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NOTES DU LIVRE IL
ceau étoit un Jcs plus diffit-ilcs à traduire , parce que la poésie descriptive est celle pour laquelle notre langue, dénuée de longues et de brèves, a le moins de ressources.
A l'époque où Virgile Composa ces vers, on ne connoissoit pas encore à Rome le fameux groupe de Laocoon et de ses fils dévores par des serpents: ainsi le poète a précédé le sculpteur. Mais c'est ici sur-tout qu'il faut remarquer la différence qui existe entre la sculpture, la peinture et la poésie : les deux premières ne peuvent peindre qu'un moment, la poésie peint plusieurs moments successifs. Ainsi Virgile nous moLtre les serpents partant de Ténédos , voyageant sur les eaux, abordant ensemble au rivage, saisissant d'abord les deux fils de Laocoon; leur père volant à leur secours, lui-même saisi par ces monstres , et les tourments affreux produits par leurs morsures. Le sculpteur n'a pu peindre que le moment où les fils et le père sont en même temps la proie des serpents. En supposant que Virgile ait servi, dans quelques détails, de modèle au sculpteur, il en est quelques uns où celui-ci a été obligé d'abandonner les idées du poëte. Ainsi, celui-ci, après avoir fait replier deux fois les serpents autour de la taille et du cou de Laocoon, peint leurs têtes s'élevant au-dessus de ia sienne; ce qui, dans la sculpture, auroit présenté à l'œil deux pointes désagréables, et l'auroit mal-à-propos distrait de l'ensemble de ce bloc magnifique. Virgile a bien pu faire sortir de la bouche du grand-prêtre des cris épouvantables , et semblables au mugissement d'un taureau frappé de la hache ; mais cette idée ne pouvoit convenir au sculpteur, qui n'auroit pu exprimer ces cris qu'en étant au visage du pontife le caractère de calme et de dignité qui, dans ce groupe, est le premier objet de l'admiration des connoisseurs. Mais supposons le sculpteur méditant cet admirable ouvrage : « Je veux, se sera-t-il dit, mettre dans ma composition toute la variété et toute l'expression dont le sujet est susceptible; je veux que les enfants soient de deux âges différents , et que la différence des âges produise celle de l'expression ; je veux mettre sur le visage du père, et le caractère de la souffrance, et celui de la pitié paternelle : sa douleur n'est point celle d'un homme ordinaire ; je veux que ses traits soient altérés et non déformés, et que la dignité du pontife se montre encore dans l'homme souffrant. » Toutes ces conceptions se trouventiien effet dans ce groupe inimitable. Joignons à cela le jeu des nerfs, des muscles, moins ressenti dans le corps plus foible et plus délicat des enfants , et plus prononcé dans celui du père; tant d'autres beautés réunies sur le marbre vivant ou plutôt mourant, selon la sublime expression de Sadolet, ojeros saxo moriente dolores : et bénissons à jamais le hasard heureux qui a fait découvrir ce beau monument dans une fouille des bains de Titus.
12 Dividimu.s muros et mœnia pandimus urhis , etc.
Ces vers, où Virgile peint l'eutrée de la fatale machine, sont un des plus beaux passages de ce livre. 11 a mis en contraste avec beaucoup d'art l'effroi de ce moment terrible, avec la joie et l'empressement aveugle des Troyens travaillant eux-mêmes à leur perte; et, ce qui est encore d'un plus grand effet , avec l'ingcnuite confiante des jeunes garçons et des jeunes filles, qui, aidant à ce travail funeste, se plaisent à saisir la corde qui traîne le monstre , se font un sujet d'alégresse de ce qui menace leur ville , le palais de leur roi et leurs propres foyers, fêtent a l'envi leur ruine, et chantent, pour ainsi dire , leur cantique de mort.
i3 0 patri.i, o divom doniuslliiim, et iiirliitn bello Mcenia Dardanidum I
L'apostrophe est toujours d'un grand effet dans Virgile i parce qu'il ne la prodigue pas; ici cette figure est belle el touchante. C'est avec la même sensibilité que les tribus des Hébreux , dans un chœur d'Est/ier , modèle de la poésie lyrique , s'écrioient :
0 rives du Jourdain I ô champs aimés des cieux! Sacrés monts! fertiles vallées Par cent miracles signalées.
Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?
RiciKE, Eslher, act. I, se. li.
