‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 197 sur 413 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

Ce second livre est généralement regardé comme le plus beau de V Enéide. Le sujet n'en pouvoit être ni plus majestueux, ni plus touchant : c'est la dernière catastrophe d'un des plus grands empires de l'Asie; ce sont les derniers moments du meilleur et du plus puissant des rois; c'est pendant la nuit que se passent ces épouvantables scènes. Les autres livres de VÉnéide ne sont que la suite de l'histoire lamentable des Troyens; celui-ci en présente le moment le plus intéressant. Achille, Hector, ne sont plus; mais Pyrrhus remplace Achille , Hector revit dans Énée. C'est le courage et la piété tour-à-tour, l'impétuosité de la rage guerrière, et le courage du désespoir; tantôt l'adresse des pièges militaires; les Grecs et les Troyens se méconnoissant dans l'ombre, et combattant contre leur propre parti. Là, c'est le siège d'une vaste tour, que les assiégés font écrouler et précipitent à grand bruit sur les assaillants écrasés par sa chute; ailleurs, on attaque l'antique palais des rois. Aux peintures du carnage qui entasse les mourants et les morts dans les places publiques succède le tableau lamentable des palais livrés à la furie des vainqueurs; dans ces sanctuaires augustes d'infortune et de douleur, pères, mères, enfants, vieillards se pressent ensemble autour du même autel. Le dernier fils du roi, tombant sous le fer de Pyrrhus, souille de son sang les cheveux blancs de son malheureux père. Ce père lui-même , armant pour venger son fils ses mains glacées par l'âge, mêle son sang à celui de cet enfant, au pied même de l'autel consacré par ses mains. Enfin, Énée raconte les derniers malheurs de sa famille. Là, se montre tout ce que le courage et la tendresse ont de plus touchant et de plus auguste. Un vieillard vénérable, ne pouvant s'arracher au séjour de ses pères, et résolu de mêler ses cendres à celles de sa patrie; Énée le menaçant d'aller affronter de nouveau tous les traits des Grecs, s'il ne se rend à ses instances; ses prières, d'accord avec les présages des dieux, déterminent enfin Anchise; sa piété fihale, devenue si fameuse, se chargeant de ce poids vénérable; son épouse égarée dans la précipitation de sa fuite; poursuivi par l'ennemi, il hâte ses pas pour leur dérober son père; le désir de retrouver son épouse le rejette dans le sein de la ville enflammée, et lui donne lieu de peindre les dernières scènes de cette horrible catastrophe; Troie, devenue la proie des Grecs, et son antique magnificence leur butin; les risonniers, mères, femmes et enfants, rangés par file , en attendant que le sort décide auquel de leurs vainqueurs

ils vont tomber en partage : tels sont les grands tableaux que présente ce second livre. C'est le plus beau des sujets, tracé par le plus grand des poètes.

1 tnrandiim , regina , jubés , etc.

Tout ce début d'Énée est plein de noblesse et de sensibilité. Il raconte des malheurs dont il fut témoin et victime, des maux qui auroient arraché des larmes aux plus cruels ennemis des Troyens : rien ne pouvoit mieux commander l'attention, ni exciter la curiosité. Le mot miles n'est pas inutile à la force de l'expression : non seulement les héros, mais la soldatesque elle-même, ordinairement plus insensible, auroient donné au récit de tant de maux des larmes involontaires. La fable d'un cheval de bois bâti par les Grecs, et rempli de leurs soldats, étoit une vieille tradition populaire, faite pour amuser les enfants et les vieilles femmes. Quelle noblesse, quel intérêt, quelle vraisemblance a su lui donner l'art du poêle ! Pour mieux motiver la crédulité, d'ailleurs si naturelle aux peuples demi-civilisés, il emploie avec adresse la superstition des présages et l'autorité des prodiges : tel est le récit de la mort de Laocoon, doublement admirable, et parcequ'il est écrit d'une manière sublime , et parceque ce châtiment de Laocoon rend plus vraisemblable l'introduction de la fameuse machine dans les murailles de Troie.

