Duceote deo flanimam inter €t bostis Expedior
J'ai déjà remarqué de quel secours étoit le merveilleux pour sauver le poète de ce que la vérité et la nature peuvent offrir dits circonstances embarrassantes. Comment, sans le sccoura
NOTES DU LIVRE II
de Vénus, son fils auroit-il pu, dans oelte \iile devenue la proie des Grecs, arriver, à travers le fer et le feu, au palais de ses ancêtres, préservé de la destruction par un autre miracle?
il Abnegat rxcisa vitam producçre Troja , Exsîtiuir.que pati.
Cette double répugnance prêtée à Anchise de survivre à Troie et d'endurer l'exil est noble et naturelle : on peut dire que les habitudes sont les dernières passions des vieillards, elles survivent à toutes celles que donne la nature et qu'aflbiblit l'âge; et plus elles sont anciennes, plus on sait qu'elles ont de force. On pourroit voir dans les ilerniers vers de ce discours d'Anchise combien Virgile, toujours fidèle à la dignité de l'épopée, sait donner de noblesse aux plus petits détails. Anchise allègue ses infirmités; mais ces infirmités n'ont rien de vulgaire, c'est Jupiter qui l'a frappé du veut terrible de la foudre , J'ulniinis ejjlavit -ventis. Le discours d'Enée pour le déterminer à la fuite est d'un pathétique digne de la tragédie : les mouvements les plus passionnés de l'amour filial, les images les plus vives, les expressions les plus énergiques, y sont prodigués; et ce seul discours prouve que Virgile, s'il n'avoit été le plus grand poète épique de Rome, pouvoit en être le plus grand auteur dramatique. Le discours de Creuse n'est pas moins touchant : rien de plus modeste et de plus doux que ces mots , Conjux quondam tua dicta. Les scènes les plus pathétiques que puisse offrir la poésie sont celles où un personnage intéressant se condamne par un sentiment de vertu ou de désespoir à un sacrifice contre lequel réclame l'amour ou l'amitié; c'est ce qui a rendii de tout temps si intéressante la scène où Oreste et Pylade se disputent la mort. Cicéron nous parle de l'elïet prodigieux que cett'.- scène pro~ j duisoit sur le théâtre romain.
42 Quum subitum dictuqup oritnr mirabiîe monstruni , etc.
Il n'y avoit que l'interventioa des dieux qui pût déterminer Anchise à quitter sa patrie : le prodige que peint ici Virgile est du plus heureux choix; il s'opère sur la personne du jeune Ascague, l'espoir et l'héritier des grandes destinées de Troie; la description en est vive et pittoresque; rien de plus élégant que les expressions,
TactJiquc inooxia mollis Lambere Qamma comas , et circum tempera paaci.
Comme ie parti que va prendre Anchise doit influer sur les plus grandes destinées, de nouveaux prodiges se joigneut au premier; la plus grande richesse d'expressions distingue la peinture de celle étoile miraculeuse qui va se perdre sur le sommet d'Ida, désigné par le présage comme lieu du rendezvous des Troyens fugitifs. Tous ces prodiges multipliés consacrent de plus en plus et divinisent en quelque manière la famille d'Anchise, de qui doivent sortir les Romains et la race impériale des Césars. Virgile, qui ne néglige rien de ce qui peut augmenter la vraisemblance, ajoute à ces présages impérieux l'approche menaçante de l'incendie. Rien n'est plus fameux que la piété filiale d'F.néc emportant son père à travers les flammes : la poésie, la peinture et la sculpture se sont disputé ce sujet à jamais intéressant,
43 Longe servet vestigia conjux.
11 semble que, par cet ordre donné à sa femme de suivre de loin ses pas, Virgile ait voulu préparer le malheureux ac- (idpnt qui les sépare.
