‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 196 sur 413 · LIVRE L · texte numérisé non relu

LIVRE L

1 lUe ego qui qnondam gracili moOuIatm aveDa Camipn , et, egressus silvis , vicina roegî

Ut qnamvis avido parèrent arva colono ,

Gratum opus agrirolis : at nunc borrentia Martis, etc.

Plusieurs commentateurs et plusieurs critiques ont paru douter que ces premiers vers appartinssent à Virgile. J'avoue que beaucoup de raisons me déterminent à les lui attribuer. On y trouve Télégance, la grâce et la justesse philosophique qui le caractëriseut. Un poète est toujours tenté, en écrivant un ouvrage nouveau, de rappeler le souvenir de ceux qui l'ont précédé, et de prouver la flexibilité de son talent par la variété des genres qu'il a traités. Or, quoi de plus différent que la modestie ingénue de l'Églogue, l'élégante simplicité des Géorgiques, et la pompe harmonieuse d'un poème qui a pour objet la naissance, les progrès et les triomphes de la capitale du monde? Seroit-on bien étonné aujourd'hui, si l'on trouvoit une édition de la Heniiade dont le début dit en beaux vers: " Moi, qui jadis élevai un temple au dieu du goût; qui célc- « brai la galanterie d'un peuple ingénieux, voluptueux et vola<;e; « qui peignis l'aimable frivolité et le luxe utde de l'homme du « monde ; qui ai lait gémir Zaïre sur la scène ; aujoiu-d'hui , sur « un ton plus élevé,

« Je chante ce héros qui régna sur la France? •

Encore le début de Virgile auroit-il une grande supériorité, parceque l'opposition des différents genres v est plus marquée. Enfin le poète latin a pour lui l'autorité d'Orphée, qui, dans le début de son poème des Argonautes , avoit rappelé tous ses ouvrages précédents.

2 Et , egressus silvis , vicirut coegi , etc.

Ce vers sera toujours remarqué par ceux qui lisent les poètes en philosophes, pour qui une idée est mère d'une autre idée, et qui aiment à saisir les progrès de la vie sociale. C'est au sortir des bois, où les hommes dispersés vivoient de quelques fruits sauvages, qu'ils ont rencontré des terres labourables dont le soc s'est emparé. On sait que le mot aiva vient du mot crare : le besoin a produit la culture ; la culture a produit la propriété, et la propriété a fait naître la civUisation.

3 Ut qaamvis avido parèrent arra colono.

Ce vers vient encore à l'appui de mon opinion. Avido rappelle naturellement ce passage du premier livre des Georgiques. Illa seges demum votis respondet avari Agricolae, etc.

Parèrent ne rappelle pas moins naturellement ce beau \ers du même livre :

Exercetque frequens teUurem , atque imperat arvis.

4 Gratum opus agricolis : at uunc borrentia Martis Arma , etc.

Ce vers, qui nous fait passer des douces occupations de l'agriculture aux scènes terribles des combats, plait par l»? contraste des deux hémistiches.

5 Arma virumque cano, Trojae qui primns ab orls Italiam , fato profugas, Lavinîa venit

Litora. MuUnm ille et terris jactalus et alto, fi superum , saerae meirtoretn Junonis ob iram, Multa quoque et bello passus, dura conderet urbem» Inferretque deos Latio; genus unde Latinum , Albanique patres, atque ait» mœnia Romae.

Ou ne peut rien ajouter à la beauté de cette exposition;

NOTES DU LIVRE I

elle est tout ce qu'elle doit être, modeste et complète. Virgile nous promet les aventures d'uu héros malheureux ; il promet de nous le montrer tout entier, fugitif, voyageur, persécuté sur la terre et sur la mer, guerrier, législateur, donnant à l'Italie de nouveaux dieux, une nouvelle ville, et préparant le berceau de la capitale du monde. Boileau a donc eu tort de dire que , pour donner beaucoup , il ne promet que peu. Et que j)OUvoit-on promettre de plus que des aventures, de grands malheurs, de grands exploits, une grande entreprise, et la création du peuple-roi? Ce n'est pas du peu de chose qu'il promet dont il falloit le louer, mais du ton simple dont il promet de grandes choses. Ajoutez à cela que Virgile, dans cette courte exposition, va au devant des reproches qu'on auroit pu l'aire au caractère d'Énce : il est fugitif; mais il l'est par la force irrésistible du destin, vi superum. Ce n'est point sa foiblesse, c'est une loi impérieuse qui l'arrache aux cendres de sa patrie. 11 est persécuté par les dieux, mais sans avoir mérité son malheur : les dieux ne font que condescendre à la partialité vindicative de Junon. 11 est impossible de ne pas admirer la belle gradation que renferment les derniers vers ; on y voit les dieux d'Énée transportés en Italie, sa race mêlée à la race italique, la fondation d'Albe, et Rome enfin, la superbe Rome, complétant ses grandes destinées : ainsi la curiosité est déjà éveillée, l'mtérêt excité , et la vanité natLonale flattée.

A l'égard du style, à travers la simplicité de ce début, on trouve déjà des expressions et des figures poétiques : f^olvere casus marque bien le cercle renaissant d'aventures et de malheurs dans lequel doivent rouler les destinées du héros : Meinorem iram , cette colère qui se souvient, est aussi d'une heureuse hardiesse.

Après l'exposition, vient l'invocation. L'invocation, dans le poëme épique, a son but bien senti par les gens de goût; elle éveille d'avance l'imagination, et la prépare à écouter avec avidité des faits qui ont besoin , non seulement pour être exécutés, mais encore pour être contés, du ministère des dieux. Celle de Virgile a son but particulier, il a besoin de la divinité pour être admis dans le secret des dieux : quels motifs avoient pu armer une déesse contre un prince religieux adulateur de sa divinité?

G Tantaene ânimis cœlcstibus irae \

Ce trait mérite une observation particulière. Quelque intention qu'ait eue Virgile d'imiter la simplicité d'Homère, on découvre dans un petit nombre de vers quelques teintes philosophiques de son siècle. Le bon Homère se seroit bien gardé de faire une pareille question ; il trouvoit tout simple que les dieux eussent des passions, et il en avoit besoin pour la marche de son poëme. Des dieux impassibles ne sont point épiques; ils peuvent être imposants, mais non intéressants: ce n'est ([u'en les rabaissant jusqu'à lui que l'homme s'élève vers eux. Les prophètes mêmes donnent au vrai Dieu la colère et la vengeance. Peut-être Virgile auroit-il dû profiter des avantages de te merveilleux, sans en faire sentir le ridicule et l'inconséquence. Boileau a imité heureusement ce vers dans l'exorde de son Lutrin :

Tant de Gel entre-t-il dans l'ame des dévots!

Je saisis cette occasion de dire ud mot du poëme héroïcomique, dont on n'a pas assez observé le caractère. Il a le grand avantage de la variété, et souvent le charme de la surprise; il s'élève par moment à la pompe héroïque, pour retomber par une chute inattendue dans le comique du sujet; mais cette chute doit être inattendue, sans disparale, et c'est là la grande difficulté de ce genre de poëme. Les

quatre premiers vers du Lutrin en sont un modèle parfait :

Je chante les combats, et ce prélat terrible Qui , par ses longs travaux et sa force invincible, Dans une illustre église exerçant son grand cœur, Fit placer à la Gn un lutrin dans le chœur.

Les trois premiers sont dignes de l'épopée sérieuse; le quatrième ramène le lecteur étonné au comique du sujet. Cette composition est une sorte d'espièglerie, si j'ose parler ainsi, et de moquerie continuelle, par laquelle le poète trompe à-la-fois et amuse notre curiosité.

Il se rit de son art, du lecteur , de lui-même.

Imagination , cli. Y.