2 Nos abiisse rati , et vento petiisse Mycenas. Ergo omnis longo solvit se Teucria luctu.

Deux sentiments pleins de vérité animent ce tableau des Troyens persuadés du départ de leurs ennemis, et sortant en foule de leurs murailles : l'un, c'est la joie d'être enfin délivrés des horreurs d'un long siège; et l'autre, la curiosité si naturelle de voir, de parcourir les lieux abandonnés par les Grecs. Cette seule idée fourniroit à un poêle médiocre une foule de vers. Virgile a été plus sobre de détails, mais aucun trait important ne manque à cette peinture rapide. La situation de la flotte, celle du camp sur-tout, la tente du terrible Achille, n'y sont point oubliées. 11 n'y a pas moins de vérité dans la peinture des sentiments divers qui partagent les Troyens à la vue du cheval funeste qui recèle leurs ennemis. Une variété singulière distingue les expressions par lesquelles le poète les représente.

3 Pars stupet innuptae donum exitiale Minerv», Et molem mirantur eqni : primusque Thymœtes Drici intra nmros hortatur , et arce locari; Sive dolo , seu jam Trojae sic fata ferebant.

At Capys , et quorum melior sententia menti, etc.

Mais il faut remarquer que cette fécondité d'expressions ne nuit pointa la rapidité du récit, et qu'il y a là abondance sans prolixité.

4 Timeo Banaos et dona ferentes.

Ce vers est passé en proverbe, et les applications en sont fréquentes. M. de Voltaire l'a imité ainsi :

Les dons d*un ennemi leur semblaient trop à craindre. Henriade , rliap. ii.

On ne peut rieu ajouter à la force, à l'harmonie, et à la vérité des vers par lesquels Virgile peint la lance de Laocoon enfoncée dans les flancs du cheval. J'indique ici ce qui est remarquable, soit comme harmonie, soit comme énergie, soit comme vérité dans l'image :

Sic fatus , validis ingentem virtbus ha<tam In latus, inque feri curvam compagibus alvum Contorsit ; stetit itla tremens , uteroque recusso Insonuere cavœ eemUumijue dedere cavernœ.

Cederniervers sur-tout est admirable, par la répétition d'une

NOTES DU LIVRE II

GOO

lettre communément consacrée à peindre les choses lugubres. Virgile a souvent usé, avec un art infini, de ces consonnances , et de l'opposition expressive des mêmes voyelles : il faut remarquer seulement que le nombre de ces lettres étant borné, ces consonnances peignent souvent des effets fort différents. Ainsi, dans ce vers d'une des églogucs,

MolUa luteola pingit vaccinia caltha,

Églogue JI , T 5o.

c'est l'aimable assortiment des différentes fleurs que le poète a voulu exprimer. Dans cet autre vers,

Otnnia sub magna labentia QuniiDa terra ,

Géorgiques, liv. IV, v. 3CG.

c'est le bruit monotone des fleuves qui coulent et s'épanchent sous les voûtes de la terre. On ponrroit citer une infinité d'exemples de ce genre, qui prouvent à-la-fois combien Virgile cherche avec soin ces imitations par les sons , et combien les éléments de cette harmonie sont bornés. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun poète, sans en excepter Homère, n'a autant B%ukiplié les imitations musicales que Virgile; et je ne puis être de l'axis de M. Hevne, l'un de ses meilleurs commentateurs, qui prétend que c'est dans la chaleur de la composition, et par h.isard, que ces effets se rencontrent sous sa plume. Cela me rappelle la réponse d'un homme d'esprit à quelqu'un qui vouloit mettre une action très belle sur le compte du hasard ; « Cela peut être, dit-il; mais il n'y a que des gens « d'esprit qui rencontrent de ces hasards-là. »

5 Trojaque , nunc stares ; Priamique an alta, maneres.

On a remarqué, avec raison , la beauté de cette apostrophe, fort différente de celles que prodiguent les jeunes poêles eu général; eUes refroidissent toujours le récit, lorsqu'elles ne réchauffent pas. Celle-ci rappelle ces vers si touchants dWndromaque :

Non , TOUS n'espérez plus de nous revoir encor , Sacrés murs , que n*a pu conserver mon Hector !

Raci>e, Andromaqit^ ^ act. I, se. iv.

6 Ecce manus juvenem interea post terga revinclum Pastores magno ad regem clamore trahebant Dartlanidx; qui seignotum venientibus ultro.

Hoc ipsuni ut slrueret , Trojamque aperiret Achivis , etc.

