‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 192 sur 413 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Plus de frein , jpUis d'obstacle ; et ler.r ardeur guerrière Fait passer dans leurs bras leur ame tout entière.

L'orgueilleux MuiTanus, au lieu d'exploits fameux, Faisoit sonner son nom , el vingt rois pour aïeux : Soudain Enée accourt ; et d'un rocher qu'il lance L'époirvantable poids abat son insolence : Il tombe, son char roule , et ses coursiers ingrats, Sur leur maître écrasé précipitant leurs pas , Laissent son vain orgueil expirer dans la fange. Par le trépas d'IIyllus ïurnus bientôt le venge : Hyllus vcnoit à lui , menaçant , furieux ; Mais le rapide trait de l'Ardéen fougueux, Malgié le casque d'or dont la riche coiffure Lui ser^"oit de défense ainsi que de parure, Arrête le Troyen à ses pieds renversé , Et dans son front sanglant le fer reste enfoncé. En vain , brave Créius , ta valeur se déploie ; Grec, tu meurs égorgé par l'euuemi de Troie; ïurnus tranche tes jours. Prêtre religieux, Cupencus contre Enée implore en vain ses dieux, Et de son pavois d'or la parure frivole : Enée accourt, le voit , le saisit el l'immcle. Et toi qui résistas à plus dun bataillon , Toi que ne vainquit pas le vainqueur d'Ilion, Eole, adieu tes biens, la maison opulente : Ton palais est à Troie , et ta tombe à Laurente; Là t'atteudoil la mort. Cependant les Troyens , Les Latins , les Toscans, les fiers Arcadiens, Tout revient, tout reprend celte lutte funeste; D'une part c'est Messape , et de l'autre Séreste, Et le prudent Mnesthée et le brave Asylas : Chaque instant agrandit la scène des combats; Dts deux côtes la mort plus largement moissonne; Par-tout sifflent les traits, par-tout le sang bouillouoe.

Fluctuât ira intus; rumpantur ncscia vinci Fectora ; uunc tolis in voinera viribus ilur.

Murraoum hic , atavos et avorum antiqua sonautera Nomina , per regcsque actum genus orane Latinos, Prxcipitcra scopulo, atque ingentis turbine saxi Kxcutit, cflïioditque solo; buuc lora et juga subtcr Proroh-crc rot;r; crcbro supex ungula |)u!su Incita, nec flortiiui memorum proculcat cquorum. Ille rueuti Uyllo, aiiimisque inmane rreraenti, Occurrit, teluiuque aurata ad teropora torquet : oui per galeam (ixo stetit hasta cerebro. l^xtcra nec tua te, Graium fortissime, Cretcu, Eripuit Turno; nec di texere Cupeucnm, .Enea veniente, sui : dcdit obvia ferro Pectora, nec miscro clrpei mora profuit serci. Te quoque Laurentes viderunt, jEole, cam[ii Oppetere, et late terrara constcrnere tergo; Occidis, Argivae quem non potuere phalanges Stcmere, nec Priami regnorura eversor Achilles; Hic tibi mortis erant metae: dumus alta sub Ida ; Lyrnessi domus alta; solo Laurente scpulcnim. Totae adeo conversât acies , omnesque Latiiii, Omocs Dardanidae : Mnestheus, acerque Serestus , Kt Messapus equum doraitor, et fortis Asylas, '■'uscorumqae phalanx, Evandiiquc Arcades ala: l'ro se quisque viri summa nituutur opum vi.

Ténus alors, Vénus vient inspirer son fils, Yeut qu'il fonde à l'instant sur l;s murs ennemis, Et jusqu'en ses remparts fasse trembler Laurente. Alors, de tous côtés portant sa vue errante , Le héros des Troyens dans les champs des combats Cherche par- tout Tumus , et ne le trouve pas; Soudain d'un œil ardent il regarde la ville, Au milieu du tumulte impunément tranquille. Il frémit; et, brûlant d'une héroïqiie ardeur. D'un plus noble triomphe il llatte sa valeur. Il appelle à grands cris Tintrépide Sergeste, Et le prudent Mnesthée, el le brave Séreste; Et d'un tertre élevé qu'entourent à-la-fois Tous ses soldats armés , accourus à sa voix : « Qu'on m'écoute, dit-il, el que l'on m'obéisse. Le ciel dicta l'arrêt, il faut qu'il s'accomplisse; Tout imprévu qu'il est, osez l'exc^iiter. Tous voyez ces remparts, c'est là qu'il faut monter; Là se forgent nos maux , là l'effroyable guerre Allume les flambeaux qui ravagent la terre : S'ils osent résister , les murs de Lalinus De leurs débris fumants vont écraser Tunms. Dois-je attendre en ces lieux que ce rival san=; glaire Daigne, vaincu deux fois , avouer ma victoire '> C'est là qu'est l'ennemi, rennemi de vos dieux. Et des traités rompus l'infracteur odieux. Marchf-z , courez; volez! point de grâce anx parjuros , Et, la flamme à la main, effacez vos injures. »