L'Arioste est le modèle de ce genre d'ouvrage. Cependant, dans un cadre moins étendu, Boileau, pour la perfection du style poétique, me paroît supérieur à l'Arioste et à lui-même : la description de la Mollesse surpasse, pour l'invention et l'exécution, les plus beaux morceaux de l'Arioste; c'est à-lafois le modèle de l'art de louer et de l'art d'écrire.

7 Urbs antiqua fuit, Tyrii tenuere eoloni, etc.

Cette seconde partie de l'exposition n'est pas faite avec moins d'art. Le poète y exprime en très beaux vers les motifs du long ressentiment de Junon, la Vengeance écartant de l'Italie les malheureux Troyens; et finit admirablement par ce vers d'une harmonie et d'une noblesse imposante : Tantae molis erat Romanam condere genieml

• Tant dut coùiter de peine

. Ce long enfantement de la grandeur romaine ! •

Ce vers rappelle puissamment l'attention du lecteur sur les grandes difficultés et les nombreux obstacles qui s'opposoicnt au grand ouvrage de la fondation de Rome. Par là le poète relève l'importance de son propre ouvrage, et met sou entreprise au niveau de celle du héros.

Je me suis un peu étendu sur le début de ce poëme, pour montrer au lecteur combien Virgile renferme d'heureuses combinaisons, de convenances dans les idées, de justesse dans l'expression , et combien ses beautés sont modestes , et souvent cachées aux yeux inattentifs. Une seconde lecture y découvre toujours un mérite inaperçu à la première. Les bons ouvrages sont ceux qu'on lit avec plaisir; les excellents ouvrages sont ceux qu'on relit avec transport : c'est l'effet de ces physionomies qui, après avoir frappé par leur beauté, vous rappellent et vous attachent par des grâces secrètes et par d'heureuses proportions qui avoient échappé au premier coup d'œil.

8 Vela dabant laeti...

Ce dernier mot est important pour l'effet : le malheur s'accroit du bonheur qu'on s'étoit promis.

cf Quum Juno , œternum servans sub pectore volnus , Haec secum : Mené incepto dcsistere victam ?

11 est inutile de dire combien celte expression est énergique; le mot ceternurn ne peut convenir qu'à une déesse, les dieux seuls ayant le privilège de concevoir des haines éternelles.

10 Haec secum.

Le caractère du discours de la déesse devoil être annoncé avec cette brusque précision.

11 Mené incepto desistere victam ?

Ce mot ajoute infiniment à l'effet. Que Junon renonce à sa vengeance par lassitude, la consolation est plus facile; mais v renoncer parcequ'elle est vaincue blesse profondément son orgueil.

Nec posse Italia Teucrorum avcrtere regem ?

Que Junon ne puisse exterminer un roi desTi-oyens, sa

NOTES DU LIVRE I

GOf

fierté doit en être vivement blessée; mais elle ne demande qu'à lui fermer l'Italie , et ses efforts sont impuissants : aussi s'initet-elle de l'opposition des destins. Tout le reste du discours est admirable : il est puisé dans une connoissance profonde du cœur humain; car le cœur des dieus, quand on le suppose passionné, c'est encore le cœur humain. En opposition avec l'impuissance où elle est de se venger, elle se représente l'érlataute et complète vengeance qu'une déesse inlerieure a su tirer des Grecs. Déjà aucun détail n'échappe à ses souvenirs jaloux ; elle aggrave le supplice , elle atténue l'offense. Elle voit Pallas embrasant la flotte des Grecs, les submergeant dans les mers ; sabissant la foudre de son père , dont elle a osé usurper l'empire; la lançant du haut des airs : les vaisseaux dispersés, la mer bouleversée, ont senti le pouvoir de cette divinité subalterne : le malheureux Ajax, percé des flèches de la foudre, les revomissant de son flanc sillonné, est emporté dans un tourbillon de flammes, et lancé contre un rocher aigu. Mais ce qui donne plus de force et de vérité à cette peinture, c'est le mot ipsa. Pallas ne confie point sa vengeance à des mains étrangères ; c'est elle-même qui se venge, elle-même qui tonne. Si l'on doute de la vérité et de la force de ce sentiment, qu'on écoute Hermione songeant à assassiner elle-même Pyrrhus, si, malgré sa promesse, Oreste n'ose l'immoler :

Quel plaisir de venger moi-même mon injure!

RiCisE , Andromaque , acie IV, scène IT.

Après s'être fait un tourment de l'infériorité triomphante de Pallas, Junon s'en fait un de sa supériorité humiliée :

Et moi, qui marcbe égale au souverain descieox...

Qui suis l'égale du souverain des cieux : voilà le mol simple. Combien le mot marche est supérieur! Combien il ajoute à la beauté du vers! C'est la démarche, en effet, qui caractérise la noblesse des personnages ; aussi Virgile dit-U , en pcirlant de Vénus :

Et vera incessa patuit dra.

I , V. 4og.

• Elle marche et son port révèle une déesse. •

Racine a senti la beauté de cette expression , lorsqu'il fait dire à Mathan :

Je ceignis la tiare, et marchai son égal.

Athatie, act. III , se. IT.

Et quisquam numen Junonis adoret Praeterea, aut supplex aris imponat honorem?

Ces deux premiers vers expriment vivement le dépit de la fierté humiliée et de l'orgueil au désespoir. Tout, dans ce discours, est animé; chaque mot a son effet : c'est le premier des poètes faisant parler la première des déesses.

12 >'imborum in patriam , loca fêta furentibus austiis, iEoliam venit, etc.

La peinture du séjour des vents est d'une admirable beauté : mouvement, images, harmonie, sur-tout l'harmonie imitative, y sont prodigués. Suivant que le sujet l'exige, le vers s'arrête ou s'élance. y£oUain 'venit. Cette coupe brusque marque l'arrivée précipitée de Junon chez Éole.

i3 Luctantis ventos tempestatesque sonoras.

On entend, dans la répétition de la lettre t, les efforts réitérés des vents luttant contre leurs chaînes; car, dans l'harmonie imitative, il existe un heureux choix, non seulement do mots, comme l'a dit Despréaux, mais de lettres, qui frappent fortement ou caressent agréablement l'oreille. J'ai tâché

de rendre l'harmonie de ce vers latin par celui-ci , où la mcinc lettre est également répétée :

Les vents tumultueui , les tempêtes bruyantes».

Je me suis aussi efforcé d'imiter, malgré la différence de la langue, la coupe de plusieurs autres vers, qu'il sembloit impossible de transporter dans la nôtre. Tout ce morceau, qui nous peint les vents soumis à un maître, assujettis à une police rigoureuse, nous plaît, parcequ'il nous rappelle les institutions humaines. En général, les dieux ne nous plaisent qu'autant qu'ils ressemblent aux hommes; c'est un des premiers charmes des fables antiques.

On ne sait ce qu'on doit le plus admirer dans Virgile, ou de la beauté des peintures, ou de l'éloquence des discours. Celui que Junon adresse à Éole est d'une grande vérité; il nous présente la grandeur s'humiliant devant le pouvoir subalterne, pour l'engager à servir ses passions; c'est l'humiliation volontaire de l'orgueil , admirablement exprimée par le mot supplex. La superbe Junon, naguère si orgueilleuse, devient supphante; elle flatte adroitement la vanité du dieu qu'elle implore. Peut-être n'a-t-on jamais fait un plus bel éloge de la beauté, que celui que contiennent ces vers : la reine des dieux n'a rien de mieux à promettre à Éole que la jeune Déïopée. Mais Virgile est toujours fidèle aux convenances; Vénus, déesse des amours, auroit pu lui promettre les faveurs passagères d'une belle nvmphe ; Junon , déesse de l'hvmen , lui promet une union durable avec la belle Déïopée; elle joint à l'espoir de la jouissance celui des douceurs de la paternité : Pulchra faciat te proie parentem.

