CHANT HUITIÈME
Les cultes.
Contemplation de l'Être suprême, première source de toute perfection ; distance que notre foiblesse met entre nous et la divinité ; besoin d'un culte qui nous en rapproche, et nous rende plus présente l'idée d'un Dieu vengeur et rémunérateur. Sources diverses des différents cultes créés par la reconnoissance, la crainte, l'espoir, l'intérêt et l'orgueil ; les bienfaiteurs de leur pati'ie, premier objet du culte dans l'antiquité; les vices et même les crimes partagèrent quelquefois avec la vertu les honneurs d'un culte public; apothéose des empereurs romains; la crainte, source plus commune encore que la reconnoissance d'un grand nombre de crovances religieuses ; forme hideuse qu'elle prête aux dieux créés par elle ; vœu du poète en faveur des Africains élevés dans ces cultes bizarres et funestes ; divinités indiennes formées sur le modèle des dieux insouciants d'Épicure. Les dieux créés par l'intérêt; fête des Maldives consacrée aux Vents par un peuple navigateur. Influence de l'orgueil sur quelques cérémonies religieuses ; le singe adoré dans quelques pays, à cause de sa ressemblance avec l'homme; des Indiens offrant à leurs dieux des copeaux , parce que leur chevelure est naturellement bouclée. Le besoin des nouveautés donne naissance à un grand nombre de cultes ; les inventeurs des arts divinisés. Penchant invincible de l'homme pour la supersti-
tion ; honneurs divins rendus aux animaux les plus vils, et même aux êtres inanimés ; superstition plus ridicule encore du culte rendu au grand Lama ; les peuples qui à leur gré se font des dieux de fantaisie ; le désir de connoitre l'avenir créant les auspices et les augures, et tous les genres de prédictions ; les Romains gouvernés par le cri ou le vol d'un oiseau ; superstitions des oracles tributaires de l'orgueil et de l'ambition. Véritable origine de l'union entre l'autorité civile et l'autorité religieuse; heureux effets de cette union ; les différentes divinités des anciens transportées, par la tradition, du lieu de leur origine en d'autres pays ; connoissance d'un seul^ Dieu transmise par MoFse aux Hébreux; impression profonde et constamment conservée par ce peuple de ses premières idées ; la pompe de ses cérémonies ; la religion préside à ses actions en apparence les plus indifférentes Les dieux de l'Egypte transportés dans la Grèce, mais avec des formes plus aimables et plus douces ; les Romains qui les adoptèrent , par l'effet de leur caractère plus sérieux et plus grave, leur donnèrent des formes plus majestueuses et plus sévères ; moyen politique que trouvèrent les Romains dans le culte public ; leurs fêtes triomphales et champêtres, entretenant l'amour de la gloire et de l'agriculture ; Jupiter-Stator ; Paies ; le dieu Terme , prolecteur des propriétés ; les dieux domestiques fêtés à Rome et dans la Chine ; traitements capricieux auxquels ils étoient soumis à Rome, et dont on trouve encore des traces en Italie. Influence des fondateurs sur les religions ; Zoroastre, Numa, 3Iahomet, Confucius; influence des mœurs et des climats ; soleil adoré dans presque toutes les parties du monde; invocation du poète à cet astre, source de tant de bienfaits. La religion révélée ; son incomparable supériorité ; si l'imagination ne l'a pas créée, elle a augmenté la pompe de ses solennités , a embelli ses triomphes et l'a soutenue dans ses persécutions; tableaux des martyrs et des premiers chrétiens rassemblés dans les catacombes; cruauté du fanatisme; les Grecs plus modérés ; tous les peuples de la Grèce réunis à Délos pour la fête d'Apollon ; sacrifices humains dans les Gaules et le Mexique. Toutes les religions mettent l'espoir du pardon à côté de la crainte des châtiments ; avantage de la religion chrétienne sous ce rapport; épisode à ce sujet. Cette exposition générale du plan de l'ouvrage me dispense de parler du pouvoir que l'imagination exerce sur nos plaisirs, sur nos peines, et sur les ouvrages du génie , dans les différentes carrières qui lui sont ouvertes. Je m'en tiendrai à celui qu'd exerce sur les arts d'imagination. Il suffira d'en citer deux exemples tirés, l'un du plus grand des peintres, et l'autre du plus grand des poètes. Dans les arts d'imagination, il ne
L'IMAGINATION
suffit pas de choisir un sujet heureux et une idée féconde, il faut entourer l'idée principale de toutes celles qui l'avoisinent.
Raphaël veut peindre le fils de Dieu, dont la divinité triomphante de sa mortalité passagère remonte vers le ciel : la divinité dans tout l'éclat de sa gloire ne peut seule remplir toute l'idée de ce grand peintre ; mais s'il me montre, sur la terre et sur le premier plan, un démoniaque entouré de quelques apôtres occupés de sa délivrance ; sur le second plan, au sommet d'une montagne, d'autres disciples de Dieu, sans s'apercevoir de ce qui se passe sur la terre, fixant des yeux éblouis, mais non pas étonnés, sur l'image céleste du Dieu triomphateur qui verse autour de lui des torrents de lumière ; s'il fait contraster la majestueuse sérénité de ce Dieu, vainqueur de la mort, avec les traits convulsifs du démoniaque , emblème des passions humaines, et même avec l'inquiète sollicitude des apôtres qui viennent à son secours ; s'il me montre audessus du fils de l'Éternel , des groupes d'anges dont la présence annonce le voisinage du ciel, et qui semblent prêts à le reconduire en triomphe au trône de son père :
Alors je reconnois l'ouvrage d'une imagination féconde et sublime ; alors j'oublie la correction du dessin et toute la beauté de l'exécution ; je ne suis plus occupé que du contraste admirable qu'il met entre le calme radieux de la divinité , et l'agitation de l'humanité souffrante. Je passe des hommes à Dieu , de la terre au ciel , des peines et des passions de cette vie, à l'impassible tranquillité des demeures célestes, et je me trouve heiueux , et presque fier, d'avoir senti ou deviné l'idée de ce grand homme. Non seulement l'imagination peut seule composer de beaux ouvrages, mais elle peut seule les louer dignement. « Eh bien ! disoit un peintre à un voyageur revenu de Rome , ces beaux enfants du Dominicain sont-ils grandis? » Au moment où un grand sculpteur venoit de donner le dernier coup de ciseau à un cheval en marbre , « 3Iarche donc, » dit un témoin de son travail. Voilà l'imagination louant le génie !
Combien la poésie doit encore à l'imagination ! Pour nous en convaincre , essayons d'assister par son pouvoir à la première conception de Y Iliade. Depuis long -temps retentissoient aux oreilles d'Homère les récits miraculeux de la guerre de Troie; les instituteurs et les nourrices les contoient à leurs élèves et à leurs nourrissons; les mères à leurs enfants: une foule de héros, différents de patrie, de caractères et de courage, mais tous réunis par le même intérêt , l'artificieux Ulysse, l'impétueux Ajax, le sage Nestor; l'impiété farouche de Diomède, le caractère religieux d'Hector, le fier Achille s'élevant au-dessus d'eux tous également pas-
sionné dans son amitié et dans sa haine , retiré dans sa tente, mais toujours présent par son absence même, plus funeste aux Grecs par son refus de combattre , qu'aux Troyens par sa valeur ; le choc de deux puissants empires, la lutte de l'Europe et de l'Asie , les hommes et les dieux , mais des dieux passionnés et des hommes héroïques ; les plus riches peintures de la nature physique et morale ; les plus tendres affections du cœur venant adoucir les horreurs des batailles ; le vieux Priam aux pieds du féroce Achille, recevant de ses mains sanglantes le cadavre de son fils ; Andromaque , son enfant dans les bras, cherchant à détourner Hector d'un combat inégal, et opposant à son courage le sourire de son fils : toutes les richesses de la géographie , toutes les traditions de la théogonie, enfin l'orgueil national de la Grèce flattée du récit de ses victoires, voilà ce que l'imagination d'Homère lui montre dans ce magnifique sujet; il s'en empare, et V Iliade devient le prototype éternel de l'épopée : tant le succès ifun ouvrage dépend de la force et de l'étendue de la première conception ! Avant de peindre le pouvoir de l'imagination, il étoit nécessaire de décomposer l'homme dans sa double organisation d'être intellectuel et d'être sensible , car c'est de ces deux sources que dérivent ses idées et ses sentiments, sur lesquels l'imagination exerce une si vive influence. Plus on observe le monde physique et moral, plus on aperçoit la correspondance éternelle que la nature a établie entre eux : c'est d'après ce principe que doit être écrit un poème philosophique. Tout ouvrage de ce genre a pour objet des vérités physiques ou des vérités morales. Dans le premier cas , le poète , pour rendre plus intéressantes les peintures du monde matériel, doit les rapprocher des vérités morales, et trouver entre elles des rapports ingénieux. Ce sont ces images qui donnent aux idées abstraites de la morale et de la métaphysique , un corps , une figure et un vêtement, comme je l'ai dit dans le premier chant de ce poème :
Tout entre dans l'esprit par la porte des sens.
Et, SOUS ce rapport, on peut dire que la poésie est matérialiste; ces rapprochements peuvent se faire ou par la peinture immédiate des objets moraux ou phjsiqucs, ou par la voie indirecte des comparaisons qui transporte la pensée de l'un à l'autre. Qu'on me permette ici de citer, non pas comme modèles, mais comme exemples, quelques comparaisons tirées de cet ouvrage. Quand j'ai voulu exprimer comment les objets modifient l'imagination, comment ils sont euxmêmes modifiés par elle, il m'a suffi de peindre l'action réciproque des eaux sur le rivage, et du rivage sur les eaux :
Du mobile océan tels les flots ouduleux
PREFACE
Vont façonner leurs bords, ou sont moulés par eux.
Si je veux expliquer comment les idées sont réveillées les unes par les autres, je me rappelle l'étincelle qu'on approche d'un amas de poudre, dont les grains s'embrasant de proche en proche produisent un vaste incendie :
Voyez ces longs canaux, retraite ténébreuse Des esprits sulfureux qui, prêts à s'allumer, N'attendent que la main qui va les enflammer; De cet amas dormant de uitre et de bitume. Qu'une étincelle approche, un feu soudain s'allume; li court de tube eu tul)e, erre de tous cAtés, Fait éclore, en passant, mille objets enchantés : C'est un fleuve de feu, c'est un dragon superbe; Ici tourne un soleil, là s'élance nue gerbe. Des astres inconnus peuplent le firmament; Une étincelle a fait ce vaste embrasement.
Avec le même avantage et le même succès , les idées morales viennent se joindre aux peintures du monde physique ; ainsi , lorsque dans un éloge de la rose, j'ai voulu peindre les émanations de son parfum, j'ai dit :
La rose au doux parfum, de qui l'extrait divin Goutte à goutte versé par une avare main. Parfume, eu s' exhalant, tout un palais d'Asie, Comme un doux souvenir remplit toute la vie.
C'est par le secours de ces échanges continuels que la poésie se fertilise et s'enrichit ; ils ont un double avantage, celui de jeter plus de variété dans la composition, et celui de flatter le penchant naturel de l'homme à saisir dans l'assemblage des êtres les deux bouts de la chaîne, et de rapprocher par des rapports ingénieux des êtres d'une nature si différente.
Mais ce genre de composition demande une grande variété de connoissances , qui ne peut s'acquérir que par de longues études, ou mieux encore par de longs voyages. C'est parce double moyen qu'Homère, Virgile, le Tasse etMilton, ont enrichi leurs poèmes d'une aussi prodigieuse variété de tableaux. On disoit un jour à Thompson , le célèbre auteur du poëme des Saisons , qu'un de ses amis avoit composé un poëme épique. « Un poëme épique! répondit Thompson avec vivacité, cela n'est pas possible , il n'a jamais vu une montagne. » Mais si cette variété est nécessaire à un poëme épique , soutenu par l'intérêt d'une grande action , combien l'est-elJe encore davantage dans un poëme philosophique ou didactique, qui ne peut valoir que par la richesse des détails et le mérite de l'exécution! Cependant un avantage qu'on ne peut lui refuser, c'est de pouvoir également s'élever au genre le plus noble, et descendre au ton simple et familier de la satire et de l'épître; c'est dans ce sens que Boileavi a dit :
Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère!
Horace semble avoir tracé les devoirs du poète philosophe , dans ces vers pleins de sens et de finesse ;
Defendente vieem modo rhetoris, atque poetœ; Interdum urbani, parcentis viribus, atque Extenuantis cas consulto.
« Prenant tantôt l'accent élevé de l'orateur et du poète, tantôt celui de l'homme du monde qui ménage ses forces et les affoiblit à dessein. » Aussi appelle-t-il les vers de ses satires et de ses épitres, sermoni propiora, le style de la conversation.
Ce qui m'a coûté le plus dans mon travail , c'est de ne pas abuser de la richesse poétique du sujet, et de ne pas sacrifier l'instruction à l'éclat des peintures et à la pompe des descriptions; les poèmes philosophiques, dénués d'instruction, de méthode, et surchargés d'ornements, ressemblent à ces amas de glaces stériles, éblouissants et froids.
