LIVRE X!I
Tout-à-coiip Tuiinis vole, cl, dans sa fi)iigue allière,
Se dressant, laniassaul sa force tout entière,
A. levé sur Euée un glaive audacieux :
Il frappe ; les deux camps fout retentir les cieux ;
Tous les cœurs sont saisis; mais le glaive perfide
Se brise, et de Turnus trahit lalteute avide.
Son cœur en a frémi : c'étoit fait de ses jours ,
S'il n'avoit de la fiiile emprunté le secours.
Il fuit; mais, ô fureur! dans sa main indignée
Du glaive malheureux l'inutile poignée
Rlonlre à ses yeux un fer étranger à son bras.
Ou dit que, sur son char s' élançant aux combals,
Ce piiuce , au lieu du fer Ibrgé par Yulcain même ,
De sou vieil écuyer, dans son ardeur extrême ,
Avoit saisi le glaive , et long-temps dans ses mains
Cette arme épouvanta la foule des Troyens;
Mais contre un fils des dieux, contre une arme céleste,
Quand de ce fer mortel il fit l'essai funeste,
Infidèle à sa gloire, infidèle à son bras,
Tel qu'iui glaçon fragile, il jaillit en éclats;
Son débris dispersé resplendit sur l'arène.
Alors, voyant sur lui fondre une mort certaine,
Turnus fuit, vient, revient, fait, refait cent détours.
D'un côté , de Laurente il rencontre les tours ;
De l'autre les Troyens, de l'autre un lac immense.
Son rival, dont Vénus adoucit la souffrance,
Foible, se plaint encor d'un reste de langueur,
Et ses genoux tremblants servent mal sou grand cvur :
Pourtant il se ranime, il part, et sa menace
Du guerrier fugitif ne quille point la trace ;
Ses pieds touchent ses pieds , ses pas pressent ses pas.
Ainsi, lorsque d'un cerf poursuivant le trépas.
Un chien tout haletant le relance dans l'onde;
Ou lorsque, détournant sa course vagabonde.
Une pourpre mobile épouvante ses yeux,
Effrayé tour-à-tour du piège insidieux ,
Quem damnet labor, et quo vergat pondère letum. Eiuicat hic, inpune putans , et corpore loto Allé sublatum consuigit Turnus in ensem,
730 Et l'erit ; exclamant Trocs, trepidiqiie Latini, Adrectseque amborum acies : at pcrfidus ensis Frangitur, in medioque ardentem deserit ictu; Ni fuga subsidio subeat : fugit ocior Euro, Ut capulum ignotum dextramque adspexit inermcin. Fama est, praecipitera , quum priraa in pralia juiiclos Conscendebat equos, patrio mucrone relicto, Dum trépidât, l'errum aurigae rapuisse Mttisci; Idque diu, dum terga dabaut palantia Teucri, Suffecit; postquam arma dei ad Volcania ventum,
7*0 Mortalis mucro, glacies ceu futilis, iclu Dissiluit; fulva resplendeut fragmina arena. Ergo amens diversa fuga petit aequora Turnus, Et nunc hue, inde hue incertos inplicat orbis. Ludique enim densa Teucri inclusere coroiia; Atque hinc vasta palus, hinc ardua mœnia cingunt. Nec minus jEneas, quamquam tardata sagitta Interdum genua inpediunt, cursumque récusant, Insequitur, trepidique pedem pede fervidus urget. loclusum veluti si quando flumine uactus
7*0 Cervum, aut Puniccœ sxptum formidine pcnnac.
Et du bord escarpé dont la liouUnir l'arrête.
Le cerf en cent détours fuit sa mort qui s'apprête ;
Son ennemi, hâtant son barbare plaisir,
Court, la gueule béante; et, prêt à le saisir,
Rejoint et fait crier son double rang d'ivoire :
Le cerf vole , et se rit de sa fausse victoii-e ;
Et la dent qu'il évite, aussi prompt que l'éclair,
A cru mordre sa proie , et ne happe que l'air.
Des chiens et des chasseurs les cris au loin résonnent :
Le rivage répond , l'eau frémit , les cieux tonnent.
Tel s'échappe Turnus; il fuit, et toutefois Il appelle les siens , demande à haute voix Ce fer, ce fer divin, sa défense ordinaire. Son rival à grands cris s'oppose à sa prière ; Menace, si les siens volent à son secours. D'exterminer la ville et d'embraser ses tours. Ainsi tous deux , venant , revenant sur leur trace , Cinq fois du même cercle ont parcouru l'espace De foibles intérêts n'animent point leur cœur : Il s'agit de la vie, il s'agit de l'honneur.