La réponse d'Éole est ce qu'elle doit être, modeste et respectueuse ; mais , dans la pompe emphatique des derniers vers , on reconnoît l'infériorité enorgueillie par les éloges et par la prière de la reine des dieux :

Tu das epulis adcumbere divnro , Nimborumque facis tempestatumque potentem.

Parmi le grand nombre de descriptions de tempêtes ré- |)andues dans les différents poètes , aucune n'approche de celle de Virgile. Ce qui la distingue principalement, c'est la rapidité, le mouvement, la variété et la vérité des images. Ces sortes de sujets sont d'autant plus difficiles à traiter, qu ils sont plus abondants; il s'agit moins d'inventer, que de choisir parmi cette foule d'accidents que présentent le ciel , la terre et la mer. C'est lorsque la nature, dans toute sa majesté ou dans toute sa fureur, présente les plus frappants phénomènes, que les poètes médiocres, non contents de ces sources fécondes de grandes images et de beaux mouvements, se précipitent dans la plus extravagante exagération; et, soit qu'ils peignent un incendie, un ouragan ou une tempête, toute la fureur des éléments ne peut leur suffire.

C'est dans Lucain sur-tout, que cette exagération ridicule est poussée le plus loin. Dans la fameuse tempête qui porte César en Épire , non seulement les planètes sont ébranlées, mais les étoiles sont prêtes à se détacher; la mer atteint les nues; les sommets des montagnes sont abattus; le pilote ne craint pas d'échouer contre les côtes, mais de se briser contre les plus hauts rochers des monts Acrocérauniens; la mer de Toscane passe dans la mer Egée; la mer Adriatique dans la mer Ionienne; et vingt autres exagérations de ce genre. Sans doute les admirateurs de Lucain doivent trouver les peintures de Virgile froides et communes auprès de celle-ci. Ce qui manque sur-tout à cette description, c'est la rapidité et le mouvement. Tandis que Lucain l'ait arriver les vents les uns

TsOTES DU LIVRE I.

après les autres , comme dans un dcuorabrement d'armée ; qu'il dit froidement : « C'est toi, Conis, qiri le premier t'élevas de « la mer Adriatique; » et qu'il ajoute plus froidement encore : « Je ne crois pas que le Notus et le Zcpliire soient restés c. enfermés dans les prisons d'Éolie, etc.; » déjà, dans l'impétuosité des vers de Virgile, la montagne s'est renversée sous le sceptre d'Éole ; les vents échappés et répandus en tourbillon se sont déchainés en mugissant sur la mer, qu'ils bouleversent dans ses plus profonds abimes; déjà les cris des matelots et le froissement des câbles se font entcadre; le jour s'est éclipsé, la nuit couvre tout de ses ombres; on entend dans l'harmonie des vers le roulement de la foudre et le pétillement répété des éclairs; toute la nature enfin est conjurée contre les Troyens. 11 n'est pas inutile non plus d'observer avec quelle sagesse Virgile évite de prolonger la description de la tempête, et la partage en deux par le discours pathétique où Énée témoigne un regret si noble et si naturel de n'avoir pas succombé les armes à la main, sous les remparts de Troie, au milieu de ses concitoyens. Tout ce qui suit est remarquable par la perfection de l'harmonie imitative.

Il faut le dire à ceux qui doutent encore de l'existence de cette harmonie : c'est sur -tout à l'aide de cette magie, que Virgile a su rendre présents et sensibles tous les objets , tantôt par la rencontre de deux syllabes, dont la prononciation péniblement aspirée exprime un effort, comme il/i indignantes, qui rappelle illi inter sese du quatrième livre des Géorgiijues; tantôt par la rapidité impétueuse des dactyles, comme dans qua data porta , ruunt; tantôt par une coupe de vers brusquement interrompue , pour marquer une secousse subite, comme dans impulit in la tus, et plus bas dat la tus; tantôt par la répétition d'une lettre dont la prononciation est plus fortement marquée, comme dans <vastos njolvunt ad litoia fuctus : mettez magnos trudunt ad litorajluclus , l'harmonie s'évanouit; il n'y a plus là de vagues. Tantôt c'est un monosyllabe , qui, placé, pour ainsi dire, au haut du vers, exprime le sommet de la montagne d'eau, cumula prœruptus aquce liions. Veut-il exprimer le vaisseau plongé d'un côté dans la nier, de l'autre élevé dans les airs ? une moitié de vers demeure Buspendue ; l'autre se précipite sur le vers suivant :

Hi summo in Ouctu pendent; his unda deliisceiis Terram inter fluctus aperit.

'J'antôt c'est par la répétition d'un mot, qu'il donne au vers plus de mouvement :

Insequitur clamorque viriim , stridorque rudentum.

Mais peut-être doit-on lui reprocher d'avoir employé trois fois cette forme dans le même morceau. A l'égard de ceux qui affectent de ne pas croire à l'harmonie imitative, je leur dirai : « Venez écouter les grands acteurs; voyez comment ils « cherchent à exprimer cette harmonie, quand elle existe, ou « à la créer, quand elle manque au poëte. Ils précipitent à •< propos ou ralentissent le jeu, gonflent ou amincissent les •< sons; leur goût exquis supplée, en quelque sorte, au gc- « nie du poëte. »

Avez-vous entendu Lckain prononçant dans les fureurs d'Oreste ce vers fameux.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes?

Oublioit-il de marquer fortement à l'oreille- le sifflement de tous ces ^ répétés? Pourquoi les poètes ne chercheroient-ils pas , dans la composition, de ces expressions imitatives que les grands acteurs s'efforcent de rendre ou de suppléer dans la déclamation théâtrale?

Je conviens que quelques unes de ces beautés arrivent d'elles-mêmes dans la chaleur de la composition ; mais combien d'autres sont le fruit d'un art exquis, et des plus savantes combinaisons, comme dans ces deux vers du huitième livre, qui expriment le travail des Cyclopes!

Illi inter sese multa vi brachia tollunt

In numerum , versanlque tenari forcipe massam.

Le premier est composé de spondées qui , ne laissant de place qu'au dactyle nécessaire à la mesure, font scnth- les efforts des bras soulevant les marteaux; le second, formé du retour régulier du dactyle et du spondée , rend d'une manière admirable le levé et le baissé alternatif des marteaux qui s'élèvent et tombent eu cadence.

Attribue-t-on à la chaleur de la verve poétique ce vers fameux , connu même des enfants, même de ceux qui n'ont pas lu une page de Virgile; ce vers où il exprime d'une manière si heureuse le galop cadencé du cheval?

Quadi upedante putrcm sonitu quatit ungula catnpum. Vm , V. 596.

Je cite ce vers, pour que mon assertion soit sans réplique: mais le poëme entier de YEnéide est plein de ce genre de beautés; le cinquième livre surtout est rempli de ces sortes de combinaisons. J'ose assurer qu'il y a tel morceau où , dans l'espace de vingt lignes, il n'y a pas une coupe de vers, pas un mot, quelquefois pas une syllabe, qui ne soit une imitatien de l'action par les sons : telle est particulièrement la description du combat des galères. C'est ce mérite éniinent, fruit d'une organisation heureuse et d'un travail opiniâtre, qui rcndoit cette traduction d'une difficulté incalculable : cent des plus beaux vers d'Ovide et d'Homère lui-même sont moins clfrayantspour le traducteur, parce que ces beautés dépendent du plus ou du moins de ressources qu'on trouve dans une langue peu pittoresque et encore moins musicale.