Il faut faire observer aux jeunes poètes que plus les figures sont brillantes, plus il faut en user avec sobriété; l'apostrophe doit toujours s'annoncer comme l'expression d'une émotiou vive, et l'élan d'une aine fortement affectée.
14 Quater ipso in limine portas
Substitit, atque utero sonitum quater arma dedere.
Rien n'est plus pathétique et plus naturel à-la-fois que ces souvenirs des avertissements inutiles des malheurs dont l'admission de la fatale machine menaçoit les Troyens. Il n'y a point de malheureux dont la pensée, par un instinct invincible, ne revienne vers les circonstances et les pronostics qui ont précédé et présagé son désastre : le regret de n'en avoir pas profité ajoute encore au malheur. C'est toujours dans une profonde connoissance du cœur humain que Virgile puise ses plus grandes beautés. Des deux présages marqués par le poëte, le premier est peut-être le plus frappant : quatre fois , près d'entrer, le colosse homicide s'arrête tout-à-coup sur le seuil même des portes de la ville qu'il menace.
15 Vertitur interea cœlum , et ruit oeeano nox , Involvens umbra magna terramque, polumque , Myrmidonumque dolos.
Ces vers sont beaux d'images et d'harmonie; le monosyllabe qui termine le premier est un des artifices dont Virgile s'est servi quelquefois heureusement pour marquer à l'oreille la chute subite d'un objet quelconque. On lit dans le premier livre, Insequitur cumula prceniptus aquœ mons ; dans le cinquième, Procumbit humi bos.
On doit remarquer ici la belle consonnance d'umbi'a magna , si propre à exprimer le voile immense que jette la nuit sur l'univers.
i6 Per arnica silentia lunae...
Cette expression est d'une hardiesse remarquable , si elle signifie , comme je le crois, que la lune favorisoit les Grecs de son absence. En effet, sa présence les auroit trahis : on peut donc dire poétiquement que son absence leur garde le secret; c'est sans doute ce que Virgile veut exprimer.
17 Laxat claustra Sinon...
Le mot claustra est encore un exemple de la variété infinie des expressions que Virgile a employées à représenter ce que nous appelons le cheval de bois. L'énumération des guerrier» qui sortent de ses flancs se termine ingénieusement par le nom de celui qui l'avoit fabriqué :
Et ipse doli fabricator Epeus.
16 Tempus erat quo prima quies mortalibus XgriS Jncipit , etc.
Ces vers mêmes sont pleins d'élégance d de douceur; mais l'apparition d'Hector à Énée est , sous plusieurs rapports , d'une admirable beauté. Virgile, par la nature de son sujet, ne pouvant offrir ce héros vivant, comme le fait Homère, le reproduit du moins jiour quelque temps à notre pensée par l'artifice d'un songe, et nous le montre, dans l'espace d'un
NOTES DU LIVRE II
petit nombre de vers, tel qu'il éloit aux jours de sa f;loire : cofitraste qui console de l'état horrible où le réduisit l'impitojable Achille.
Enée, non encore instruit de ce qui se passe dans Troie devenue la proie des Grecs, ne pouvoit l'être d'une manière plus forte et plus frappante que par l'apparition de celui qui l'avoit le plus courageusement défendue : par ce récit le lecteur est déjà transporté au milieu de cette ville en flammes.
Cet épisode touchant influe sur le reste du poème, par l'ordre qu'Hector donne à Énée de chercher un nouvel empire au-delà des mers : jamais composition poétique ne fut plus belle et plus savante.
19 Quanquam secrets parentis
Ancbisx domus , arboribusque obtecta recessit , etc.
L'éloignement de la maison d'Anchise, reléguée dans un bois, étoit nécessaire pour justifier Énée de a'êlre pas déjà réuni aux délenseurs de Troie.