44 Est urbe egressis tumulus templumque vetustuni Diesertie Cerej-if , juztaquc antiqua ciipres.5u? Rçlijjione patium multo.5 sn vata pcr annas :
Hap.c ex diverse sedeia venlemus In unam. Ce passage est une nouvelle preuve du soin que prend Vin» gile d'ennoblir les plus petits détails. Ces vers ont pour objet le rendez-vous donné par Énée à tous les compagnons de sa fuite ; mais ce qui suffiroit au romancier pour désigner un tel lieu ne suffit pas à l'épopée. Kien de plus noble et de plus auguste que la descripiioQ de l'endroit où doivent s'assembler les compagnons d'Énée : c'est un temple vénérable par son antiquité et par ses ruines mêmes; prés de ce temple est un cyprès également respectable par son grand âge, et parcequ'il fut long-temps témoin des hommages rendus à la déesse de ce temple abandonué. Ces ruines, celte antiquité, transportent l'imagination jusqu'aux premiers âges de cette ville que dévorent aujourd'hui les flammes, et lui font toucher à-la-fois par la pensée son cercueil et son berceau.
45 Sequiturque patrem non passibus xquis , etc.
Cette peinture du petit Ascagne suivant d'un pas inégal la marche de son père est remarquable par le naturel et la naïveté.
46 Et me , qiiem dudum non ulla injecta raovebant Tcla , neque adverse glomerati ex agmiiie Graii , Nunc omues terrent aurx; sonus excitât omnis Suspensum , et paiitcr cemitique oneritjue timeatem.
Jamais l'amour filial n'a été peint d'une manière plus touchante et plus vraie. Ce guerrier qui avoit affronté sans pilir tous les traits des Grecs, et des bataillons entiers, maintenant qu'il est chargé du salut de son fils et de son père, le bruit le plus léger, le moindre souffle l'épouvante. Ou ue peut trop répéter aux jeunes poêles combien on est sûr d'émouvoir les cœurs, quand on peint les grandes affections combattues ou triomphantes.
47 Jamquc propinquabam portis , omnemque videbar Evasisse vuem , subite quum crebcr ad auris Visus bdesse pedum sonitus, etc.
Ici le poète est arrivé au moment le plus difficile de celte magnifique narration. Creuse et Lavioie ne peuvent exister ensemble : il faut donc faire disparaître Creuse , mais de U manière la plus décente et la plus vraisemblable; c'est ce que fait Virgile. Près d'arriver à la porte de la ville, Énée croit entendre un bruit menaçant, et se croit poursuivi; son père, à son tour, croyant voLi- de loin les ennemis qui s'approchent, et distinguer l'éclat de leurs armes à travers l'épaisseur des ombres, presse son fils de précipiter ses pas. Énée obéit; et, l'imagination frappée des dangers de sou père, il laisse derrière lui son épouse, qui s'égare : on ne pouvoit présenter de sa perte une cause plus vraisemblable, et même plus intéressante; c'est la tendresse du fils qui trahit celle de l'époux. Cependant toutes ces précautions n'ont pas mis ce passage à l'abri de la critique et même de la plaisanterie, comme le prouve celte strophe de Rousseau le lyrique, en parlant de Didun :
Peuveit-elle mieux attendre De ce pieux voyageur Qui , fuyant sa ville en cendre Et le fer du Grec vengeur , Quitta les murs de Perganie , -Tenant son fils par la main , Sans prendre garde à sa femme , Qui se perdit en chemin?
Liï. II , ode Tii.
Mais Virgile répond d'avance à toutes les critiques, et par 1<? trouble d'Énée tremblant pour soti père, et par son retour courageux dans celte ville en cendres, pour y chercher son épouse. Un autre avantage de relie narration, c'est que sans
NOTES DU LIVRE III
ce retour nous aurions perdu la magnifique peinture des derniers mometits, et, pour aiusi dire, des derniers soupirs de Troie , et celle des vainqueurs accumulant ses riches dépouilles et leur immense butiu. Cette peinture, à-la-lois si précise et si brillante dans Virgile, se lût immodéréraeut étendue sous la j/lume de Lucain ou de tout autre auteur moins sobre de détails et moins sévère dans sa composition. Un petit nombre de traits choisis lui a suffi : l'imagination fait le reste.
