‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 193 sur 413 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

nO.I

Pour porlcr à nos murs d'inu'iiles secours, De nos premiers succès n'arrêtons point le cours ; Poursuivons les Troyens dans le champ des batailles , Assez d'autres sans nous défendent nos murailles. — NjTnphe, répond Turnus, penses-lu que mou cotur Un seul instant ait pu méconnoitre ma sœur ? Non, non, tu l'es trahie à force de tendresse, Et sous tes traits mortels j'ai connu la déesse. Mais toi , quel intérêt , ou quel ordre des dieux , Pour ces champs de la mort t'a fait quitter les cieux ? Viens-tu voir le trépas de ton malheureux frère ? Car enfin désormais que faut-il que j'espère ? J'ai perdu mes amis; j'ai perdu Murranus, Égorgé, dieux vengeurs! sous les yeux de Tiu-nus: Je crois le voir encore , étendu sur le sable , M'appeler vainement d'une voix lamentable. Le malheureux Ufens, repoussant mes secours. Pour ne pas voir ma honte a terminé ses jours ; Son corps est aux Troyens, les Troyens ont ses armes. Il me manquoit , parmi tant de sujets d'alarmes , De voir nos murs détruits ! Tranquille spectateur, Justifierai-je donc mon lâche accusateur ? Et, sacrifiant tout, gloire, amour, hvménée , Montrerai-je Turnus fuyant devant Énée.' Non, non, marchons sans crainte au devant de mon sort; Mourons : est-ce au malheur de redouter la mort ? O vous, puisque les cieux me sont inexorables , Divinités d'enfer, soyez-moi favorables!

J'irai , j'Irai trouver tous mes nobles aïeux ; Et Turnus au tombeau descendra digne d'eux. »

Comme il parloit , Sacès vers son chef intrépide Vient, traversant les rangs sur son coursier rapide ; Et , lui montrant de loin son ^■isage sanglant : « Turnus ! ayez pitié de ce peuple tremblant, Dit-il ; vous seul pouvez relever son courage.

Talibus occurrit diclis : « Hac, Turne, sequair.ur

TrojiigeDas, qua prima viam victoria pandit;

Sunt alii, qui tecta manu defendere possint.

Ingruit -Eneas Italis, et pralia miscet;

Et nos sacva manu mittamus funcra Teucris. 63o iSec numéro inferior, pugnae nec lionorc recèdes. >•

Turnus ad fiaec :

« O soror, et dudum adgnovi, quum prima per artcm

Fœdera turbasti, tcque bœc in bella dcdisli;

Et nunc nequidquam fallis, dea. Sed quis Olympo

Demissam tantos voluit te ferre labores?

Au fratris miseri Ictum ut crudele videres ?

IS'am quid ago? aut quae jam spondet fortuna salutem?

Vidi cculos ante ipse meos , me voce vocantem ,

Murranum , quo non superat mihi carior aller, 640 Oppetere ingentem, atquc ingenti volnere vicliiui.

Occidit infelix, ne nostrum dedecus L'fcns

Adspiceret; Teucri potiuntur corpore et arœis.

Exscindine domos (id rébus defuit unum)

Perpeliar? dextra nec Drancis dicta refeliam?

Terga dabo? et Turnum fugientem haec terra videbil?

Usque adeone mori miserum est? Vos, o mihi Mancs,

Este boni , quoniam superis aversa voluntas.

Sancta ad vos anima, atque istius inscia culpx

Descendam, magnorum haud unquam indignus avorum. >: *^ Vix ea fatus erat : medios volât ecce per hoslis

Éjiée au pied des murs fait éclater sa rage ; Il presse , il frappe , il tonne , et nos forts démolis Dans leurs débris fumants vont être ensevelis ; Sur leur faite ébranlé déjà volent les flammes. Accourez; nos vieillards, nos enfants et nos femmes. Tous , jusqu'à nos guerriers, n'espèrent qu'en Tui'cus, Tous ont sur vous les yeux : le triste Latinus, Glacé par la terreur, glacé par la vieillesse. Doute de quel côté doit pencher sa foiblesse. C'est peu : préparez-vous à de plus grands malheurs ; La reine, succombant au poids de ses douleurs, La reine, votre appui, détestant la lumière, A de ses propres mains abrégé sa carrière. Le valeureux Messape et le brave Alinas Autour de nos remparts animent nos soldats : L'ne double phalange autour d'eux s'est pressée ; D'une moisson de fer la terre est hérissée; Et , lorsque la mort vole au pied de ce rempart , Turnus sur ces gazons promène en paix son char!... » Frappé de taut de coups, dont frémit sa vaillance, Turnus reste immobile et garde un long silence : Il sent tout à-la-fois bouillonner dans son cœur La douleiu- insensée, et la haine, et l'honneur; Et l'amour furieux , et sa jalouse rage, Egarent ses esprits et troublent son courage. Cet aveugle délire est à peine calmé.