20 In sf-getcm veluti quum flanima fuffntibus Austrii lucidit , etc.
La beauté des images et de l'harmonie imitative rend cette comparaison admirable. On entend et la course rapide de la flamme, et celle du torrent qui se précipite, grossi des ruines de tout ce qu'il rencontre. L'image du berger épouvanté, prêtant du haut d'un rocher une oreille attentive au bruit dont il ignore la cause, est d'uue extrême beauté. Mais ici se présente une objection, et je demande la permission de conter comment et par qui elle me fut faite pour la première fois. J'étois à Ferney en 1776; M. de Voltaire me pressa beaucoup de lui lire de suite ma traduction des deuxième et quatrième livres de Y Enéide. Sa critique épargna les deux ou trois premières comparaisons qui se trouvent dans le récit d'Enée ; Biais, lorsque arriva celle où ce héros compare la superbe Troie, tombant du faite des grandeurs, à la chute d'un arbre antique attaqué par les coups redoublés des bûcherons, succombant enfin, et couvrant la montagne de sa ruine immense, il m'arrêta, et me dit avec humeur : « Mais, monsieur, est-il « convenable qu'Enée emploie dans son récit des comparaisons « qui ne conviennent que dans la bouche du poète? » Je lui répondis qu'Énée étoit né dans l'Orient, que les Orientaux aiment tout ce qui est figuré, les allégories et les comparaisons. J'ajoutai : « Un de nos plus grands poètes a fait dire à « Henri IV, en parlant de la mort de Joyeuse :
• Telle une tendre fleur, qu*un matin voit ^clore
• Des baisers du Zéphire et des pleurs de l'Aurore,
• Brille un moment aux jeux , et tombe, avant le temps,
• Sous le traocfaant du fer, ou sous l'effort des ventj... •
VoLTAïaB , Henriade , ch. m.
Un sourire un peu embarrassé fut sa réponse. 21 Ecce autem telis Panthus , etc.
Cette rencontre de Panthée est, pour plus d'une raison, très ingénieusement imaginée. Tout la rend intéressante : il est prêtre d'Apollon; il porte d'une main les symboles des mystères sacrés et ses dieux vaincus; de l'autre il conduit son petit-fils. C'est une manière heureuse de présenter au lecteur l'image de Troie livrée à la flamme et au fer : rien de plus animé, de plus énergique et de plus touchant que la description que Virgile en a mise dans la bouche de ce personnage auguste. Voltaire en a fait une belle imitation dans la tragédie de V Orphelin de la Chine (acte I, scène 11).
22 Juvenisque Corœbus.
C'est avec beaucoup de goAt que Virgile a mis au nombre
de ceux qui suivent Énée le jeune Corèbe, amant de Cassandre : cela prépare la scène louchante où il se précipite au milieu des Grecs pour leur arracher son amante. 23 Quos ubi conferlos audere in praelia vidi , etc. Ce discours d'Énée est l'expression la plus vive du désespoir courageux. Le vers qui le termine,
Una saius victis nullam sperare salutem ,
a été souvent traduit ou imité ; il est d'une grande vérité : se battre en détespéié est passé en proverbe. La comparaison qui le suit a quelque chose d'énergique et de sombre, très convenable à la situation du héros et des braves qui l'accompagnent; ce sont des loups furieux qui s'élancent au milieu d'une ombre épaisse, pressés par la rage d'une faim dévorante; et, ce qui est plus pressant encore que leurs propres besoins, parles besoins de leurs petits. On aime à rencontrer cette expression énergique de l'instinct paternel dans une description de la fureur guerrière : elle plait par le contraste.
24 Nox atra cava circumvoîat unibra.
Voilà encore une de ces consonnances qui ajoutent infiniment à la force de l'expression. Observons que la première partie du récit du sac de Troie est dans la bouche d'Hector, la seconde dans celle du prêtre d'Apollon, le reste dans celle d'Énée : de là naît la variété si nécessaire dans un long récit.
25 Plurima perque vias slernuntur inertia p.issim Corpora , perque domos , et religiosa deorum Liaiina.
11 y a ici une belle gradation; les morts qui jonchent les rues sont moins touchants que ceux qui périssent dans leurs maisons , et moins encore que ceux qui sont immolés dans les temples où ils ont cherché un asile. Corneille, dans le récit de Cinna, qui contient peut-être les plus beaux vers qui existent dans notre langue, paroit s'être souvenu de ce passage de Virgile :
Les uns assassinés dans les places publiques. Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques , etc. Cinna , act. I , se. ni.
Ce dernier vers renferme lui seul les deux dernières parties de la gradation que j'ai remarquée dans ceux de Virgile.
26 Et plurima mcrtis imago.
Ce trait est beau, parce que, dans une mêlée , ce qu'il v a de plus affreux, c'est la variété des blessures qui distinguent les victimes de la guerre ; c'est l'horrible variété des formes sous lesquelles la mort se présente de toutes paris. 27 Primus se, Danaum magna comitante caterva , etc.