Mais alors le hasard vient varier la scène. Un olivier sauvage ombrageoit celte plaine ; Faune le proîégeoit; là des flots éeumants Les naulonniers vainqueurs pendoieut leurs vêlements; Et ces dons, qu'ordonna leur pressante détresse. De leur crainte pieuse acquilloient la promesse; Mais pour qu'un champ plus libre aux rivaux fût ouveil, Sans respect du dieu Faune, à qui l'arbre est offert , Les Troyens en avoient délivré cet espace. D'Éuée en ce moment la lance le remplace ; Et, par son bras puissant avec force poussé, Dans le pied du vieux tronc le fer reste enfoncé. Il se courbe, il s'apprête à retirer sa lance; Ce tiait, mieux que son bras secondant sa vaillance. Atteindra mieux Turnus. Turnus glacé d'effroi S'écrie hors de lui-même : « Accours et sauve-moi ,
Venator cursu, canis et latratibus, instat; nie aulem , insidiis et ripa territus alla. Mille fugit, rel'ugitque vias : at vividus Umbcr Haeret hiaus, jam jamque tenet, similisque tenenli locrcpuit mails, morsuque elusus inani est. Tum vero exoritur clamor; ripa'que lacusque Responsant circa, et cœlum tonat omne tumultu.
nie, simul iugiens, Rutulos simul iucrepat omnis ISomine quemque vocans, notumque eiflagitat ensciii
760 Ji.neas mortem contra, prsescnsque minalur
Exitium, si quisquam adeat; terrctque trementis, Excisurum urbem minitans, et saucius instat. Quinque orbis expient cursu, totidemque retexunt Hue illuc : ucque enim levia aut ludicra petuntur Prscmia; sed Turni de vita et sanguine certant.
Forte sacer Fauno l'oliis olcaster amaris Hic steterat, nantis olim venerabile lignum; Servati ex lAidis ubi figere dona solebant Laurent! divo, et votas suspendere vestis.
770 Sed stirpcra Teucri nullo discrimine sacrum Sustulerant, puro ut possent concurrere campo. Hic basta iEnea; stabat : hue inpetus illam Detulerat fixam , et leuta in radice tenebat. lucubuit, voluitque manu convellere ferrum
L'ENEIDE.
Dieu des pasteurs! el toi, bienfaisante Cjbclc ! Si ïurnus en tout temps vous a marqué son zèle, Retenez cette lance, et d'un peuple ennemi Sauvez l'état, le roi, sa fille et votre ami ! »
Ses vœux sont entendus : en vain le bras d'Enée Sollicite vingt fois la racine obstinée ; Le fer inébranlable enfoncé dans son sein Trompe ses vains efforts et résiste à sa main. Juturne l'aperçoit, et la même imposture Du vieux Métisque encor lui rendant la figure, Elle vient de Turnus adoucir le malheur, Et lui remet le fer qu'implore sa valeur. Vénus de l'artifice a reconnu l'adresse : L'audace de la nymphe irrite la déesse ; Elle court, et de l'arbre elle arrache le fer. Alors d'un bras plus sûr, d'un courage plus fier, Pour ce fatal combat chaque rival s'avance : L'un armé de son glaive, et l'autre de sa lance.
De son nuage d'or Junon du haut des airs Sur ces fameux rivaux tenoit les yeux ouverts : « Chère épouse, lui dit le maître du tonnerre. Quel terme mettez-vous à celte affreuse guerre ? Vous connoissez l'arrêt par les deslins rendu : Dans le palais des dieux Énée est attendu. Quel est donc votre espoir ? dans quelle attente vaine Sur le trône des airs veille encor votre haine .■' Pourriez-vous , ô déesse, exiger qu'à mes yeux Une mortelle main versât le sang des dieux .i' Deviez-vous, des vaincus rehaussant l'espérance. Rendre à Turnus le fer qu'imploroit sa vengeance.** Vous, dis-je, (cai' sans vous qu'auroit osé sa sœur.*') C'en est Irop, laissez -moi fléchir votre rigueur; Trop long-temps de la haine épuisant l'amertume. Votre douleur chagrine en secret vous consume : Ouvrez-moi donc votre ame, et qu'un besoin plus doux
Dardanides, teloque sequi, quem prcndere cursu Non poterat. Tum vcro araens l'oiinidine Turnus : « Faune, precor, miserere, inquit; tuqiie optima ferriim Terra tenc : coliii vestros si seinper honores, Quos contra jEneadae bello fecere profanos. >>
7*° Dixit, opcnique dci non cassa in vota vocavit. Naraquc diu luctans, Icntoqiie in slirpe nioratus, Viribus haud uUis valuit discludere morsus Roboris il-lneas. Dura nititur acer, et instat; Rursus in anrigae faciem mutata Metisci Procurrit, fratrique ensera dea Daunia reddit : Quod Venus audaci Nymphic indignata liccre, Adcessit, tclumque alla ab radiée revellit. Olli sublimes, armis animisque refecti.