Un jour que je m'étois occupé des idées abstraites qui appartiennent à ce sujet; dans une de ces rêveries qui ressemblent à des songes , j'ai cru voir m'apparoitre le Génie de la langue française; son air étoit froid et noble; son vêtement, d'étoffes et de couleurs différentes, chargé de diamants et de strazs, sa démarche grave et compassée , son langage un peu monotone et son miiintien maniéré. « Eh quoi ! me dit-il en s'approchant de moi , ce n'étoit donc point assez de m'avoir retiré de la société des rois et des héros, pour ra'entourer de laboureurs et de pâtres; de m'avoir arraché aux pompes du théâtre , pour me jeter dans des terres labourables, dans des jachères et des friches; d'avoir substitué dans mes mains au sceptre de la tragédie, aux grelots de la gaîté comique, des serpes et des râteaux; voilà que vous me forcez encore de m'occuper tristement d'idées métaphysiques et abstraites, jusqu'ici tout-à-fait étrangères à la poésie. — Permettez-moi, lui disje, de me justifier, et de vous tracer ici le tableau fidèle de mes travaux poétiques. Votre langue étoit généralement accusée d'une pauvreté dédaigneuse ; vous paroissiez sur-tout avoir une grande répugnance à peindre les travaux et les occupations champêtres. Voltaire avoit prétendu que Boileau même n'auroit pas osé traduire les Géorgiques de Virgile; je vous proposai de donner un heureux démenti à cette allégation ; vous me prêtâtes pour cette entreprise des richesses jusqu'alors ignorées de notre langue : l'ouvrage parut; les femmes et les jeunes gens le lurent peu , mais firent semblant de le lire. L'ouvrage fut presque à la mode, et le suffrage des gens de lettres lui promit un succès plus durable.
a Une ordonnance monotone et symétrique régnoit dans nos jardins; de tristes chai'milles ,
L'IMAGINATION
dans leurs ennuyeux alignements, masquoient aux yeux les formes et les teintes différentes des arbres. Les eaux dormoicnt dans des bassins, de longs canaux s'étendoient en lignes droites, le ruisseau le plus animé n'eût osé se permettre le plus petit détour ; tout l'emplacement étoit soigneusement nivelé : c'éloit à la poésie à réformer ces abus. Aidé de votre secours, je chantai les jardins libres et irréguliers : la variété succéda à la monotonie, la liberté à l'esclavage; les bois, les prés, les eaux reprirent leur indépendance, et les jardins devirnent des paysages.
« Ce travail achevé , je vous retins encore dans les champs ; nous n'avions point de Géorgiques françaises. Celles de Virgile, si parfaites dans l'exécution, sembloient incomplètes dans leur plan. Il ne nousavoit point présenté l'homme des champs jouissant de tous les plaisirs que peut offrir la campagne, étudiant tous les aspects variés des saisons, observant la nature pour en mieux jouir, se rendant heureux, et répandant autour de lui son bonheur. L'agriculture dont il a dicté les lois n'est que l'agriculture ordinaire connue de son temps; il n'a point employé le loisir de l'homme des champs à connoitre ce qu'il trouve autour de son habitation d'intéressant et de curieux ; il a entièrement oublié le philosophe et le naturaliste ; enfin il n'a point appris aux poètes à célébrer leurs beautés et à chanter la magnificence de la nature. J'ai tâché de remplir ces vides *.
« Cependant votre langue, accusée d'un peu de recherche et d'afféterie, avoit besoin d'être retrempée dans la mâle simplicité des poètes anciens. La traduction des grands modèles de l'antiquité est, pour la poésie moderne, passezmoi cette comparaison , ce que sont ces cuves fameuses d'Allemagne où le vin nouveau, versé tous les ans sur les vendanges précédentes , emprunte d'elles sa force et sa maturité. J'avois à choisir entre Homère et Virgile; mais Virgile, vivant sous un gouvernement plus rapproché du nôtre, par cette élégance, cette politesse et ce sentiment des convenances qui n'appartiennent qu'à ui>e cour et à un siècle polis; Virgile, à qui j'ai dû mes premiers succès dans la carrière littéraire, a dû facilement obtenir la préférence. Quoi qu'en aient dit des personnes d'ailleurs très estimables, cette traduction présentoit des difficultés plus grandes peut-être que celles des Géorgiques. Indépendamment de l'étendue de l'ouvrage, plusieurs chants, presque entièrement descriptifs, tels que la navigation d'Énée dans le troisième; les jeux célébrés sur le tombeau d'Anchise dans le cinquième ; dans le
* Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à la préface de V Homme des Champs, où l'auteur a exposé lui-même l'intention de ce poeiue.
sixième la peinture des enfers ; dans les six derniers celle d'une foule de batailles, où les costumes, les armes, les stratagèmes militaires, n'ont rien de commun avec ceux des siècles modernes , demandoient dans l'exécution autant d'efforts que les détails du poème didactique , et d'ailleurs exigeoient beaucoup plus de mouvement, de verveet d'élévation. Je me suis imposé la plus scrupuleuse fidélité dans la traduction de tout ce qui regarde les usages civils, religieux, politiques ou militaires des anciens, sur-tout la partie historique et géographique, dont les détails sont si précieux aux amateurs de l'antiquité. Le fameux Danville ayant demandé à un dessinateur de cartes celle de la Grèce , surpris et fâché de n'y pas trouver je ne sais quelle bicoque de l'Attique : Ah! monsieur, dit-il, vous m'avez volé un village.
" Enfin il manquoit à votre langue une sorte d'audace dans les idées , d'énergie dans l'expression, que Milton a portée peut-être plus loin que ses prédécesseurs. J'ai donc ajouté à la traduction de l'Enéide celle du Paradis perdu , et peut-être son auteur auroit vu avec plaisir l'accueil qu'elle a reçu, puisqu'il est du tout entier au génie avec lequel il a su peindre également la majesté de l'f^tre suprême, les fureurs de Satan, tracées d'un pinceau peut-être plus énergique que la colère d'Achille; le ciel, l'enfer, la magnificence de la création , le paradis terrestre, ot les chastes amours et les innocentes délices de nos premiers pères. Ainsi la poésie ancienne et la poésie moderne ont concouru à fortifier la vôtre , et quoique vous m'ayez souvent refusé la vivacité des tours , la rapidité du mouvement et sur-tout l'incomparable secours de l'inversion ; qu'au lieu des terminaisons caractéristiques des nombres, des genres, des cas et des temps, vous m'ayez souvent embarrassé de l'appareil des articles et des verbes auxiliaires , plus d'un connoisseur indulgent n'a pas trouvé ce travail inutile pour l'accroissement de vos richesses poétiques.
« Tous ces essais ne pouvoient suffire à l'emploi de vos richesses ; la morale et la métaphysique restoient encore presque entièrement étrangères à notre poésie , et j'ai cru qu'uri poème sur V Imagination , sur cette faculté qui exerce sur nos idées, nos sensations et nos sentiments un si puissant empire, pouvoit remplir ce vide et vous ouvrir un champ vaste et fécond. »
A ces mots , le Génie me sourit , me jeta quelques feuilles de lauriers, détachées de la couronne de Virgile et de Milton, dont les bustes, par le hasard de mon rêve , se trouvoient placés à côté de lui : je les saisis avec empressement, et les rattachai avec respect aux couronnes à qui elles appartenoient.
L'IMAGINATION
CHANT I
l'homsii sous le rapport inteli.ectdet,.
Trop heureux le génie , ornement de la scène , Qui, formé par Thalie, ou clier à Melpomène, Egayant, à son choix, ou tourmentant les cœurs, Fait éclaler le rire ou ruisseler les pleurs; Mais heureux, après lui, l'ami de la sagesse, Qui, disciple de Pope, élève de Lucrèce, Sans masque, sans cothurne, et sans illusion, D'un style simple et vrai fait parler la raison ! Il n'entend pas pour lui retentir le théàire Des suffrages bruyants d'une foule idolâtre; Mais le sage le lit : le sage quelquefois , Pour rêver avec lui , s'enfonce dans les bois ; Et , charmé de ses vers , n'en suspend la lecture • Que pour voir les forêts , les cieux et la nalure. Content de ce destin , je chante dans mes vers L'Imagiiîatio:ï , charme de l'univers.
Je dirai ses attraits, son empire invisible Sur l'être intelligent et sur l'èlre sensible; Comment elle reçoit, par l'organe des sens, Limage des objets , et des lieux et des temps ; Comment, des arts divins inspirant le délire, Elle anime à-la-fois les pinceaux et la lyre ; Je peindrai tour-à-tour ses dangers , ses bienfaits ; Quel soin peut seconder ou régler ses effets; Comment des arts, des jeux, et des fêtes publiques, Elle étale à nos yeux les pompes politiques; Et , suppléant aux lois , ou servant leur pouvoir, Par des liens de fleurs elle enchaîne au devoir; Comment, de mille erreurs créatrice féconde, De fausses déités elle peupla le monde ; A l'argile , à la pierre , éleva des autels ; Devant un bois muet prosterna les mortels ; Comment enfin, du Christ secondant les conquêtes, De leur pompe sacrée elle embellit nos fêtes. Noble et vaste projet ! et tel que l'art des vers Jamais d'ol)jels plus grands n'entretint l'univers.
Mais pour la célébrer ma voix a besoin d'elle. Où donc te rencontrer, adorable immortelle? Pour enchanter l'oreille ou charmer les regards , Dans leurs temples brillants inspires-tu les ails? Vas-tu sur l'Apennin, sur les Andes sauvages. Prêter de loin l'oreille à la voix des orages? Dans la noire épaisseur de ces antiques bois Où jamais des humains la hache ni la voix N'interrompit la paix de leur nuit ténébreuse. Aux coteaux d'Hercinie, aux champs de Vallombreuse, Pensive , égares-tu tes pas silencieux ? De Pomone et de Pan séjour délicieux, Tibur t"amuse-t-il du bruit de ses cascades?
Sur les pompeux débris de quelques colonnades Le temps te montre-t-il le néant de l'orgueil ? Gémis-lu sur les pas de quelque mère en deuil, Qui, visitant d'un fils la lugubre demeure. S'assied, croise les bras, baisse la tête, et pleure? Au sein d'un doux réduit, cher à la volupté, Dans les bras de l'amour remets-tu la beauté ? Ou bien aimcs-Iu mieux, dans sa retraite obscure, Charmer l'ami des arts , l'amant de la nature ? Eh bien ! je suis à toi. A'iens, ô ma déité ! Tiens, telle qu'on t'admire en ta variété, Folâtrant sur les fleurs, te jouant dans l'orage, Pour sceptre une baguette, et pour trône un nuage; Conduisant sur ton char, entouré de vapeurs, Les fantômes légers et les songes trompeurs; Ta robe sans agrafe et ton corps sans ceinture , A l'air abandonnant la libre chevelure:
Tiens, portant dans tes mains le myrte et le laurier Le luth du troubadour, la lance du guerrier; Tariant , comme Iris , tes couleurs et tes charmes , Le rire dans tes yeux prêt à céder aux larmes ; Jeune, fraîche, et dans l'air, sur la terre et les flots, Tersaat toutes les fleurs, excepté les pavots.
Cependant, pour chanter ta puissance divine, Il en faut, avec art, démêler l'origine, Les principes cachés et les ressorts secrets : Prenons donc de plus haut ces sublimes objets.
Ce n'est pas sans raison que de l'intelligence Dans les sens ébranlés on plaça la naissance ; Tout entre dans l'esprit par la porte des sens ' : L'un écoute les sons, distingue les accents; L'autre des fruits, des fleurs, des arbres et des plantes Apporte jusqu'à nous les vapeurs odorantes; L'autre goûte des mets les sucs déhcieux; L'œil , plus puissant , embrasse et la terre et les cieux : Mais , tant que le toucher n'a pas instruit la vue , Ses regards ignorants errent dans l'étendue; Les distances, les lieux, les formes, les grandeurs, Tout est douteux pour l'œil , excepté les couleurs. Mais le toucher, grands dieux! j'en atteste Lucrèce, Le toucher, roi des sens, les surpasse en richesse; C'est l'arbitre des arts, le guide du désir. Le sens de la raison et celui du plaisir. Tous sont assujettis à ce maître suprême. Ou plutôt tous les sens sont le toucher lui-même. Chacim de ses rivaux, dans son pouvoir borné, A son unique emploi demeure confiné:
La puisscuice du tact est par-tout répandue ; L'ouïe, et l'odorat, et le goût, et la vue, Sont encor le toucher, le plus noble des sens : Présents, il les dirige, et les remplace absents. Le mortel qui, sans yeux commençant sa carrière. Pour ne la voir jamais , arrive à la lumière ,
I/IMAGINATION
D'une main curieuse interroge les corps,
Écoute du toucher les fidèles rapports.
Par lui, de leur couleur s'il perd la jouissance,
Il iu"e leur grandeur, leurs contours, leur distance.