Il dit : des cris guerriers partent de toutes paris ; Tous, d'nn commun élan, fondent sur les remparts. Déjà les feux sont prêts, les échelles dressées, Les murs sont investis, les portes menacées; Déjà du sang latin coulent de longs torrenis ; Ou marche sur les corps des gardes expii'anfs ;

IS're mora , nec rcquics ; vaste ccrtamiue tendunt.

Hic mcnlcm ^tneic geuetrix piJcherrima misit, Iret ut ad muros, urbiquc adverteret agmca Ociiis, et subira turbaret clade Latinos. lUe ut, vestigans diversa per agraina Turnmn, Iluc atque hue acics circumtullt : adspicit urbeni Inmuuem tanti belli , atque iiipuuc quietam. Continuo pugox adcendit majoris imago; Mneslliea, Sergestumque vocal, fortemque Serrstnm, Ductores. turaulumque capit, quo cetera Tcucr.'u Concurrit legio, nec scuta aut spicula densi Doponunt : ceiso médius stans aggere fatur : « Ne qua mcis esto dictis mora: Juppitcr hjc stat ; Ncu quis ob inceptum subitum mihi segoior ito. iTbcro liodie, caussam belli, rcgna ipsa Latioi , Ni frcnum adcipere et victi parère fatentur, F.ruara, et œqua solo furatmtia culmina ponam. Scilicet exspectem, libeat dura prœlia Turno Nostra pati, rursusque velit concurrere victus? Hoc caput, o cives, hxc belli summa nefandi: Fertc laces propcre, fredusque reposcite flammis. >•

Dixerat, atque aniniis pariter certantibus omnes Dant cuneum, deusaque ad muros mole feruntur. Seaiae inproviso, subitusque adparuit ignis : Discurruut alii ad portas, primosque trucidant; Fcrrum alii torquent, et obumbrant ïthera tclis.

D'autres de Irails ailés font voler un nuage : Dans les airs obsciuxis siffle l'affreux orage. Énée est à leur tète , et , les mains vers les cieux , De la paix violée il atteste les dieux, Accuse Lalinus, cause de tant d'alarmes : On le condamne donc à reprendre les armes; Deux fois on rompt la paix, et deux fois le traitél

Cependant la Discorde agite la cité; L'un veut que des Troyens admettant les cohortes, De la ville à lïnsîanl on leur ouvre les portes ; Et , pour les recevoir en dépit de Turnus , D'autres sur le^ remparts entraînent I.atiuus; Quelques uns, des Latins ranimant l'espérance. Veulent de leurs remparts prolonger la défense Le tumulte s'accroît, et des partis divers Les bruyantes clameurs s'élèvent dans les airs. Tel , lorsqu'au fond d'un roc que la fumée inonde , Des pasteurs, d'un essaim troublent la paix profonde. Le désordre est par-tout ; le peuple épouvanté Dans ses remparts de cire erre de tout côté : Un bruit sourd se répand, on s'assemble , on consulte, On s'apprête, on s' excite à repousser l'insulte; Et , de leurs creux abris sortie à gros bouillons , L'odoran'.e vapeur monte en noirs tourbillons.

Un désastre nouveau, qui tout-à-coup éclate. Met le comble à l'effroi : la malheureuse Amate , Voyant par l'ennemi ses remparts menacés , Jusque dans son palais les noirs brandons lancés , De Turnus vainement implore l'assislance. Que doit-elle augurer de sa fatale absence ? Ce héros , s'il vivoit , viendroit la secourir; Et la mort de Turnus la condamne à mourir ! Elle s'accuse alors des maux de sa famille , Et nomme tour-à-tour son époux et sa fdle ; Enfin , lasse du jour, dans un transport fatal , Change en lien mortel son vêtement royal , S'y suspend, et finit, dans cette étreinte affreuse,

Ipse inter priraos dextram sub mœoia tendit 58o jEneas, mao;naquc incusat voce Latinum; Testaturque deos, iterum se ad praelia cogi : Bis jam Italos hostis; haec altéra fœdera rurapi.