Hic gladio fidens, hic acer et arduus liasta,
79» Adsislunt contra certamine Martis anhcii.
Junonera intcrea rex omnipotentis Olympi Adloquitur, fulva pngnas de nube tuentera : « Quae jam finis crit, conjux? quid denique restât? Indigetem jEncan scis ipsa, et scire fateris, Deberi cœlo, fatisque ad sidéra tolli.
Quid struis? aut qua spe gelidis in nubibus h.Teres? Mortalin' decuit violari volnere divum?
Aut ensem (quid enlm sine te Juturna valerql?) Ereptum reddi Turno, et vim crescere victis?
"ioo Oesine jam tandem , precibusque iuflectere nostris.
Épanche votre cœur dans le cœur d'un époux. Oui, les temps sont venus. Sur les mers, sur la terre, Votre haine aux Troyens a pu livrer la guerre. D'une longue discorde allumer les flambeaux, Changer l'hymen en deuil, les palais en tombeaux; Mais , je le veux , là doit s'arrêter voire haine. » Il dit : des immortels l'auguste souveraine Lui répond en ces mots d'un air triste et soumis : « Non, je n'ai rien osé que vous n'ayez permis; Sitôt que l'ordonna le maître du tonnerre, J'ai délaissé Turnus, et je quittai la terre; A vos ord-res enfin j'ai souscrit malgré moi. Sans ce respect profond dont je me fais la loi , Vous ne me verriez pas, seule sur ces nuages. Spectatrice immobile, endurer tant d'outrages : Le fer, la flamme en main, contre ce peuple errant Vous me verriez encor combattre au premier rang. J'ai voulu, j'en conviens, qu'à son malheureux frère Juturne allât prêter une main tutélaire; Si celte nymphe osa blesser un demi-dieu. Ce fut sans mon secours, ce fut sans mon aveu : J'en jure par le Styx, ce fleuve inexorable, Aux célestes pouvoirs seul pouvoir redoutable! C'en est fait : au destin je ne résiste plus , J'abjure dès ce jour des combats superflus. Mais ce que vos décrets permettent que j'espère, Ne le refusez pas à ma juste prière, Au nom du Lalium , des rois issus de vous : Si quelque jour l'hymen de ces nouveaux époux , Réunissant le père, et le gendre et la fille. Rend heureux, j'y consens, leur peuple et leur famille; Que du moins les Latins, enfanis de ces beaux lieux, De ce nom de Troyens , à mon cœur odieux , Ne soient jamais nommés ; ce nom m'est un outrage. Qu'ils conservent leurs mœurs et gardent leur laugage;
Nec te tantus edat tacitam dolor; et mihi curae
Ssepe tuo dulci tristes ex ore recursent.
Vcntum ad supremura est: terris agîtarc, vel uiidis,
Trojanos potuisti, infandum adcenderc bcUum ,
Deformare domtira, et luctu misccre hyraenœos;
Ulterius tentare veto. » Sic Juppiter orsus ;
Sic dea submisso contra Saturnia voltu :
«c Ista quidem quia nota mihi tua, magne, volunlas, Juppiter, et Turnum, et terras invita reliqui.
8io i>Jec tu me aeria solam nunc sede videres
Digna indigna pati; sed flammis cincla sub ipsaiu
Starem aciera, traheremque iuimica in praelia 'l'cucros,
Juturnara misero, fatcor, succurrere fratri
Suasi, et pro vila majora audcre probavi;
Non ut tela tamcn, non ut contcnderet arcum :
Adjuro Stygii caput inplacabile fontis;
Una superstitio superis quœ rcddita divis.
Et nunc cedo equidcra, pugnasque exosa relinquo.
lUud te, nulla f'ati quod lege tenetur,
620 Pro Latio obtestor, pro majestate tuorum; Quum jam connubiis pacem l'elicibus, esto, Conponent, quum jam legcs et fœdera juDgei:t, INe vêtus indigenas nomen mutare Latines, Neu Troas fieri jubeas, Teucrosque vocari; Aut vocem mutare viros, aut vertcre vestis. Sit Latium; siot Albani per saecula reges;