Les peintures générales du massacre ne pouvoientsuffire au tableau de cette désastreuse nuit; il a fallu décrire des engagements particuliers. La rencontre et la méprise d'Androgée , qui prend les Trovens pour des Grecs, sont ingénieusement imaginées, ainsi que le stratagème qu'emploient les premiers, en se revêtant des armes de leurs ennemis tombés sous leurs premiers efiorts; d'autant que le déguisement, par une nouvelle méprise très-naturelle , produira par la suite une aventure fort tragique et fort touchante.
23 rmprovisum aspris veluti qui sentibus angueni , etc. L'idée de cette comparaison , quoique belle , l'est moins que l'exécution , surtout sous le rapport de cette harmonie imitative si admirable dans Virgile, et si méconnue. Il n'y a personne qui ne sente la beauté de la diiîérence des sons qui existe entre les deux moitiés de ce vers :
Pressit bumi nitens trepidusque repente refugit;
NOTES DU LIVRE II
dont l'une, par ie mol nitens, exprime si bien le pieJ du voyageur appujé sur le serpent; et l'autre, par des dactyles multiplies, cNprimc si bien sa fuite précipitée. Le vers suivant est encore plus admirable :
Adtollentem iras, et cœrula coUa tatnentem.™ AU heu de dire, comme tout ie monde eût pu le faire, se dressant en courroux, le poëte dit avec une hardiesse qui n'est admissible que dans sa langue, ou dans celles qui s'en rapprochent, dressant sa colère. L'étendue du mot adtollentem semble déployer le serpent dans toute sa longueur.
î9 Ecct fahebatur passis Priameia virgo
Crinibiis a teœplo Cassandra adytisque Minervœ , etc.
On ne peut en moins de vers tracer un plus touchant tablesm; quiconque a du goût sent quelle harmonie mélancolique résulte de ces mots ccce trahehahir. Dans tout le reste, pas une exprfessiou qui ne concoure à l'effet. C'est une vierge traînée par des soldats; celte vierge est fille de Priara, le plus grand roi de l'Asie, et la grandeur de l'infortune se mesure toujours parla hauteur de la chute; elle est arrachée, non seulement au temple, mais au sanctuaire de la divinité même dont elle est la prêtresse; elle ne peut, dans cet horrible état, lever vers le ciel que ses yeux, car ses foibles mains sont chargées de chaînes. La répétition du mol lamina est d'un bel effet. La douleur et le désespoir du jeune Corèbe, à qui sa main est destinée, ont été adroitement préparés, comme nous l'avons vu dans les vers précédents.
3o Apparent; primi clypcos ïTseiititaque lela Agïioscunt , atquc ora sono discordia signant.
, On ne peut exprimer plus élégamment l'artifice de ces armes empruntées, et la différence du langage qui trahit les Troyens. La suite de cette description est pleine de détails qui ajoutent à l'intérêt : c'est Corèbe qui succombe le premier, cela est naturel; combatta.it pour sa maîtresse, il a droit d'être la première victime, car l'amour ne calcule point le danger; il meurt auprès de l'autel dont son amante est prêtresse. On donne ensuite des regrets à la probité et à la vertu immolées dans la personne de fihipée, à la mort d'Hypanis et de Dymas , tués par leurs propres concitoyens ; enfin Panthée est mal protégé par sa piété et par les ornements d'un prêtie d'.\poUon. Tout re choix admirable et varié de circonstances ajoute à la perfection du tableau. Cependant Énée avoit à s'excuser d'avoir échappé à ce massacre; il ne faut pas que son courage soit soupçonné : aussi Virgile met à propos dans sa bouche cette belle apostrophe :
Iliari cineres , et flamma extrema meorum , Testor , in occasu vestro , nec tela , nec uîlas Vitavisse vices Danaum ; et , si fata fuissent Ut caderem , meruisse manu.
Virgile ne pouvoil faire jurer Énée par rien de plus saint et de plus louchant que les cendres d'Ilion, et les dernières flammes qui dévorèrent ses habitants. Ce n'est pas non plus sans intention qu'il fait dire à son héros qu'il s'arrache à ce couibal avec un vieillard et un Troyen blessé par Dlysse; c'est assez dire que sa défense étoit devenue impossible. Protinus ad sedes Priami clamoie vocati , etc.