J'ai cité ailleurs le mot charmant de M. le chevalier de Boufflers. Dans une société où des gens de beaucoup d'espril nioient l'existence de l'harmouie imitative, je lus pour réponse des vers où j'avois essayé de produire ce genre de beauté, plus rare dans notre langue que dans toute autre : « Il a fait, « dit M. de Boufflers, comme le philosophe à qui l'on nioit « le mouvement : il a marché. » J'ai insisté, dans cette longue note, sur cette partie essentielle de la poésie pittoresque, ! pour préparer le lecteur à remarquer ces beautés dans le cours de l'ouvrage, et à me savoir gré des efforts que j'ai faits pour en transporter quelques unes dans notre langue; mais le poëte et son interprète ont peut-être travaillé pour un petit nombre de lecteurs. Achevons cependant nos observations sur cette description de tempête; on ne peut licn ajouter à la beauté des vers suivants :

IJnam , quse Lycios fidumque vehebat Oronten ,

Ipsius ante oculos ingens a vertice ponlus

In puppim ferit : excutitur, pronusque magister

Volvitur in caput; ast illam ter fluctus ibidem

Torquet agens circum , et rapidus vorat œquore vortex.

Adparent rari nantes in gurgite vaste ;

Aima virum, tabulaeque, et Troia gaza per undas.

Il n'y a là aucune idée recherchée : c'est un des accidents les plus communs des tempêtes, que décrit Virgile; mais avec quelle variété, quelle force dans l'expression, et quelle imitation dans les sons ! La beauté de l'harmonie est peut-être encore supérieure à celle de l'expression. La chute de la vague, et celle du pilote qu'elle précipite dans la mer, sont toutes deux marquées par une coupe de vers brusque et interrompue ; In puppimferit. f^olvitur in caput. Rien de plus éuergi-

TS*OTES DU LIVRE I

que que la peinture de cette vague tournante, et dans son tourbillon rapide entraînant le vaisseau, qui tout-à-coup s'enfonce et disparoit dans Fabiiue. Les dactvlcs multipliés espriment admirablement le tournoiement rapide des flots. Le mot vorat est surtout d'une heureuse hardiesse. A cette mesure succède avec un goût exquis, la lenteur des spondées, destinés à peindre l'immensité de la mer. Adparent rari nantes est admirablement opposé à gurgite ^vasto. L'imagination est vivement frappée de ce peu d'hommes épars sur un abime immense, et ce vers est un des plus admirés de VEneide : le plus grand éloge que l'on puisse en faire, c'est de dire qu'il a fourni l'idée d'un des plus sublimes tableaux du Poussin , et que la tempête de Virgile a servi de modèle à la peinture du déluge. Le peintre, en effet, n'a jeté dans l'immense étendue des ondes qu'un petit nombre de personnages, mais tous frappants par l'expression de leur danger : le plus remarquable est une mère tendant son fils à un homme qui a déjà gagné la hauteur d'un rocher. On pourroit mettre au-dessous de ce tableau le vers qui l'a inspiré :

Adparent rari nantes in gurgite vasto.

Dans le vers qui suit, le poète représente avec précision la confusion des débris épars sur la mer; ces mots Troia gaza rendent l'image plus touchante, parce qu'elle rappelle l'antique opulence des Trovens, et contraste avec leur misère présente. Per undas ajoute aussi à la beauté ; ces débris avoient échappé aux flammes, ils viennent périr dans les ondes. Rien n'exprime mieux la fatalité qui poursuivoit les compagnons d'Énée : tous les éléments semblent ligués contre eux.

I4 Interea magno misceri murmure pontum , Emiâsamque biemem sensit Neptunus , et imts Stagna refusa vadis; graviter commotus, et alto Prospiciens, summA placidum caput extulit unda.

Une divinité dvoit excité la tempête, une divinité devoit l'apaiser; c'étoit au dieu des mers à la calmer. Le poète le peint avec toute la majesté convenable; c'est là qu'on voit l'idée que les anciens se formoient du beau idéal, particulièrement réservé à la peinture des dieux : les passions humaines peuvent affecter leur ame , mais ne doivent pas défigurer leurs traits. iN'eptune est en courroux, mais son front est calme: voilà comment il faut entendre l'apparente contradiction des mots commotus et placidum caput. Dans l'Apollon du Belvédère, représenté au moment où il vient de percer le serpent Pvthon , le sculpteur a exprimé , non pas l'ivresse , mais la satisfaction de la victoire. Les artistes ont suivi le même principe pour les personnages inférieurs aux dieux, mais distingués par leur caractère ou leur dignité. Dans le fameux tableau qui représente l'Hostie miraculeuse , l'étonnement est sur tous les visages; le ministre de Dieu lui seul ne paroît point surpris; le peintre l'a mis dans le secret de la Divinité. Laocoon est dévoré par des serpents; au milieu de leurs horribles morsures , sa douleur est noble, et ses traits sont altérés sans être difformes. Enfin /e Gladiateur mourant expire noblement et sans convulsions, défaut trop commun dans les compositions modernes. Au reste, les savants prétendent que Virgile a emprunté ce portrait de Neptune d'une médaille antique.

Le discours de ce dieu aux vents est d'une grande noblesse, même dans l'ironie q\ii le termine ; le quos ego , qui exprime si bien la colère retenue, est justement fameux. Racine, qui a quelquefois si bien réussi à transporter dans notre langue les beautés de Virgile, a été moins heureux dans l'imitation qu'il a hasardée de ce beau mouvement, lorsqu'il fait dire par Athalie au grand-prêtre Joad :

Je derrois, sur l'autel où ta main sarriOi^ .

Te... mais du prix qu'on m'o.Tre il faut me rontenter. jithatie , act. V, se. vi.

Ce monosjllabe muet, rejeté au commencement du second vers, n'a ni la vivacité, ni l'harmonie imposante du guos ego de Virgile.

i5 Sic ait, et dicto citius lumida aequora plaçât etc.

La rapidité avec laquelle Virgile a peint la tempête se retrouve dans la peinture du calme renaissant. Des descriptions sont recueil de presque tous les jeunes poètes ; ce n'est pas de l'entassement, c'est du choix des images et des détails que resuite la beauté des descriptions. 11 n'est peut-être pas inutile d'expliquer ici ce qui jette les poètes médiocres dans la prolixité et la diffusion : c'est que, ne rencontrant pas d'abord l'image vive, l'expression forte, l'idée propre, si j'osp aînsi parler, et sentant l'insuffisance de chaque trait, ils redoublent de mots et de phrases, et tâchent de racheter la toiblesse par l'abondance. Le grand écrivain, au contraire, saisit d'abord le trait profond et caractéristique, et passe à d'autres objets. Ainsi, dans cette peinture, peu de vers suffisent à rendre les ondes calmées d'un mot, les nuages en fuite, le soleil vainqueur des nuages, les Nvmphes, les Tritous, et ?septunc lui-même, dégageant les vaisseaux.

i6 Est io secessu longo locus ; insnla portam EfGcit objectu laterum , qnibns omnis ab alto Frangitnr, inque sinus scindit sese onda reductos. H^nc atque bine vast«B rupes geminique minanlor In cœlum scopuli , quorum sub vertice late y£quora tuta silent , etc.

Pour sentir le mérite de la description de ce port, une réflexion est nécessaire; c'est que l'étonnement est une des sources de nos plaisirs. ISous aimons à trouver dans les ouvrages de l'art l'image de la nature, et nous aimons à rencontrer dans la nature ces hasards heureux qui la font ressembler aux ouvrages de l'art. C'est par -là que doit plaire au lecteur attentif cette de-scription. On aime à voir ce port commode et sûr, formé par la nature même; on aime le hasard qui , des deux cotés , a placé des rochers correspondants ; et , dans la symétrie de ces masses brutes et sauvages , on aime ces voûtes taillées par la nature , comme pour servir de palais aux Nvmphes de la mer; enfin, les bancs de pierre vive, également l'ouvrage de la nature : tout cela cause un agréable élonnement, et cette impression est une de celles que la poésie se plaît à produire. C'est avec cette attention, c'est dans cet esprit qu'il faut lire celui de tous les poètes qui imite le plus habilement ce grand modèle , et dont les beautés sont presque toujours un résultat heureux de la connoissance profonde qu'il avoit de ce qui affecte le plus vivement l'imagination, et que personne n'a encore égalé dans la beauté du choix et de l'imitation. Ces chefs-d'œuvre sont le résultat de l'instinct qui devine, de l'attention qui découvre, de la méditation qui combine, et du travail qui perfectionne.