Cet épisode de Sinon est justement admiré pour l'artifice de la composition. D'abord, il faut remarquer que c'est le roi qui l'interroge; mais ce sont les impressions produites par ses discours sur le peuple qui doivent décider de son sort : aussi emploie-t-il les serments, genre d'éloquence qui s'empare le plus sûrement de la multitude; car il est des sentiments qui gagnent plus facilement les hommes en ma.sse tjiie les hommes isolés : de ce nombre sont la joie et la pitié. Il n'est pas moins vrai, et cela est trop prouvé par l'expérience, qu'il est plus aisé de tromper une nombreuse foule qu'un seul homme d'uu sens droit. Sinon n'eût pas trompé un agent de police; mais la populace auroit été sa dupe. Le recueil des harangues de ceux qui nous ont gouvernés pendant quelques années suffiroit pour prouver quels médiocres frais d éloquence il faut faire pour séduire la multitude. Cependant le discours de Sinon est remarquable par plus d'un artifice : ses exclamations sur son malheureux sort, la haine des Grecs qu'il est forcé de fuir, et eufin le désespoir qu'il affecte de ne pouvoir désarmer la colère des Troyens. La pitié une fois excitée, il sépare d'une feinte franchise, en s'avouant pour Grec; et d'un air de magnanimité, en assurant que la fortune a pu faire de lui un malheureux, mais qu'elle n'en fera pas un imposteur, il se dit le parent, le protégé du vcitiieux Palamède, et

la victime d'L'lysse, dont on sait que les ruses avoient été plu.s fatales aux Troyens que la valeur même d'Achille. C'étoit un titre à leur amitié que d'être haï d'Llysse. Ayaut excité la curiosité et l'intérêt, il s'interrompt avec adresse, et fait désirer plus vivement ce qu'il paroit refuser, la continuation de son affligeant récit. Son malheur est celui de tous qui émeut le plus sûrement : c'est l'oppression et la persécution. 'Coûtes les âmes appartiennent à l'homme persécuté : c'est l'effet naturel de ce sentiment de justice et de liberté qui règne impérieusement dans les cœurs. Victime dévouée à la haine d'L'lvsse et à la lâche complaisance de Calchas , il a fui les autels et les couteaux déjà levés sur lui.

7 Hic aliud raajus miseris multoque tremeudum Objicitur magij, etc.

Cette peinture de Laocoon et de ses deux enfants étouffés et dévorés par deux serpents monstrueux est justement fameuse : expressions énergiques, images vives, harmonie imitative, tout y est réuni. Je lérai remarquer les coupes savantes employées dans plusieurs de ces vers :

Tronquilla per alta...

Cette circonstance est choisie avec goût. Ces serpents, voyageant sur une mer orageuse, ne feroient point d'effet; le calme profond fait mieux ressortir les mouvements de leur marche terrible : ce ne sont plus les flots, ce sont les monstres eux-mêmes qui frappent l'attention.

8 Horresco refeiens.

Ces mots font un bel effet; ce qu'on raconte avec effroi produit plus sûrement l'elfroi.

g încitmbunt pelago.

Cette expression est pleine de force.

10 Pectora quorum inter Ductus adrecta, jubseqae Sanguines exsuperant undas : pars cetera pontun: Punc le^it , sinuantque immensa votumine terga.

La variété de ces coupes , dont pas une ne ressemble à une autre, est d'une grande beauté; la première sur-tout exprime parlaitement les cous des serpents dominant sur les eaux , et redressés en l'air. Immensa •voLtmine ïerg-a rappelle ce beau vers de Racine :

Sa cioupe se recourbe en replis lortueuT.

Phèdre y act. V, se. vin.

Ces veux remplis de sang et de feu , la vibration rapide de leurs lanjues sifflantes, sont des images terribles.

11 Spirisque ligant ingentibus , et jam

Bis médium amplexi , etc.

C'est avec un goût infini que la phrase s'arrête au mot ingentibus , dont la longueur exprime parfaitement celle des replis qui ceignent Laocoon; elle est encore mieux rendue par Jes vers qui suivent. Déjà les serpents l'ont entouré deux foi» par le milieu du corps, deux fois par son cou; et cependant leurs têtes s'élèvent au-dessus de la sienne. Ce malheureux lutte contre ces effrovables nœuds, tout couvert de sang et du poison de ces monstres. Images terribles I Le mot littas ajoute à la beauté de la peinture : ce n'est point une victime ordinaire, c'tst un prêtre des dieux, que les serpents dévorent; et les bandelettes, svcibole de sa dignité sacrée, ne leur en imposent pas. La comparaison de ses cris avec les mugissements d'un taureau qui s'enfuit, blessé au pied des autels, n'a rien de bien ingénieux; mais rien n'égale la hardiesse du mot excussit securi:n (a secoué la hache), qui exprime si bien le mouvement de tête de la victime frappée.

L'épithète (/2f^/fa7?j est aussi parfaitement choisie. Ce mor-

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