Il tourne vers la ville un regard enflammé ; Il voit (dieux! quel objet!) la flamme étincelanle, S'élevanl dans les airs en colonne brûlante, Sur les flancs d'une tour rouler au gré du vent. Lui-même en construisit l'édifice mouvant; Et sa main, avec art élevant chaque étage, Sur des orbes roulants en posa l'assemblage. « Ah! c'en est trop, dit-il, obéissons aux dieux; J'entends la voLx du sort , j'entends l'arrêt des cieux.

Vectus equo spumante Saces; adversa sagitta Saucius ora, ruitque inplorans nomine Turnum : <> Turne, in te suprema salus; miserere tuorum. Fulminât ineas armis, summasque minatur Dejecturum arcis Italum, excidioque daturum; Jamque faces ad tecta volant: in te ora Latioi, Id te oculos refcrunt; mussat rex ipse Latinus Quos generos vocet, aut quae sese ad fœdera flecta!. Prseterea regina, tui fidissima, dextra

f^ Occidit ipsa sua, luceraque exterrita fugit. Soli pro porlis Messapus et acer Atinas Sustentant aciem : circum bos utrimque phalanges Stant densaî, strictisque seges mucrooibus horret Ferrea; tu currum deserto in gramine versas! »

Obstupuit varia confusus imagine rerum Turnus, et obtutu tacito stetit. JElstuat ingens Ldo in corde pudor, mixtoque insania luctu. Et Furiis agitatus amor, et conscia virtus. l't primum discussœ umbrae, et lux reddita menti,

^'° Ardentis oculorum orbis ad mœnia torsit

Turbidus, eque rôtis magnam respexit ad urbem. Ecce autem, flaramis inter tabulala volutus Ad cœlum undabat vortex, turriraque tenebat, Turrira, conpactis trabibus quam eduxerat ipse, Subdideratque rotas, pontisque instraverat altos. « Jam jam fata, soror, superant; absiste morari:

L'ENEIDK.

Juturne, vainement ta tendresse m'arrête : Je marche à ce combat au péril de ma lèle ; Tu ne me verras pas indigne de ma sœur : Laissons là mon salut, il s'a;;it de l'honneur. Adieu, je ne prends plus que ma rage pour guide. »

Il dit, et de son char descend d'un saut rapide, Laisse Juturne en pleurs , et , bravant le trépas , A travers les Tro} ens précipite ses pas. Ainsi lorsqu'un rocher dont la superbe cime Dominoit le vallon et pendoit sur l'abîme. De son lit, détrempé par les flots pluvieux, Tout-à-coup se détache ; ou des venis furieux Quand le bruyant essaim conjure sa ruine; Ou quand l'âge en silence a miné sa racine, Du sommet escarpé de ses antiques monts Il croule , il tombe , il roule , il s'élance par bonds , Traîne avec ses débris bergers, troupeaux, élablc : Ainsi renversant tout dans sa course indomptable, Turnus vole à Laurenle, aux lieux où le dieu Mars Fait couler plus de sang, fait siffler plus de dards ; Commande à ses guerriers de la voix et du geste : •< Cessez, dit-il, cessez celle guerre funesle : Tout le sort des combats pèse aujourd'hui sur moi ; Lié par un traité, je dégage ma foi.

Où mon rival est-il.-'» Il dit, on lui fait place, Et les rangs, en s'ouvrant, laissent un vaste espace. Au seul nom de Tur.'.us, Énée a tressailli : De ce fameux combat d'avance enorgueilli, De Laurente aussitôt il quitte les murailles. Que lui sont désormais les sièges , les batailles .•* Il vole , il franchit tout d'un pas précipité : Turnus seul est présent à sou cœur irrité. Il l'aperçoit, le brave, et, sûr de la victoire. Semble encor s'agrandir, à l'aspect de la gloire. Avec moins de fierté s'élève jusqu'aux cieux Le sourcilleux Éryx , l'Athos audacieux ;

Quo deus, et quo dura vocat Fortuna, seqiiainur. Stat conferre manum Mnex; stat, qiiidquid acerhi est, Morte pati; nec me itidecorem , geriuana, videbis *8o Amplius : huuc, oro, sine me liirere ante furoreu). »