17 Tum silvis scena coruscis

Desuper , borrentique atrum nemus îmmînet ambra.

Cet amphithéâtre de forêts, balancé par les vents, couronnant ces masses de rochers, et dont l'ombre se projette sur les flots, ajoute beaucoup au pittoresque de cette description.

18 Unco non adligat aucora morsu.

Les mots adligat unco morsu paroissent offrir d'abord de» images disparates; mais, comme la morsure saisit et retient véritablement, il n'v a là que de la hardiesse sans incohérence.

NOTES DU LIVRE I

ig ........ Magno Idluris amore.

Quiconque a fait sur ruer de longues traversées , sent la beauté d'une telle expression , qui rend si bien le désir passionné de la terre, après un long exil sur la mer.

20 Et sale tabentis artus in litore ponunt.

Quelques médecins se sont autorisés de ces vers, qui expriment l'action des parties salines de l'air sur le corps humain , pour prouver que les anciens, sans faire de longues navigations, n'ignoroient pas la maladie la plus commune des gens de mer, connue sous le nom de scorbut.

21 Ac primum silici scintillam excudit Acliates.

Une des choses qui nous intéressent le plus , ce sont les ressources qu'imagine le besoin excité par la nécessité, soit après les horreurs du naufrage , soit dans l'isolement du désert ; c'est ce qui fait le charme de l'admirable roman de Ro- ))inson, et une partie de cet intérêt se trouve dans cette courte description. Les Troyens commencent par se procurer le feu : cette idée a quelque chose de philosophique. Cet clément est tellement nécessaire à la vie et aux arts qui la soutiennent ou l'embellissent, qu'à peine on conçoit l'existence de l'homme indépendante de celle du feu. Les détails de cette peinture sont de la plus aimable poésie; on aime à voir l'étiniclle reçue à sa naissance dans un lit de feuilles, la nourriture qui l'entretient, et la vivacité avec laquelle on saisit le premier jot de la flamme. C'est ce qu'on trouve dans ces vers charmants :

Suscppitque ignem foliis, atque arida circiim Niitrimenta dédit , rapuitque in fomîte ûammam.

On aime à voir combien cette figure est heureuse, et combien elle est heureusement suivie. L'étincelle, au sortir du caillou, est représentée comme un enfant reçu dans un lit, et, pour ainsi dire, dans un berceau de feuilles; elle est bientôt nourrie des aliments qui lui conviennent.

Boileau a heureusement imité ce vers dans son Lutrin :

Des veines d'un oaillou qu'il frappe au même instant. Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant; Et bientôt, au brasier d'une méclie enflammée , Montre , à l'aide du soufre , une cire allumée.

Ces deux derniers vers, d'une élégance un peu pénible, ne valent pas la vivacité des mots rapuitque in fomite Jlainmain. Ils ont d'ailleurs quelque chose d'obscur dans leur construction , le dernier mot allumée se rapportant à ces mois au brasier, dont il se trouve trop éloigné. Si on rencontre quelques taches dans un poète aussi correct que Boileau, alors morne qu'il écrit un ouvrage original, et qu'il reste maître de ses idées et de ses expressions, quelle indulgence ne doit-on pas à ceux qui marchent avec toutes les entraves de la traduction?

22 Navem in con.speclu nullam...

Uaciûc le fils a fort bien dit : « Mettez nullam in conspectu « navem; cette seule transposition, sans changer un mot, gâte « tout. » C'est le cas de dire :

D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir.

Boileau , Art. poét. , chap. I.

23 Tris litore ccrvos

Prospicit errantes...

Ductoresque ipsos primum , capita alla forenlis

Cornibus arboreis , steruit...

Cette chasse a plus d'un mérite. La poursuite de ces cerfs a fourni un beau passage, qui contraste agréablement avec les horreurs du naufrage que le pocte vient de décrire. On se plaît à voir Énée nourrir lui-même les Troyens pressés par la faim; une sorte de paternité se joint à son autorité, et c'est

alors que cette dénomination si souvent répclée , pater y^iieus, a un véritable sens. Cornibus arboreis doit plaire au lecteur un peu physicien; il retrouve dans les cornes arborèennes , qu'on me passe cette expression , l'union souvent remarquée de deux règnes en un. En effet, nos cheveux, nos ongles, sont une véritable végétation ; et les cornes du cerf tous les ans dépouillées, et poussant de nouveaux rejets, sont une végétation plus étonnante encore. Ce qui rapproche d'une manière plus frappante les deux règnes, c'est que certains arbres, comme certains animaux, dépouillent tous les ans leur peau, tel que le serpent, d'autres leur écorce, tel que le platane. On ne sauroit trop prévenir les jeunes écrivains, qu'il n'y a point de belle poésie sans quelque connoissance de la physique; les grands poètes ont tous été naturalistes.

24 0 passi graviora , dabit deus bis quoqiie finem.

Cette courte harangue a toute l'éloquence qui convient aux circonstances. C'est au nom des dangers qu'ils ont bravés, des fatigues qu'ils ont supportées, que leur chef leur recommande la patience et le courage pour des périls et des malheurs nouveaux. On ne veut point perdre le fruit de ses efforts et de ses sacrifices : qui commence des conquêtes veut les achever, c'est un sentiment naturel.

25 Atque illum talis jactantem pectore curas Tristior, et lacrjmis oculos suffusa nitentis, Adloquitur Venus...

Ces deux discours de Vénus et de Jupiter ont chacun le caractère qui leur convient. L'un est plein de respect filial, d'insinuations adroites, de reproches tendres et affectueux; c'est à-la-fois la mère d'Énée, la fille de Jupiter, la déesse des Amours, que l'on entend parler. L'autre est tel qu'il convcnoit au souverain des dieux, plein de noblesse et de dignité; il renferme une seconde exposition du sujet , qui , dans la bouche de l'arbitre des destinées, est plus imposante qu'elle ne l'eiit été dans celle du poète. Jupiter montre à sa fille Rome dans le lointain, avec toutes les circonstances qui doivent précéder et suivre sa création; et déjà l'imagination s'élance à travers les dangers, les batailles, les événements de tout genre, qui doivent amener la naissance de la reine du monde. Les trois vers qui annoncent ce discours sont d'une convenance parfaite. Si Virgile avoit dit seulement : « Jupiter sourit à sa fille, » il eût dit une chose commune : mais il est admirable quand il dit : « Le père des hommes et des dieux , avec le « doux sourire qui rend la sérénité au ciel et le calme à la « mer, etc. » L'image est à-la-fois gracieuse etsublime. Osctilu libavit natœ exprime avec une convenance extrême la pureté du baiser d'un père, effleuré sur la bouche de sa fille.

26 Antenor potuit, mediis elapsus Achivis, Illyricos penctrare sinus alque intima tuîus Régna Libiirnorum , et fontem supei-are Tiniavi ; Unde per ora novem vaste cum muimure montis It mare proruptum , et pelage premit ai-va sonanti ; Hic tamen ille urbem Patavi sedesque locavit.

Ce passage n'a pas toujours été bien compris, même par les anciens. Virgile, qui s'étoit proposé de célébrer dans V Enéide les origines antiques de l'Italie, rappelle ici le souvenir de la première colonie asiatique, qui, peu après la guerre de Troie, entra dans le golfe Adriatique, découvrit son extrémité et la route qui conduisoit en Itahe. Tite-Live, Strabon , Justin , ont parlé de cette transmigration chacun à leur manière. Nous ne devons nous attacher qu'à ce qu'en dit ici notre poète. Anténor, à la tête d'une colonie partie du pays des Hénètes, dans l'Asie mineure, pénétra dans l'iUyrie; et, traversant, dit Virgile, le pays des Liburniens, c'est-à-

NOTES DU LIVRE I

dire les provinces illvricnnes ou la Morlakie des modernes , il arriva au fond du golfe où se trouvoit le Timave, torrent encore aujourd'hui connu sous le nom de Tirnao. Anténor, en redescendant au midi, entra en Italie, fonda la ville de Padoue, et donna au pavs dont il s'empara le nom de Henetia ou Fenetia , et au canton où il établit sa colonie, celui de Pagus Trojanus. Ces mots hic tamen , etc., ne sont donc point relatifs au Timave, et n'indiquent pas que la nouvelle colonie se trouvoit sur les rives de ce fleuve, dont elle étoit au contraire fort éloignée; mais ils rappellent qu'elle étoit en Italie. Ces mots sont dans la bouche de Vénus un reproche fait à Jupiter. La déesse se plaint que, pour l'empêcher d'aborder en Italie, on écarte Énée de tous les rivages.

Cunctus ob Italie

clauditur orbis.

Et cependant, dit-elle, Anténor est bien venu d'.\sie en Italie, et y a fondé Padoue.

Hic tamen ille urbetn Patavi sedesque locavit.

J'ai dit que ce passage avoit été mal compris par les anciens; en effet Stace ', en parlant de Tite-Live, qui étoit de Padoue, dit qu'il était Ahtmnus Timavi. Lucain^ confond de même le Timavi avec le fleuve qui coule à Padoue, ou le Mfdoacominor des anciens, le Bachiglione des modernes. î Sidoine Apollinaire 3, et plusieurs autres auteurs cités par Cluvérius 4, commettent la même faute; et il est certain que ce passage de Virgile, mal interprété, a été la seule cause de cette erreur : en effet, Tite-Live, Strabon, Mêla, Pline, Martial, Servius, l'Itinéraire d'Antonin, la table de Peutinger, et même antérieurement Polybe et Posidonius , s'accordent tous i à placer le Timave entre Tergeste ou Tricste, et Aquileia , \ dont on voit encore les ruines près de Montfalcone, et à l'est j duquel nos cartes modernes marquent le port de Timao et le torrent ou la rivière du même nom 5. Virgiie lui-même nous indique autre part la situation de ce fleuve, puisque dans ses Géorgiques , liv. III, vers 473, il nous apprend que le Timave coule chez les Japides et près des montagnes de la IS'orique , et lapidis arva Timavi. Comparons sa description avec celle de Strabon, qui écrivoit peu d'années après lui. ce Au fond du golfe Adriatique, dit le géographe grec 6, se ce voit un lieu consacré à Diomède; on l'appielle le Timaviim, ce et il est singulièrement remarquable; car il est pourvu d'un ce port, ainsi que d'un très-beau bois sacré; et de ce même ce endroit sortent sept sources d'eau potable, dont la réunion ce forme un fleuve large et profond, qui, à peu de distance ce de là, se jette dans la mer. Suivant Polybe, toutes ces ce sources, hormis une seule, sont d'eau salée; et c'est pour ce cela que ce lieu s'appelle la source et la mère de la mer.n D'après les observateurs modernes qui ont visité les lieux 7 , entre Aquilée et Trieste,près d'un village qu'on appelle Borgo S. Giovanni, on voit s'échapper de divers antres formés au sein des rochers, plusieurs sources d'eau fort considérables : la plus grosse est celle qui sort du château de Tywein. Ces différentes sources se réunissent d'abord en trois canaux, et ensuite en une seule rivière, qui, après un cours de mille

1 Statius Silvar., lib. IV, carm. 2.

2 Lucanus, Pharsatia , lib. VIF, v. 194.

3 Sidonius yipoliinaris , carm. 9.

4 Cluvcr., Itai. antiç., tom. I, pag. 190.

5 Voyei la carte del regno d'Italia, dressée par le dépôt de la guerre en 1806, feuille IV.

6 Strabon , Géogr, , liv. V, pag 2ii , trad. franc , tom II, pag. i2d.

7 Carli , Antichità d'Italia, part. I, pag. 118; Cliivcrius , tom. I, pig. 191; Strabon, Eclaircissements, tom. II, pag. 7.

pas , arrive à la mer; elle se nomme Timao; et de nus jours encore on la qualifie de mère de la mer. Au moyeu des c.ivernes, la mer remonte quelquefois jusqu'aux sources du Timao , qui alors sortent des roches avec bruit et avec un mugissement souterrain :

Vasto cum murmure mentis.

On comprendra mieux, je l'espère, après ce détail, toute l'exactitude de la description de Virgile, et sur-tout pourquoi il distingue Fous Timavi d'avec les Ora Timavi; car il est évident qu' Ora novem signifie les neuf sources, et non les neuf embouchures. Cependant Pline semble s'y être mépris, et avoir été aussi induit en erreur par ce vers de Virgile : ce naturaliste, en parlant d'une île, dit: ee Ante ostia Timavi ', ee devant les embouchures du Timave. » Mêla, mieux instruit et plus exact, dit, au contraire : ee Timavus novem capitihus ee exsurgens uno ostio emissus. Le Timave a neuf sources 2, <e et se verse dans la mer par une seule embouchure. » Il paroitra sans doute étrange, que des poètes latins aussi habiles que Lucain, Stace, Sidoine Apollinaire; qu'un savant tel que Pline, presque tous ayant passé leur vie en Italie , et versés dans la lecture de Virgile, n'aient pas compris des vers de ce grand poète , et se soient mépris sur le sens de ses expressions, relativement à un détail qui concerne l'Italie même: nous en convenons, mais cela cependant ne nous semble pas moins certain. c a. w.\lcreiiaer.

17 Claudentur BelJi portœ : Furor impius intus, etc.

Cette peinture de la Discorde enchaînée dans le temple de Janus est de la plus grande beauté. Quiconque a l'oreille sensible aura remarqué tout ce que les sons et les images ont d'expressif dans ces mots énergiques, Fremet horridus oie CTuento. Racine le fils en a fait une imitation foible, mais assez élégante :

Il p.'it fermé ce temple où , par cent noeuds d'airain , La Discorde attachée et déploraut en vain Tant de complots détruits, tant de fureurs trompées, frémit sur un amas de lances et d'épces.

Religion , ch. iv.

23 Cui mater média sese tulit obvia silva, etc.

Cette apparition de Vénus à son fils est une fiction pleine d'intérêt et de grâce. Elle est habillée en chasseresse; cela est convenable, puisque leur entrevue a lieu au milieu d'une forêt Mais pourquoi Vénus se montre-t-elle déguisée aux veux de son fils? Cela vaut la peine d'être discuté. Il semble que les dieux ne doivent se montrer aux hommes dans tout l'appareil de la divinité , que pour leur donner des ordres : ainsi , lorsque Énée est près d'immoler Hélène, protégée par Vénus, cette déesse lui apparoît,

Jeune, brillante, enfin telle que dans les cieui Des immortels charmés elle éblouit les yeux. En. , lib. II.

Cela doit être. 11 s'agissoil, dans ce moment, d'arrêter la fureur, et d'en imposer à la violence de ses transports. Mais ici il s'agit seulement de calmer les inquiétudes d'Énée sur lu nature des lieux où il a été jeté par la tempête, et sur le caractère de leurs habitants. Tout ce qui est voilé et mystérieux plaît à l'imagination; et la situation de deux personnages, dont l'un entretient l'autre sans le reconnoitre , est toujours

1 Pline , Hist. nat. , lib. III , cap. xxx.

2 Martial , liv. IV, épigr. 25 , n'admet que sept sources , commf- Sir,;, bon ; Claudien , neuf, Tomme Virgile et Mé!a ; Cluvérius ii'i n a ïu fjie six ; il parcit qu'au reste le nombre varie selon les saison:,.

NOTES DU LIVRE I

piquante; et cet intérêt s'accroît en raison de rintimité des rapports qu'ils ont ensemble. Le déguisement ou le costume de Vénus est peint avec une grande élégance , et a de plus l'avantage de conserver au peintre et au poëte le costume des vierges de Sparte et des amazones de Thrace.

2Ç) Tum Vpmis : Haud equidem tali me dignor lionore...

Le récit de Vénus ctoit nécessaire pour instruire Enéc de toutes les particularités qu'il doit savoir avant d'arriver à Carthage. Le récit des aventures de Didon est rapide, animé, et quelquefois pathétique: il se termine heureusement par ce trait vif et précis , Dux J'emiiirafacti.

3o Dixit, et avertens rosca cervîce refulsît, Ambrosiaeque coin£ divinum vertice odorem Spiiavere...

1 Ici Virgile a rassemblé les traits les plus caractéristiques de la divinité; mais les ]ilus distincts sont la majesté, l'éclat de la figure, le parfum qui s'exhale sur ses traces, la noblesse de son long vêtement flottant avec dignité jusque sur ses pieds, et sur-tout sa démarche.

3i Et vera incessu patuit dea.

C'est ainsi que le poète, dans le cinquième livre, fait remarquer cette démarche divine, divino incessu; c'est ainsi qu'il fait dire à Junon, Ast ego , qiice divuin iiicedo regina. Fénelon dit, en parlant de la poésie, qu'elle ressemble à ces divinités fabuleuses qui paroissent glisser dans l'air, plutôt que marcher sur la terre.

32 At Venus obscaro gradientis acre sepsit ,

Et multo uebulae circuni dea fudit amictu , etc.

Ceux qui ont prétendu que le poëme épique peut se passer du merveilleux n'ont pas senti qu'ils lui ôloient ses plus riches ressources. Sans le secours du merveilleux, le courroux de Junon n'auroit point poussé les Troyens à Carthage ; Énée n'auroit point raconté ses aventures à Didon ; et nous aurions perdu le magnifique récit de l'embrasement de Troie , le plus beau peut-être de YEnéide ; nous aurions également perdu l'inimitable peinture des amours de Didon et d'Énée, qui a servi de modèle à tous ceux qui ont depuis peint la passion de l'amour. Sans l'aide du merveilleux, Énée seroit arrivé au palais de Didon comme un aventurier, exposé à des mépris et aux insultes d'un peuple ombrageux et féroce. La fiction du nuage dont Vénus l'environne préparc heureusement son apparition subite et presque théâtrale, aux yeux des Ty riens et de la reine de Carthage. Virgile n'ignoroit point que la surprise et l'éloanementsont un des ressorts les plus puissants de l'épopée.

33 Jamque adscendebant collein qui pluriinns urbi Imminet...

Les oreilles sensibles à l'harmonie imitative remarqueront les sons aspirés et la lenteur des spondées qui expriment la peine avec laquelle Énée et ses compagnons gravissent la colline. Les voyelles rencontrent heureusement les voyelles; le mot imminet est renvoyé avec goût au commencement du second vers, et marque parfaitement le faite de la colline d'où Énée aperçoit les pompes naissantes de Carthage. La description qu'eu fait le poëte est admirable , en ce que, dans un petit nombre de vers, elle renferme tous les travaux d'une ville nouvellement fondée; la construction des portes, la longueur pavée des rues populeuses et bruyantes, remplacement des maisons des particuliers, ensuite les édifices publics; l'établissement d'un sénat, le creusement des ports : c'est à Carthage sur-tout que convient ce dernier trait. Enfin , après les

monuments utiles et les monuments du luxe, nécessaires à un grand peuple, Virgile n'a pas oublié le lieu destiné à la pompe des représentations théâtrales; et alors ses vers prennent le ton de noblesse et de majesté qui convient au sujet:

Immanisque cplumnas Rupibus exridiint, sceriis décora alta futoris. Qualis apes aestate nova per Oorea rura , etc.

Cette comparaison , où Virgile s'est répété lui-même , n'a rien de bien original; mais elle a de la grâce et de la justesse. Aucune partie du règne animal n'a plus de droits que les él:iblissements et la police des abeilles, d'être comparée à la police et aux travaux d'une grande ville; la comparaison auroit eu plus de justesse et plus de grâce encore, si, au liiii d'un roi, les abeilles de Virgile reconnoissoient une reine.

34 0 fortunati , quorum jam mœnia surgunt !

Rien de plus touchant et de plus naturel que le sentiment exprimé dans ce vers admirable. Énée doit aussi bâtir une ville; mais, par quelle longue attente, quels sanglants combats , ce bonheur doit être acheté ! Il faut conquérir jusqu'au sol où doit s'élever cette cité future. Dans une pareille situation, qu'il est naturel de s'écrier, à l'aspect de Carthage naissante :

Peuple heureux, qui déjà vois naître tes murailles!

Voltaire a mis le même sentiment dans labouchede Henri IV, lorsqu'à la vue du bonheur dont jouissent les Anglais, et dont les Français, déchirés parla guerre civile, sont encore si éloignés, il fait dire à son héros :

Quand pourront les Français Réunir, comifie vous, l'abondance et la paix?

Ce vers en rappelle un non moins charmant de la première églogue de Virgile. Mélibée, chassé du patrimoine de ses pères, dit à un vieillard conservé dans la possession de son domaine :

Fortunate senex ! ergo tua rura manebunt!

' Fénelon disoit : « Malheur à celui qui peut lire ce vers sans « verser quelques larmes! » C'est que personne n'éloit plus digne que Fénelon de sentir et d'admirer Virgile , avec lequel son génie , et plus encore son cœur, ont une si heureuse ressemblance.

35 Videt lliacas ex ordine pngnas ,

Bcll.ique jam fama totum volgata per orbem , etc.

Quelque fidèle imitateur que Virgile ait été d'Homère, voici un de ces passages qui n'appartiennent qu'à lui et à son siècle: cette idée, sans être recherchée, est pourtant trop ingénieuse pour le siècle d'Homère; et quiconque a comparé les deux poètes s"en apercevra d'abord. J'ai déjà dit qu'Énée ne devoit point arriver à Carthage comme un homme ordinaire; son arrivée devoit être préparée, ainsi que l'accueil de la reine. Déjà Mercure avoit été envoyé par Jupiter pour disposer en faveur du héros fugitif Didon et ses sujets. Voilà qui est tout-à-fait dans le goût d'Homère; mais ces tableaux où sont peintes les infortunes célèbres des Troyens, où le héros lui-même se reconnoît au milieu des plus vaillants guerriers de Troie; voilà, je pense, une invention qui n'appartient qu'à un siècle plus ingénieux et plus poli. Ce morceau me paroît le plus agréable et le plus intéressant de ce premier livre. Parmi les tableaux que Virgile suppose tracés sur les murs du temple, les plus touchants me semblent être celui du jeune Troïle, renversé de sou char, tenant encore les rênes, et traînant sur la terre sa chevelure souillée de poussière; celui du malheureux Priam, tendant au fier Achille ses mains

NOTES DU LIVRE I

désarmées, et lui redemandant le corps sanglant de son fJs.

36 Maxumus Uioneus placido sic peclore cœpit , etc.

Je n'entrerai pas dans de longs détails sur la beauté des discours suivants. Les esprits les moins attentifs distingueront aisément dans celui d'Ilionée la gravité de son âge, la douce insinuation d'une éloquence également touchante et majestueuse, la fierté du malheur, et un souvenir modeste de l'antique splendeur de Troie. La réponse de Didon est pleine de douceur et de dignité. Lorsqu'on sait d'avance dans quels malheurs doit la précipiter l'arrivée du prince trovea à Carthage , on ue peut lire sans intérêt les vers où son cœur, imprévoyant de sa destinée, exprime le désir de le voir, de l'accueillir dans ses états. Le lecteur jouit aussi, dans le discours d'Ilionée, du plaisir que doivent causer à Énée, encore" invisible dans son nuage, les expressions d'intérêt et de tendresse des Trovens pour leur prince. 11 est inutile de dire combien l'apparition subite d'Enée est heureusement préparée, combien l'elTcl en est frappant et pour les Trovens et pour Didon elle-même. La peinture des charmes dont Vénus, en ce moment, rehausse la beauté naturelle de son fils, est d'une admirable poésie :

Lumenqup juventae Purpureum , et Ixtos oculis afûarat honores.

Toutes ces images sont d'une hardiesse heureuse.

37 Est locus, Hesperîam Graii cognomine dicunt , l'erra antiqua , potens armis atque ubere glebœ : OEnotri roluere viri : nunc fama minores Italiam dî.xisse , ducis de Domine , gentom.

Virgile rappelle ici avec beaucoup d'art et d'exactitude les noms anciens de l'Italie : celui à^Hespéiie , ou Contrée de l'Ouest, fut d'abord donné à l'Épire, ensuite à l'Italie, et enfin à l'Espagne. Ces changements successifs dans les dénominations marquent les progrés des découvertes géographiques des Grecs. La dernière contrée connue vers l'ouest recevoit exclusivement le nom ^Hespérie ; il eu fut de même sur le continent opposé. Le Jardin des Hespérides et Vile Fortunée furent d'abord placés dans la grande Oasis, ensuite plus à l'ouest, au midi de 1-a Cvrénaïque; puis après, encore plus à l'ouest, aux environs du fleuve Lathon, qui se perd dans la grande Syrte, et enfin, dans des temps encore postérieurs, sur l'océan Atlantique, et vis-à-vis les lies Canaries, qui furent alors nommées les îles Fortunées. Les autres noms que rappelle ici Virgile sont dus à des peuples ou à des chefs de peuples qui ont successivement occupé quelques parties de l'Italie. On n'y trouve point celui àH Ausonie , souvent employé, comme synonyme d'Italie, par M. Delille, sur-tout au commencement de ce livre; mais, indépendamment d'autres exemples, le poëte français a pour lui l'autorité de Virgile, qui, dans un grand nombre de vers, se sert du mot Ausoniu , pour désigner l'Italie. Au reste, les quatre vers qui font l'objet de cette note se trouvent encore répétés, liv. III, vers

l63 à 166. C. A. WALCK-EMAER.

38 Non ignara mali, miseris succurrere disco.

Ce vers est justement célèbre; il exprime parfaitement une vérité sentie par les belles âmes, que le malheur est l'école de la sensibilité. Plusieurs poètes l'ont imité plus ou moins heureusement. Voltaire, le premier, dit:

Qui ne sait compatir aux maux qu'on a soufferts? Zaïre , act. II , se. n.

Du Belloy :

Vous fûtes mallicureuT, et vous êtes cruel I SU$e de Calais , act. V, se.

Lemierre, parlant à un homme sans pitié :

Tu u*as donc , malheureux , jamais versé de larmes ! feuve du Malabar, act. III, se. v.

Mais aucun de ces imitateurs n'a rendu le mot philosophique, le mot véritablement essentiel, disco, qui exprime si bien que la pitié, comme je l'ai dit, se forme à l'école de l'adversité; aussi ai-je traduit ainsi ces vers dignes de la belle ame de Virgile :

Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur.

39 At domus interior regali splendida luxu Instruitur.

La peinture de la magnificence royale de Didon auroit fourni à un poëte de mauvais goût une page entière. Virgile est fidèle à sa précision ordinaire; mais on reconnoit toujour.! son talent pour relever les plus petits détails. Dans l'intérêt qu'il donne à l'argenterie placée sur les buffets du lieu du festin , c'est moins la valeur du métal et même la beauté du travail, qui en fait le prix, que la représentation des aïeux de Didon, et la suite glorieuse de leurs exploits, depuis leur origine jusqu'à la fondation de Carthage.

40 At Cytherea novas artis, nova pectore versât Consilia.

Ce stratagème de Vénus, ce déguisement de l'.A^mour empruntant les traits d'Ascagne pour séduire Didon en faveur d'Enée, est sans contredit une des pJus heureuses inventions de Virgile. Indépendamment de ce qu'il entre comme moyen dans l'action, l'idée en est pleine de grâce.

Un poëte d'un goût moins sévère auroit prodigué les détails et les descriptions; il auroit peint les bosquets d'Idalie, la cour de Vénus; il auroit peint Ascagne endormi, les Amours s'approchant légèrement et d'un pas suspendu du lit de fleui-s où ce bel enfant repose, l'éventant doucement de leurs ailes, faisant tomber sur lui une pluie de roses, le prenant pour un de leurs frères, comme Énée prend l'Amour pour son fils, épiant le moment de son réveil pour l'admettre à leurs jeux; il auroit peint l'étonnement d'.\scagne à son réveil, son ravissement à l'aspect de ces lieux enchantés, enfin sou inquiétudefiliale et ses tendres accents redemandant son père. Mais Virgile court à l'événement, il n'a pas même marqué le moment où Ascagne prend sa place à la cour de Didon et dans les bra.s de son père; tous ces détails auroient embarrassé le poëte, sous le rapport de la vraisemblance, et alongé inutilement la narration. Une foule de vers heureux distingue ce morceau; rien de plus agréable, comme image et comme sentiment, que ces deux-ci :

nie, ubî complexu .-Eneae colloque pependit. Et magnum faisi implevit genitoris amorem...

La peinture d'.\scagne endormi dans les bosquets d'Idalie est d'une mollesse délicieuse. On ne peut trop remarquer non plus quelle énergique volupté, si je puis parler ainsi, règne dans la peinture de la cour de Didon , et des impressions brûlantes de l'Amour assis sur ses genoux; le dernier trait cause une espèce d'effroi :

Insidat quantus miserx dcus.

J'ai oublié de remarquer le goût que Virgile a mis dans le choix des présents destinés à Didon : c'est le voile d'Hélène et le sceptre d'Ilione, l'ainée des filles de Priam, c'est-à-dire l'ornement de la beauté et le symbole de la puissance. Peutêtre, je le dis avec toute la circonspection que l'on doit mettre à critiquer un grand homme , peut-être auroit-il pu mettre plus d'imagination et de poésie dans la description du festin que donne au prince troyen la rciue de Carthage. Un des plus

NOTES DU LIVRE IL

beaux morceaux de I-ucain est .a description de la fctc que Cleopàtre donne à César. S'il est vrai que Virgile ait péché par trop de sobriété , Lucain , à son ordinaire , est tombé dans la profusion des peintures; mais ce morceau, parfaitement traduit par M. de La Harpe, est plein de poésie. Du reste, celte fête se termine d'une manière véritablement solennelle, par les bjranes du poëte lopas, chantant sur sa lyre les lois éternelles de la nature.

Ce premier livre marche rapidement; les discours y sont fréquents, mais nécessaires à l'exposition : la description de la tempête excitée par Éole, apaisée par Neptune, et les tableaux où Énée reconnoît la peinture des malheurs de Troie; l'Amour empruntant les traits d'Ascagne , et préparant , assis sur les genoux de Didon, la passion malheureuse dont bientôt elle sera la proie, sont sans contredit ce que le premier chant de V Enéide offre de plus remarquable , soit pour l'invention , soit pour l'exécutioD.

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