48 Et tprram Hesperiam venics , ubi Lydius , arva Inter opima viram , leni Quit agmine Tibris.
L'épithète Ae Ljdius , Lydien, que Virgile donne au Tibre est ici synonyme lïEtrurien ou Tjrrheiiun. Cette épithète prouve que Virgile adoptoit l'opinion de ceux qui crovoient les Etrusques originaires d'une colonie de Lydiens de l'Asie mineure. Les récits d'Hérodote sont conformes à cette opinion ; mais Denys d'Halicarnasse la combat. Dans un ouvrage réceut sur l'Egypte, M. HamiltoQi rapporte une inscription en caractères étrusques , que deux voyageurs anglais ont, diton, récemment trouvée dans l'iutérieur de l'Asie mineure; ce qui doit nous porter à croire au récit d'Hérodote, et nous ramener au sentiment de Virgile. Les Étrusques ont possédé primitivement tout le nord de l'Italie; le Tibre couloit dans leurs possessions; c'est par cette raison que Virgile, Horace, Ovide, Lucain, Stace et d'autres poêles latins ont fréquemment donné au Tibre l'épithète de Tuscum, ou d'autres semblables 2, C. A. WALCRENAER.
49 Scd me magna deum genitrii his detinet oris. Janîqiie vale , et uati serva communia amorem.
Virgile a bien senti que la perte accidentelle de Creuse ne sulfisuit pas à la dignité de l'épopée ; le nierv eilleux vient donc à son secours. C'est Cybèle elle-même qui s'empare d'elle, et l'attache à son culte; Cybèle, la protectrice des Troyens, rompt les premiers nœuds d'Enée eu faveur de l'hvmen futur d'où dépendent ses destinées en Italie. On ne peut s'empêcher d'admirer cette composition pleine de convenance, et si féconde en ressources dans les sujets aussi difficiles à traiter que l'étoit celui-ci. Enfin , Virgile a su tirer avantage des inconvénients mêmes de cette partie de son sujet, et en faire un moven épique. Creuse, inspirée par Cybèle, lui prédit ses grands destins, et l'empire qui l'attend au-delà des mers. Lue chose remarquable, c'est que ses dernières paroles coutiennent peu d'expressions de tendresse; tout se borne à ces mots où elle lui recommande Ascagne :
Jamque vale, et Dati serva commuais .amorem.
Elle est encore mère , mais l'épouse a disparu ; cela ne peut s'expliquer que par son nouvel état : Creuse ne lui appartient plus, elle appartient aux dieux; ce n'est plus la femme d'Énée, c'est la favorite de Cybèle; et par ce nœud sacré tous les autres sont rompus. Virgile reconduit Énée à ses compagnons d'exil, dont le nombre se trouve prodigieusement accru : cela étoit nécessaire pour la fondation de la colonie. Enfin le jour se lève, les Grecs sont maîtres des portes de la ville, tout espoir est perdu; il part, et emporte son père au sommet de la montagne. Tel est ce second livre, éternellement admirable et par le sujet et par l'exécution. Virgile en a, dit-on, emprunté quelques idées et quelques passages de différents poètes grecs; je n'irai point chercher les traces des emprunts pu'il a pu faire à des auteurs plus ou moins obscurs. Quel homme, *e promenant au bord d'une belle rivière qui coule à plein
] llamilton's, jEgxptiana , p. 217.
) Voyei Cluvcrius, /<■»/. tiHtii]ua, p. 738.
canal , peut avoir l'envie et le loisir de rechercher quelles sources obscures, quelles filtrations cachées, ont augmenté de quelques gouttes d'eau l'abondance de son lit et la majesté de sa course !