Que dis-je! chaque sens, par un heureux concours, Prête aux sens alliés un mutuel secours ; Le frais gazon des eaux m'embellit leur murmure; I,eur murmure, à son tour, m'embellit la verdure. L'odorat sert le goût, et l'œil sert l'odorat: L'haleine de la rose ajoute à son éclat ; Et d'un ambre flatteur la pèche parfumée Paroît plus savoureuse à la bouche embaumée. Voyez l'Amour heureux par un double larcin 1 La main invite l'œil, l'œil appelle la main; Et d'une bouche fraîche, où le baiser repose, Le parfum est plus doux sur des lèvres de rose. Ainsi tout se répond , et , doublant leurs plaisirs , Tous les sens l'un de l'autre éveillent les désirs.
Cependant des objets la trace passagère S'enfuiroit loin de nous comme une ombre légère, Si le ciel n'eût créé ce dépôt précieux Où le goût , l'odorat , et l'oreille , et les yeux , Viennent de ces objets déposer les images , La mémoire. A ce nom se troublent tous nos sages : Quelle main a creusé ces secrets réservoirs ? Quel dieu range avec art tous ces nombreux tiroirs , Les vide ou les remplit , les referme ou les ouvre ? Les nerfs sont ses sujets , et la tête est son Louvre. Mais comment, à ses lois toujours obéissants, Vont-ils à son empire assujettir les sens ? Comment l'entendent -ils sitôt qu'elle commande? Comment un souvenir qu'en vain elle demande, Dans un temps plus heureux promptement accouru , Quand je n'y songeois pas, a-t-il donc reparu ? Au plus ancien dépôt quelquefois si fidèle , Sur un dépôt récent pourquoi me trahit-elle ? Pourquoi celte mémoire , agent si merveilleux , Dépend-elle des temps , du hasard et des lieux ? Par les soins et les ans , par les maux affoiblie 3 , Comment ressemble-t-elle à la cire vieillie. Qui , fidèle au cachet qu'elle admit autrefois , Refuse une autre empreinte, et résiste à mes doigts? Enfin, dans le cerveau si l'image est tracée. Comment peut dans un corps s'imprimer la pensée ?
Là finit ton savoir , mortel audacieux ; Va , mesure la terre , mierroge les cieux , De l'immense univers règle l'ordre suprême ; Mais ne prétends jamais te connoître toi-même ; Là s'ouM'e sous tes yeux un abîme sans fonds. Quels que soient cependant ces mystères profonds , Par le secours des sens , par leur vieille alliance , La mémoire entretient son magasin immense. Là repose en secret , accumulé par eux , Tout ce que m'ont appris mes oreilles , mes yeux : Les erreurs , les vertus , les foiblesses humaines ; De la terre et des cieiux les nombreiux phénomènes ; Ce qui croît sous nos pas, ou resplendit dans l'air. Ou marche sur ce globe, ou nage dans la mer; Les annales des arts, les fastes de la gloire,
Et les lieux, et les temps, et la fable, et l'histoire; Et des faisceaux légers de fibres et de nerfs Dans l'ombre du cerveau vont graver l'univers. Tel , dans l'enfoncement d'une retraite obscure , Que n'éclaire qu'à peine une étroite ouverture , Le magique miroir, dans ses mouvants tableaux. Représente à nos yeux et la terre et les eaux ; Les travaux des cités , les lointains paysages , Des objets réfléchis fugitives images.
Mais tandis que les sens nourrissent ce trésor, Lui-même en remplit un plus admirable encor, Qui sans cesse reçoit et reproduit sans cesse : L'Imagination, féconde enchanteresse.
Qui fait mieux que garder et que se souvenir , Retrace le passé, devance l'avenir, Refait tout ce qui fut , fait tout ce qui doit être, Dit à l'un d'exister, à l'autre de renaître; Et , comme à l'Éternel quand sa voix l'appela , L'être encore au néant lui répond : Me voilà. Des maîtres du ciseau , du pinceau , de la lyre , C'est elle qui produit , qui nourrit le délire , Donne au fier conquérant son rapide coup d'œil , Des grands cœurs entretient le généreux orgueil , Et par l'espoir d'un nom soutient un grand courage. Tel , des siècles vengeius pressentant le suffrage , Cicéron s'élançoit vers la postérité 4, Et de loin écoutoit son immortalité.
La politique même à ma noble déesse Doit le plus grand essor de sa haute sagesse. Son regard voit plus loin , en voyant de plus haut ; Où la foule se traîne , elle arrive d'un saut : Tel , quand le ver rampant voit à peine un brin d'herbe, Un immense horizon s'ouvre à l'aigle superbe. Enfin c'est cet instinct , ce sens divinateur , Qui donne au grand talent son vol dominateur. Le présent appartient à tous tant que nous sommes, Aux savants le passé , l'avenir aux grands hommes ; Ou si l'esprit recule au gré du souvenir, C'est pour mieux s'élancer dans le vaste avenir.
Et le mystique amour , la piété touchante , Que ne doivent-ils pas au pouvoir que je chante ! Voyez ce tendre cœur qui, prompt à s'enflammer. Vit l'enfer dans ime ame incapable d'aimer. Dans les plaisirs sacrés dont le torrent l'inonde , Sait-elle encor s'il est d'autres plaisirs au monde ? Loin, bien loin sous ses pieds, elle voit ce séjour; Il n'est plus que son Dieu , le ciel et son amour. Tantôt , le contemplant dans l'éclat de sa gloire , Elle aime à voir enfin ce qu'elle aimoit à croire ; Tantôt plus haut encor , sur des ailes de feu , Sublime , elle s'élève à l'opprobre d'un Dieu 5 , Endure ses affronts, partage ses tortures, D'intarissables pleurs arrose ses blessures ; Tantôt, dans les langueurs d'un ineffable amour. En une longue extase elle épuise le jour ; Et la bouche enir'ouverte , immobile et pâmée. Elle succombe au Dieu dont elle est consumée : Tant ce pouvoir divin , cet ascendant vainqueur , Domine sa pensée et subjugue son cœur!
CHANT I
Toutefois, Irisle ou gaie , ou profonde, ou légère, L'Imagination a plus d'un caractère ; Dépendante des ans, des climats, de nos mœurs. Le jouet , le tyran el des sens et des cœurs ; Des objets tonr-à-lour esclave ou souvei-aine. Elle prend leur empreinte ou leur donne la sienne ; Du mobile océan tels les flols onduleux Vont façonner leurs bords ou sont moulés par eux. Tantôt, à recueillir bornant toute sa gloire. Elle n'est qu'une immense et fidèle mémoire. Ou, comme en un miroir, se peignent les objets ; Tantôt, d'un prisme heureiLX imilant les effets. Elle colore tout, et sa vive imposture Multiplie, agrandit, embellit la nature.
Ainsi , dans un amas de tissus précieux , Quand Berlin fait briller son goût industrieux , L'étoffe obéissante en cent formes se joue , Se développe eu scball, en ceinture se noue. Du pinceau , de l'aiguille emprunte ses couleurs , Brille de diamants , se nuance de fleurs , En longs replis flottants fait ondoyer sa moire. Donne un voile à l'amour , une écliarpe à la gloire ; Ou, plus ambitieuse en son brillant essor, Sur l'aimable Vaudcbamp va s'embellir encor.
C'est peu de varier , de colorer le monde : La vive encbanteresse , en cbimères féconde, Lui donne d'autres dieux, d'autres mœurs, d'autreslois, Et le peuple, à son gré, dhal)ilants de son choix. Ainsi créoil Rousseau; d'un peuple fantastique. Ainsi le grand Platon forma sa république : Et ne vîmes-nous pas nos régénérateurs.
Destructeurs courageux et hardis créateurs, Des états balancés cherchant les équilibres , Les former tous parfaits , tous vertueux et libres ? Dieu garde leurs états ! qu'ils y puissent en paix Fonder leur colonie et n'émigrer jamais !
Ainsi toujours veillant et toujours agissante, L'Imagination peint , exagère , enfante ; Même lorsque la nuit ramène le repos, Quand tout dort, et les vents, et les bois, et les flots. Qui ne sait son j)ouvoir ? Tel que l'airain sonore , Qu'on cesse de frapper et qui résonne encore; Tel qu'une fois lancé , le rapide vaisseau Se souvient de la rame et vole encor sur l'eau : Ainsi , dans le sommeil , lame préoccupée Obéit aux objets dont elle fut frappée; Ainsi la nuit du jour retrace le tableau ; Ainsi de nos pensers nos rêves sont l'écho. Des songes, je le sais, la peinture bizarre Souvent brouille, déplace, ou confond, ou sépare. Tel au miroir des eaux notre œil voit retracés Les nuages en bas, les arbres renversés, La terre sous les eaux, et les troupeaux dans l'onde , Et les ruisseaux roulant sur la voûte du monde ; Mais le fond est le même. En songe , un orateur En quatre points encor lasse son auditeur. Bercé par le rouet d'une rauque éloquence. En songe, un magistrat s'endort à l'audience; En songe, un homme en place, arrangeant son dédain,
Pour prendre des placels étend encor la mam. En songe, sur la scène, un acteur se déploie ; L'auteur poursuit sa rime, et le chasseur sa proie. Le grand voit des cordons, l'avare de l'argent. Et Penihièvre ouvre encor sa main à l'indigent 6. En songe, un tendre ami revoit l'ami qu'il pleure ; Il reconnoft les lieux, il se rappelle l'heure. Où dans des pleurs muets prolongeant ses adieux. Immobile, long -temps il le suivit des yeux.
Peindrai-je d'un amant le délire et les songes ? C'est pour lui que Morphée est riche en doux mensonges ; D'espérance, d'amour, de désir palpitant, Il voit l'objet qu'il aime, il l'écoute, il l'entend; Il croit voir sur sa bouche, où le refus expire. Mollement se répandre un languissant sourire ; Il croit voir , l'entourant des plus aimables nœuds , S'étendre et s'arrondir ses bras voluptueux ; . Il reçoit ses baisers, ses caresses brûlantes : Tout son corps a frémi sous ses mains caressantes. La nuit fait envier ses prestiges au jour. Et trempe ses pavots du nectar de l'amour.
Ainsi , dans ces erreurs , par un charme suprême , Revit tout ce qui plaît, revit tout ce qu'on aime. Tels, dans la douce paix des Champs Elysicns, On peint de ces beaux lieux les heureux citoyens, Idolâtrant encor l'erreur qu'ils ont chérie. Vaines ombres , qu'amuse une ombre de la vie ; Les uns d'amour encor suivant les douces lois , D'autres au son du luth croyant mêler leurs voix , Ceux-ci faisant voler des chars imaginaires, El tous, comme ici-bas, heureux par des chimères.
Ne croyez pas pourtant qu'envoyés saus dessein , Tous les songes ne soient qu'un simulacre vain. Par eux , déjà le ciel exerce sa justice : Le rêve du méchant est son premier supplice. Sous ses lambris pompeux, dans son alcôve d'or. Des Belges, que son nom fait tressaillir encor. L'affreux dévastateur, au milieu des nuits sombres , Des riches égorgés croit voir encor les ombres. Un songe les lui montre im poignard dans le flanc , Le poursuit de leurs cris , le couvre de leur sang ; Leur dépouille l'accuse ; en vain son cœur rappelle La pauvreté paisible : il n'est plus digne d'elle. Le ciel , pour le punir , lui laisse ses trésors ; En proie à sa richesse , en proie à ses remords , Comme un énorme poids son or sur lui retombe, Et des spectres sanglants l'entraînent dans la tombe.
Oublierai-je vos dons , rêves consolateurs ? Providence du pauvre , ils charment ses malheurs. Un songe heureux remplit ses celliers et ses granges D'abondantes moissons, de fertiles vendanges. Un songe le fait roi, lui donne des sujets; Il rêve de trésors, de sceptres, de palais. Trop court enchantement ! trop passager délire ! Le réveil lui ravit sceptre , couronne , empire ; Mais il garde l'espoir, l'espoir, son seul flatteur. Et les illusions, ces doux rêves du cœur.
Apprenons maintenant quels ressorts invisibles Réveillent des objets les images sensibles ;
ire
L'IMAGINATION
El comment nos pensers, loujours contagieux, L'un par l'aulre avertis, communiquent entre eux 7. Telle est de notre esprit la marche involontaire ; Nulle pensée en nous ne languit solitaire; L'une rappelle l'aulre, et grâce aux nœuds secrets Par qui sont allies les différents objets, En images sans fin une image est féconde : Tel un caillou tombant forme un cercle dans l'onde ; Un autre lui succède, et tous les flols troublés Étendent jusqu'aux bords leurs cercles redoublés. Observez les tableaux que notre esprit compose : Tantôt c'est un effet qui rappelle la cause, Et la cause tantôt rappelle les effets. Ainsi le bienfaiteur retrace les bienfaits, Et le bienfait réveille une image chérie ; Ainsi , mes prés , mes bois , chers à ma rêverie , Me parlent du grand Être ; et mes humbles chansons Disent , comme Virgile : Un Dieu m'a fait ces dons. Tantôt dans la pensée accourent et s'assemblent Des objets séparés, dont les traits se ressemblent. Ce hameau vous a plu ! Ne vous peindroit-il pas Les lieux où votre enfance a fait les premiers pas ? Le trait le plus léger, surpris sur un visage, De l'être qu'on chérit nous rappelle l'image. Ilegai'dez les transports de ce couple amoureux : Ils vous peindront les jours où vous fûtes heureux.
Pour varier encor sa brillante peinture, L'Imagination dans la même nature Ne choisit pas toujours les traits de ses tableaux ; ^our rajeunir ces traits par des rapports nouveaux , Dans les mondes divers incessamment errante, Entre la brute et l'homme, entre l'homme et la plante , El la terre et le ciel , et l'esprit et le corps , Elle cherche et saisit d'ingénieux accords ; Et d'un règne dans l'autre en transporte l'image. De là l'Allégorie , ornement du langage. Ce mont jusques au ciel s'élève avec orgueil ; Ces myrtes sont riants, ces cyprès sont en deuil ; Le lis peint la candeur, et l'agneau l'innocence ; Le lion, d'un héros exprime la vaillance. Une herbe est parasite, un zéphyr indiscret ; Et, si ce tour vieilli peut peindre un jeune objet, Grâce à ce teint brillant où la beauté repose, tglé sera long -temps comparée à la rose. Voyez nos fadions : c'est la fiu'eur des flots : Nos jours sont un orage , et la France un chaos. Mais l'histoire, sur-tout, dans ses pages fidèles, Se plaît à nous offrir ses brillants parallèles : Notre esprit s'en amuse : il compare, à son choix, Les succès, les revers, les peuples et les rois, Les siècles écoulés , et le siècle où nous sommes , Les grands événements , et sur-tout les grands hommes. Il aime à rapprocher Robes])ierre et Cromwell , Le poignard de Caton et la flèche de Tell ; Et des derniers Romains si je lis les annales , Des petits et des grands les discordes fatales , Le luxe subjuguant ces rois de l'univers. Les esclaves s'armant des débris de leurs fers ; Les harangues des chefs, leurs sanglants artifices ,
L'ambition féroce égorgeant ses complices.
Des registres de moris les tableaux odieux ,
L'oubli de tous les droits , né de l'oubli des dieux ;
Les riches dépouillés, et la guerre civile
Partageant aux vainqueurs jusqu'aux champs de Virgile ,
L'Imagination compare ces tableaux ,
Et dans les maux passés croit voir nos propres maux :
Tant des lieux et des temps , promjite à franchir l'espace ,
D'un âge dans un autre elle aime à voir la trace î
Par des effets plus sûrs encore et plus puissants, Le contraste nous frappe en de contraires sens ; Des termes opposés qu'à nos yeux elle étale, L'Imagination mesure l'intervalle ; Passe de l'un à l'autre, et l'inconstant désir Veut changer de tableaux , pour changer de plaisir. Voyez- vous , sous le ciel de l'ardente Italie , Virgile regretter la fraîche Thessalie ? O qui le portera sous ces riants berceaux, Dans ces noires forêts , au bord de ces ruisseaux .' Des personnes, des lieux, la grandeur éclipsée, Par l'effet du contraste attache la pensée. Ainsi, contre ces murs, monument de l'orgueil. Où Rome antique étonne et lasse encor notre œil, El qu'abandonne au temps sa fille négligenle, J'aime à voir s'appuyer la cabane indigente. Que Sylla meure en proie aux insectes hideux , Qui de la pauvreté sont les hôtes houleux. Je m'étonne et m'écrie : « Est-ce donc là cet homme. Vainqueur dans Orchomène , et le bourreau de Rome ! » Bélisaire ! à ce nom trembla le monde entier, Et son casque tendu sollicite un denier 8 .' J'admire, en gémissant, tant de maux et de gloire, Et les dons de l'aumône aux mains de la victoire. Tantôt, pleurant ton sort, descendu de si haut, O Stuart ! je te suis du trône à l'échafaud. Tantôt, de Marins méditant le naufrage.
Je mêle ses débris aux débris de Carthage ; Et si je ne craignois d'éveiller nos douleurs, Quels désastres plus grands feroient couler nos pleurs, Et près de la grandeur montreroient la misère ! Enfin, quand l'art invente ou trace un caractère. Qui me frappe le plus? C'est le contraste heureux D'une ame violente et d'un cœur généreux. J'admire de sang-froid le sage Idoménée, Et le prudent Ulysse, et le pieux Enée : Mais qu'on me montre Achille, Achille, ame de feu. Dont la rage est d'un tigre , et les vertus d'un dieu ; D'amitié, de fureur, héroïque assemblage, Senlaut profondément le bienfait et l'outrage. Tonnant dans les combats , ou , la lyre à la main , Seul, au bord de la mer, consolant son chagrin; Pour apaiser Patroele en sa demeure sombre , Tourmentant un cadavre et punissant une ombre; Et quand Priam d'Hector vient chercher les débris, Respectant un vieux père et lui rendant son fils : Ce grand tableau m'étonne, et mon ame tremblante Frémit tout à-la-fois de joie et d'épouvante : Tant, prompt à nous frapper, en de contraires sens, Le contraste sur nous a des effets puissants !
CHANT I
Il étonne , il éveille, il excite notre auie : De deux cailloux choques ainsi jaillit la flamme. Tels, quaud deux venls rivaux se disputent les mers, Les flots, en se heurlant , s'élancent dans les airs.
Enfin , par le hasard d'un heureux voisinage , Une image souvent éveille une autre image. Sans être ressemblants , ni contraires entre eux , Les objets plus voisins sont plus contagieux ; El ce tissu brillant des images de l'ame , L'esprit, avec plaisir, en suit toute la trame. Seul, et désoccupe, j'erre dans ce jardin; Une rose à mes yeux se présente : soudain Je rêve à cette fleur : de sa coupe vermeille Je songe que les sucs alimentent l'abeille; Elle en pétrit son mieV, en bâtit son palais; Une reine y commande , et le gouverne en paix. Je songe à ces grands noms de roi , de république ; Je compare, j'oppose à l'esscdm monarchique Ces fourmis , qui , sans arts , sans palais élégants , Habitent dans un antre, et vivent en brigands.
Quelques états pourtant, avec l'indépendance, Unirent quelquefois les arts et l'abondance, Me dis-je; mais des mœurs l'inflexible fierté. Et ces fougueux débats chers à la liberté. Enfantent trop souvent les discordes civiles. Ensanglantent les champs et dépeuplent les villes. Moi, je suis pour un chef; son pouvoir est plus doux : Biais ce pouvoir heureux u'apparlient-il qu'à nous ? Je tourne vers les cieux ma course vagabonde , Là mon œil voit régner le grand flambeau du monde ; D'un éclat emprunté brillant autour de lui, Les astres de sa cour lui prêtent leur appui. De là je redescends sur celte pauvre terre , Et dis à tous ces fous qui se livrent la guerre Pour des systèmes vains et de plus vains projets : " La royauté n'est point le malheur des sujets ; Elle préside au ciel comme aux lieux où nous sommes, Et gouverne à-la-fois les astres et les hommes. » Ainsi l'esprit voyage ; ainsi , rêvant tout bas , J'arrive d'une fleur au destin des élats : Tant chaque idée entraîne une suite nombreuse!
Voyez ces longs canaux, retraite ténébreuse Des esprits sulfureux qui , prêts à s'allumer, N'attendent que la main qui va les enflammer; De cet amas dormant de nitre et de bitume, Qu'une étincelle approche, un feu soudain s'allume; Il court de tube ea tube, erre de tous cotés. Fait éclore , en passant , mille objets enchantés. C'est un fleuve de feu , c'est un dragon superbe ; Ici tourne un soleil, là s'élance une gerbe. Des astres inconnus peuplent le firmament : Une étincelle a fait ce vaste embrasement.
Mais un débat fameux s'élève entre les sages : Du monde et des obj«ls d'imparfaites, images Ont-elles précédé notre arrivée au jour? Je sais que dans la nuit de son premier séjoiii', De sa tunique épaisse encore enveloppée , L'enfance des objets ne peut élrc frappée ; Mais ce sentiment prompt, cet élan des besoins
Qui devance le temps , la culture et les soins, Veut, compare, choisit, aime, hait, craint , espère; Qui n'en voit dans l'enfant l'empreinte héréditaire? Et si , dès qu'ils sont nés, déjà des animaux L'instinct intelligent choisit les végétaux; Si le chien montagnard hérite de sa race L'adresse paternelle aussi bien que l'audace; Si l'oiseau , de son œuf sait briser la prison ; Si, de ses murs de cire élevant la cloison, L'abeille géomètre a su par elle-même.
Dans ses angles savants, résoudre un grand problème ; A l'aspect d'un point noir, si la poule à grands cris Sous son aile inquiète assemble ses petits ; Si , quand le tigre au loin poursuit sa course errante, Le buffle , sans le voir, se roule d'épouvante ; Si l'instinct est si prompt et si sûr dans ses lois , La sublime raison a-t-elle moins de droits ? Je sais que de l'instinct noire raison diffère : L'une agit librement, l'autre est involontaire; L'inslincl veut deviner, la raison veut savoir ; L'un sait mieux pressentir, et l'autre mieux prévoir ; L'une luit par degrés , l'autre soudain s'enflamme ; L'un est l'éclair des sens, l'autre le jour de l'ame; Enfin , quand la raison hésite et flotte encor, Souvent l'instinct rapide a déjà pris l'essor.
N'allons pis toutefois, calomniant l'enfance, De la raison tardive accuser l'indolence; Voyez comme l'enfant , avide des objets , Les saisit , les dévore , et , tels que d'anciens traits Aux approches du feu renaissent sur la cire. Semble se souvenir bien plutôt que s'instruire. De là ce mot fameux qu'un sage a publié : « L'homme n'ignoroit pas : il n'avoit qu'oublié. » Et si ce doux produit de l'homme et de la femme Est l'extrait le plus pur de leurs sens, de leur ame, Pourquoi n'auroient-ils pas déposé dans son sein Du tableau de la vie un informe dessin ? Je sais que les leçons, l'âge, l'expérience, De leurs impressions marquant la molle enfance , A ce premier cachet et des sens et du cœur, Viennent joindre leurs traits : mais si cette liqueur , Qui coule du pressoir dans la cuve fumante. Fermente tous les ans q^uand la vigne fermente , Et loin du sol natal , de la Mgne et du ciel , Répond dans sa prison à l'arbre paternel , De ces traits primitifs qu'aucun pouvoir n'efface , Croirai-je que l'enfant ne garde pas la trace ? Je ne citerai point ces taches, ces couleurs. Ces signes d'animaux, et de fruits, et de fleurs, Dont, suivant nos aïeux, amoureux de prodiges, La mère à son enfant imprime les vestiges. Et qui peut en douter.^ Des auteurs de nos jours, Les plaisirs, les douleurs, les haines, les amours, Déjà, dans son obscure et vivante retraite, L'enfant en a senti l'impression secrète. Prête à le mettre au jour , la mère de Stuart Voit son amant tomber sous vingt coups de poignard ; Et, tremblant d'un fer nu, roi pédant et frivole, Son fils livre la guerre aux docteurs de l'école.
L'IMAGINATION
Et le savant dilemme, et les docles débals, Furent son arme unique et ses plus grands combats. Mais, jusqu'où de l'esprit s'étendra la culture? Jusqu'où doit le savoir féconder la nature ? Les Muses aiment peu de longs raisonnements : Un récit dira plus que de froids arguments.
Au sein de cette mer qu'on nomme Pacifique, L'ile de Péliou lève son front antique. Cbef-d'œuvTe de l'instinct, phénomène des lois, Simple, mais non grossier, étranger à-la-fois Aux vices élégants , aux barbares usages Des peuples policés et des hordes sauvages, Son peuple heureux ignore, et cette lu'bauité Qui trahit avec grâce , et la férocité Qui rapporte en chantant dans ses mains triomphantes , Du crâne des vaincus les dépouilles sanglantes. Son doux repos n'est point un stérile loisir : A côté du travail il trouve le plaisir. Le chef donne l'exemijle en son palais de chaume , Et quand il a dicté des lois à son royaume, [1 revient à l'ouvrage. Aucun ne sait mieux l'art D'emmancher la coignée et d'emplumer un dard. Les poissons de leurs eaux et les fruits de leur terre , Voilà leurs simples mets : aussi l'affreuse guerre Trouble bien rarement et leurs champs et leurs jours : C'est pour le superflu que l'on combat toujours. Être justes et bons fait leur plus douce gloire; Et quand des nations la désolante histoire Nous a peint leurs malheurs , leurs combats, leurs forfaits , Le lecteur fatigué , pour reposer en paix , Se plaît à renconlier ce peuple débonnaire, Semblable à la tribu que nous a peinte Homère , Qui , de simple laitage , et de fruits , et de miel , Vivoit au bout du monde , et que le roi du ciel Contemploit quelquefois de son trône sublime , Pour délasser ses yeux des spectacles du crime.
Un vaisseau qu'Albion vit sortir de ses ports , Heureux dans son naufrage , échoua sur ces bords ; Là n'éclatèrent point ces cris affreux de joie De brigands affamés qui fondent sur leur proie ; Ce peuple hospitalier accueillit leurs malheurs, Leur donna des secours, un asile et des pleurs. En voyant tant d'honneur , de bonté , de franchise , Des fiers Européens quelle fut la surprise ! « Ah ! si l'homme est heureux avec si peu d'cfforis, A quoi bon tous nos arts ? à quoi bon nos trésors .'' » Disoient-ils. Mais de ceux qu'y poussa le naufrage , Nul d'un œil si charmé ne vit ce beau rivage, Qu'un jeune homme doux , simple en ses mœurs , en ses Que le ciel pour ces lieux sembla former exprès, [traits, Nul dans les jeux du corps n'égaloit son adresse ; Ses pieds légers , du cerf défioient la vitesse ; Son corps à la beauté, ce tiop fragile don , Joignoit des mouvements le facile abandon ; Plutôt bon que poli, moins empressé que tendre. Son ame d'un coup d'œil savoit se faire entendre : Tous ses goûts étoient purs ; au luxe des cités Il préféroit des champs les naïves beautés. Ne dans le sein des arts . il aimoit la nature ;
La seule propreté composoil sa parure ;
Nul ne vit ses cheveux , aussi libres que l'air ,
Par la poudre blanchis , ou tordus par le fer ;
Quelquefois seulement leurs touffes vagabondes
Du jais le plus luisant se teignoient dans les ondes ;
Son esprit cultivé négligeoit ses trésors.
En vain de l'harmonie il apprit les accords ;
Il n'aimoit d'autres airs que ceux qu'à ses compagne»
Redit sur son hautbois le berger des montagnes ,
Ou du barde écossais les sons majestueux ;
Et pour peindre , en un mol , cet enfant vertueux ,
Le Centaure autrefois l'eût voulu pour Achille ,
Mentor pour Télémaque, et Rousseau pour Emile.
Aussi son œil à peine a vu ces beaux climats ,
Ce peuple simple et doux , son cœur n'hésite pas ;
Il adopte ces lieux ; et son ame attendrie ,
Pour la première fois croit trouver sa patrie.
Pour ajouter encore à son enchantement ,
A ses yeux enivrés s'offre un objet charmant.
Son nom étoit Zoé : de sa taille élégante
Le jonc n'égale pas la souplesse ondoyante ;
Son port , son air, ses traits sembloient faits pour l'amour ;
Ses yeux tantôt lançoient les feux ardents du jour ,
Et tantôt se voilant de leur longue paupière.
Du doux astre des nuits imitoient la lumière.
Qu'importe la couleiu- au jeune homme amoureux ?
Le cœur dément bientôt le jugement des yeux ;
Et quand il la pressoit sur son ccrur idolâtre ,
On croyoit voir l'ébène à côté de l'albâtre.
Dans le ravissement de ses nouveaux destins ,
Adieu l'Europe, adieu ses ans et ses festins !
Tel un jeune coursier, fait pour l'indépendance,
De sa belle prison dédaignant l'abondance ,
Rompt ses liens , s'échappe , et , perdu dans les champs ,
Écoute en liberté ses sauvages penchants ;
Suit sa compagne aux champs, la suit à la pâture,
Et possède , à son gré , le ciel et la nature.
Dans le temps que Walter, par un charme secrcl9, Se rend à son instinct, et suit son doux attrait. Des arts européens , de leurs brillants prestiges , Boo, fils du monarque, admiroit les prodiges; Un jour nouveau pour lui vint luire à ses regards : Le ciel même sembloit l'avoir fait pour les arts. L'esquif et le canot , la rapide nacelle , Avoient pris sous ses mains une forme nouvelle. Nul plus adroitement ne tressoit les roseaux, Ne cultivoil la terre, et ne fendoit les eaux; El dans les arts bornés , connus dans sa patrie , Chaque jour signaloit son heureuse industrie. Aussi de ce vaisseau dont les débris épars , Tout fracassé qu'il est, étonnent ses regards, Il va voir chaque jour l'étonnant artifice; Il en voit à loisir réparer l'édifice : Il dévore des yeux tout ce savant amas D'ancres , de gouvernails , de voiles et de mâts ; Il veut partir; il veut, loin de ces bords sauvages, Des peuples policés recueillir les usages. Tel l'arbre montagnard dont le sommet mouvant Ne boit que la rosée , et n'obéit qu'au vent ,
CHANT I
S'en va dans les jardins , oubliant la nature , Implorer l'arrosoir et subir la culture. En vain les veux en pleurs , la douleur dans le sein , Son père eu cheveux blancs s'o})pose à son dessein. « O mon fils ! disoit-il , quelle ardeur téméraire Te fait chercher si loin une terre étrangère .=• Où t'emporte lamour d'un dangereux honneur ? Que peut-on regretter, quand on a le bonheur? De quoi nous serviront ces arts d'un autre monde ? Rendront-ils de nos mers la pèche plus féconde .' Un ciel plus bienfaisant brillera-t-il pour nous ? L'air que nous respirons en sera-t-il plus doux .' Nos fruits plus savoureux, l'onde plus salutaire.' En aimeras-tu mieiLX ton pays et ton père .' Voilà les vTais trésors : veux- tu, par leurs effets, De ces arts si vantés connoilre les bienfaits , Regarde ces débris épars sur ce rivage. Que dis-je ! ah ! loin de moi ce funeste présage ! Quel est, si je te perds, l'espoir de mes vieux ans ? Abjure, mon cher fils, ces projets imprudents; El , si tu n'en crois pas mes secrètes alarmes , Écoute mes sanglots , et vois couler mes larmes. »
Inutile discours ! le vaisseau réjjaré , Du port qui l'arrètoit à sortir préparé, Attendoit le signal , et déjà de ses voiles Une haleine propice avoit gonQé les toiles. Au rivage fatal le vieillard suit son fils , Et le fixant long-temps de ses yeux attendris, « Hé bien , va , pars ; je cède à ton impatience ; Mais que je vais souffrir, dans ta cruelle absence! Ce fil , de qui les nœuds nous mesurent les jours , Dans mes tremblantes mains je le tiendrai toujours. Tous les jours je vais croire , au gré de mon envie, En àtcuit à ces nœuds ajouter à ma vie. Et toi , bonté du ciel , si je dois le revoir, Si les vents , si les flots secondent mon espoir. S'il doit remplir les vœiLX d'un père qui l'adore, Si son cœur, sur mon sein, doit palpiter encore. Ah ! prolonge mes jours , il n'est point de tourment Qui ne cède à l'espoir de cet embrassement. Mais au bord du tombeau s'il faut que je le pleure , O ciel ! fais-moi mourir, fais-moi mourir sur l'heure , Et qu'enfin , prévenant un plus funeste sort , Je meure de ma crainte , et non pas de sa mort ! »
Il dit ; et le cœur plein d'espérance et d'alarmes A ces derniers adieux joint un torrent de lai-mes. On l'entoure , on l'emporte , et ses pleurs et ses cris A son palais encor redemandent son fils.
A peine cependant le jeune et fier sauvage De la riche Albion a touché le rivage , Dieux ! quels furent sa joie et son ravissement ! Tout étoit nouveauté , prodige , enchautement. Tout ce nombreiLx concours des villes opulentes , Les coursiers attelés à des maisons roulantes. Les pompes de la scène , et l'orgueil des palais , Les glaces répétant et doublant les objets , Les ports , les arsenaux , le sénat , les lycées , Tout payoil un tribut à ses jeunes pensées , Tout formoil son esprit. Tel l'onyx brut encor,
Dont la terre a long-temps recelé le trésor.
Perd sous les mains de l'art son écorce grossière ,
Et de son sein poli réfléchit la lumière.
Son bonheur fut entier jusqu'au funeste jour
Où la jeune Willis lui fil sentir l'amour.
Plus que d'un sentiment, avide d'uu hommage,
La coquette Willis étoit vaine et volage ;
WiUis ne connut point cette discrète ardeur
D'une amante sans art, qui des plaisirs du cœur
Se pénètre en secret , et ne veut de sa flamme
Pour juge que l'amour, pour témoin que son ame.
L'éclat seul l'attiroil , et son orgueil charmé
Aimeroit moins Boo , s'il étoit moins aimé.
Aussi quand il fallut quitter ce grand théâtre ,
Ces pompes, ces vains bruits que son cœur idolâtre ,
Un injuste dégoût rei'roidit son ardeur :
Boo le ressentit jusques au fond du cœur;
Le chagrin destructeur s'alluma dans ses veines :
Ainsi que les plaisirs , il ressentoit les peines.
Alors ses premiers jours et ses premiers plaisirs ,
Ses innocents travaux et ses heureux loisirs ,
Désabusant son cœur d'un vain rêve de gloire ,
Revinrent à-la-fois assiéger sa mémoire.
Pour combler ses tourments , un écrit de Waller , Qui par un vent propice avoit franchi la mer , Lui coutoil son bonheur , sa douce destinée. Ses amours et les fruits d'un heureux hyménée. Alors le cœur en proie au regret dévorant, « O trop heureux Walter ! disoil-il en pleurant , Qu'au malheureux Boo ton sort doit faire envie ! Hélas ! ainsi que moi, lu changeas de patrie; Mais tu jouis en paix de les tendres amours, Et l'infidélité n'a point troublé tes jours; Mais à ton cœur constant répond une ame pure; Et moi , Irisie jouet d'une femme parjure , Je porte au fond du cœur un Irait empoisonné. Que n'ai-je su, paisible aux lieux où je suis né, Auprès de mes amis , de mes noires compagnes , Des princes mes aieux cultiver les campagnes ! Et toi dont j'aurois dû mieux suivre les avis. Ah ! si, comme autrefois tu l'as dit à ton fils, La douce sympathie , en dépit de l'absence , Nous fait de ceux qu'on aime éprouver la souffrance, O mon père, combien tu dois verser de pleurs ! Mais hélas ! c'en est fait : je succombe , je meurs ; Je meurs dans les beaux jours de mon adolescence ; Je meurs loin des beaux lieux si chers à mon enfance / O champs de mon pays ! ô fortuné séjour ! Qu'habitent le travail , l'injiocence et l'amour ; Fleuves majestueux , délicieux rivage , Mers que mes jeunes bras traversoienl à la nage , Bananiers dont j'airaois les ombrages touffus , Arbres que j'ai plantés , je ne vous verrai plus ! Je ne porterai pas au sein de ma patrie Ces merveilles des arts , ces fruits de l'industrie. Consolez-vous : ces arts ne font pas le bonheiu*. Et vous , ô mes amis ! si des marques d'honneur Peuvent toucher les morts sur le rivage sombre , Du malheureux Boo ne dédaignez pas l'ombre.
L'IMAGINATION
Que mon nom soit encor répété parmi vous, El dites en pleurant : Boo mourut pour nous. »
Il dit ; et l'œil tourné vers la carte chérie Où l'art ingénieux lui traçoil sa pairie , Tantôt vers ces écrits , monuments de nos aris , Tournant languissammenl ses douloureux regards , H expire en sa fleur : ainsi la jeune abeille Qui butinoit le thym et la rose vermeille, Prête de déposer dans ses foyers chéris L'extrait de la rosée , et des fleurs et des fruits, Succombe sous le poids de sa moisson nouvelle , Et regrette , en mourant , la ruche maternelle. O Walter ! ô Boo ! noms chéris et sacrés ! Vainement par le sort vous fûtes séparés : Tant que les bois verront renaître le feuillage. Tant que de l'art des vers l'ingénieux langage De sons harmonieux charmera l'univers.
Ainsi que dans nos cœurs, vous vivrez dans mes vers.
De vos sorls différents que dois-je enfui conclure .** Qu'il faut du haut des ans descendre à la nature.!* Non : leurs amusemenls, quand les mœurs ne sont plus, Calment les passions, nourrissent les verius; Laissons jouir des arts celui qui les possède : S'ils ont fait quelques maux, ils en sont le remède, Et moi-même bientôt, leur consacrant ma voix. Je peindrai leurs plaisirs et dicterai leurs lois.
CHANT IL
l'homme sensible.
Heureux, disoil Virgile , heureux l'esprit sublime ' Qui peut de la nature approfondir l'abime; Qui, combinant entre eux, les causes, les effets, Sonde des éléments les principes secrets; Qui sait pourquoi du jour s'éclipse la lumière; Pourquoi pâlit des nuits l'inégale courrière; Comment la vaste mer, sans l'aide du trident, S'enfle, couvre ses bords, et les quitte en grondant; Et qui voit, des hauteurs de la philosophie, Tous ces vains préjugés que l'erreur déifie. Mais trop heureux aussi, qui, inodjsie en ses chants, Sait peindre les travaux ei les plaisirs des champs; Et (jui, n'osant du monde embrasser la structure, Assis près d'un ruisseau , se plaît à son murmure ! Ainsi parloit Virgile; et moi, de qui la voix Célébroit les jardins, les vergers et les bois. J'oserai plus encor : plein d'une douce ivresse, Ainsi que de Virgile , élevé de Lucrèce , De Ihomme, cet abîme et saus bords et sans fonds. Je vais développer les m; stères profonds. J'ai dit comment , des dieux parcourant les ouvrages, Les sens dans noire esprit en gravent les images; Par quel art, variant ses magi(|ues reflets, L'Imagination colore les objus, Et puisant à son gré dans la riche mémoire, De ce monde en roman sait transformer l'histoire. Aujourd'hui je dirai nos peines , nos plaisirs ;
Comment sont irrités ou calmés nos désirs ; Tout ce qu'ajoute aux biens, aux maux de la nature, Ce pouvoir enchanteur, objet de ma peinture. Heureux si ces trésors me sont encore ouverts. Et parent la raison du doux charme des vers !
Vois comme l'Éternel a, d'une main avare. Dispersé les plaisirs ; comment il les sépare Par des vides fréquents , oii le désir trompé Ne sait plus où se prendre, et meurt désoccupé; Où notre œil n'aperçoit, de dislance en dislance. Que quelques pohits épars dans un espace immense. L'illusion accourt, et sa brillante erreur Vient , d'un objet à l'autre, amuser noire cœur; Près du bonheur qu'on eut met le bonheur qu'on rêve : Dieu créa l'univers , l'illusion l'achève. Où dort la jouissance elle éveille un désir; Elle met le regret où finit le plaisir^; Et de vœux, de projets, d espérances suivie , Remplit le canevas des scènes de la vie.
En voulez-vous l'emblème, écoutez ce récit : Une femme charmante assembloit, m'a-t-on dit, A de petits soupers, très grande compagnie; De sa table frugale , et souvent mal servie , Elle se plaignoit seule, ou plutôt se moquoil; Mais si l'Aï, lArbois, ou le Bordeaux manquoil * , Si les plats clair-semés se fuyoient sur la table , Elle contoit : soudain la gaîié délectable Se répandoit par -tout : les ris gagnoient; le via Éloit délicieux, et le souper divin.
Telle est l'illusion , au grand banfjuet du monde : Où man((ue un bien réel, la douce erreur abonde.
Dans un espace étroit, et dans un temps borné. Son magique pouvoir ne fut point confiné. Au loin dans l'infini son regard se promène , Le monde est son empire, et le lemps son domaine. Tantôt des biens présents elle règle le choix; Et (juand , tenant déjà ses bassins et ses poids , La prudente raison pèse tout en silence. Elle accourt, et soudain fait pencher la balance. Mais ce bonheur est court : tel qu un coursier fougueux. Las du sol qui le porle , et d'un pied dédaigueu.\ Insullanl à la terre, avec impatience Vole en espoir aux lieux qu'il dévore d'avance ; Tel le présent pour l'homme est bientôt un ennui, Et le passé lui-même est préféré par lui. Croyez-vous, en effet, que, prompis à disparoîlre, Nos jours soient pour jamais retranchés de notre être.^ Non , non, le souvenir les reproduit toujours. Le souvenir au temps fait rebrousser son cours ^ ; Et , tel que ce serpent que tranche un fer barbai'e, Fidèle à la moilié dont l'acier le sépare, A ses vivants débris cherche encore à s'unir, Ainsi vers le passé revient le souvenir. Que dis-je ? L'Éternel, en le faisant renaître, Au sage emploi du lemps nous invite peut-être. Il nous dit : « Du présent placez bien les trésors , El que vos souvenirs ne soient point des remords. » Malheureux le mortel que le remords tourmente ! L'Imagination le nourrit et l'augmente.
CHANT II
Tenible , elle présente à l'homme criminel Son serment, son parjure, et le temple et l'autel, Et lui fait de sou crime une longue torture. Mais lame, quelquefois, par le remords s'épure; Il fait servir au bien le vice qui n'est plus , Et cet enfant du crime est garant des vertus.
Comme lui, du passé le regret est limage 4, Mais son air est plus doux. Dans son touchant langage, Il peint tout ce qui plut à nos cœurs, à nos yeux ; Il s'en va choisissant , dans les temps , dans les lieux , Quelque endroit préféré, quelques heures chéries, Où viennent reposer ses douces rêveries; Même en les nourrissant adoucit ses douleurs , "Vit de ses souvenirs , et jouit de ses pleurs. Eh ! qui n'en a connu les peines et les charmes ? Qui n'a vers le passé détourné quelques larmes ? L'homme ingrat au passé goûte peu l'avenir. Non , l'espoir ne vit guère où meurt le souvenir; Dans le même foyer tous deux ont pris naissance , Et le cœur sans regret languit sans jouissance.
Et toi, du souvenir le plus noble attribut , Douce reconnoissanoe , accepte mon tribut ! Le présent est le dieu que l'intérêt adore ; Mais toi, vers le passé ton œil se louine encore. Si des dettes du cœur il s'étoit acquitté, « Cet homme se souvient, » disoit l'antiquité. Mais aux dieux, aux mortels, vainement redevables. Que d'ames sans mémoire , et de cœurs insolvables } Et, même dans l'amour, même dans l'aniitié, Le doux ressouvenir n'est-il pas de moitié ? Le temps serre les nœuds que l'instinct fit éclore; On songe qu'on s'aima , pour s'aimer plus encore. Trop heureux cependant , si toujours le passé Par ces doux souvenirs nous étoit retracé ! Mais comme les penchants vertueux et paisibles, La mémoire nourrit les passions terribles. Sur-tout dans ces climats , dont les âpres chaleiu's , Ainsi que les poisons exaltent les fureiu-s. Là, par l'homme superbe une injiu'e endui'ée, Descend profondément dans son ame ulcérée. Pour lui plus de plaisir; sa barbe, ses cheveux Croîtront jusqu'au trépas d'un mortel odieux; Le serment en est fait : solitaire, sauvage. Sur les monts, dans les bois, il court nourrir sa rage; Et, tandis qu'au désert confiant ses douleurs, TJnjeune amant peut-éli'cv vient verser des pleurs, [scnre. Lui , sans pleurs, sans sommeil, le jour, dans l'ombre ob- Aux monts , aux vents , aux flots racontant son injine , Il rugit ; il se peint avec des traits de feu L'horreur de son affront, le jour, l'heure, le Heu; Dun mortel abhorré porte en tous lieux l'image, Et de loin sur la tête amoncelle l'orage : Que ses jours paieront cher le jour qui l'a banni ! Que n'est-il plus heureux , pour être mieux puni ! Dans les illusions de ses vœux sanguinaires, Il lui prêle à plaisir des biens imaginaires , Des honneurs à ravir , des champs à ravager , Un nom pour le flétrir , un fils pour l'égorger. Quel tourment doit enfin lui choisir sa vengeance ?
Faut-il hâter sa mort , prolonger sa souffrance .'• Sera-ce le poison , le feu , l'onde ou le fer ? Ah ! quand viendra le jour, à ses désirs si cher.'' Il est venu. Malheur à l'objet de sa rage ! L'impétueux autan , précurseur du naufrage , Moins prompt, moins furieux, disperse les débris De l'esquif imprudent que l'orage a surpris. De là ces noirs forfaits , ces scènes exécrables , Ces monstres de l'histoire, égalant ceux des fables; Ces coupes , ces poignards , fruits d'un long souvenir , Et le passé couvant le terrible avenir.
Oserai-je conter l'épouvantable histoire Dont Pérouse, en tremblant, garde encor la mémoire * ? D'un mortel orgueilleux un violent affront Avoit blessé le cœur , et fait rougir le front. Instruit de ses fureurs, des pièges qu'il médite. Le coupable tremblant échappe à sa poursuite; Il part, il court attendre, à l'abri du danger, Des moments plus heureux sous un ciel étranger. Vaine précaution ! la victime éloignée N'en est que plus présente à cette ame indignée. Sous un calme trompeur , son noir ressentiment En prépare de loin l'horrible châtiment , Dissimule à-la-fois et la haine et l'offense : L'art de dissimuler est l'art de la vengeance. Il feint que, las des cours, du monde dégoûté, Il a d'un cloitre saint choisi l'obscurité. Là ses tourments pieux , et ses rigueurs austères Défioient la ferveur des plus saints solitaires; Il fait plus : dans ce cœur qu'habitent les forfaits , Sa fureur tous les jours reçoit le dieu de paix ; Mais il n'en hait que plus l'auteur de son outrage; Ses crimes redoublés ont redoublé sa rage.
Cependant un faux bruit, par les siens répandu. Fait croire à l'exilé, par sa haine attendu , Qu'apaisé, relégué dans sa retraite obscure, Il a, comme le monde, oublié son injure; Qu'il est temps de rentrer dans son séjour natal. Trop crédule , il se livre à cet espoir fatal , Paj't , et revient se rendre à sa douce patrie. Son ennemi l'a su ; son adroite furie Avoit fait épier son dépai-t , son retour , Et jusqu'au lieu secret choisi pour son séjour. Alors , tout palpitant d'une alégresse horrihle. Avec un ris féroce, avec un œil terrible, Parcourant ce lieu saint, ce temple, cet autel. Où le crime à sa rage a fait servir le ciel : « Séjour de piété, témoin d'un si long crime. Je vous rends grâce enfin , je vous dois ma victime. Adieu ! gardez pour vous l'innocence et la paix , Adieu ! je vais jouir de cinq ans de forfaits. »
Dcms la nuit, à ces mots, il quitte sa retraite. Vers les lieux indiqués suit sa marche secrète : Il frappe , il entre armé de poignards , de flamheaux '', Tel qu'un spectre échappé de la nuit des tombeaux , Surprend son ennemi , le saisit et l'enchaîne ; Et d'un œil où brilloit le bonheur de la haine : « Ah ! cruel, lui dit-il, tu m'as long-temps trompé, Mais à mes coups enfin tu n'as pas échappé;
L'IMAGINATION
La vengeance à pas leiils t'a conduit aans mes pièges ; Tiens , traître , tiens , voilà pour tous mes sacrilèges. Tu m'as ravi ( comment puis-je assez te punir .3) Les biens et de ce monde et du monde à venir. Meurs; expie en mourant mes crimes , tes injures, Et mes tom-ments passés , et mes peines futures ; L'enfer est pour tous deux : tu m'y précéderas. »
Dans son flanc , à ces mots , il a plongé son bras ; Mais sur ce corps mourant sa haine vit encore ; Il trempe le poignard dans le sang qu'il abhorre , Il l'emporte fumant de ce sang odieux : Et cet objet funeste est toujours sous ses yeux : Horrible monument d'une horrible vengeance. Tant le passé sur nous exerce de puissance !
D'un vol bien plus rapide et plus ardent encor Vers l'obscur avenu- l'ame prend son essor. Tel que ce double dieu, Janus aux deux visages, Qui d'un double regard embrassant les deux âges , Regardoit , d'un côté , le siècle vieillissant , De l'autre , se tournoit vers le siècle naissant ; Ou tel que , dominant sur les ondes captives , Un colosse fameux s'appuy oit sur deux rives, L'Imagination se plaît à réunir , D'un côté le passé , de l'autre l'avenir. Là sur deux points divers notre cœur se balance : La Crainte d'un côté; de l'autre l'Espérance; L'Espérance au front gai , qui , lorsque tous les dieiuv Loin de ce globe impur s'enfuirent dans les cicux 7, Nous resta la dernière , et console le monde. Avec le nautonnier elle vogue sur l'onde. Veille dans les comptoirs , guide les bataillons , Sourit au laboureur courbé sur ses sillons ; Du savant matinal voit grossir le volume , Et tient le soc , la rame , et l'épée et la plume : Mais sur-tout des grands cœurs elle enhardit l'essor. Quand César aux Romains prodiguoit son trésor , Un ami , qu'effrayoit sa vaste bienfaisance , Lui demanda quel bien lui restoit : L'espérance , Dit-il ; et quel espoir que celui de César ! La fortune à l'espoir laisse atteler son char ; Il enrichit le pauvre, affranchit les esclaves; Et par lui le captif chante dans ses entraves. Quels maux désespérés peuvent lasser l'espoir ? Dans la nuit la plus sombre il se laisse entrevoir, Et de l'illusion offre au moins les ressources.
Ainsi , quand du crédit on a tari les sources , Quand d'un papier , en vain protégé par les lois , La trop mince valeur se mesure à son poids , Romancier consolant , et fertile en promesses , Soudain Cambon paroît , il compte noï richesses ; La messe supprimée , et les temples vendus , Ce qu'on fera payer, ce qu'on ne paiera plusj Des morts déshérités les créances éteintes , L'impôt sur les malheurs, et l'impôt sur les craintes. Alors on applaudit : les millions , les milliards , En assignats nouveaux pleuvent de toutes parts ; Le crédit se ranime , et la douce Espérance Sur son char de carton parcourt toute la France. Le trépas même enfin, l'inflexible trépas,
Invoque l'Espérance , et n'en triomphe pas.
Que dis-je .•* sur nos cœiu's que ne peut sa puissance .'
Elle-même souvent révoque la sentence.
Et, d'un corps affoibli ranimant les ressorts.
Elle est, comme des cœurs , bienfaitrice des corps.
Vous l'avez éprouvé, dans ces jours de prestiges •*
Où Mesmer de son art déployoit les prodiges :
Il avoit renversé ces vases , ces mortiers ,
Où l'on broyoit des sucs trop souvent meurtriers ;
Mais de l'heureux délire il nous versoit la coupe;
De malades plus gais une docile troupe ,
De cordons entourés , et des fers sur le sein ,
En cercle environnoil le magique bassin.
Peindrai-je le bonheur des cœurs qui sont ensemble.
Que le même besoin , le même vœu rassemble ;
Ces liens fraternels , cette chaîne d'amour ,
Où chacun communique et reçoit tour-à-tour;
Et l'électricité de ces mains caressantes ,
Que le rapport des cœurs rend encor plus puissantes .'
Non , la douce féerie et tous ses talismans
Ne pourroient s'égaler à ces enchantements.
Qu'on ne me vante plus la boîte de Pandore ;
Ce baquet merveilleux fut plus puissant encore :
Les maux n'en sortoient pas, l'espoir restoit au fonds.
Autour, la douce erreur et les illusions :
Tous se félicitoient de leurs métamorphoses ;
La vieille Églé croyoit voir renaître ses roses ;
Le vieillard décrépit, se ranimant un peu ,
D'un retour de santé menaçoit son neveu.
Le jeune homme, à vingt ans ridé par la mollesse,
Se promeltoit encor quelques jours de jeunesse;
Moi-même j'espérois , rejetant mon bandeau ,
Des yeux dignes de voir un spectacle si beau.
Mais quoi ! chez les Français est-il rien de durable .'
Mesmer courut ailleurs porter son art aimable.
Chaque malade , au fond de son appartement ,
Tout seul , avec ses maux, s'enterra tristement,
Et , des remèdes vains implorant la puissance ,
Il perdit le plus doux , en perdant l'espérance.
Fondant sur l'avenir des droits non moins puissants , La crainte y jette encor des regards plus perçants. Salutaires tourments ! Le Créateur suprême Ne peut , à chaque instant , nous garder par lui-même ; Et, quelque grand qu'il soit, ce maître universel Ne devoit point à l'homme un miracle éternel. Mais , tandis qu'en nos cœurs l'espérance est empreinte^ Exprès , à côté d'elle , il a placé la crainte , Sentinelle assidu , qui , devançant nos pas , Court épier les maux que l'esprit ne voit pas ; Et, nous avertissant des pièges qu'il redoute, De la vie avec soin interroge la route. La raison se réveille à son premier signal , Et court ou prévenir , ou réparer le mal. Ce sage instinct nous suit même dès la naissMice : Voyez l'enfant , sans art et sans expérience , Attentif et tremblant former ses premiers pas, Et , tout près de tomber , tendre ses foibles brais! Ainsi sont opposés , dans la même balance, El la crainte ombrageuse, et la douce espérance.
CHANT II
Mais je n'ai pas encor chanté tous leurs effets : Tous deux ont leurs malheurs , ainsi que leurs bienfaits; Souvent l'espoir précoce , en la montrant d'avance , Par une longue attente use la jouissance, Cueille la joie en fleurs , fltirit son fruit naissant , Et souvent l'avenir nous vole le présent. Je pense voir à table un imprudent convive , Qui , long-temps dégoûté, contient sa faim oisive ; Et, toujours espérant des mets plus délicats, Arrive , à jeun et dupe , à la fin du repas. De la crainte , à son tour , les transes incertaines Attristent les plaisirs , et devancent les peines. De là , vers l'avenir sombre et mystérieux , Ces élans inquiets , cet instinct curieux : Ainsi, pour pénétrer d'impénéirables voiles. L'homme demande au ciel , il demande aux étoiles , Ses malheurs , ses succès , ses plaisirs , ses douleurs. Tantôt , sur des cartons de diverses couleurs , Combinant le pouvoir des nombres, des figures. Lit , dans de vains hasards , de grandes aventures. Qu'une salière tombe, elle a dicté sou sort; Le cri de ce corbeau , c'est l'arrêt de sa mort ; Là , sont des talismans , là , des miroirs magiques ; Tantôt , l'œil attaché sur des mains prophétiques, Il lit dans chaque trait un avenir certain , Et la ligne fatale est la loi du destin. Aux superstitions qui donna la naissance .' La crainte fanatique à la reconnoissance Arracha l'encensoir, et son culte odieux Par le sang des humains sollicita les dieux.
Dirai-je enfin comment, dans leurs ardeurs brûlaales. Des vives passions les fougues turbulentes Tiennent aiguillonner et la crainte et l'espoir, Soit que sur nous la gloire exerce son pouvoir; Soit que l'ambition , tyran des grandes âmes , De l'amour des grandeurs alimente les flammes ; Soit que, plus inquiète et plus avide encor. S'allume dans un cœur l'ardente soif de l'or ?
Pénétrez dans ce temple , où l'avide avarice De l'aveugle hasard adore le caprice ; Voyez au dieu de l'or tous ces autels dressés Recevoir des mortels les vœux intéressés. L'or y brille aux regards , y résonne à l'oreille : A ce bruit tout puissant, l'avidité s'éveille; Mais les cœuri ne sont pas troublés du même soin ; Là sont les vœux du luxe ; ici , ceux du besoin. Et , tandis qu'au hasard , arbitre des richesses, L'un demande des chars , des bijoux , des maîtresses , L'autre , de ses enfants attendant le destin , Déjà du désespoir lient l'arme dans sa main. Immobiles , l'œil fixe , en un profond silence, Tous , d'un regard brûlant , se dévorent d'avance. Dans le cornet fatal le dez a retenti : Il s'agite , il prélude , il sort , il est sorti ! Tous les yeux , tous les cœurs s'élancent sur sa trace ; Il hésite , il balance , il promet , il menace ; Mais il s'arrête enfin : le sort a prononcé , Et dans tous les regards son arrêt est tracé. Effroyables tableaux , où chaque front déploie
Ou sa douleur farouche , ou son horrible joie !
]Mais de nos sentiments, mais de nos passions, Celle qui se nourrit de plus d'illusions , C'est l'amour. Ah 1 combien mon cœur le trouve à plaindre. L'homme à qui ses malheurs donnent droit dele peindre ! Tout frissonnant encor de l'excès de ses maux , Que de fois dans ses mains vont trembler ses pinceaux! Tel , à peine échappé des fureurs de l'orage , Le nautonnier pâlit en contant son naufrage. L'amour dans tous les cœurs fait entendre sa voix 9 : Mais qui dira combien et nos mœurs et nos lois. Et de nos arts brillauls la puissante magie. De ce penchant terrible exaltent l'énergie ? Tel des rayons perdus dans le vague des cieux. Le verre ardent rassemble et redouble les feux. Pour l'instinct effréné d'une horde sauvage, L'amour est im éclair; chez nous, c'esi un orage. De tout ce qui fermente et bouillonne en nos cœurs L'Imagination assemble les vapeurs :
La vanité , l'orgueil , l'espérance , la crainte , Le regret , le dcsir ; c'est l'airain de Corinthe, Où, par un feu brûlant l'un dans l'autre fondus, Tous les métaux rouloient et brilloient confondus; Cest le volcan, où l'air, et l'onde, et le bitume, Nourrissent à-la-fois le feu qui les consume. L'amour lance de loin ses traits les plus puissants : Il n'est pas renfermé dans l'empire des sens; Il n'est pas dans l'alcôve obscure et parfunjée Où le baiser s'empreint sur la bouche enflammée: Il est dans cette fête où, rencontrant leurs yeux. Deux amants tout-à-coup s'étonnent de leurs feux, Et, pleins d'une langueur ineffable et profonde. Dans la foule et le bruit, ne sont plus qu'eux au monde; Il est aux bords déserts , où l'objet adoré , Seul vu, seul entendu, seul craint, seul désiré. Remplit chaque pensée ou de joie ou de peine, Enflamme chaque sens et bat dans chaque veine ; Il est dans la retraite, où le cœur amoureux Verse sur le papier le torrent de ses feux ; Il veille à cette porte où , seul , dans l'ombre humide , L'amant, en palpitant, prête une oreille avide; Heureux lorsque d'un pied posé timidement Le bruit vient l'avertir du fortuné moment , Et promettre à sa flamme une plus douce veille ; II est dans le réduit où la beauté sommeille. Où, de loin l'adorant, et n'osant qu'admirer. Il écoute son souffle et craint de respirer ; Temdis que d'un beau corps l'inutile parure , Ces perles , ces rubis , qu'ornoit sa chevelure , Ces ornements d'un bras arrondi par l'amour, Ce corps où d'un beau sein le mobile contour A ses impressions fit céder la baleine , Excitent des transports qu'il ne contient qu'à peine ; Et, la montrant sans voile à son brûlant désir, Par cent plaisirs secrets devancent le plaisir.
Je passe ces moments de turbulente i\Tesse Où les sens régnent seuls , où l'illusion cesse. Qu'en peignant des désirs l'impétueuse ardeur , j Lucrèce dans ses vers alarme la pudeur ,
L'IMAGINATION
Et fasse des accents de l'obscène licence Murmurer la sagesse et rougir l'innocence. Tour le sage lecteur un coupable mépris , Jamais d'un vers impur n'a souillé mes écrits. Je laisse donc couverts des ombres du mystère Les traits dont s'eflarouche une muse sévère.
Mais qui me décrira ces transports ravissants , Ces délices du cœur, après celles des sens; Ces doux ressouvenirs et ces tendres pensées Par qui le cœur jouit des voluptés passées. Et, rempli d'un bonheur qu'il savoure à loisù", Consacre au sentiment le repos du plaisir ? Ah ! celle qui produit, qui nourrit ce délire, L'Imagination, peut seule le décrire.
L'Imagination, de ses chastes pinceaux, Peut même à la pudeur en offrir les tableaux : Avant les voluptés, l'amour vit d'espérance, Et l'amour leur survit par la reconnoissance. Le bienfait a toujours le droit de nous charmer. Eh ! quel })lus grand bienfait que le bonheur d'anner !
Voilà les plaisirs purs. Mais si la jalousie Allume au fond du cœur sa sombre frénésie. Que je le plains ! Autant qu'aux amours sans fureurs L'illusion versoit d'agréables erreurs, Autant aux cœurs jaloux, qu'un noir poison consume, Elle fait des douleurs épuiser l'amertume. Ce n'est plus cette fée, appelant à ses jeux Les fantômes brillants et les songes heureux; Ce n'est qu'une furie évoquant des lieux sombres Les spectres effrayants et les sinistres ombres. Voyez-le, ce jouet, ce tyran de l'amour : Le malheureux ! il craint et la nuit et le jour : Le jour sert des regards l'audace téméraire , El la nuit peut voiler un odieux mystère. Le concours des cités , leurs pompes et feurs jeux , Tout nourrit, tout aigrit ses soupçons ombrageux. Dans les champs , l'air , les eaux , les fleurs et le zéphire , La forêt , le bosquet , tout contre lui conspire. « Tous deux ils ont suivi ces sentiers écartes; La lune, il m'en souvient, reliroit ses clartés: Ces lieux étoient si beaux ! ce bocage si sombre ! » Il part , il marche , il erre , il s'enfonce dans l'ombre , TTn feu noir et sinistre allume son regard, Et son ami n'est pas à l'abri du poignard. Que dis-je ! malheureux au sein du bonheur même , Il jouit en tremblant de la beauté qu'il aime; Il rêve à ses côtés de rivaux et d'amants , Et ses plaisirs troublés le rendent aux tourments : Et si de son malheur l'assurance terrible Jette au fond de son amc une lumière horrible , Ah! qu'il est malheureux, puisqu'il n'espère plus ! Comme il va regretter les maux qu'il a perdus ! Quelques plaisirs du moins adoucissoient ses peines ; La douleur aujourd'hui coule seule en ses veines. C'est peu de son malheur : hélas ! trop tôt détruit. Plus cruel que ses maux, son bonheur le poiu'suit. Ces jours délicieux , ces nuits enchanteresses, Le nectar des baisers, le charme des caresses. Des plus doux souvenirs font un poison rongeur :
Tel , sous un ciel ardent , lorsque le voyageur Est brûlé par la soif, si dans sa longue course Il vit un ruisseau pin-, un beau lac, une source. Qui, du fond des rochers, du sein des antres frais. Tombe, écume, et s'enfuit sous un ombrage épais. Il croit entendre encor cette eau bruyante et claire; Il s'abreuve à longs traits de l'onde imaginaire..,. Funeste illusion ! trop vains enchantements ! Bientôt ce court plaisir se change en longs tourments; Son regret s'en irrite, et des fraîches fontaines L'onde en flots embrasés revient brûler ses veines.
Sur les pertes du cœur nous pleurons chaque jour. Mais quels regrets pareils aux regrets de l'amour ! J'ai chanté son pouvoir, ses plaisirs, ses prestiges; J'en ai peint les effets : qui peindra ses prodiges ? Qui saura m'exprimcr comment ses traits puissants Trompent la mort , l'absence , et les lieux et les ans .''
Voyez-vous ce visage où d'une ame flétrie Se peint la douloureuse et lente rêverie ; Qui, gai par intervalle, et souvent dans les pleurs, Jusque dans son souris exprime ses douleurs ? D'un amant qui n'est plus amante infortunée, Et par un long délire à l'espoir condamnée, Elle l'attend toujours ; elie croit que la mer Lui retient cet objet à ses désirs si cher. Dans les mêmes chemins , connus de sa tendresse , Cet invincible espoir la ramène sans cesse. Elle arrive. ..Son œil jette de toutes parts Sur l'immense océan ses avides regards; Elle demande aux flots si des rives lointaines Le vent ramène enfin l'objet de tant de peines. Rien ne paroît. « Allons ! il reviendra demain , » Se dit-elle.. .et reprend ti'istement son chemin. Le lendemain arrive; elle vient dès l'aurore, L'attend, soupire. ..et part. ..pour revenir encore: Tant l'amour sait nourrir son triste enchantement !
Que dis-je ! dans l'excès d'un fol égarement , Même après te trépas l'amour voit ce qu'il pleure; Il le voit, il l'entend, lentretient à toute heure. Oh ! pour peindre un malheur si digne de mes chants, Si je pouvois trouver des sons assez touchants , De deux jeunes amants je dirois l'aventure. Amour ! toi qu'une fade et vulgaire peinture Met toujours dans les ris, sur un trône de fleurs. Pardon, si je te place en un lieu de douleurs; Ah ! si l'on y goûta tes plus pures délices , Viens m'aider à les peindre. En l'un de ces hospices »* Dotés par les secours , et fondés par les mams De ce pieux Vincent, bienfaiteur des humains. Dont le modeste nom, digne de la mémoire. De tous les conquérants anéantit la gloire. Une aimable novice , à la fleur de ses ans , Donnoit aux malheureux des soins compatissants; Les Grâces arrangeoient son simple habit de bure • • , Les Grâces se plaisoient à sa simple coiffure. Dans ses traits ingénus respiroit la candeur ; Son front se coloroit d'une aimable pudeur ; Tout en elle éloit calme; un sentiment modeste Régloit son air , sa voix , son silence , son geste ;
Ses Yeux , d'où sa pensée à peine osoit sortir , PTexprimoient rieu encore , et faisoient tout sentir. On eût dit qu'en secret sa douce indifférence D'un ascendant suprême attendoit la puissance: Tel ce chef-dœu>Te heureux de l'amour et des arts , La jeune Galatée , enchantoit les regaids , Lorsque essayant la vie et sou ame naissante , N'étant déjà plus marbre et pas encore amante , Entr'ou\Taut par degrés ses paupières au jour. Pour achever de vivre elle attendoit l'amour.
Ainsi, dans sa langueur doucement recueillie, En une aimable pais reposoit Azélie ; Ou , si son cœur s'ou^Toit à quelque impression , C'étoit de la bonté la tendre émotion Qui , sur ce beau visage , où la grâce respire , De la douce pitié répandoit le sourire.
A l'ombre de ces murs , ignorant les humains , Ce coeur si jeune encore ignoroit les chagrins ; Cependant sur son front je ne sais quel nuage, S'il n'en éloit l'effet, en sembloit le présage : On eût dit, à la voir, que l'instinct de son cceiu", Même avant le plaisir, devinoit la douleur ; El les traits enchanteurs de la jeune Azélie Devenoient plus touchanis par sa mélancolie ; Rieu d'ailleurs ne troubloit le calme de ses traits.... Ah ! puisse le malheur ne l'altérer jamais !
Cependant le jour vint où cette ame si pure Reçut profondément la première blessure.
L'n jeune homme mourant à la fleur de ses jours , Volnis ( c'étoit son nom ) sans amis , sans secours , Dans ce pressant danger oubliant sa naissance. Des charitables sœurs implora l'assistance. Jamais rien de plus beau ne parut sous les eieux : En longs et noirs anneaux s'assembloient ses cheveux , SesyeiLx noirs, pleins d'un feu que son mal dompte à peine, Etinceloient encor sous deux sourcils d'ébène ; Et son front noble et lier, où se peignoit son cœur, S'embellissoit encor de sa douce pâleur.
Tel, moissonné trop tôt, tombe et languit sur l'herbe, Ou le sombre hyacinthe , ou le pavot superbe : Tel meurt avant le temps , sur la terre touché , Un lis que la charrue en passant a touché.
Il fut reçu mourant dans le pieux hospice. Des soins hospitaliers l'honorable exercice Distinguoit Azélie entre toutes les sœurs ; Son devoir l'appela près du lit de douleurs. A lem- premier abord leurs regards se cherchèrent : A leurs premiers regards leurs cœurs se rencontrèrent. Tant des rapports caches le rapide ascendant Sait allumer bientôt l'amour le plus ardent !
jMais un respect timide, une pudeur secrète, Renfermoit dans leurs cœurs leur tendresse muette. Du plaisir de se voir leurs yeux embarrassés, Levés timidement, étoient soudain baissés. A'olnis s'appuy oit-il sur le bras d' Azélie, De quel trouble charmant elle étoit embellie ; Azélie épuisoit tous ces soins délicats Qui voudroient être vus, mais ne se montrent pas; En silence elle offroil, pour calmer sa souffrance,
Des secours que Tolnis reccvoit en silence. 3Iais que de fois l'amour qu'elle enferme en son sein Faisoit trembler la coupe en sa timide main ! Oflerts par cette main que lui-même eût choisie, Les sucs les plus amers lui sembloient l'ambroisie; Offerts par d'autres soins , pour son corps abattu Les sucs les plus puissants demeuroient sans vertu. Quels siècles s'écouloient dans les moments d'absence ! Quel doux tressaillement annonçoit sa présence ! Dans ses nuits sans sommeil, dans ses jours sans repos, La voir ou l'espérer adoucissoit ses maux. Souvent, pour prolonger une si chère vue, Il eût voulu nourrir le poison qui le tue ; Et, rendant en secret grâces à sa langueur, Des remèdes trop prompts imploroit la lenteur. Tout-à-coup, transporté de joie et d'espérance, Il conçoit un projet qui reni\Te d'avance.
A peine relevé de ce lit douloureux , Son œil osa fixer AzéUe et les cieux : « O fille vertueuse ! ô mon dieu tutélaire ! Dit-il avec transport, que sert un vain mystère .' Xos feux se sont trahis ; et ces feux innocents rf e sont pas , tu le sais , le délire des sens ; Formés dans la douleur, nourris dans la souffrance, Ils s'épurent encor par la reconnoissance. C'est par toi que je vis , daigne vivre pour moi ; Xe me fais pas haïr des jours sauvés par toi. D'un amour malheureux trop malheureuse fille. Tu n'as , on me l'a dit , ni parents, ni famille ; Eh bien ! ces sentiments qu'eût partagés ton cœur Sur moi seul réunis feront mieux mon bonheur. Je suis libre , tu l'es : viens , ma chère Azélie , Viens , je veux te devoir le bouheur et la vie. »
Tel qu'un foible arbrisseau , dans la serre nourri , Xe quitte qu'à regret sou doux et sûr abri ; En vain d'un ciel brillant la hberté l'appelle : Timide , il craint les vents et leur souffle infidèle. Ainsi, les yeux baissés, rougissant de pudeur, Azélie, en pleurant, accepta sou bonheur. Les beaux jours renaissoient, la terre étoit plus belle; Le fortuné Yolnis s'embellissoit comme elle , Et goûtoit , retiré dans un riant séjour , Le repos, la santé, la printemps et l'amour. Que renaître au printemps est un charme suprême ! Mais combien les beaux jours sont plus beaux quand on ai- Tous deux savoientjouir de ces charmes louchcuils : [me! Le véritable amour se plait toujours aux champs. " Yois-tu, disoit Yolnis, ces fleurs, celte verdure , Du ruisseau libre enfin entends-tu le murmure .' Tout renaît au printemps , tout se ranime ; et moi , Dans mes beaiLX jours, hélas! j'étois flétri sans toi. >•
Il disoit ; et , tous deux mêlant leurs douces larmes , Delà nature ensemble ils goùtoient mieux les charmes. Hâtez-vous, couple heureux, hâlez-vous de jouir! Ces boulons, que l'aurore a vus s'épanouir. Peut-être avant le soir vont céder à l'orage : Ah ! que de vos deslins ils ne soient point l'image ! Yahis souhaits! Azélie, au milieu du bonheur, JTavoit pas vainement pressenti le malheur.
L'IMAGINATION
Des parents , qu'illuslroil le nom de leurs ancêtres ,
Visitèrent Volnis dans ces réduits champêtres.
Azélie essuya leur superbe dédain,
Et son cœur en conçut un noir et long chagrin ;
Non que sa vanité , secrètement blessée ,
Ne sût pas d'un dédain supporter la pensée;
Mais de ce cœur si pur le noble sentiment
Se reprochoit d'avoir dégradé son amant :
Le cœur voudroit toujours ennoblir ce qu'il aime.
Azélie enferma son désespoir extrême ;
El Volnis , de ce cœur sensible , mais discret ,
S'efforça vainement d'arracher le secret.
Mais un jour qu'ils passoient , rêveurs et solitaires,
Dans un salon rempli des portraits de ses pères,
L'esprit déjà frappé , d'un accent plein d'effroi ,
« Les voyez-vous ? dit-elle ; ils ont honte de moi ! »
Elle dit , et s'enfuit au fond de sa retraite ; Dès-lors rien ne calma sa tristesse secrète ; Dès-lors son tendre époux, de moment en moment, "Vit se décolorer ce visage charmant.
Et, malgré ses secours, des âmes la plus belle S'exhala doucement de ce corps digne d'elle , Comme au gré d'un feu pur s'exhale vers les cieux D'un beau vase d'albâtre un parfum précieux.
Pour pleurer tant d'amour, de vertus et de charmes, Le malheureux Volnis a-t-il assez de larmes ? Non : il ne pleure pas ; mais son cœur éperdu Voit toujours, ou croit voir l'objet qu'il a perdu. Il le voit, il l'entend, il poursuit son image. Tantôt il l'entrevoit à travers un nuage ; Tantôt , comme au retour d'un voyage lointain : « O charme de mon cœur! je te retrouve enfln ! Pourquoi m'as-tu privé de ta douce présence.-* Dieu ! combien j'ai souffert pendant ta longue absence ! > Tantôt, dans son délire, heureux de revenir Vers ce lit de douleur, plein d'un doux souvenir. Il croit se voir soigner par l'objet qu'il adore ; Vers cet objet charmant sa main s'étend encore. Tantôt au bord des eaux, dans les bois, dans les lieux Que tous deux parcouroient, qu'ils chérissoient tous deux. Il croit la voir encore embellir ces campagnes ; Souvent il la demande à ses jeunes compagnes ; Les fleurs qu'elle élevoil frappent-elles ses yeux : « Donnez, qu'à son réveil j'en pare ses cheveux. » Tantôt de son hymen il préparait la fête ; La couronne de rose et la pompe étoit prête. Malheureux ! lui rendant tout-à-coup sa douleur , L'affreuse vérité retomboit sur son cœur. Alors son œil troublé ne voyoit que ténèbres , Que crêpes , que linceuls et que torches funèbres. Il marchoil , s'asseyoit , se levoil sans dessein , Commençoit un discours, l'interrompoit soudain. A force de douleurs, quelquefois plus tranquille. Un long accablement le teuoit immobile : Tels qu'on voit enchaînés dans leur triste repos , Ces simulacres vains pleurant sur des tombeaux. Mais toujours il voyoit celte image si chère; Vainement l'amitié tâcha de le distraire ; Lorsqu'un hasard heureux que l'on n'eût pu prévoir,
D'adoucir ses malheurs fit naître quelque espoir.
Une jeune beauté d'ime grâce accomplie, Dieux ! comment pûtes-vous faire une autre Azélie ! De celle qui n'est plus intéressant portrait, De cet objet charmant rappeloit chaque trait. C'éloit son doux maintien, son aimable mdolence, Le charme de sa voix , celui de son silence ; On croyoit voir son air, son visage, ses yeux. Deux gouttes de rosée ou du nectar des dieux, Deux matins du printemps, deux des plus fraîches roses, Sur une même tige, à la même heure écloses. Se ressembleroicnt moins. Par ce nouvel objet , De dislraire son cœur on forme le projet : Heureux , si cette aimable et douce ressemblance Pouvoit de sa douleur tromper la violence ! Sous un voile d'abord on cache ses attraits ; Il vient : le voile tombe et laisse voir ses traits ; Il tressaille à sa vue, et, d'un regard avide, Il la fixe en gardant un silence stupide; Puis, égaré de joie, et de crainte, et d'amour, Son œil sur deux objets semble errer tour-à-tour; Enfin, jetant un cri : « Mes amis, quel prestige . Elles sont deux. » L'Amour avoit fait ce prodige; L'Amour montroil de même à ses yeux éperdus , Et celle qui respire, et celle qui n'est plus: Tant, avec ce penchant toujours d'intelligence, L'Imagination lui prèle de puissance 1
CHANT III