Dixit, et e curru saltum dédit ocius arvis; Perq\ie hostis, par tela ruit; raœstamque sororem Deserit, ac rapido cursii média agmioa rumpit. Ac, veluti raontis saxiim de vertice prœceps Quura mit, avolsum vento, seu turbidus imbcr Proluit, eut anois soKit sublapsa vetuslas; Ferlur in ahriiplum magao mons inprobiis actu, Exsultatque solo, silvas, armeuta, virosque Involvens secum : dlsjecta per agmina Turnus 690 Sic urbis ruit ad muros, ubi piurima fuso

Sanguine terra madet, striduntque hastilibus aura"; Significatque manu, et magno simul incipit ore : « Parcite jam, Rutuli; et vos tela inblbete, Latiui. Qusecumque est Fortuna, mea est; me verius unura Pro vobis fœdus luere, et decernere ferre. » Discessere omnes medii, spatiuraque dedere.

At pater jEneas, audito nomine Turni, Deseril et muros, et summas deserit arcis; Praecipitalque moras omnis; opéra omnia rumpit, 700 Laetitia exsultans; horrendumque iutonat armis :

Quantus Athos, aut quautus Eryx, aut ipse, coruscis

Avec moins de grandeur l'Apennin se présente , Quand sur les vieux glaçons de sa cime imposante , Superbe, il s'applaudit de ses bois toujours verts, Et porte jusqu'aux cicux le trône des hivers. Les Troyens, les Latins, que ce spectacle assemble, Assiégeants, assiégés, tout regarde, tout tremble ; Tranquilles spectateurs , leurs bras sont désarmés. Latinus, à l'aspect de ces chefs renommés. Qui si loin l'un de l'autre ont reçu la naissance , S'étonne de les voir, émules de vaillance, Entre deux camps oisifs se combattre en ce jour, Et lutter pour la gloire et l'empire et l'amour.

A peine on a fait place à ce couple intrépide. L'un sur l'autre à l'instant fondant d'un pas rapide , De loin ils font voler d'énormes javelots ; Bientôt du choc affreux gémissent les échos; Tous deux avec fureur s'attaquent, se répondent; L'adresse , le hasard , la valeur se confondent ; Le fer croise le fer, les coups suivent les coups. Tels, quand deux fiers taureaux, l'un de l'autre jaloux , Sur le haut du Sila, du Taburne sauvage. Enflammés par l'amour ou transportés de rage. Disputent leur amante ou vengent leurs affronts; Tous deux, avec fureur heurtant leurs larges fronts, Se déchirent les flancs de leur corne sanglante : Le pâtre est conslerné, le troupeau s'épouvante; Et la génisse attend dans un nmet effroi Quel sera le vainqueur, son époux et son roi ; Des bois, des monts lointains les échos retentissent. Tels de ces deux rivaux les coups s'appesantissent : Le fer frappe le fer, et d'un choc furieux Les boucliers tonnants font retentir les cieux.

Alors le roi des dieux, pour peser ces puissances. Suspend également ses célestes balances : Il y place leur sort; et, pour régler son choix. De leurs destins divers interroge le poids.

Quura frémit ilicibus, quantus, gaudctque nivali Vertice se adtollens pater Apcnninus ad auras. Jam vcro et Rutuli certatim, et Troes, et omncs Convertere oculos Itali, quique alta tenebant Mœnia, quique iraos pulsabant ariele muros; Armaque deposuere humeris : stupel ipse Latinus, Ingeutis, genitos diversis partibus orbis, Inter se coiisse viros, et cernere ferre.

■lo Atque illi, ut vacuo patuerunt œquere camj)i, Procursu rapido, conjectis eminus hastis, Invadunt Martem clypeis atque îere sonero, Dat gemitum tellus; tura crebros ensibus ictus Congeminant : fors et virtus miscentur in unum. Ac velut, ingenti Sila, summeve Taburne, Quura due cenversis inimica in prœlia tauri Frontibus incurrunt; pavidi cessere magistri; Stat pecus émue metu mutura, mussantquc juvencae, Quis ncmori impcritet, quem teta armenla sequantur;

720 Illi inter sese multa vi veinera miscent.

Cornu aque obuixi infigunt, et sanguine largo Colla armosque lavant; gcmitu nemus orane remugit. Haud aliter Très iEneas et Daunius héros Concurrunt clypeis : ingens frager œthera conpiet.

Juppiter ipse duas aequato examine lances Sustinct, et fata inponit diversa duorum;

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