F.xoritur trepidos iuter discordia civis : Urbein alii rcserare jubent, et pandere portas Dardanidis, ipsuinque trabunt in mœnia regciii Arma ferunt alii, et pergunt defendere mures; Inclusas ut quum latebroso in pumice pastor Vestigavlt apes, fumoqiie inplevit amaro; nia; intiis trcpidae rerum per cerea castra S90 DiscurruDt, magnisque acuunt stridoribus iras; Volvitur atcr odor tectis; tum murmure caeco lotus saxa sonant : vacuas it fumus ad auras.

Adcidil haec fessis ctiam fortuna Latioi.s, Quse totara luctu eoncussit funditus urbem. Regina, ut tectis venientem prospicit hostem, Incessi muros, ignis ad tecta volare; Nusquara acies contra Rutulas, nulla agmina Turni : Infelix pugnae juvenera in certaraine crédit Exstinctum; cl, subito mentem turbata dolore, fioo Se caussam clamât, crimenque, caputque maioruni; Multaque per mœstura dcmens effata furorem ,

Par un trépas cruel une vie odieuse.

Elle expire ; et bientôt de ses tristes deslins

Le bruit fatal arrive aux femmes des Latins :

La douleur les saisit , et les mères tremblantes

Font retentir les airs de leurs voix gémissantes.

Sa fille, la première, objet de tous ses vœux ,

Objet de tous ses soins, arrache ses cheveux;

Et, dans son désespoir déchirant son visage.

Aux roses de son teint fait un sanglant outrage.

Sa cour par de longs cris se joint à ses douleurs.

Bientôt le bruit affreux court dans la ville en pleurs :

Le roi, le roi sur-lout , détestant la lumière ,

Souille ses cheveux blancs d'une horrijjle poussière ,

Déchire ses babils. Monarque , père , époux ,

Il ressent à lui seul l'iuforlune de tous ;

La pitié le saisit , le remords le déchire.

Ah ! que n'a-t-il plus tôt, pour l'honneur de l'empire,

Offert à ce héros , pur sang de Dardanus,

Et sa fille, et le sceptre usurpé par Turnus !

Cependant, loin des murs de la ville plaintive, Turnus pressoit les pas d'une foule craintive ; Mais déjà ses coursiers, sous la main de sa sœur. De leur essor fougueux ralentissoient lardeur. Tout-à-coup jusqu'à lui parvient le bruit horrible • Il écoute; il entend un mélange terrible De sons, de cris confus, qui du sein des remparis En lugubres accents rouleiit de toutes paris. « Qu'enlends-je, malheureux ! quels cris épouvantables! Et d'oii peuvent partir ces clameurs lamentables ? Je ne me trompe pas : ces accents de l'effroi De nos tristes remparts arrivent jusqu'à moi. » Il dit, de ses coursiers ramène à lui les rênes, Et prête encor l'oreille à ces clameurs lointaines. Sa sœur, qui, sous un nom, sous des traits étrangers, Avoit conduit son frère à travers les dangers , Le rassure en ces mots : « Turnus, suis ta victoire ; Marchons dans le sentier qui nous ouvrit la gloire.

Purpureos moritura manu discindit amictus. Et nodum iuforrais leti trabe neclit ab alla. Quam cladem miserœ postquam adcepere Latin», Filia prima manu flavos Lavinia crinis Et roseas laniata gênas, tum cetera circum Turba, furit : résonant late plangoribus aedcs. Hinc totam infelix volgatur iama per urbem : Dcmitlunt mentis; it scissa veste Lalinus,

610 Conjugis adlonitus falis, urbisque ruina;

Canitiem inmundo perfusam pulvcre turpans : * Multaque se incusat, qui non adccpcril antc * *Dardanium ,Enean, generumque adscivcrlt ullro.*

Interea extremo bellator in îcquoie Turmis Palantis sequitur paucos, jam segnior, atqiie Jam minus atque minus successu la;tus cquoru:n. Adtulit hune illi ca:cis terroribus aura Coumixlum clamorem , adrectasque inpulit auris Confusœ sonus urbis, et inlœtabile murmur.

620 „ Hei mihi ! quid tanto tiirbantur niœnia luctu ? Quisve ruit tanins diversa clamor ab urbc? » Sic ail, adduclisque amens subsislit habenis : Alque huic, in facicm soror ul conversa Metisci Aurigx, currumque et equos et lora rcgebal.

Page 1