Dans cette admirable peinture de la dernière nuit de Troie, l'intérêt est toujours croissant. Nous avons parcouru les scènes de carnage dont cette jualiicureuse ville est le théâtre; mais c'est le palais du roi qui devient maintenant l'objet de tous les efforts des assiégeants et des assiégés. Là réside ce que Troie a de plus tourhanl et de plus auguste ; un monarque égale-
ment intéressant, et par son âge, et par ses vertus, et par sa longue infortune; autour de lui se sont rassemblés les restes d'une famille à moitié moissonnée par Achille; c'est le sanctuaire de toutes les douleurs et de toutes les vertus. Aussi le ton du poëte scrable-t-il augroeuter de force et de chaleur pour peindre ces intéressants tableaux des grandeurs humaines précipitées.
Toute cette peinture de l'assaut livré au palais de Priam est pleine de verve, de rapidité et de pathétique; ce qu'un y remarque do plus touchant, c'est le désespoir des Troyens, qui, au défaut d'autres armes, se défendent avec les combles mêmes et les débiis du palais, et roulent sur l'ennemi des poutres dorées, monuments de l'antique magnificence de leurs ancêtres.
3i Llmen erat , caîcaeque fores , et pervius usus
Tectorum inter se Priami, postcsque relicti A tergo , etc.
C'esl dans les plus petits détails qu'on reconnoît souvent le mieux le grand talent de Virgile. Il avoit à exprimer ici une fausse porte, ou un passage de communication entie les différents appartements du palais : cela a peu d'importance; mais si c'est par cette porte et par ce passage que, dans des temps plus heureux, Andromaque, sans suite, conduisoit à son aïeul le jeune Astyanax , ce petit détail acquiert un grand intérêt. Ce n'est plus cette porte que l'on voit, c'est la plus tendre des mères, le plus chéri des enfants, le plus grand elle plus heureux des rois, et le souvenir attendrissant de cette grandeur évanouie. La peinture de la tour renversée sur les ennemis n'est pas moins admirable : la facilité qu'avoient les Troyens de voir de là leur ville entière, et les vaisseaux des Grecs, et leur camp, augmente le regret du sacrifice qu'ils font de ce monument à la nécessité de se défendre. L'harmonie imitative produite par la coupe variée de la mesure est une des principales beautés de cette peinture; je les indiquerai aux lecteurs qui ne sont pas accoutumés à saisir ces effets :
Aggressi ferre circum , qua summa labantes Juncturas tabulât» dabant, convellimus altis Sedibus t imputimusque. Ea lapsa repente ruinam Cura soDitu trahit ^ et Danaum super agmina laie Incidit : ast alii subeunt , etc.
Ce dernier trait exprime vivement une des choses les plus frappantes dans les chocs militaires, les morts rempracés à l'instant par des soldats qui succèdent à leurs dangers. J'ai tâche d'en rendre la précision et l'énergie. Peu de personnes m'ont paru avoir bien compris la description de cette tour, et les efforts que font les Troyens pour la renverser. Il me semble que Virgile la suppose appuyée sur le comble du palais, de manière à procurer aux habitants de Troie une vue très-étendue sur le camp des Grecs et sur la mer. Les ouvertures entre les combles du palais et le pied de la tour donnant plus de prise aux Troyens qui veulent la renverser, c'esl là qu'ils l'attaquent, qu'ils l'cbranlent avec des leviers de fer introduits dans ces ouvertures exprimées par ces mots , qua summa lahantes juncturas tabulata dabant.
32 Vestibulum ante ipsum primoquc in limine Pyrrhus, etc.
11 étoit naturel que, dans l'attaque du palais, Pyrrhus tînt la place d'Achille son père. On ne peut rien ajouter à la vivacité des couleurs dont Virgile l'a peint exerçant sur le palais de Priam cette terrible hérédité de haine et de vengeance qui lui fut léguée par le plus irréconciliable ennemi des Troyens. Les vers où il le compare à un jeune serpent débarrassé de sa vieille dépouille, tout brillant de jeunesse, et s'étalant fière-
NOTES DU LIVRE II
ment aux rajons du soleil, sont de la jiliis belle et de la plus riche poésie. Dans cet assaut donué au palais, Virgile a sagement marqué les différents degrés de l'attaque, et suspendu la catastrophe; Pvrrhus, la hache à la main, assiège la porte, et lui fait une large ouverture: c'est, ])Our ainsi dire, le premier acte. Les oreilles sensibles à l'analogie que mettent les grands poètes entre les sons et les idées n'entendront pas sans un extrême plaisir les vers suivants :
Jppartt domus intus, et atria longa patescunt; Apparent Priomi et veterum penetralia regum , etc.
La répétition du même verbe, tout composé de syllabes longues, fait un bel effet. L'imagination s'enfonce dans les profondeurs de ces vastes et augustes demeures, sanctuaire de la royauté; et déjà l'œil voit de loin les scènes douloureuses dont ces lieux vont être le théâtre: les femmes éplorées, collant leurs bouches tremblantes sur ces portes sacrées, sont le trait le plus touchant de ce tableau. Pyrrhus poursuit son attaque, les portes succombent, et le torrent des Grecs se précipite dans l'intérieur du palais.
33 Vidi ipse furentem
Caede NeoptoLemum , etc.
Ce tableau de Pyrrhus au milieu du carnage rappelle ces vers de Racine dans Andromaque :
Figure-toi Pyrrhus, les yeut étincelaotj , Erraut à !a lueur de nos palais brûlants, Sur tous mes frères morts se faisant un passage , Et, de saug tout couvert, écliauffant le carnage. Kcx. III , se. VIII.
Ce dernier trait me paroit supérieur aux vers de Virgile. Tout ce qui suit est du plus grand pathétique; c'est Hécube et ses cent brus, dans chacune desquelles souffre sa maternité; c'est Priam souillant de son sang l'autel que lui-même avoit consacré :
QuîDqaaginta illi tbalami , spes tanta nepotnm , etc.
Racine paroît aussi avoir voulu imiter ce vers, quand il fait dire a .-Vricie :
J*ai perdu dans la fleur de leur jeune saison Six frères : quel espoir d'une illustre maison \
Phèdre , act. II , se. I,
34 Forsitan et Priami fuerint quae fata requiras. Je ne crois pas qu'il y ait rien dans Homère d'aussi beau que ce récit de la mort de Priam. Que, surpris au milieu de son palais, déjà vaincu par le chagrin et la vieillesse, il perde sous les coups de Pyrrhus une vie prête à s'éteindre, cela seroit déjà touchant; mais que ce monarque ranime sa vieillesse, et, résolu de mourir en roi, arme ses foibles mains d'un fer inutile; qu'Hécube, réfugiée avec ses malheureuses filles sous un laurier sacré, à côté d'un autel protecteur, détourne ce vieillard d'un vain projet de défense, et le place à côté d'elle; qu'un de ses enfants, poursuivi par Pyrrhus , vienne tomber mort à ses pieds, et souille de son sang ses cheveux blanchis par l'âge; qu'alors l'indignation paternelle s'exhale en imprécations; que, par un dernier effort, il jette d'un bras débile un trait languissant qui vient mourir sur le bouclier de Pvrrhus; que ce guerrier naturellement violent, et surtout irrité par la comparaison que fait Priam de sa lâcheté avec la magnanimité de son père qui lui rendit le corps d'Hector, le traîne à l'autel, et termine sa vie : voilà une belle, une admirable, une sublime composition. Tous les détails ajoutent à l'ensemble; la comparaison d'Hécube et de ses filles avec de foibles colombes qui se pressent l'une contre l'autre pendant l'orage, est à-la-fois gracieuse et touchante. Rien n'est plus
pathétique que le discours de Priam couvert du sang de son fils:
Telumque imbelle sine ictu CoDJecit , rauco quod protinus aère repulsum , Et summo rlypei nequicquam umbone pependit. Cui Pyribus, etc.
Celle peinture est admirable. Une élision heureuse exprime bien la foiblesse du trait qui vient mourir sur le bouclier de Pyrrhus, et demeure suspendu à l'airain qu'il effleure. L'indignation de Pyrrhus , attaqué dans ce qui le louche le plus , dans sa gloire et dans son orgueil à-la-fois , rend plus excusable l'atrocité de sa vengeance.
Au reste, pour bien juger des caractères violents et des excès terribles qui en sont la suite , il est nécessaire d'examiner deux choses : quelles étoient les mœurs à l'époque dont Homère et Virgile nous peignent les événements, et jusqu'à quel point ces mœurs convenoient à la poésie. La Grèce, au temps d'Homère, étoit peuplée de petits états rivaux qui sortoient à peine de la barbarie, et se truuvoient placés entre un reste de férocité et un commencement de civilisation ; des rivalités de ces petites peuplades naissoient des haines violentes, et de ces haines des vengeances atroces : c'est ce qu'on pourroit appeler les passions primitives. Les droits de la nature, avec toute la force de l'instinct, existoient encore entre les parents et les amis; mais, entre ennemis, sa voix étoit entièrement étouffée. Ces habitudes de haines une fois établies, après avoir divisé les états, bouleversoient les familles; de là les haines fameuses d'Éléocle et de Polvnice, d'.\trée et de Thyeste, les imprécations d'Œdipe contre son fils; de là aussi des contrastes frappants dans les caractères et les actions. Achille aime Patrocle autant qu'il hait Agamcmnon ; et c'est ce contraste de tendresse et, de fureur qui nous attache à lui, beaucoup plus que le caractère égal et peut-être un peu monotone du héros de VEneide. Ce ne sont point là des défauts marqués dans sa peinture, comme l'a dit Boilcau ; ce sont de grandes passions se portant avec la même impétuosité vers les bonnes et les mauvaises actions, vers la haine et l'amitié; ces deux excès se balancent dans ces sortes de caractères d'une manière tout-à-fail intéressante pour le lecteur , qui y trouve le charme des oppositions et de la variété. Cet Achille, qui a trainé trois fois le cadavre d'Hector autour des murailles de Troie, s'émeut tout-à-coup lorsque Priam lui dit: «Achille, souviens- « toi de ton père Pelée; peut-être que dans ce moment il trem- « ble pour les jours de son fils. » Achille, à ces mois, se rend à la nature : ce n'est déjà plus l'ennemi d'Hector; il se souvient seulement des malheurs de la paternité; sa tendresse pour son père, si adroitement réveillée, lui recommande le père malheureux qui baise ses mains encore sanglantes du meurtre de son fils. Voilà la nature, voilà les mœurs primitives. 11 y a plus : les lecteurs, attentifs aux horribles traitements qu'Achille fait éprouver au cadavre d'Hector, y voient moins encore sa haine pour le Troven , qu'une horrible expiation de la mort de son ami : ce n'est pas un rival qu'il punit, c'est le meurtrier de Patrocle; et, sous ce rapport, il est intéressant dans son atrocité même. La civilisation n'avoit jias encore amené ces sentiments de bienveillance philosophique pour tout ce qui est homme, et ce code de la guerre, où l'on trouve toute l'humanité dont cet horrible métier est susceptible : le sang des prisonniers couloit sur le bûcher des morts pour consoler leurs ombres. On a voulu comparer tes mœurs de celte époque à celles de la chevalerie; et, en cfTet, quelques nuances, le courage, cl surtout le sentiment d'honneur, semblent les rapprocher; mais la chevalerie ressemble encore
NOTES DU LIVRE IL
bien peu aux mœurs et aux passions primitives. La barbarie de ces temps étoit de l'ignorance, et non de la férocité; une sorte de politesse et de galanterie, inconnue aux Grecs de ces tempslà, distinguoit les caractères chevaleresques.
Maintenant examinons jusqu'à quel point ces mœurs primitives, foiblement adoucies par un commencement de civilisation, conviennent à la poésie. La poésie vit de la peinture des grandes passions et des émotions fortes ; cette seule observation décide la question : un certain degré de civilisation alfoiblit l'énergie des caractères et l'explosion des passions violentes. Pyrrhus immolant le vieux Priam est du temps d'Homère; Énée prêt à pardonner au jeune Turnus est du siècle d'Auguste. Mais, puisque nous en sommes revenus à Pyrrhus, u'oublions pas que Priam vient de reprocher à ce héros, héritier de toute la fierté d'Achille , d'avoir dégénéré de son père : c'est ce mot qui décide la mort de Priam; et si ce malheureux prince, au moment où Pyrrhus est prêt à tuer son fils, se fût écrie, « Songe quelle eût été la douleur d'Achille, si sous ses << yeux l'on eût attenté à tes jours ! » peut-être que ce peu de mots l'auroit désarmé.
3S Subiit cari genitoris imago
Ut regem sequaevum crudeli vulneie vidi Vitam cxlialaritem , etc.
- