'ai-jc entendu ? quels cris ! quels accents lamentables! O malheureux Paris ! ô jours épouvantables ! Des pontifes sacrés, et des vieillards tremblants, [blancs Sans respect pour leurs maux et pour leurs chevi ux Eux , qui du ciel sur nous imploroient la clémence , Tombent, dans le lieu saint, égorgés sans défense. Quarante ans de travaux , quarante ans de vertus , Ne sauroient les sauver. L'un silr l'autre abattus Cent ministres sanglants jonchent le sanctuaire, Dulau tombe content dans les bras de son frère '7. Tout ce qu'ont de cruel , tout ce qu'ont de touchant La foi, l'impiété, le juste et le méchant, La rage , la pitié , la douleur , la nature , Forme de mille accents le lugubre murmure : L'un s'attache à la croix, l'autre embrasse l'autel; De son dernier regard l'autre cherche le ciel ; L'autre, attendant la mort dans ce vasle carnage. De ses amis mourants exhorte le courage ; Tous meurent en martyrs, tous meurent en héros; Le meurtre insatiable a lassé les bourreaux ; Et, fuyant du lieu saint la scène ensanglantée, L'Imagination recule épouvanlée.
Ali ! quittons les horreurs de ces sombres tableaux: Que des objets riants délassent mes pinceaux ! Mon ame en a besoin. Eh! qui, mieux que cette ame, Que des morts , des bourreaux , du fer et de la flamme. Que d'un si long malheur poursuit le souvenir. Vers les objets riants a droit de revenir ? Mais, avant d'en tracer la poétique image. De la philosophie empruntant le langage. Des riantes beautés expliquons les attraits, El quel heureux mélange en compose les traits.
CHANT III
Uii objet est rianl , quand l'àrl ou la naUire Aux charmes des couleurs joint ceux de la figure ; Quand l'œil trouve assemblés, pour mieux nous émouvoir, Un air de liberté , d'abondance et d'espoir ; Sur-tout quand , de la vie essayant les prémices , Des êtres innocents jmrlagent ses délices. Eh ! voyez, au printemps peint de mille couleurs , Lorsque les fruits déjà se cachent sous les fleurs , Lorsqu'aux antres du nord a fui l'affreux Borée, La nature féconde, et fraîche et colorée; Tout vit, tout se ranime, et tout s'épanouit: Le sol donne et promet , l'œil espère et jouit. Pour prêter plus de charme à ce brillant théâtre , Chloé vient: elle vient, jeune, agile et folâtre; Comptant treize ans à peine , et ne soupçonnant pas Tout ce qu'elle nous cache ou découvre d'appas. Libre enfin , oubliant son crayon qui repose , Elle vole à la fleur , comme elle fraîche éclose ; Du jardin, en sautant, franchit chaque parquet. Choisit , compose , effeuille , éparpille un bouquet. Comme les arbrisseaux , enfants de ce bocage , Tous différents d'instinct, et de figure et d'âge. Ses frères ont pris part à ses jeux inconstants , Et leur printemps ajoute aux grâces du printemps. Tous, d'un air sérieux, suivent leur goût frivole; L'un tend ses petits bras au papillon qui vole; Pour atteindre un rameau l'autre se hausse en vain ; Cet autre d'un fruit vert va cacher le larcin ; L'autre cherche à saisir son image dans l'onde ; Et cependant , pareille à la rose féconde Qui s'élève au milieu de ses boulons naissants, Leur mère suit de l'œil leurs ébats innocents. Les objets enchanteurs que ce jardin rassemble , Ces plantes, ces enfants qui s'élèvent ensemble; Cette sérénité du vif azur des cieux , Du monde rajeuni l'aspect délicieux , Cet air suave et pur de la saison nouvelle. Des riantes beautés voilà le vrai modèle; Et pour ma déité quels tableaux plus flatteurs , Qu'un beau jour, un beau ciel , des enfants et des fleurs !
Des objets différents qui commandent à l'ame , C'est la grandeur, sur-tout, qui l'élève et l'enflamme. Elle plaît à nos cœurs, elle plaît à nos yeux, Dans l'œuvre de nos mains , dans l'ouvrage des dieux ; De ces grands monuments nos regards s'applaudissent ; Notre ame, à leur aspect, nos pensers s'agrandissent.
O colosses du Nil , séjour pompeux du deuil , O que l'œil des humains vous voit avec orgueil ! Devant vos fronts altiers s'abaissent les montagnes ; Votre ombre immense , au loin , descend dans les campa- Mais l'homme vous fit naître, et sa fragilité [ gncs. Tous a donné la vie et l'immortalité.
Que de fois à vos pieds m'asseyant en silence, J'évoque autour de vous tout cet amas immense De générations , de peuples , de héros , Que le ton'ent de l'âge emporta dans ses flots : Kois, califes, sultans, villes, tribus, royaumes. Noms autrefois fameux , aujourd'hui vains fantômes '. Seuls vous leur survivez. Vous êtes, à-la-fois,
Les archives du temps et le tombeau des rois, Le dépôt du savoir, du culte", du langage, La merveille, l'éuigme et la leçon du sage. Reçois donc mon tribut, ô toi, de qui la main, Sur leur roc, plus solide et plus dur que l'airain '8, Grava mes foibles vers ! Coulez , siècles sans nombre ; Nations, potentats, passez tous comme une ombre ; Ces murs sont mon trophée; et, vainqueur du trépas, Je puis dire à mon tour : « ]Mes vers ne mourront pas. »
Combien, plus Gère encor, combien plus imposante. Dans l'ouvrage des dieux la grandeur nous enchante ! Par elle l'homme éprouve un air de liberté ; Tout ce qui le captive indigne sa fierté. Loin des enclos bornés dont l'enceinte le gêne, Il aime à s'égarer dans une vaste plaine, Dans un large horizon ouvert de toutes parts , Où l'œil indépendant promène ses regards; Il aime à s'enfoncer dans la profondeur sombre De ces vieilles forêts dont les tiges sans nombre Touchent , en même temps , l'abîme des enfers , Et le sein de la terre, et la voûte des airs ; Se courbent sur les eaux , flottent dans les campagnes , D'un panache ondoyant couronnent les montagnes , D'un vert amphithéâtre ornent les lieux penchants , Et font une gi-ande ombre au grand tableau des champs. Sous la noire épaisseur de leurs voûtes antiques , Sont nés les premiers dieux et les premiers cantiques ; Aucun soin n'entretient tous ces colosses verts ; Je crois voir les jardins du dieu de l'univers ; Et mes pensers, nourris dans l'ombre solennelle. Deviennent grands , profonds, majestueux comme elle.
Et toi, terrible mer, séjour tempétueux '9, Déjà j'ai célébré tes champs majestueux ; Mais qui , de tes beautés, ô mer intarissable ! Peut jamais épuiser la source inépuisable .-' J'ai chanté ta grandeur et ton immensité; Ai-je dit ta richesse et ta fécondité.
Tous ces peuples nombreux, ces nations flottantes, Comme tes vastes eaux, à jamais renaissantes ? Ton lit, riche moitié de l'immense univers. Renferme dans ton sein mille empires divers. Tous ont leurs lois , leurs mœurs, leurs chefs, leurs col o- Pour voyager ensemble en foule réunies. [nies,
La terre en vain nourrit cet innombrable essaim De peuples, d'animaux, répandus sur son sein, La terre porte envie à ton vaste domaine : Ses bois ont l'éléphant , tes gouffres la baleine ; De tes ondes sur nous s'élèvent d'autres mers ; Dieu, de ton océan, fit l'océan des airs. Et quel autre entretient ces liquides nuages En fertiles vapeurs versés par les orages , Déposés sur les monts, dans les champs répandus. Et sans cesse repris, et sans cesse rendus ? La terre enceint tes eaux , et tes eaux la fécondent ; Aux mouvements des cieux tes mouvements répondent ; Phébé règle tes flots ; tes flots suivent son cours , Et, toujours menaçants, obéissent toujours. Tu creuses les vallons , élèves les montagnes , Tour-à-tour engloutis et nous rends les campagnes;
L'IMAGINATION
El l'homnie, à qui du temps les fastes sont ouveris,
Lit jusqu'au haut des monts le voyage des mers.
Dirai-je les trésors échangés sur tes ondes ?
Dirai-je tes vaisseaux , messagers des deux mondes ?
Sur ton sein orageux se mêlent quelquefois
La colère des flots et le courroux des rois ;
Le tonnerre des cieux , les foudres de la guerre ,
Et l'orgueil , sur les eaux , vient disputer la terre.
Que de trésors cachés dans les flots écumeux !
Que de fleuves obscurs , que de fleuves fameux !
Tu parles à nos yeux , tonnes à nos oreilles :
L'Imagination succombe à tes merveilles ;
Je m'éloigne en silence, et, plein d'un saint effroi,
J'abandonne un sujet immense comme toi.
Mais à peine mes yeux ont quitté tes domaines ,
Les monts viennent m'offrir leurs pompeux phénomènes. Viens donc , ô ma déesse , exauce encor mes vœux ,
Et redonne à ma voix quelques sons dignes d'eux.
Tu viens ! Sur leurs sommets avec loi je m'élance.
Ici, tout est grandeur, tout est magnificence;
De saisons en saisons, de climats en climats.
J'y voyage, entouré de vergers, de frimas.
De gouffres, de volcans, dont les laves fumantes
Sillonnent quelquefois de leurs vagues brûlantes
Cette neige éternelle et ces glaçons affreux
Que jamais du soleil n' entamèrent les feux.
Ici je touche au ciel et commande à la terre ;
A mes pieds part l'éclair et gi'ondc le tonnerre ;
D'ici l'onde aux vallons épanche son trésor ;
L'ouragan prend sa course , et l'aigle son essor.
J'interroge ces monts : je mesure en silence
El leur vaste hauteur, et leur contour immense.
Leurs flancs, jusqu'aux enfers, vont cacher les métaux ;
Leurs faîtes, jusqu'au ciel, portent les végétaux.
Que j'aime à voir ces bois, ces touffes de verdure.
De leur tête superbe ondoyante parure.
Sur leurs fronts chevelus flotter au gré des vents , Et balancer dans l'air leurs panaches mouvants ! Que de riches aspects, que de grandes images! Tombez , torrents fougueux , de vos rochers sauvages ; Parmi l'herbe^el les fleurs, glissez, humbles ruisseaux ; Parlez-moi des vieux temps , marbres rongés des eaux ; Du monde , affreux débris , contez-moi son naufrage ; Et vous , de noirs rochers gigantesque assemblage , Vers le ciel élancés, enfoncés dans les mers. Courez de votre chaîne embrasser l'univers. Monts augustes , c'est vous dont la cime idolâtre Du culte de Milhra fui le premier théâtre ^°. Favoris du Soleil , votre front radieux Reçoit ses premiers traits , retient ses derniers feux ; Sous vos brillants sommets régnent les vapeui's sombres , Vous buvez la lumière et répandez les ombres ; Si pour le dieu du jour vous n'avez plus d'autel , Sur vous le dieu des arts garde im culte éternel ; Là, s'assemble sa cour; là, de nos Zoroastres Les yeux vont de plus près interroger les astres ; Jussieu vient y chercher les mœurs des végétaux ; Le poète , des chants ; le peintre , des tableaux ; Le sage, des leçons; et, parmi vos abîmes.
Moi-même, en vous chantant, je plane sur vos cimes. Mais le jour disparoîl ; et tandis que des monts L'ombre déjà plus noire obscurcit les vallons, De la nuit radieuse illuminant les voiles. Tout brillant de clartés , tout parsemé d'étoiles , Là-haut, l'Olympe entier rayonne de splendeur. Dans quels petits objets je plaçai la grandeur ! Oh , comme en voyageant dans le vaste empyrée , L'Imagination parle à l'ame inspirée !
Les soleils aiLx soleils succèdent à mes yeux ; Les cieux évanouis se perdent dans les cieux : De la création je crois toucher la cime. Et soudain à mes pieds se montre un autre abîme. O prodige ! le monde alloit s'agrandissant ; Le monde tout-à-coup s'abaisse en décroissant ; De degrés en degrés descend l'échelle immense ; L'infini s'arrétoit, l'infini recommence.
De l'ouvrage des dieux insensibles tissus , Invisibles à l'œil , du verre inaperçus , Des univers sans noms , et des mondes d'atomes , Familles, nations, républiques, royaumes.
Ayant leurs lois , leurs mœurs , leur haine , leiu- amour, Abrégés de la vie, et chefs-d'œuvre d'un jour , Des confins du néant où Dieu mil leur naissance, Jusqu'en leur petitesse attestant sa puissance, Le montrent aussi grand que dans l'immensité, Entouré de l'espace et de l'éternité.
Ainsi dans la nature, insensible ou vivante. Au bord d'un double abîme, éperdu d'épouvante, J'atteins par la pensée, ou le verre, ou mes yeux. Tout ce qui remplit l'air, ou la lerre, ou les cieux. Ainsi , ne trouvant plus de borne qui m'arrête. Des mondes sous mes pieds , des mondes sur ma tête , Je ne vois qu'un grand cercle où se perd mon regard *', Dont le centre est par-tout, et les liords nulle part :* Planètes , terres , mers , en merveilles fécondes , El par-delà ces mers , ces planètes , ces mondes , Dieu , le Dieu créateur , qui pour temple a le ciel , Les astres pour cortège, et pour nom l'Éternel; Qui donne un frein aux mers , et des lois aux comètes, Allume les soleils , fait tourner les planètes , El vient, plus grand encore et plus majestueux, Se peindre et s'admirer dans un cœur vertueux.
Oui, quel que soit des cieux le superbe spectacle. L'homme aux regards de l'homme est le premier miracle , Le doux rayon parti des rives d'Orient N'égale point l'attrait d'un visage riant. Voyez , dans son courroux , celle ame impétueuse ; La mer en sa colère est moins tumultueuse ; Rabylone en ruine afflige moins les yeux, Que les traits désolés de l'homme malheureux. Tout ce que, pour frapper, nos yeux et nos oreilles ,-, L'univers tout entier renferme de merveilles , Les montagnes , les mers , le tonnerre , les venis , Ébranlent moins nos cœurs, et frappent moins les sens. Que de l'aecent humain l'énergique éloquence. Que ce geste qui donne une voix au silence. Que dis-je ? ces accents , tantôt fiers , tantôt doux , C'est l'œil , oui , c'est l'œil seul qui les rassemble tous.
CHANT IV
Daus sa uoble stiuclure , on prodiges fcconde ,
Le plus frappant nest jias de retracer le monde ,
De réfléchir les cieux , les forêts et les mers ;
Wais de peindre cette ame où se peint l'univers.
Chef-d'œuvre, où s'épuisa tout lart de la nature,
L'œil marque le remords , la paix d'une ame pure ;
Du noble eulhousiasme il exprime le feu ;
Il s'attendrit sur l'homme, il s'élève vers Dieu ;
Il embelhl les pleurs , anime le sourire ;
H caresse, il menace, il accorde, il désire;
Il brûle de fiu^eur , s'enflamme d'amitié ,
Se mouille doucement des pleurs de la pitié.
C'est là que rit l'espoir , qu'étincelle la joie ;
En de molles langueurs la volupté s'y noie.
Ce n'est point la beauté qui fait son ornement :
C'est mieux, c'est la raison, l'esprit , le sentiment ,
Et daus ce cadre étroit sont peints en traits de flamme
Tous les travaux des dieux , et tous les dons de l'arae.
Aussi quel cœm' si dur n'obéit à ses lois ?
Il parle avant le geste, il parle avant la voix.
Voyez, quand 3Iarius aux prisons de ;Miulurne
Assoupit un moment sa douleur taciturne ,
Ce Cimbre l'approcher un poignard à la main^^ ,
Le héros se réveille , et se levant soudain ,
Avec cet air terrible où brillent la victoire ,
El tant de consulats, et quarante ans de gloire.
Tout rayonnant encor des honneurs qu'il n'a plus,
« Oseras-tu, barbare, égorger ÎNIarius ? »
A ce regard, plus prompt, plus fort que le tojiuenc,
L'esclave foudroyé tombe et baise la terre,
Et long-temps immobile, et les sens éperdus,
« iVon, je ne puis, dit-il, égorger Marins. »
Tant Iirilloient à-la-fois dans les yeux d'un seul homme,
El la grandeur de l'ame , et la giandem- de Rome !
CHANT IV
IMPRESSIOK DES LIEUX.
Oh ! que l'homme sait bien embellh- lunivcrs ' ! Sans lui , du monde entier les spectacles divers Languissent sans attraits, sans intérêt, sans ame; Riais, doué par les dieux d'une céleste flamme, L'homme passionné les passionne tous.
Donne aux fleurs la gaité, donne aux mers leur courroiut , La mémoire aux rochers , aux myrtes la tendresse , L'étonnement aux uns , aux autres la tristesse ; Et chaque être à son tour , par ce charme vainqueur , Lui rend les sentiments que lui prête son cœur. Eh ! qui n'a pas connu ces rapports invisibles Des corps manimés et des êtres sensibles ? Les lieux même , les lieux savent nous émouvoir ; J'en sentis les effets : j'en peindrai le pouvoir.
Ou déserts, ou peuplés , ou riants, ou sauvages. Les lieux frappent nos sens par diverses images. Un lieu sauvage plaît par sa mâle àpreté. Loin des jardins riants de leur molle beauté , Je vole , je m'enfonce aux champs où la Nonvège Entasse jusqu'aux cieu.\. ses colonnes de neige ,
Aux champs de Sibérie , aux bords où de Thule La mer bat en grondant le ri\age ébranlé. Les aigles , les vautours , au-dessus de ma tête , Mêlent lem- cri terrible au cri de la tempête. De ces monts , de ces rocs l'effroyable chaos , Les flots , avec fi-acas , retombant sm- les flots , Tout m'effraie et me plaît. Mais lorsque ma pensée Par des objets riants veut être délassée , Dans im climat plus doux, et sous im ciel plus pui , Je vole , avec Horace , aux vergers de Tibur, Aux lieux où l'Anio , dans sa chute rapide , "N'erse au loin la fraîcheur de sa poussière humide , A travers les rochers , les bois retentissants , Je suis sa course agile et ses flots bondL'^sauls. El toi , qui de Sénèque alarmois la sagesse , Que Properce interdit à sa jeune maîtresse, Lieu charmant, dont la mer, et la terre et les ciciix Formèrent à l'envi l'aspect délicieux, P)aie , enfin , je te vois ; je vois tes frais bocages ! Voilà ta mer d'azur , voilà les beaux rivages ! C'est ici qu'autrefois ces superbes Romains Venoient se délasser du malheur des humains. D'autres regretteront ces scènes fastueuses, Où , parmi les concerts, les voix voluptueuses, Les danses et les chants , les fêtes et les arts , Chevaliers, magistrats, et consuls, el Césars, Dans ces palais hardis, usmpateurs de 1 onde. Envoient et le Falerne et les larmes du monde. INIoi, simple ami des arts, du haut de ces coteaux Dont les ombres, le soir , descendent sur les eaux , A l'heure où sont unis, sur l'eau resplendissante, Le soleil exph'ant , et la lune naissante , Au murmure flatteur de l'onde qui s'endorl, De la vague qui vient expirer sm* le bord , Et des zéphyrs légers glissant sur la verdure , De tous ces sons lointains , concert de la nature , Sur les temples , les monts , les îles d'alentour , J'égare en paix mes yeux : je passe tour-à-toiu", Du paysage aux mers , des mers au paysage , Et conduis , en rêvant , les flots vers le rivage '.
Toutefois , de nos mœurs , de leurs penchants secrets, Dépend l'impression du site el des objets : Si l'ame s'abandonne à la mélancolie.
Un sol moins gai plaît mieux à l'ame recueillie. Un cœur content se plaît en dagi'éables lieux ; Conformes à notre ame , ils plaisent à nos yeux. Mais si le noir chagrin , la douleur violente 3 , Porte au cœur malheureux sa fougue turbulente , Le site le plus doux ne lui rend pas la paix. En contemplant de loin ces paysages frais , Il croit que leur repos , la douce solitude, Va calmer de son cœur l'ardente inquiémde. Vain espoir ! ces beaux lieux sont un tourment de plus. Hélas ! il porte envie aux heureux qu'ils ont vus , Au berger qui s'y plaît, au tendre objet qu'il amie, A son troupeau paisible, aux oiseaux, aux lieux même; A ces lieux , dont le calme est si loin de son cœur ! Ces gazons où respire une douce fraîcheur , Ce tapis si riant de la jeune verdure,
Celte ombre si tranquille , et cette onde si pure , Ces arbres amoureux entrelaçant leurs bras , Tout l'afflige à l'envi d'un bonbeur qu'il n'a ^ms. Il veut des bords déserts , il veut des bois sauvages , De noirs torrents , des troncs brisés par les orages , Des rochers dont le deuil réponde à son ennni ; Il veut des bords affreux tourmentés comme lui.
Mais ce qui fait des lieux la plus sûre puissance , Ah ! nous l'éprouvons tous , c'est la reconnoissance ; C'est le tendre regret, dont les charmes flatteurs Font des lieux nos amis , en font nos bicnfaileius : Pareils à ces esprits, à ces légères ombres, Qui , sitôt que la nuit étend ses voiles sombres , "Visitent, nous dit-on, leur antique séjour; Ainsi les souvenirs , les regrets et l'amour , Et la mélancolique et douce rêverie , Reviennent vers les lieux chers à l'ame attendrie. Où nous fûmes enfants, amants, aimés, heureux; Après le sol natal , toujours chers à nos yeux , S'ils n'ont pas tout l'attrait de la terre chérie Où commença pour nous l'aurore de la vie. Ils rappellent cet âge , où notre ame et nos sens Par degrés essayoient leurs organes naissants. Je l'éprouvai moi-même. Après vingt ans d'absence , De retour au hameau qu'habita mon enfance. Dieux! avec quel transport je reconnus sa tour. Son moulin, sa cascade, et les prés d'alentour 4 ! Ce ruisseau dont mes jeux tyrannisoient les ondes, Rebelles comme moi, comme moi vagabondes; Ce jardin, ce verger, dont ma furtive main Cueilloil les fruits amers , plus doux par le larcin , Et l'humble presbytère, et l'église sans faste; Et cet étroit réduit que j'avois cru si vaste ^, Où, fuyant le bâton de l'aveugle au long bras, Je me glissois sans bruit , et ne respirois pas ; El jusqu'à cette niche, où ma frayeur secrète A l'œil de l'ennemi déroboit ma retraite, Où sur le sein d'Églé, qui parlageoit ma peur ^, Un précoce plaisir faisoil baltre mon cœur !
O village charmant ! ô riantes demeures , Où , comme ton ruisseau , couloienl mes douces heures ! Dont les bois et les prés, et les aspects touchanls. Peut-être ont fait de moi le poète des champs ! Adieu , doux Chanonal , adieu , frais paysages ! Il semble qu'un autre air parfume vos rivages ; Il semble que leur vue ait ranimé mes sens , M'ait redonné la joie, et rendu mon printemps.
Cette clôture même où l'enfance captive, Prêle aux tristes leçons une oreille craintive , Qui de nous peut la voir sans quelque émotion ? Ah! c'est là que l'étude ébaucha ma raison; Là, je goûtai des aris les premières délices; Là , mon corps se formoit par de doux exercices. Ne vois-je point l'espace où , daus l'air s' élançant , S'élevoit , relomboit le ballon bondissant ? Ici, sans cesse allant, revenant sur ma Irace , Je murmurois les vers de Virgile et d'Horace. Là, nos voix pour prier venoicnt se réunir; Plus loin... Ah! mon cœiu- bat à ce seul souvcnii- !
Je remportai la palme, et la douce victoire Pour la première fois me fit goûter la gloire; Beaux jours, qu'une autre gloire et de plus grands combals Rappeloienl à Villars, mais qu'ils n'effaçoient pas. Enfui quel lieu ne cède au lieu de la naissance ? Ah ! c'est là que l'amour et la reconnoissance , Que d'un instinct puissant les secrètes douceurs. Rappellent la pensée et ramènent les cœurs. Sur-tout lorsque imposant, ou sublime, ou sévère. Le sol frappe les yeux par un giand caractère. L'habitant de la plaine et des riants vallons , Insipidement gais, ou tristement féconds, Rêve moins tendrement à ses dieux domestiques. Mais voyez l'habilant des rochers hclvéliques : A-t-il quitté ces lieux, tourmentés par les vents. Hérissés de frimas , sillonnés de torrents ? Dans les plus doux climats , dans leurs molles délices , Il regrette ses lacs , ses rocs , ses précipices , Et comme, en le frappant d'une sévère main, La mère sent son fils se presser sur son sein , Leurs horreurs même en lui gravent mieux leur image ; Et, lorsque la victoire appelle son courage, 8i le fifre imprudent fait entendre ces airs Si doux à son oreille , à son ame si chers , C'en est fait, il répand d'involontaires larmes 7; Ses cascades, ses rocs, ses sites pleins de charmes, S'offrent à sa pensée : adieu , gloire , drapeaux . Il vole à ses chalets , il vole à ses troupeaux , Et ne s'arrête pas, que son ame atlendiie De loin n'ait vu ses mouls et senti sa patrie : Tant le doux souvenir embellit le désert ! Même les tristes lieux où nous avons souffert, Ne sont pas sauâ aUraits. Seul sur ses rocs arides, Pliiloctcte maudit le sort et les Airides , Mais faut-il s'arracher à ces horribles lieux ? Il regrette son antre et lui fait ses adieux. Regardez ce vaisseau, cette prison flollanle, Que tourmentent les vents et la mer mugissante : Eh bien ! quel nautonnier ne voit avec amour Le navire où long-temps il a fait son séjour .•• Je n'oublierai jamais la tristesse profonde D'un nocher que vingt ans avoil porté sur l'onde. Un vaisseau renommé, long-temps heureux vainqueur De la mer orageuse et des vents en fureur; Compagnons de périls, de revers, de fortune, Leurs mau.x éloient communs , et leur gloire commune. Le tonnerre, les venis, et les Ilots, et les feux. Que n'avoient-ils point vu, point affronté tous deux.' Mais enfin, succombant aux injures de l'âge, Le vaisseau vétéran, couché sur le rivage, Cédoit à la cognée, et de robustes bras De son corps déchiré dispersoient les éclats ; Le vieux nocher pleuroit , et son ame attendrie Croyoit dans ce vaisseau regretter sa pairie : Avec moins de douleur lui monarque pieux Yoyoit son Ilion s'écrouler daus les feux. Que si l'on aime ainsi le lieu de ses souffrances, (lombien l'on doit chérir celui des jouissances! Choisi par le plaisir , marqué par le bonheur ,
CHANT IV
C'esl le témoin, lami, le confident du cœur. Que j'aime ce mortel, qui, dans sa douce ivresse. Plein d'amour pour les lieux où jouit sa tendresse, De ses doigis, que paroient des anneaux précieiuc, Détache un diamant, le jette , et dit: « Je veux Qu'im autre aime après moi cet asile q«e j'aime, Et soit heureux airs lieux où je le fus moi-même! » Copur noble et délicat ! dis-moi quel diamant Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment!
Vers tous les lieux enGn quel pouvoir nous ramène ? Vers les uns le plaisir, vers les autres la peine : Mais à ceux où d'amour on a connu les lois , La peine et le plaisir ramènent à-la-fois. O Dieu , de quels moments ils gardent la mémoire ! Là , l'amant de son sort revient lire l'histoire ; Là, son coeur étonné sentit son premier feu ; Là , sa bouche tremblante en hasarda l'aveu; Sa main sur ce rosier cueillit la lleur nouvelle Qu'Églé mit sur son sein en rougissant comme elle. Lécho de ces rochers éloit leur confldent. INIalheur donc, ah ! malheur au mortel imprudent Qui , risquant son repos , ose revoir encore Ces lieux pleins de l'objet que sa tendresse adore ! Combien je crains pour lui ce dangereiux retour ! Hélas ! son seul aspect peut réveiller lamour. Eh ! sur ces monts glacés , où , loin de sa Julie ^, Saint-Preux trainoit ses maiLX et sa mélancolie. Voyez ce malhem-eux conduire imprudemment Celle qu'un autre hymen ravit à son amant ! De ces monts tout remplis de sa longue disgrâce. Où de son triste exil tout conserve la trace. Mille ressouvenirs sortent de toutes parts; Il s'arrête, et sur elle attachant ses regards : « O charme de mon cœur, le tien est-il paisible.' Ce lieu ne dit-il rien à ton ame sensible ? Vois ! c'est ici la pierre où ma brûlante ardeiu' Traça les premiers mots qui touchèrent ton cœiu". Là , tristement assis dans ma douleur muette , Mes yeux des jours entiers contemploienl ta retraite. Là, seul et n'entendant que l'aigle des déserts, J'échauffois de mes feux, la glace des hivers. De ces cailloux tranchants , des éclats de ces marbres Ici ma main traçoit ton chiffre sur ces arbres ; Pour ressaisir l'écrit , gage de tes amouirs , Ici du noir torrent je traversai le cours. Là, de ces %ieux rochers je gravissois les 'cimes, - Et mes sombres regards mesuroient les abîmes ; Plus loin... » Couple imprudent, fuyez, quittez ces lieux ! Ilélas ! on y respire un air contagieux ; l'uyez, et vous sauvant de leur funeste charme, Hàlez-vous d'y répandre une dernière larme.
Ah ! le cœur de ces lieux conçoit trop bien l'attrait : Mais quel triste penchant , mais quel besoin secret. Au tertre où git l'objet de toute sa tendresse. Ramène un foible amant, l'y ramène sans cesse ? Hélas ! plus d'une fois, en courant au plaisir. Ceux qu'à cette ombre froide aîtachoit le désir, du l'insensible orgueil, ou l'avide espérance. Passent près de sa tombe avec indifférence :
Pour lui ce coin de terre est l'univers entier. Sitôt qu'au jour mourant il ose se fier. Aux discrètes lueurs du crépuscule sombre. Il part d'un pied timide, il se glisse dans l'ombre; Il observe de loin d un regard inquiet Si quelqu'un de ses pleurs vient troubler le secret; Il recommande aux cieux cette enceinte si chère; Que l'air y soit plus pur, la terre plus légère, Les gazons plus touffus ! et ce lieu révéré , Adoré par lamour , en devient plus sacre : Et même sans l'attrait d'un intérêt si tendre. Combien d'autres encore ont, pour se faire entendre. Leur nom, leur souvenir, leur noble vétusté ! Dans le sein ténébreux de ce bois écarté Coulemplcz ces débris d'une abbaye antique 9, Monument oublié du faste monastique.
Entrons. De ces vieux œms le deuil religieux, Ce chœur où résonnoicnt les cantiques pieux, Ces vitraux colorés, précieux à l'histoire, Qui des faits du vieux temps ont gardé la mémoir<> ; Ces combles eutr'ouverts , ces lugubres caveaux; Dans cette vaste nef ce long rang de tombeaux Où, des saints fondateurs tiompant l'attente vaine. Leurs noms presque effacés ne se lisent qu'à peiue; Ces dômes, ces degrés dans les airs suspendus. Conduisant au sommet d'ime tour qui n'est plus; Et ces autels sans culte, et leurs saints sans oracles Dont la vieille légende a vanté les miracles; Et ce lieu de l'offrande où de pieiLx tributs Rachetoient les forfaits, suppléoienl les vertus; Tout cet asile enfin , séjour de pénitence , D'orgueil, de piété, de savoir, d'ignorance, Dit plus dans ses débris que ce frais Panthéon , Enfaiit sans souvenir, antique par son nom, Où la voix du passé ne se fait point entendre, Et qui, n'ayant rien vu, n'a rien à nous apprendre; Ou m'instruit, à regret, qu'outrageant le tombeau Toute la France en pompe y cacha IMirabeau.
Tantôt d'un vieiLX château s'offre la masse énorme Pompeusement bizarre et noblement informe. Combien de souvenirs ici sont retracés ! J'aime à voir ces glacis, ces angles, ces fossés, Ces vestiges épars des sièges, des batailles. Ces boulets qu'arrêta l'épaisseur des murailles ; J'aime à me rappeler ces fameux différends Des peuples et des rois, des vassaux et des grands ; Des Nemours, des Concis, les amours trop célèbres; Ces spectres, ces lutins rôdant dans les ténèbres ; Vieux récits, dont le charme amusant les hanicaïus, Abrège la veillée et suspend les fuseaux '". Non , tous les vieux romans de cette Grèce antique. Sa fabuleuse histoire, et sa fable historique, rs'offroient rien de si gi-and, rien de si merveilleux Que tous les longs récits qu'on nous fait de ces lieux. Ici, du haut des tours plus d'une tendre amante " Suivoit son jeune amant dans la lice saugiajile: Là , nos gais troubadours et nos vieux romanciers Célébroient la tendresse cl les exploits guerriers; Là, nos Gers paladins à la gloire fidèles,
L'IMAGINATION
Combaltoient pour leur Dieu, leur monarque elleursbd-
Contemplez ces armets , ces casques , ces cuissards [ les.
Des Nemours , des Glissons , des Coucis , des Bajards ;
J'aime à les revèlir de ces armes antiques;
J'y replace leurs corps , leurs âmes héroïques.
Mais sur son palefroi s'avance un chevalier,
Beau, jeune, et précédé de son noble écuyer,
Le casque sur le front, surmonté d'un panache.
Sur ses yeux la visière, à son bras la rondache,
La lance au poing, portant brassard et gantelet.
Ferme sur l'étrier et le fer en arrêt;
Déjà du pont-levis il franchit la barrière;
Son œil est menaçant, sa contenance Gère;
Son cor a retenti , tout recule d'effroi ;
Un page se présente. « O page, écoule-moi,
Lui dit-il , ce château relient mon Isabelle.
Va trouver son tyran , qu'il me rende ma belle ;
Qu'il la rende à l'instant , ou ce bras irrité
Va me faire raison de sa déloyauté. »
Le choc suit le défi : bientôt d'un coup horrijjle
Le tyran tombe mort, et sa chute terriljle
De ses tristes donjons fait gémir les échos.
Aussitôt un long rang de dames, de héros,
Comtes, barons, tout sort, tout revoit la lumière.
La belle à sou amant s'élance la première ,
Fait un saut , monte en croupe, eml>rasse son vainqueur.
Et sous ses belles mains sent palpiter son cœur.
Ainsi des lois , des mœurs , des combats du vieil âge ,
Ma pensée en ces lieux se retrace l'image.
Je crois les voir encore , et rêve tour-à-lour
De joutes, de tournois, de féerie et d'amour.
Hélas ! des nouveautés l'orgueil follement sage De celte antique gloire a flétri l'héritage. Eh bien ! fiers descendants de nos fameux Bouillons , Des fiers Monlmorencis , des Rohans , des Grillons , Montrez-vous dignes d'eux ! osez par la victoire , Sur-tout par la vertu, reconquérir leur gloire; Et , prêtant votre lustre à ces mortels fameux , Rendez à ces grands noms ce que vous tenez d'eux. Tel, aux derniers canaux arrivé dans sa course. Le sang revient au cœur et remonte à sa source.
Enfin, parmi ces lieux fiers de leur véluslc. Il en est dont l'illustre et haute antiquité , Bien plus frappante encor revient à la mémoire , Riche de monuments , de grandeur et de gloii-e. Là, chaque lieu célèbre est plein d'illusion; Tout ruisseau, tout rocher, tout bosquet a son nom. Si mon œil aperçoit ces Alpes menaçantes Qui portent jusqu'aux cieux leurs cimes imposantes, Je veux voir avant tout ce passage fatal Où le roc calciné s'ouvrit pour Annibal, Et du vieux Laiium lui livra les campagnes. Autrefois du sommet de ces mêmes montagnes Le terrible Annii)al disoit à ses soldats : «Vous voyez ces beaux champs ! c'est le prix des combats; C'est le prix du vainqueur. » A l'aspect de sa proie, Le soldat tressaillit d'une bai'bare joie. Ces champs qu'à la fureur niontroit l'ambition. Je les montre aux talents. Quelle immense moisson ,
Et de grands sentiments et de hautes pensées,
Vous offrent ce théâtre , et ces grandeurs passées !
Sur les objets présents portant des yeux distraits,
L'Imagination n'y reposa jamais.
Elle aime à deviner, elle aime à reconnoître
Ce (jui n'est pas encor, ce qui va cesser d'être :
Amante des vieux temps , de leurs restes chéris,
Elle vit de regrets, se plaît dans les débris.
S'il étoit des pays dont la scène féconde
De grands événements eût étonné le monde;
Telle que s'offre encore avec tous ses grands noms
La ville des Césars ou celle des Platons;
C'est là qu'elle se plaît, c'est là qu'elle s'élance :
Là, tel qu'un voyageur qui parcourt e»^ silence
Les pompes d'un palais par les ans renversé,
Rassemble en son esprit leur reste dispersé.
Recompose ses murs , reconstruit son portique ;
Ainsi dans mes pensers je refais Rome antique :
Je relève ses toiu-s, je lui rends ses remparts,
Ses temples, ses palais, ses grands hommes, ses arts.
J'arme encor ses héros pour la cause commune;
J'assiste à son sénat, je monte à sa tribune;
Le Capitole attend ses fiers triomphateurs :
Marchons ! suivons les pas des sacrificateurs.
Entendez-vous, du bruit des jeux qu'elle idolâtre,
Mugir comme une mer son vaste amphithéâtre .►"
Mécène, reçois-moi dans ces soupers divins.
Assaisonnés de vers , de bons mots et de vins.
Hélas ! ce goût si pur , cette molle élégance ,
Des empires mûris marquent la décadence !
Tardez, éloignez-vous, termes de sa grandeur;
Laissez-moi contempler Rome dans sa splendeur.
Il n'est plus temps. Je vois, j'entends déjà les chaînes.
Et le joug va peser sur des têtes romaines.
De ces murs où les arts vont trouver leur tombeau, La Grèce me rappelle aux lieux de leur berceau : C'est là que, s'entourant de tout ce qu'elle adoçe, L'Imagination est plus active dncore :
Là, tout parle ou de vers, ou de gloire, ou d'amour; Tout est dieux ou héros. Une barque, en un jour. Parcourt sur celte mer, en merveilles féconde. Cent lieux plus renommés que tous les lieux du monde. ]Mène-moi, dieu des arts, vers la chère Délos! Ici Sapho charmoil les rochers de Lesbos ; C'est là qu'Anacréon, oubliant la vieillesse, Ghantoit , tout jeune encore et d'amour et d'ivresse. Rochers , l'écueil du Perse et de ses légions. De vos trois cents héros redites-moi les noms. Sparte , où sont tes débris ? Montrez-moi cette Athènes Où méditoit Platon , où tonnoit Demosthènes. Que de charmes encor dans ces restes flétris ! Hélas ! le temps alloit consumer ses débris. Parmi les voyageurs qui de ce beau rivage Emportent en partant une stérile image , Le génie éploré de ces fameux remparts '^ Distingua dans la foule un jeune amant des arts. Qui, pour ces murs sacrés rempli d'idolâtrie. Triste, sembloit pleurer sur sa propre patiie; Pour voir de ces beaux lieux l'auguste antiquité ,
CHANT IV
rlaisirs, amis, parents, il avoit tout quille. « Tu vois, lui dit le dieu, ces merveilles divines : Le temps va dévorer jusijues à leurs ruines ; Bientôt l'oeil affligé ne reconnoilra plus L'asile des beaux-arts et celui des vertus : Hâte-loi: rends la vie à leur gloire éclipsée ! Pour prL\ de tes travaux , dans un nouveau lycée , Un jour je te promets la coiu-onne des arts. »
Il dit; et dans le fond de leurs tombeaux épars, Des Platons, des Solons les ombres l'entendirent; Du jeune voyageur tous les sens tressaillirent. Aussitôt dans ces murs, berceau des arts naissants, Accourent à sa voix les arts reconnoissanis. Le Dessin le premier prend son crayon fidèle ; Et tel qu'un tendre fils, lorsque la mort cruelle D'une mère adorée a terminé le sort , A ses restes sacrés s'attache avec transport , Demande à l'air , au temps , d'épargner sa poussière , El se plaît à tracer une image si chère : Ainsi, par l'amour même instruit dans ces beaux lieux. Le Dessin , de la Grèce enfant ing^eux , Ya chercher , va saisir , va tracer son image ; Et belle encor, malgré les injm-es de l'âge. Avec ses monuments , ses héros et ses dieux , La Grèce rcparoît tout entière à nos yeux.
L'histoire ainsi l'apprend : sur ce globe où ucns sommes. Les lieux ont leur déclin aussi bien que les hommes ! Riais ces fameux revers et ces gi-ands changements , Qu'ont fait naître autrefois le hasard et le temps, Offrent à notre esprit une moins vive image, Que lorsque sous nos yeux un violent orage D'un séjour magnifique a détruit la splendeur. Et montre sa ruine auprès de sa grandeur. Voyez ces murs déserts ! là le pompeux Versailles . Etaloit autrefois l'orgueil de ses murailles ; Là , mille passions , mille vœux à-la- fois , Les princes et les grands , les députés des rois , Les intérêts rivaux , les vanités trompeuses , Sans cesse s'àgitoient sur ces roules pompeuses ; Là, venoit en silence, attendant un coup d'œil, Aux pieds de la faveur s'agenouiller l'orgueil ; De là , portée au loin sur la terre et sur l'onde , La volonté d'un seul faisoit le sort du monde. Tant d'éclat irriloit l'univers ébloui ; Un orage a grondé, tout s'est évanoui!
Où sont les attributs de la toute-puissance , Cet appareil de gloire et de magnificence ? Le deuil et le silence habitent dans ces lieux ; A peine un vieux gardien , triste et silencieux , Dans ces murs , qu'entouroient tant de fières cohortes , A quelques voyageurs ouvtc en pleurant les portes ; Et l'étranger cherchant ces palais d'autrefois. Se dit : « C'étoit donc là la demeure des rois ! » Rêve à tant de malheurs après tant de puissance. Jette encor une larme , et s'éloigne en silence.
Après ces grands tableaux , pour nos yeux indiscrets Les lieux mystérieux ont encor des attraits; L'Imagination , ingénieuse à feindre , Embellit les objets que l'œil ne peut atteindre
L^n auguste mystère entouroil auli'cfois
Et les temples des dieux et les palais des rois.
Au fond du saint des saints , dans sa gloire invisible ,
L'Eternel enfermoit sa majesté terrible ,
Et le grand-prêtre seul , une fois tous les ans ,
Offroit, au nom du peuple, un solennel encens.
Les monarques d'Asie , adorés par la crainte ,
Habitoient d'un palais l'inabordable enceinte.
Le mystère piquant et la difficulté
Parent encor les arts, l'amour et la beauté :
Eh ! qui de ce ressort ne connoît la puissance .'
Que de fois dans les murs de la fière Byzance,
Je m'en souviens encor, d'un œil présomptueux
Contemplant du sérail les murs voluptueux ,
Ses murs, ses minarets, ses kiosques, ses portiques ,
Et leurs globes dorés et leurs cyprès antiques,
D'un dusir imprudent mon esprit excité ,
Et par l'air du mystère en secret irrité,
Malgré ses fiers gardiens, ses portes redoutables,
Brûloit de pénéu-er ces murs impénétrables
Où veille la terreur à côté du plaisir,
Où la variété réveille le désir :
Dans mon illusion , grilles , tours , janissaires ,
Mon œil franchissoit tout ; mes regards téméraires
Osoient percer l'asile où l'indolent orgueil
Flotte entre mille appas et choisit d'un coup d'œil.
Autour de ces sophas où la langueiu' repose ,
J'aspirai le moka, je respirai la rose;
J'osai plus : dans ces bains frais et mystérieux ,
Que jamais ne profane un regard curieux ,
Où cent jeunes beautés, plus belles sans parure,
Pour voile à la pudeur donnent leur chevelure ,
Malgré l'affreux cordon, malgré le sabre nu,
J'entrai brûlant de voir et tremblant d'avoir vu • 3.
L'amour même chérit les ombres du mystère '4;
L'amoiu- désenchanté fuit un œil téméraire.
Belles, défiez- vous d'un regard curieux !
La beauté s'embeUil d'un air mystérieux ;
Les désirs ignorants sont vos premières armes ;
La beauté dévoilée a perdu de ses chajines ;
L'amour le plus aveugle est le plus éloquent ;
L'ignorance aux objets prête un charme piciuant :
Ce qui nous plaît le mieux dans toute la nature.
Ce n'est pas ce qu'on voit, c'est ce qu'on se figure.
L'ignorance nourrit la douce illusion.
Des Grecs ingénieux l'aimable fiction ,
Qui donnoit plus d'éclat à la vérité même ,
Cacha cette leçon sous un heureux emblème.
L'imprudente Psyché veut voir de près l'Amour ;
Elle le voit; le dieu disparoi t sans retour:
Et Psyché , d'un regard téméraire victime ,
Déplore, mais trop tard ! son malheur et son crime.
Tant d'un dieu prévoyant l'attentive bonté
Exprès derrière un voile a mis la vérité ;
Et cache , dans la nuit d'un nuage qu'il dore ,
El les biens qu'on espère et les maux qu'on ignore.
Eh ! pourrai-je oublier le site inspirateur , Où l'on goûta des arts l'attrait consolateur; Témoin de nos travaux, bienfaiteur du génie.
L'IMAGINATION
De quels licureux moments il charma notre vie ! Là, d'une longue extase on connul les transports; Là, notre ame en silence amassant ses trésors, D'un long recueillement toul-à-coup a fait naître Ces traits à qui notre art doit sa gloire peut-être. Ces lieux, dont tant de fois on sentit le pouvoir, Quels cœurs reconnoissanls n'aiment à les revoir.'' Montbar charmoit Kuffon, et du hois des Channelles Jean- Jacques se plaisoil à vanter les retraites ; Et toi, toi, que j'aimai dès mes plus jeunes ans, Meudon, à qui je dois tout l'honneur de mes chants. Que de fois, en hiver, dans tes donjons gothiques, Près d'un foyer, nourri de tes chênes antiques. Seul, écoutant de loin les venls, les flots, les hois, A leur vaste concert j'associai ma voix! Que de fois, aux beaux jours de tes bocages sombres Tu me vis traverser les vénérables ombres ! Hélas! ces bois sacrés, ces bosquets ne sont plus; Par le fer destructeur je les vis abattus; Abattus au printemps ! quand tout gros de feuillage , Déjà les verts boutons nous promeltoient l'ombrage : En vain de ces vieux troncs les jeunes successeurs De leur nouvel abri m'ont offert les douceurs ; Ils n'ont point inspiré, n'ont point vu mon délire : Ne m'ayant rien appris, je n'ai rien à leur dire ; Mais ton sol m'est sacré, mais j'y viendrai toujours Demandes" d'heureux vers, et sur-tout d heureux jours.
Des divers lieux sur nous j'ai chanté l'influence ; Presque tous de nos creui's empruntent leur puissance : Ceux où l'astre du jour et l'homme sont ajjsenls , Seuls , par leur propre force , agissent sur nos sens. A peine l'œil entr'ou^xe une foible paupière, Il veut voir son semblable, il veut voir la lumière : La pensée , il est vrai, connoît peu de déserts. Si l'on ne voit point l'homme et ses traits toujours chers, On voit ses monuments ; les champs et la verdure IN^ous parlent des bienfaits , des soins de la nature : Tantôt d'une rivière on suit les longs détours ; L'on voyage avec elle et l'on poursuit son cours. Mais quand l'homme accablé, qu'un long ennui désole, Ne voit ni les humains, ni rien qui le console. Sa double solitude épouvante son cœur.
Sous les cieux africains voyez le voyageur, Des sables de Rosette, ou des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire ^^, Les torrents de poussière , et les venls enflammés , Et la terre, et les eaux contre lui sont armés ; Mais de ces champs poudreux la chaleur est moins rude Que cette désolante et longue solitude.
L'ennui, le triste ennui qui mesure le temps, Eternise ses jours, ses heures , ses instants. Flétrie au seul aspect de ces lieux effroyables , L'Imagination expire sur ces sables; Il se traîne, il épuise un reste de vigueur ^^, Lorstpi'au lever du jour, ô surprise ! ô bonheur ! D'un obélisque au loin il découvre le faîte, Les kiosques des pachas, les temples du prophète, De palmiers, d'orangers des bois déhcieiLX, Que le désert encore embellit à ses yeux.
C'est là qu'un doux repos, acheté par ses peines ,
L'attend sous ces berceaux , au bord de ces fontaines ,
Où , sur un mol amas de coussins fastueux ,
Le superbe Ottoman , triste et voluptueux ,
Enivré de ces sucs dont la vertu l'inspire ,
De ses rêves charmants entrelient le délire ,
Ou dans son beau harem achève en paix le jour.
Pressé par le désir , et jamais par l'amour.
Moi-même, que séduit celte riante scène,
A ces bords enchantés je m'arrache avec peine;
Mais ma muse m'appelle en des déserts nouveaux.
Yoyez-vous ce navire attendu sur les eaux '7 ; Tout est prêt : l'air fraîchit, la voile s'enfle; Eolc S'amuse en se jouant de chaque banderole ; L'enfant pour la saisir vers elle étend les bras; Autour des voyageurs dont on relient les pas, De parents et d'amis un groupe loul en larmes , D'un adieu prolongé goûte les trisles charmes; El , du sommet d'un roc élevé dans les airs , Suit long-temps le vaisseau qui s'enfuit sur les mers.
Sur ce vaste élément , d'abord l'ame enhardie Se croit indépendante et se sent agrandie; Il semble qu'étendant son vol illimité , Dieu même l'associe à son immensité.
Mais, hélas ! le bonheur demande peu d'espace : De ce désert sans fia l'homme bientôt se lasse; Solitaire, à l'aspect de l'immense horizon. Bientôt dans son navire il croit voir sa prison. Ses tristes compagnons qui languissent ensemble. Ce n'est point le penchant , le choix qui les rassemble ; Leur ennui mutuel redouble son ennui; Il habile auprès d'eux, et vil seul avec lui. Ah ! quand pourront ses yeux entrevoir le rivage ! Quelquefois l'abusant par une fausse image , L'Imagination, dans un lointain confus, Lui montre un port, des tours, qui bieulôt ne sont plus. Leur fantôme trompeur s'efface comme un songe , El l'immense océan devant lui se prolonge. Il faut entendre encor le bruit des matelots, Des cordages , des mâts , et des vents , et des flots ; Toujours les cieux , toujours les noirs gouffres de l'onde, Et l'aquilon grondant sur la vague qui gronde. Hélas ! où sont ses champs , ses bois , ses prés fleuris , Ses foyers paternels et ses enfants chéris ? Le regret, au départ, en forma ses supplices. L'espérance, au retour, en fera ses délices. Il part, il vogue , avance, es^ière, et voit le port. Ah ! son cœur pourra-t-il suffire à son transport : Sa fdle.. ! en le quitlant son adieu fut si tendre ! Que fait-elle à présent ? Lasse enfin de l'attendre, Sur son portrait peut-être elle verse des pleurs, Peut-être que sa main le couronne de fleurs ; Ces lissus , ces trésors que la Perse a vus naître, Sa femme avec plaisir s'en parera peut-être ; Et ce fils , dernier fruit d'une longue union , T il-il ? commence-l-il à bégayer son nom ? Son simple et vieux pasieur répandra tant de larmes ' A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes !
Cependant les objets semblent se rapprocher;
CHA^T iV.
Il reconnoît ce nionl , cet arbre, ce clocher ; De moment en moment les tours lèvent leur faite; Enfin la rive approche , et son bonheur s'apprête ; Et sur la mei-, qui fuit et roule à gros bouillons , Son rapide vaisseau fend les derniers sillons. On aborde : d'un saut il a touché la rive ; Le cœur tout palpitant, ilsélance, il arrive, Avec ce vif besoin que donne un long désir. Mais ce n'est pas à moi d'exprimer son plaisir. L'Imagination, dont je peins la puissance, Aime à chanter l'espoir et non la jouissance.
Des solitaires lieux j'ai tracé les effets : O loi, de qui ma muse éprouva les bienfaiis , Quand ma voix va chanter le pouvoir des lieux sonibrcs, O nuit', inspire-moi. Que de fois, dans tes ombres, Recherchant ton silence et non pas ion repos , Et des eaux d'Hippocrène humectant tes pavots, Du délire des vers j'éprouvai les délices ! Du poëte , inspiré par tes veilles propices , Il semble que les chants soient plus doux et plus fiers, Pour lui le dieu du jour n'est plus le dieu des vers. Mais les anicmls heureux , mais les heureux poë'.cs Ont seuls droit' de se plaire à tes scènes muettes. Tout être avec regret voit mourir la clarté; Alors mon chien me jette un regard attristé, L'instinct des plantes même en chérit l'influence, Et la fleur du soleil pleure encor son absence ; Tout bénit ses faveurs; mais l'homme, enfant des dieux. L'homme, avant tout, chérit ce flambeau radieux; Il veut voir ses rayons, il veut sentir sa flamme , Et ce besoin des sens est un besoin de l'ame : Cet astre heureux console et charme nos eiuiuis. Que je plains la douleur dans le calme des nuits ! Ah ! que la nuit alors , pinte à la solitude , De l'homme délaissé nourrit l'inquiétude ! L'absence des objets rend ses maux plus présents ; Piien n'en distrait son cœur, son esprit , ni ses sens. Exhalant en soupirs sa tristesse farouche. De sa longue insomnie il tourmente sa couche ; Il se roule , il se lasse à chercher le repos ; Tout son sang embrasé précipite ses flots, Jusqu'à l'heure oii l'Aurore , humide de rosée , Apporte im peu de calme à son ame épuisée ; Et , chassant de la nuit les funèbres vapeurs , Rend et le jour au monde, et l'espérance aux cœurs. Quels intrépides cœurs , quels courages célèbres , N'ont été quelquefois émus par les ténèbres ! Quand du fer, de l'airain , le brillant appareil Eclate et resplendit aux rayons du soleil , Le soldat, avec joie , affronte les tempêtes : Les dangers sont des jeux, les comljats sont des fêles; Mais quand la nuit répand sa ténébreuse horreui'. Quand l'œil ne peut juger l'objet de sa terreur, Alors tout s'exagère à noire ame tremblante; Le danger moins connu cause plus d'épouvante, Sur-tout, lorsque perdu dans un lieu ténébreux. L'homme seul reste en proie à ses penscrs affreux ; Ah ! que la nuit alors, jointe à la solitude, De l'ame délaissée accroît l'inquiétude.'
De ce comble d'effroi, de ces scènes d'horreur, Un exemple terrible effraie encor mon cœur.
Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines Sont des antres profonds, des voûtes souterraines '8 Qui, pendant deux mille ans, creusés par les hrmains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains ; Avec ses rois, ses dieux et sa magnificence, Rome entière sortit de cet aljîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tvrans. L'église encor naissante y cacha ses enfants , Jusqu'au jour où du sein de celte nuit profonde. Triomphante , elle vint donner des lois au monde , Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars. Jaloux de tout connoître, un jeune amant des aris, L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Brûloit de visiter cette demeure obscure, De notre antique foi vénérable berceau.
Un fil dans une main, et dans l'autre un flambeau. Il entre; il se confie à ces voùles nombreuses Qui croisent en tous sens leurs roules ténébreuses. Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, Ce palais de la nuit, celle sombre cité, Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles, Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles. Dans un coin écarté se présente un réduit, Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vases saints et des urnes pieuses , Des vierges , des martjrs dépouilles précieuses ; Il saisit ce trésor; il veut poursuivre. Hélas ! Il a perdu le fil qui conduisoil ses pas ; Il cherche, mais en vain; il s'égare, il se trouble, Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble ; Il prend tous les chemins que lui montre la peur ; Enfin de route en route , et d'erreur en erreur. Dans les enfoncements de celte obscure enceinte. Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinlhc. D'où vingt chemins divers conduisent alenlour. Lequel choisir ? Lequel doit le conduire au jour .' Il les consulte tous, il les prend, il les quitte; L'effroi suspend ses pas , l'effroi les précipite : Il appelle; l'écho redouble sa frayeur; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dLx heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures; Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence étemel, En trois lustres entiers voit à peine un mortel ; Et pour comble d'effroi, dans cette nuit funesle. Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvcmcul; En agiiaut la flamme, en use l'aliment. Quelquefois il s'arrête et demeure immobile. Taines précautions! Tout soin est inutile; L'heure approche , et déjà son cœur épouvante Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité. Il marche, il erre encor sous celle voûte sombre; Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ou.b.'v. Il gémit; toutefois d'un souffle haletant, Le flambeau ranimé se rallume à l'instant. Tain espoir ! par le feu la cire consumée ,
L'IMAGINATION
Par degrés s'abaissant sur la mèche eiiflanimce,
Alleint sa main souffraiile , et de ses doigts vaincus
Les nerfs décourages ne la soutiennent plus :
De son bras défaillant enfln la torche tombe,
Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.
O toi , qui d'Ugolin traças l'affreux tableau ,
Terrible Dante, viens, prête-moi ton pinceau!
Prête-moi tes couleurs; peins, dans ces noirs dédales.
Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales ,
Ce malheureux, qui compte un siècle par instants ,
Seul... Ah ! les malheureux ne sont pas seuls long-temps ;
L'Imagination, de fantômes funèbres
Peuple leur solitude et remplit leurs ténèbres.
L'infortuné déjà voit cent spectres hideux;
Le délire brûlant, le désespoir affreux,
La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,
Qui vole avec la foudre , et que pare la gloire ,
Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
La faim qui se déchire et se ronge le sein.
Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.
Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines .•*
Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus !
Et ces nobles travaux qu'il laissa suspendus !
Ces travaux qui dévoient illustrer sa mémoire.
Qui donnoient le bonheur et prometloienl la gloire !
Et celle dont l'amour, celle dont le souris
Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!
Quelques pleurs , de ses yeux , coulent à cette image ,
Versés par le regret , et séchés par la rage.
Cependant il espère , il pense quelquefois
Entrevoir des clartés , distinguer une voix.
Il regarde, il écoute, llélas ! dans l'ombre immense,
Il ne voit que la nuit , n'entend que le silence ,
Et le silence encore ajoute à sa terreur.
Alors , de son destin sentant toute l'horreur.
Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve;
U se lève , il retombe , et soudain se relève ;
Se traîne quelquefois sur de vieux ossements ,
De la mort qu'il veut fuir horribles monuments !
Quand tout-à-coup son pied trouve un léger obstacle :
Il y porte la main... O surprise ! ô miracle !
Il sent , il reconnoît le fd qu'il a perdu ,
Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.
Ce fd libérateur, il le baise , il l'adore ,
Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;
Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.
Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.
A l'abri du danger, son ame encor tremblante
Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.
A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur
Un plaisir agité d'un reste de terreur;
Enfin, tenant en main son conducteur fidèle,
Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.
Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux
Qu'il croyoit pour jamais éclipsés à ses yeux !
Avec quel doux transport il promène sa vue
Sur leur majestueuse et brUlante étendue !
La cité , le hameau , la verdure , les bois ,
Semblent s'offrir à lui pour la première fois ;
Et , rempli d'une joie inconnue et profonde , Son cœur croit assister au premier jour du monde.
CHANT V
Tor , que l'antiquité fit éclore des ondes , Qui descendis des cieux et règnes sur les mondes; Toi , qu'après la bonté l'homme chérit le mieux , Toi, qui naquis un jour du sourire des dieux, Ecauté , je te salue ! Hélas ! d'épais nuages A mes yeux presque éteints dérobent tes ouvrages! Voilà que le printemps reverdit les coteaux, Des chaînes de l'hiver dégage les ruisseaux. Rend leur feuillage aux bois, ses rayons à l'aurore; Tout renaît: pour moi seul rien ne renaît encore; Et mes yeux , à travers de confuses vapeurs , A peine ont entrevu tes tableaux enchanteurs. Plus aveugle que moi , Milton fut moins à plaindre ^ ; Ne pouvant plus te voir, il sut encor le peindre; El, lorsque par leurs chants préparant ses transports, Ses filles avoient fait entendre leurs accords. Aussitôt des objets les images pressées En foule s'cveilloient dans ses vastes pensées ; Il cbantoit; et tes dons, tes chefs-d'œuvre divers, Eclipsés à ses yeux , revivoient dans ses vçrs. Hélas! je ne saurois égaler son hommage; Mais dans mes souvenirs j'aime encor ton image. Source de volupté, de délices, d'attraits, Sur trois règnes divers tu répands tes bienfaits ! Tantôt, loin de nos yeux, dans les flancs de la terre. En rubis enflammés tu transformes la pierre; Tu donnes en secret leurs couleurs aux métaux , Au diamant ses feux, et leur lustre aux cristaux; Au sein d'Anliparos tu filtres goutte à goutte Tous ces glaçons d'albâtre, ornement de sa voûte ; Edifice inconnu qui, dans ce noir séjour , Attend que son éclat brille à l'éclat du jour. Tantôt nous déployant ta pompe éblouissante Pour colorer l'arbuste, et la fleur, et la planté. D'or, de poiu'pre et d'azur tu trempes tes pinceaux ; C'est toi qui dessinas ces jeunes arbrisseaux , Ces élégants tilleuls et ces platanes sombres Qu'habitent la fraîcheur, le silence et les ombres. Dans le monde animé qui ne sent tes faveurs .'' L'insecte dans la fange est fier de ses couleurs ; Ta main du paon superbe étoila le plumage; D'un souffle tu créas le papillon volage ; Toi-même au tigre horrible, au lion indompté. Donnas leur menaçante et sombre majesté; Tu départis au cerf la souplesse et la grâce ; Tu te plus à former le coursier plein d'audace, Qui, relevant sa tète et cadençant ses pas , Vole et cherche les prés , l'amour ou les combats; A l'aigle, au moucheron tu donnas leur parure; Mais tu traitas en roi le roi de la nature; L'homme seul eut de toi ce front majestueux , Ce regard noble et doux , fier et voluptueux ,
CHANT V
Du sourire et des pleurs l'iuléressanl langage ; El sa compagne ciiilu lui Ion plus bel ouvrage. L'homme eu uaissaul vovoil les globes radieux ; Sa compagne naquit, elle éclipsa les cieux ; Toi-même l'applaudis eu la voyant éclore ; Dans le reste on t'admire, et dans elle ou t'adore. Que dis-je ? cet éclat des formes , des couleurs , O beaulé ! ne sont pas tes plus noijles faveurs : Non ; ton cbef-d'oeuvre auguste est une ame sublime ^ : C'est l'Hôpiial , si pur sous le règne du crime 4 ; C'est Mole , du coup d'oeil de l'homme vertueux Calmant d'un peuple ému les flots tumultueux ^; C'est Bavard, dans les bras d'une mère plainlive, Sans tache et sans rançon remetiant sa caplive; C'est Crillon 6, c'est Sully, c'est l'austère Calou, Tenant entre ses mains un poignard et Plalon , Parlant , et combattant, et mourant en grand homme, Et seul resté debout siu- les débris de Rome.
Soit donc que vous teniez la plume ou le pinceau , La Ivre harmonieuse ou l'habile ciseau ; Soit que du cœur humain vous traciez la peinture, Soil que dans ses travaux vous peigniez la nature , C'est le choix du vrai beau qu'il faul étudier. N'allez pas imiter cet artiste gi'ossier , Qui va choisir sans goûl ce qu'il peint sans adresse. Teut-il représenter les traits de la vieillesse ? Son crayon fera choix d'un pauvre à cheveux blancs , Qu'a flétri le besoin , bien plutôt que les ans. S'il peint les champs, ses fleurs, ses arbres sont vulgaires • Dans l'asile honteux des amours mercenaires Il cherche une Vénus qu'il copie au hasard , L'opprobre de son sexe et la honte de l'art. O combien chez les Grecs , où l'art a pris naissance Des modèles plus purs assuroient sa puissance ! Là , dans les jours brillants de leurs solennités, De superbes rivaux, l'élite des beautés. Dans la première fleur de leur fraîche jeunesse, Disputoient de vigueur, de grâce et de souplesse. Toujours le ris moqueur ou l'applaudissement Jugeoit chaque attitude et chaque mouvement. Qui tomboit avec art , ne tomboit point sans gloire, Et souvent le vaincu remporloit la victoire. Ainsi de la beauté le modèle certain Inslruisoit le regard et dirigeoit la main. Mais , poiu" en retracer la peinture fidèle , Ne croyez pas que l'art fût content d'im modèle; La nature se plaît à diviser ses dons. Dans le pompeux concours de trente iialions , Parmi l'essaim charmant des filles de Croîone 7, Des vierges de Lesbos ou bien de Sicvone , Tout ce qui, dans l'éclat des fêtes et des jeux, Dans le cirque , au théâtre , avoil frappé les yeux , Composoit la beauté du choix de mille belles : Ainsi Ténus naquit sous le pinceau d'Apelles.
C'est peu : l'ait plus hardi, plus noble en Son essor, Dans ce monde borné se sent captif cncor : Dérobé dans les cieUx, le beau feu qui l'anime, Se ressouvient toujours de sa source sublime. Il est entre la terre et la voûte des cieux
Vn sanctuaire auguste où le maître des dieux
A déposé les plans de ses vastes ouvrages,
Des mondes qu'il médite immortelles images.
L'Imagination, avec une clef d'or,
Seule a le droit d'ouvTÎr ce céleste trésor.
C'est là que, sur un trône éclatant de lumière,
Réside la beauté dans sa source première ;
Non point avec ces traits foibles, décolorés.
Que lui prêtent ici nos sens dégénérés,
Que le temps affoiblit, que l'ignorance altère,
Ou qu'enfin dénature un mélange adultère ,
Mais vierge, mais gardant toute sa pureté,
Et tout empreinte encor de la divinité :
C'est là qu il faut la voir, c'est là qu'est sou empire.
Sous les traits d'Apollon l'affreux Pithon expire :
Qui nous retracera ce dieu tt-iomphateur ?
Celui qu'il embrasa de son feu créateur.
Celui qui, pour atteindre à sa forme épurée,
Dédaigneux de la terre, habita l'empyrée ;
Sans doute, en le formant, il avoil sous les yeux,
Non les plus beaux mortels , mais les plus beaux des dieux,
O prodige ! long-temps dans sa masse grossière 8 , L'n vil bloc enferma le dieu de la lumière. L'art commande , et d'un marLre Apollon est sorti ! Son œil a vu le monstre, et le trait est parti; Son arc frémit encore entre ses mains divines : Un courroux dédaigneux a gonflé ses narines ; Avec ces yeux perçants devant qui l'avenir. Le passé, 1« présent, viennent se réunir; Du haut de sa victoire il regarde sa proie , Et rayonne d'orgueil, de jeunesse et de joie. Chez lui rien n'est mortel : avec la majesté Son air aérien joint la légèreté ; A peine sur la terre il imprime sa trace ; Ses cheveux sur son front sont noués avec grâce. D'im tout harmonieux j'admire les accords ; L'œil avec volupté glisse sur ce beau corps. A son premier aspect, je m'arrête, je rêve; Sans m'en apercevoir, ma fête se relève, Mon maintien s'ennoblit. Sans temple, sans autels. Son air commande cncor l'hommage des mortels ; Et, modèle des arts et leur première idole, Seul il semble survivre au dieu du Caj)itole.
A ces brillants contours que dessina sa sœur, La Peinture plus riche ajouta la couleur. Son empire est plus vasle , et sa noble magie Parle aux yeux , parle an cœur avec plus d'énergie ; IMais leur but est le même : ainsi que du ciseau. Le choix d'un beau modèle est l'objet du pinceau ; Tant que l'art plus borné ne montre à notre vue Que le monde visible et la beaulé connue, Le choix est plus facile, et lart judicieux Des trails qu'il faul choisir avertira les yeux. Mais du monde réel franchissant la barrière. Dans le monde idéal s'il éteud sa carrière. Comment montrer à l'homme un objet plus qu'hurn.i;ii , Pemdre un être immortel d'une mortelle main. Lui composer des sens, une forme, un visage. Et créer à-la-fois le modèle et l'image ?
C'est là que du génie épuisant les secrets,
L'Imagination épure tous ses traits ;
[it, triomphe son arl. C'est toi que j'en atteste,
O divin Raphaël, dont le pinceau céleste
Osa représenter, par un sublime essor,
Le Christ transfiguré sur le mont de Thabor.
Ah! pour ce grand moment où, reprenant son être, .
Le dieu va se montrer et l'homme disparoitre,
Où prendre ton modèle , artislq audacieux ?
Il n'est point sur la terre, il n'est point dans les cieux ;
Il est dans sa pensée. Il dessine, il colore.
Il dit : « Que le dieu naisse , » et le dieu vient d'éclore !...
Ses vêtements , ses traits , ses yeux éblouissants ,
Des célestes clartés semblent resplendissants :
Tout l'Olympe attentif contemple sa victoire :
Ses disciples tremblants se courbent sous sa gloire :
L'ouvrage étoit parfait, si la cruelle mort
Ah! jeune infortuné, digne d'un meilleur sort, Hàte-loi : le temps fuit, achève ton ouvrage ! Si le destin sévère épargne ton jeune âge. Tu seras Raphaël 9 ! Vain espoir ! il n'est plus. Et ses nobles travaux restent interrompus : En vain se soulevant, à son heure dernière. Il tourne encor vers eux sa mourante paupière; En vain, pour achever son ouvrage naissant. Il reprend en ses mains son pinceau languissant ;
Il meurt Courez, portez à son ombre chérie
Ces fleurs, ces frêles dons, emblèmes de sa vie. Mais, non.... son ombre attend un hommage plus beau ; Muses , talents , beaux-arts , placez sur son tombeau . Ce chef-d'œuvre échappé de sa main défaillante ; Joignez-y ses pinceaux, sa palette brillante; Et , changeant en triomphe une pompe de deuil , Conduisez un trophée et non pas un cercueil ; Rome n'aura jamais vu de fête plus belle. Et moi, moi, qui jadis, d'une voix solennelle. Jurai de visiter ces beaux champs, ce beau ciel. Où Tirgile chantoit, comme a peint Raphaël ; J'irai, j en jure encor, j'irai voir cet asile Où Raphaël peignoit, comme a chanté Virgile '°. Yirgile ! Raphaël ! ô douleur ! ô destin ! Tous deux sitôt ravis par le sort inhumain : Tous deux ils ont pleuré sur leur gloire imparfaite ; Mais le temps ne peut rien sur les vers du poëte , Et dans le "\^atican , par le temps outragés, Les Iraiis de Raphaël périssent négligés ! R.ome, au nom de ta gloire, an-ète ce ravage; Chaque trait effacé te dérobe un hommage ; Et, quand ton culte saint renaît de toutes pai'ts. Garde encor dans tes murs le culte des beaux-aris. Ah! (juand mou œil à peine entrevoit la nature, Malheureux ! de quel droit vanté-je la Peinture ? O divine Harmonie ! au moins tes doux accents Pour mon oreille encore ont des charmes puissants. Et qui ne connoit pas ton pouvoir ineffable ? L'histoire , en te louant, le dispute à la fable. Combien ma déité fut prodigue pour toi ! Elle ordonne : et tu peins l'alégresse et l'effroi Animes les festins, échauffes les batailles,
Mêles des pleurs touchants au deuil des fuaéraillci ;
Et du pied des autels, en soas mélodieux,
Vas porter la prière aux oreilles des dieux.
Ainsi Mars s'enflaramoit aux accords de Tyriliée;
Ainsi sur mille tons le fameux Timothéc
Touchoit son luth divin, parcouroil tour-à-tour
Le mode de la gloire et celui de l'amour;
D'im regard de Thaïs enivroit Alexandre;
Rouloit son char vainqueur sur Babylone en cendre ;
Ou peignant Daiius et sa famille en deuil ,
Des pleurs de l'infortune attendrissoit l'orgueil.
Dans ses noirs ateliers, sous son toit solitaire,
Tu charmes le travail , tu distrais la misère.
Que fait le labourem' conduisant ses taureaux!'
Que fait le vigneron sur ses brûlants coteaux ,
Le mineur, enfoncé sous ses voûtes profondes ,
Le berger dans les champs , le nocher sur les ondes ,
Le forgeron domptant les métaux enflammés ?
Ils chantent : l'heure vole, et leurs maux sont charmes.
Mais si je veux trouver tes plus brillants prodiges,
Je cours à ce théâtre où régnent les prestiges :
Là , tu peins les amours , la haine , la fureur.
Les tempêtes de l'air, les orages du cœur;
Ici gémit Atys , là frémit Hermione.
Honneur de la nature , adorable Antigène ,
D'un père infortuné viens dissiper l'effroi!
Dans l'univers entier OEdipe n"a que toi.
Qui ne s'attendriroil aux sons touchants d'Alceslc ?
Courez , affreux remords , courez saisir Oreste ;
Il a tué sa mère ! Ah ! quels cris de douleur
Eu accents étouffés s'échappent de son cœur !
Clytemneslre, est-ce toi? jNIère désespérée!
Entendez-vous les cris de sa fille éplorée ?
Agamemnon superbe, Achille fui'ieux,
Les prêtres , les soldats , et la foudre , et les dieux ?
Dansées bosquets fleuris, près de cette eau limpide,
N'entends-je pas Renaud soupirer pour Armide ?
Jamais des sons si doux, des accenis si flatteurs ,
IS'amoUireut les sens et n'émurent les cœurs.
Toutefois, de cet art quelle que soit la gloire, Où sont ces grands effets que nous vaiite l'histoire, Quand de cet art divin les sons toujours vainquem-s Gouvernoient les esprits et coramandoient aux cœurs ? Quand, d'une seule corde ajoutée à la lyre, Le grand événement troubloit tout un empire? Ah! sur l'amc des grands, des peuples et des rois. Si l'honneur conservoit encor ses premiers droits, Je lui dirois : Hélas! vois ma triste patrie. De revers accablée et d'opprobres flétrie; Dafùeux spoliateurs se faisant avec art Du malheur une proie, et des lois un poignard; Les rois chargés d'outrage , et les dieux de blasphèmes ; Un monde d'intrigants , un chaos de systèmes ; Le droit des assassins, le devoir des forfaits... Déesse, prends ta lyre el ramène la paix !
Tandis que les amours , les plaisirs , la tendresse , Accourent à ta voix, queUe autre enchanteresse Marche au son de la lyre , et , mesurant ses pas , Aux lois de la cadence asservit ses appas ?
CHANT V
C'est ta soeur, c'est l'aimable el jeune Terpsieliore ; (;'est ma divinité qui la conduit encore : C'est elle dont la douce et vive émotion A tous ses mouvements donne l'expression. Sans elle, à nos regards vainement elle étale De ses pas sans dessin l'insipide dédale : Tel jadis l'acrostiche , admiré par les sots , Tourmentoit le langage et se jouoit des mots. Que la danse toujours, ou gaie ou sérieuse, Soit de nos sentiments l'image ingénieuse ; Que tous ses mouvements du cœur soient les échos , Ses gestes un langage, et ses pas des tableaux 1 Tantôt échevelée , impétueuse , ardente , Le ihvrse dans sa main , s'élance une bacchante ; Ses longs cheveux aux vents flottent abandonnés; Son regard est brûlant, ses pas désordonnés; De l'amour et du vin sentant la double ivresse, Elle tourne en fureur sous le dieu qui la presse; L'œil qui la suit la perd dans ses sauts vagabonds. Taudis qu'elle s'élance et s'échappe par bonds, Voyez-vous s'avancer cette nymphe timide.' La décence en secret à tous ses pas préside; Ses regards sont baissés; ses deux bras demi-nus Semblent nager dans l'air, moUement soutenus ; A peine de ses pas elle laisse la trace; L'innocence est son charme et la pudeur sa grâce. Les yeux avec respect semblent suivre ses pas. Et le faune qui l'aime en palpite tout bas.
Pourrai-je t'oublier, auguste architecture, Qui domptes des rochers la rebelle nature ? Le marbre sous tes mains se découpe en festons. Se taille en chapiteaux, se déploie en frontons. S'arrondit en volute, en frise se façonne, S'alonge en architrave ou s'élance en colonne ; Et des proportions la savante beauté A joint la symétrie à la variété.
Cependant, qui l'eût cru.' pour des formes si belles, La nature à notre art n'offroit point de modèles ; L'Imagination seule en fit tous les frais. Je sais que nos aïeux, au sortir des forêts, Des arbres imitant les voûtes végétales , Courbèrent en arceaux leurs vastes cathédrales : Mais ces formes sans goût , le goût les rejeta ; Image de leurs troncs, la colomie resta. Alors des temples grecs et des palais antiques L'art plus majestueux releva les portiques, Et le ciseau qui fit les dieux et les héros , Tailla pour leur séjour les marbres de Paros. Enfm vient Michel-Ange, et son audace extrême Prétend surpasser Rome et la Grèce elle-même. Il n'imitera point ces masses de rochers. Ces aiguilles , ces tours , ces énormes clochers , Qui , menaçant les cieux de leur cime tudesque , Alloient perdre dans l'air leur hauteur gigantesque. Il commande : à sa voix accourent tous les arts ; Il veut que son chef-d'œuvTe , attachant les regards, Avec l'immensité joigne encor l'élégance; Soit simple, mais hardi, grand sans extravagance. Il s'élève , et jamais les arts audacieux
D'aspects plus imposants n'étonnèrent les yeux. L'œil admire eu tremblant ces voûtes colossales, Des voûtes de l'Olympe orgueilleuses rivales, Dont la proportion trompant le spectateur, Même en la déguisant , ajoute à la grandeur. Le ciel semble appuyé sur sa vaste rotonde. De sa hauteur sacrée elle commande au monde '". Que dis-je.' l'Éternel, en descendant des cieux, Habite avec plaisir ce dôme spacieux ; Sublime effort de l'art, miracle d'un grand homme! Digne séjour dun dieu , digne ornement de Rome ! Rome, Athènes, les rois, les Césars sont vaincus, Et l'univers admire un prodige de plus.
Et pourrai-je oublier les talents et ton zèle, O toi, de l'amitié le plus parfait modèle, Respectable Ledoux! artiste citoyen ", Par-tout le nom français s'enorgueillit du tien. C'étoit peu d'élever ces portes niaguifiques, De la ville des rois majestueux portiques : A l'honneur des Français que n'eût point ajouté Le généreux projet de la vaste cité !
Là , seroil le bonheur; là, de la race humaine Le monde eût admiré le plus beau phénomène; Les modestes réduits, les superbes palais, Les fontaines coulant en hmpides filets , Les comptoirs de Plutus, père de la fortune. Les forges de Vulcain, les chantiers de Neptune, Les temples de Thémis , les arsenaux de Mars , ,
Les dépôts du savoir, les ateliers des arts, Le cirque des combats, les pompes de la scène, Où vient rire Thalie et pleurer Melpomene; Tout ce que dans le sein d'une vasle cité Commande le plaisir ou la nécessité; Tout ce qui, des humains fécondant l'industrie. Pare, enrichit, éclaire et défend la pairie. Qu'Amphion, aux accords d'un luth miraculeux, Bâtisse des Thébains les remparts fabuleux ; Sur de plus grands bienfaits notre hommage se fonde : Il Ct naitre une ville, et tu bâtis un monde; Puisses-tu Ihabiter, et voir en cheveux blancs Ta jeune colonie honorer tes vieux ans !
La Poésie, enfin, plus féconde en merveilles. Charme à-la-fois l'esprit , le cœur et les oreilles. Tout est de son empire : elle plane à-la-fois Sur le chaume du pâtre et les palais des rois. Tel, du haut de son char, le dieu de la lumière S'empare, en se montrant, de la nature entière; Et, sur tous les objets répandant ses couleurs. Peint les monts et les champs, el l'insecte et les fleuri Art sublime! art divin, que j aimai dès l'enfance,
Accepte le tribut de ma reconnoissance !
Par loi tout est sacré , par toi l'homme ennobli. Brave la nuit des temps et le fleuve d'oubli. Tu protèges son nom , sou tombeau , sa retraite ; Le rameau d'or le cède au laurier du poêle ; Le mûrier de Milton, debout jusque aujourd'hui, "Vieux comme son poêle, est sacré comme lui. Du feu des passions lu sauves la jeunesse; Tes doux accents encore amusent la vieillesse.
lO
L'IMAGINATION
Dans nos jours orageux , que uc te dois-je pas ?
Retiré, tu le sais, loin des fougueux débats,
Seul je touchois ma lyre; et, plus heureux qu'Orphée ,
Quand ses chants attiroient les monstres du Riphéc ,
L'ambition, l'orgueil, et la haine et l'effroi,
Tous ces monstres affreux s'enfujoient loin de moi.
Qu'en vers pleins de bon sens, et quelquefois de grâce, ' Boileau dicte en détail les règles du Parnasse; Le sublime idéal seul m'occupe aujourd'hui. Deux genres avant tout semblent formés pour lui : L'un fait naître les ris, l'autre couler les larmes. Qui d'eux veut le plus d'art , lequel a plus de charmes ? A d'oisifs discoureurs je laisse ce débat. Je sais que parcourant les mœurs de chaque état, I^ comique ne peint que la vie ordinaire ; Le sujet est commun, mais l'art n'est pas vulgaire : Il a sa vérité, ses modèles à part; Il ne prend point des sols , des méchants au hasard ; Le cœur n'est pas toujours plaisant dans sa bêtise. Il faut des passions bien choisir la sottise ; Il faut dans le tissu d'un plan ingénieux , La faire vivre , agir, et mouvoir à nos yeux ; Il faut nous attacher, nous égayer, nous plaire , Il faut suivre, en un mol, la nature ou Molière...
Molière ! à ce nom seul se rassemblent les ris ; I-es fronts sont déridés , les cœurs épanouis. Qui dans les plis du cœur surprend mieux la nature ? Qui sait mieux lui donner celle adroite torture, Qui rend le ridicule ou le vice indiscret, Et fait, avec le rire, éclaler leur secret.' Quel naïf, et souvent quel sublime langage! O MoUère! ô grand homme! ô véritable sage! Avec un vain amas de sots admirateurs, Je ne te louerai pas, dans mes portraits flatteurs, D'avoir du cœur humain corrigé le caprice, Détruit le ridicule et réformé le vice : Tous deux sont immortels, et ne font que changer; Tu peux charmer le monde et non le corriger. Comme par une vague une vague est poussée, Ja sottise du jour est bientôt rt;mplacée. Sans cesse variant nos volages humeurs, Le temps conduit la mode , et la mode les mœurs ; Ainsi pour un travers il s'en reproduit mille. Mais , puisqu'il nous distrait , ton art nous est utile : Tous ces fous, tous ces sots, par loi si bien décrits. Incommodes ailleurs, charment dans tes écrits. Que dis-je? chacun d'eux, gi'ace à ton art suprême, Chez toi, sans le savoir, vient rire de lui-même : Ainsi l'oiseau léger, crédule et curieux. Vient se prendra au miroir qui le montre à ses yeux.
• Bien plus puissante encor sur la scène ti'agique , L'Imagination, de son sctplre magique, Maîtrise en souveraine et l'esprit et le cœur. C'est là que le poète, ou plutôt l'enchanteur, De mille illusions peuple à son gré la scène , Me transporte à son choix, à Rome, dans Athèno, Dans le palais des rois, au sérail des sultans, Rapproche les climats, les peuples et les temps; Rc-olise la fable, et reproduit l'hisloire;
Peint les crimes d'amour., les forfaits de la gloire ;
Verse la peur, l'espoir, la joie et les erreurs,
Et des feux de son ame embrase tous les cœurs.
Tel , au fond d'un volcan , dont les fournaises grondent,
Brûle un vaste foyer, où cent foyers répondent.
C'est dans cet art profond , que , d'un adroit pinceau ,
Il faut savoir chercher et saisir le vrai beau.
Voyez l'adorateur de la belle nature ,
Racine, des forfaits adoucir la peinture :
Dans cette grande lutte oîi d'un jeune empereiu'
Le vice et la vertu se disputent le cœur ,
Néron, monstre naissant, s'essaie encore au crime;
Narcisse, à force d'art, est devenu sublime;
Mais le cœur déchiré ne les soutiendroit plus ,
Si Burrhus n'y versoit le baume des vertus.
Avec plus d'art encore, aux tragicjues alarmes. Les Grecs religieux ont su prêter des charmes. Là, la fatalité sur ses sanglants autels. Tyran même des dieux, enchaînoit les mortels, Et souilloit un cœur pur d'un crime involontaire. Tels Sophocle, Euripide, ont peint Phèdre adultère, OEdipe malgré lui cruel, incestueux, Oresie parricide, et pourtant vertueux.
Par ces forfaits du sort la scène ensanglantée, Émeut profondément mon ame épouvantée :
J'admire, en frémissant, le pouvoir souverain. Qui fait fléchir les cœurs sous son sceptre d'airain ; Et dans le même instant , dans la même victime , Je pleure la vertu , le malheur et le crime.
Dignes du même hommage et des mêmes autels , Deux modernes rivaux, deux chantres immortels, L'orgueil de notre scène , et Voltaire et Racine , Ont tenté d'égaler cette hauleur divine. Joas peut me toucher : cependant je n'y voi Qu'iui enfant malheiu'eux , menacé d'être roi ; Mais qu'un pontife saint plein du Dieu, qui l'inspire, Attache à cet enfant les destins de l'empire , De l'antique Sion déplore la grandeur.
De la Sion nouvelle annonce la splendeur, Ce n'est plus une fable, une action humaine. C'est un Dieu qui me parle, un Dieu remplit la scène, Et cet enfant divin s'agrandit à mes yeux, A la Yoixdu pontife, interprète des cieux. Voyez-vous Ninias , que le destin sévère Appelle pour venger le mem-ti-e de son père ? La tombe s'ouvre ! il entre, et le sang a coulé; Le voyez-vous sortir, farouche, échevelé? Il demande quel sang rougit sa main fumante, Et sa mère à ses pieds s'en vient tomber mourante ! Ce temple , ce tombeau , ces mânes gémissants , Tout d'un sublime horrible épouvante mes sens.
L'homme seul , sans prodige , attache dans Corneille ; Son génie est divin , c'est sa seule merveille. Ainsi que ses héros, ses vers sont plus qu'humains. Il peint presque des dieux , en peignant des Romains ; Mais à leur renommée il manquoit ce grand homme. Le ciel devoit Corneille aux grands destins de Rome.
Quels que soient les excès de leurs divisions , Le talent réunit toutes les nations;
CHANT V
Eu vaiu Lou Ji-e et Paris , orgueilleuses rivales ,
Prolongent sur les mers leurs discordes fatales :
Je ne t'oublierai point, toi, dont le noir pinceau ^^
Traça des grands malheurs le terrible tableau ,
Qui de «ombres couleurs rembrunissant la scène.
D'une robe sanglante habillas Melpomene.
Poète des enfers, de la terre et des cieux.
Dès que la nuit reprend son cours silencieux ,
A la pâle lueur des lampes sépulcrales ,
Aux gémissements sourds des ombres infernales ,
A travers des débris, des urnes , des tombeaux.
De la pourpre des rois promenant les lambeaux ,
De spectres , d'assassins , la muse s'environne :
Ton sceptre est un poignard , un cyprès ta couronne;
La nature pour toi n'est qu'un vaste cercueil ,
Que parcourent l'effroi , la douleur et le deuil.
Non, dans ses plus beaux jours , jamais la scène antique
N'imprima plus avant la tristesse tragique :
Soit que le grand César , entouré d'ennemis ,
Parmi ses meurtriers reconnoisse son fils ;
Soit qu'Hamlet éperdu , dans sa coupable mère
Retrouve avec horreur le bourreau de son père ;
Soit qu'im Maure jaloux, d'un bras désespéré.
Immole , en le pleurant , un objet adoré ;
Soit que dun conjuré la femme criminelle
Dans le sang de son roi trempe sa main cruelle,
Et , du bras qui trancha ses vénérables jours ,
Efface en vain ce sang qui reparoit toujours ;
Soit que , de ses états chassé par sa famille ,
Le vieux Léar s'exile , appuyé sur sa fille.
Et mêle dans la nuit ses lugubres accents
Au fracas de la foudre , au miu-mure des vents.
L'Anglais, de son Eschyle amateur idolâtre, Se presse, en sanglotant, autour de son théâti-e; De Sophocle lui-même égalant la terreur , Il tend plus fortement tous les ressorts du cœur ; A la mort étonnée arrache ses victimes ; Aux tombeaux leurs secrets , et leurs voiles aux crimes ; Fait rugir la fm-eur, fait pleurer les remords ; Et marche dans le sang sur la cendre des morts. Les spectateurs troublés frissonnent ou gémissent; L'épouvante l'écoute, et les pleurs l'applaudissent, Et les héros qu'il chante en sont encor plus fiers.
Après ces grands travaux de l'art brillant des vers , Des genres plus bornés savent encor nous plaire. Du Parnasse français législateur sévère, Boileau les peignit tous: épigramme, sonnet. Madrigal, vaudeville, et jusqu'au triolet. Sa muse cependant, je l'avoue avec peine. Oublia l'apologue, oublia La Fontaine!
La mienne, en le blâmant, contrainte à l'admirer. Peut venger son oubli , mais non le réparer. L'Imagination , dans cet auteur qu'elle aime , Du modeste apologue a fait un ^Tai poème ; Il a son action, son nœud , son dénoùment. Chez lui , l'utilité s'unit à l'agrément: Le vrai nous blesse moins en passant par sa bouche : Il ménage l'orgueil qu'un reproche effarouche ; Sous l'attrait du plaisir il cache la Uçon ,
El par d'heureux détours nous mène à la raison.
Cet art ingénieux, que la crainte a fait naître,
Qu'inventa le sujet pour conseiller son maître ,
Par Esope l'esclave, et Phèdre l'affi-anchi,
A Rome et chez les Grecs fut sans faste enrichi.
Il reçut le bon sens, l'élégante justesse;
Mais né dans l'esclavage, il en eut la tristesse.
La Fontaine y jeta sa naïve gaîté.
Quel instinct enchanteur ! quelle simplicité !
Il ignore son art , et c'est son art suprême ;
Il séduit d'autant plus , qu'il est séduit lui-même.
Le chien, le bœuf, le cerf, sont %Taiment ses amis ;
A leur gi-ave conseil par lui je suis admis.
Louis qui n'écoutoit, du sein de la victoire,
Que des chants de triomphe et des hymnes de gloire ,
Dont , peut-être , l'orgueil goûtoit peu la leçon
Que reçoit dans ses vers l'orgueil du roi lion ,
Dédaigna La Fontaine, et crut son ai't frivole.
Chantre aimable ! ta muse ciisément s'en console.
Louis ne te fit point un luxe de sa cour;
Mais le sage t'accueille en son humble séjour ;
Mais il te fait son maître , en tous lieux , à tout âge :
Son compagnon des champs , de ville , de voyage ;
Mais le cœur te choisit , mais tu reçus de nous ,
Au lieu du nom de grand , un nom cent fois plus doux ;
Et, qui voit ton portrait, le quittant avec peine,
Se dit avec plaisir , « c'est le bon La Fontaine. »
Et dans sa bonhomie et sa simplicité ,
Que de grâce ! et souvent, combien de majesté !
S'il peint les animaux , leurs mœurs , leur république ,
Pline est moins éloquent, Buffon moins magnifique;
L'épopée elle-même a des accents moins fiers.
De la divinité que célèbrent mes vers , La sublime épopée est le plus beau domaine. C'est là qu'elle commande et qu'elle habite en reine. Salut! toi, le plus cher de tous ses favoris i^, Yieil Homère , salut ! De tes divins écrits Tous les talents divers emprimtent leur puissance. C'est toi que l'on peignoit ainsi qu'un fleuve immense , Où , la coupe à la main , venoient puiser les arts. Yirgile sur toi seul attachoit ses regards ; Bouchardon des héros t'empruntoit les modèles; Ta muse à Bossuet prêta souvent ses ailes '4 ; Phidias sur le tien tailla son Jupiter, Tel que tu peins ce dieu sur le trône de l'air, Bien loin des autres dieux qui devant lui s'abaissent ; Ainsi tous tes rivaux devant toi disparoissent : Ou , tel que tu peignois ce souverain des cieux , De sa puissante main enlevant tous les dieux ; Les maîtres du pinceau , les rois de lliarmonie , Tu les suspendis tous à ton puissant génie. Pai'-tout cher à la Grèce, et par-tout citoyen, Sept langages divers enrichissent le tien. Que n'cis-tu point tracé dans ta vaste peinture ? Les champs et les cités, les arts et la nature. Ton ou^Tage peint tout ; tel brille dans tes vers Le bouclier céleste où se meut l'uuiNers. Que tu m'offres du cœur des peintures savantes ! Les mains du sang d'Hector encor toutes funiaules.
lu.
Achille au nom de père adoucit sa fierté ;
Par la voix des vieillards tu louas la beauté.
Qui peint mieux les héros que ta muse guerrière ?
Alexandre pleura de n'avoir point d'Homère.
Ton berceau fut caché! qu'importe aux nations :
Le Nil nous tait sa source et nous verse ses dons;
Le monde est ta pali-ie : enseigne tous les .âges ,
Plais à tous les esprits, vis dans tous les langages;
Tes vers , que la nature a marqués de son sceau ,
Comme elle en vieillissant ont un charme nouveau.
L antiquité crédule a perdu ses miracles;
Tous ces dieux que tu fis, leur culte, leurs oracles;
Tout est anéanti ; les autels sont debout ;
Tun'eus point de lombeau, mais tonlempleest par-tout.
Accepte donc mon hymne, ô dieu de l'harmonie !
Mais quel mortel guidé par un plus doux génie, Avec un air si simple et de si nobles traits. S'avance d'un front calme ? Ah ! je le reconnois , C'est Virgile accordant sa l}re harmonieuse; La Ilùte qui soupire est moins mélodieuse. Le génie, il est vrai, moins prodigue pour lui, Le laisse quelquefois sur les traces d'autrui; Pour former son nectar il imite l'abeille, Peuple heureux, dont sa nuise a chanté la merveille. Qui compose son miel de mille sucs divers; El quel miel, ô Virgile! est plus doux que tes vers.' Si d'un accent moins fier la voix chaula les armes, Ali! combien ta Didon m'a fait verser de larmes! Son charme le plus doux, son art le plus Oatteur, L'Imagination le puisa dans Ion cœur.
Homère, déployant sa force poétique, Dans sa mâle beauté m'offre l'Hercule antique; Ta muse me rappelle, en ses traits moins hardis, De la belle Vénus les charmes arrondis. Ta vigueur sans effort, c'esi la grâce elle-même; Avant de l'admirer, le lecteur seul qu'il t'aime. Des trésors du génie économe prudent.
Brillant mais naturel, et pur quoiiiue abondant, Chez toi toujours le goût employa la richesse : Le goût fut Ion génie, et ma ficre déesse. Dont les coursiers fougueux erroieni encor sans frein, A mis, pour les guider, les rênes dans ta main ; Règle, sans l'arrêter, sa marche impétueuse.
Celte divinité vive et 'umultueuse Se plaît aux temps de trouble ; ils animent ses jeux ; Et, comme un feu brûlant part d'un ciel orageux. C'est du choc des partis qu'elle sort plus ardente ; Ainsi naquit Milton, ainsi parut le Dante; Le Dante, qui mêla dans sa vie et ses vers, Les beautés, les défauts, les succès, les revers; Qui monte, qui descend, inégal, mais sublime. Du noir abîme aux cieux, des cieux au noir abime. D'une affreuse beauté son style étincelant Est, comme son enfer, profond, sombre et brûlant: Soit qu'aux portes du gouffre où règne la vengeance. Il écrive ces mots : 1er, plus d'espéuance; Soit ([ue du noir cachot où rugit Ugolin, Au milieu de ses fils qui demandent du pain , El dont un feu cruel dévore le* entrailles,
Il ferme sans retour les fatales murailles
Où l'affreux désespoir se renferme avec eux ;
Ah ! de quels traits il peint ce père malheureux ,
Ses soupirs étouffés, son horrible constance.
Cette douleur sans larme et ce morne silence;
Tandis que l'un sur l'autre il voit tomber ses fils !
O murs! écroulez- vous à ces affreux récits!
Non, Oreste fuyant les déesses sévères,
Ces scènes qui hâloient renfanlement des mères ,
N'effrayoient point autant l'oreille ni les yeux.
Comme lui parcourant et l'enfer et les cieux , Millon a pris son vol : zéphyrs, faites silence 1 Il va chanter Éden , va chanter l'innocence , Et le jeune univers commençant ses beaux jours , El le premier hymen, et les premiers amours. Loin d'ici le poêle et le peintre profane. Loin la lyre d'Homère et les pinceaux d'Albane! Cet amour innocent, pur et délicieux.
Veut des pinceaux Irempés dans les couleurs des cieuX : Millon prend sa palette; et la lleur près d'éclore. L'eau pure, qu'un berger n'a point troublée encore , Les doux rayons du jour sont moins purs, sont moins doux, Que les chastes coideurs dont il peint ces époux. Esî-ce donc là celui qui, du séjour du crime, Creusoit au fier Saian l'épouvantable abîme ; Qui l'ensevelissoit dans des gouffres de feu. Sous la masse du monde el sous le poids d'un Dieu ? C'est lui : ce Dieu qu'il chante échauffe son déhre ; Sa main des séraphins semble toucher la lyre; Il semble qu'introduit dans les chœurs éternels, Il répète aux humains les chants des immortels. Allumez donc vos feux au feu de son génie.
De tableaux sérieux quelquefois rembrunie, L'Imagination, pour égaver sa cour.
Permet aux Ris légers d'y paroître à leur tour. Un jour que de l'ennui les vapeurs léthargiques S'exhaloient d'un amas d'écrits soporifiques. D'insipides sonnets, d'odes sans majesté. De poèmes sans art, de chansons sans gaîté, Pour chasser les vapeurs de la mélancolie, Ma déesse appela le Goût et la Folie, El leur dit d'enfanter un prodige nouveau. L'Arioste naquit : autour de son berceau Tous ces légers esprils, sujets brillants des fées. Sur un char de saphirs, des plumes pour trophées. Leurs cercles , leurs anneaux et leur baguette en main , Au son de la guitare, au bruit du tambourin. Accoururent en foule; et, fêtant sa naissance, De combats el d'amour bercèrent son enfance : Un prisme pour hochet, sous mille aspects divers, Et sous mille couleurs lui montra l'univers. Raison, gailé, folie, en lui tout est exirème; Il se ril de son art, du lecteur, de lui-même; Fait naître un sentiment qu'il étouffe soudain ; D'un récit commencé rompt le fil dans sa main , Le renoue aussitôt; part , s'élève, s'abaisse : Ainsi, d'un vol agile essayant la souplesse. Cent fois l'oiseau volage interrompt son essor; S'élève , redescend, et se relève encor,
CHAIN T V
S'abal sur une (leur, se pose sur un clièiie. L'heureux lecteur se livre au charme qui l'oulraine : Ce n'est plus qu'un entant qui se piait aux récils De géanis, de combats, de fantômes, d'esprils; Qui, dans le même inslani, désire, espère, tremble, S'irrile ou s'allenJril, pleure et rit tout ensemble : Trop heureux, si sa muse ornoit la vérité!
Non qu'ici je j)rélende avec sévérité Proscrire la féeiie, ainiai3le enchanteresse, Héritière aujomd hui des fables de la Grèce; Mais , fiHe de l'aimable et sage fiction, Que sa mère l'inslruise à suivre la raison ; L'art en a plus de force , et n'a pas moins de grâce. Voyez cet arbre aux cieux monter avec audace : Son feuillage est peuplé d'harmonieux oiseaux. Ses (leurs parfument l'air; ses ondoyants rameaux Amusent les zéphjrs ; mais sa base profonde Attache sa racine aux fondements du monde. Telle est la Poésie ; ainsj cet art flatteur Fonde sur la raison son prestige enchanteur. Voyez, dans ses récils, le fabuleux Ovide, Qui d'erreurs en erreuis conduit l'esprit avide. De prodiges sans nombre embellir l'univers ! La raison en secret présidoit à ses vers : C'étoient des fictions, mais non pas des chimères; Chaque être, en dépouillant ses traits imaginaires , Reste dans la nature et dans la vérité. Les bois offrent encore à l'œil désenchanté L'arbre de Philémon , celui de sa compagne : Nai'cisse est une fleur, Atlas une montagne; Hyacinthe expirant ne meurt pas tout entier; Que Daphné disparoisse, il nous reste un laurier; Du palais du Soleil les brillantes demeures , Ses coursiers enflammés , attelés par les Heures , En s'évanouissant laisseront sous nos yeux Et l'ordre des saisons, et la marche des cieux. Dans Ixion enfin, dans la vapeur qu'il aime, L'Imagination se peignit elle-même :
Ainsi la vérité sort de la fiction ; Ainsi la vigilante et sévère raison Ne se laisse bercer que par d'heureux mensonges, Et veut à son réveil aimer encor ses songes. L'Arioste lui seul l'oublie impunément.
Quelques sages , fâchés de leur amusement , S'efforcent de blâmer sa fiction frivole. Sa morale un peu libre et sa muse un peu folle; Mais qui peut gravement censurer ses écrits ? La plainte commencée expire dans les ris.
Avec plus de grandeur , avec non moins de chai'mes, Le Tasse sur l'autel va consacrer les armes Qui du tombeau d'un Dieu doivent venger l'affront. Des palmes dans les mains, le casque sur le front, Sous les drapeaux du ciel et l'œil sacré des anges. Du Christ a;ix fiers combats il conduit les phalanges ; Et la religion, et la gloire et l'amour, De lauriers et de Heurs le parent tour-à-tour. Que ces pinceaux sont vrais ! qu'il trace avec génie Et la fière Clorinde , et la tendre Herminie ! Ami de la féerie , en ses vers séducteurs
I.ui-méme est le premier de tous les enchanteurs; El , noble, intéressante, et brillante, et rapide, Sa muse a, pour charmer, la baguette d'Armide.
() Voltaire ! combien ton sort fut moins heureux ! Ton sujet, un peu triste, est trop près de nos yeux , Trop voisin de nos temps. L'histoire rigoureuse Sans doute effaroucha la fable ingénieuse. Qui de loin nous montrant la riche fiction , Se plaît dans les vieux temps et vit d'illusion : Aussi tu préféras, dans Ion style sévère, La plume de Tacite à la lyre dllomère. Mais quel Français peut voir, sans en être alteudii, Les douleurs de d'Estrée et l'ame de Henri ? Je ne citerai pas ta trop fameuse Jeanne ; Si l'esprit lui sourit, la vertu la condamne; Et la chaste Pudeur, alarmée en secret. Du coin de l'œil à peine en effleure un feuillet. Mais combien de lauriers réunis sur ta lèle ! Conteur, historien, philosophe, poète.
Comment , fier , gracieux , fort et doux à-la- fois , De tant de sentiments peux-tu porter le poids ? Si l'on peut au géant comparer le grand homme , Je crois voir cet Atlas que la fable renomme. Qui, seul, réunissant les diverses saisons, Embellit de vergers, -hérissé de glaçons, Entendoit lour-à-lour les zéphyrs, les orages, La chute des torrents, les combats des nuages. Les hymnes des mortels, les doux concerts des dieux, S'appuyoit sur la terre et supportoil les cieux.
L'Eloquence elle-même, ou sublime, ou louchante, Que ne doit -elle pas à ce don que je chante ! L'Imagination redouble son pouvoir :
C'est trop peu d'éclairer, elle sait émouvoir; Sans elle la raison glisseroit sur notre ame. Avant qu'un Genevois gravât en traits de flamme, Ce que Locke autrefois avoit dit avant lui, La clarté sans chaleur vainement avoit lui. Heureux si quelquefois , sa voix enchanteresse N'eût dans de faux sentiers égaré la jeunesse ! Par lui du faux honneur tomba le préjuge ; Des liens du maillot l'enfant fut dégage; La baleine cessa d'emprisonner les belles , On vit, au cri du sang, les mères moins rebelles; Et, la nature eufiu reprenant tous ses droits, Leur fils leur dut la vie une seconde fois.
Mais ces beaux-arts si doux, si brillants, si sublimes, Ont-ils seuls notre amour ? Non , le Pinde a deux cimes : Sur l'une, les neuf sœurs animent le ciseau , La lyre harmonieuse et le savant pinceau , Inspirent le poète et conduisent la danse ; Les trois Grâces en chœur y sautent en cadence. Sur l'autre, est dans leurs mains le tube observateur. Le prisme des rayons heureux distributeur, Le cercle, le cadran, le compas et l'équerre. Qui divisent le ciel et mesurent la terre. Croyez-vous qu'à ces arts, moins gais, plus sérieux, L'Imagination ne prèle point ses yeux ? Non: elle a fait Newton comme elle a fait Voltaire. Pénétrez de Newton le secret sanctuaire :
L'IMAGINATION
Loin tl'im nioiulc frivole et de son vain fracas ,
Et de ces vils pensers qui rampent ici-l)as,
Dans cette vaste mer de feux cliucelanle,
Devant qui notre esprit recule d'épouvante,
Newton plonge; il poursuit, il atteint ces grands corps
Qui jusqu'à lui sans lois, sans règles, sans accords,
Rouloient désordonnés sous ces voûtes profondes:
De ces brillants chaos Newton a fait des mondes.
Allas de tous ces cieux qui reposent sur lui ,
Il les fait l'un de l'autre et la règle et l'appui ;
Il calcule leur cours , leur grandeur , leurs distances.
C'est en vain qu'égarée en ces déserts immenses
La comète espéroit échapper à ses yeux ;
Fixes ou vagabonds, il saisit tous ses feux,
Qui suivant de leur cours l'incroyable vitesse,
Sans cesse s'atlirant, se repoussent sans cesse;
Et par deux mouvements, mais par la même loi,
Roulent tous l'un sur l'autre, et chacun d'eux sur soi.
O pouvoir d'un grand homme et d'une ame divine !
Ce que Dieu seul a fait , Newton seul l'imagine ;
Et chaque astre répète en proclamant leur nom:
« Gloire au Dieu qui créa les mondes et Newton ! »
Quelle science enfin, à celte enchanteresse. Ne doit point son éclat , sa force et sa richesse .■' Ce géomètre même, armé de son compas, Qui semble mesurer et compter tous ses pas, Que ma divinité lui prête son audace.
De la vieille routine il va quitter la trace; Et tandis qu'à pas lents quelque chifireur obscur Suit le chemin tracé, lui, d'un vol prompt et sûr, Laissant loin le troupeau des tètes calculantes Par ses signes fictifs, ses formules savantes , Des auteurs, où la foule à peine arrive encor, Vers des mondes nouveaux a déjà pris l'essor ; Des termes inconnus perce les roules soml)res ; Parcourt tous les degi'és de l'échelle des nombres ; Des vitesses , des chocs , de l'espace et du temps , Révèle la mesure; et, comme ces Titans, Sur leurs monts entassés menaçant les cieux même , Met calcul sur calcul , problème sur problème : Tels à pas de géants, au seni des infinis, S'avançoient les Newton, les Euler, les Leibuilz; Tel Lagrange sous lui voit ramper le vulgaire; Ainsi , semblable aux dieux que fait marcher Homère , Dans son sublime essor, des règles affranchi. Il part, forme trois pas, et le monde est francJn'.
De la philosophie el des hautes sciences, Descendrai-je à ces arls que tant d'expériences Ont polis lentement, et qui, par tant de soins, Nourrissent noire luxe ou servent nos besoins ? D'abord, avec ses mains l'homme creusoii la terre, Aux monstres des forêts ses mains livroienl la guorrc ; Au lieu des vins pourprés, de la jaune moisson , Les glands étoient ses mets , un lorrent sa boisson ; Le carnage ses jeux , sa couche le feuillage. Les forêts son séjour, son abri leur ombrage; Mais l'esprit inventeur enfin ftit excité Par l'aiguillon pressant de la nécessité; Les arls prirent naissance, el l'heureuse industrie
Vint cultiver la terre el défricher la vie.
Le blé sort du sillon; et, de son jus brillant,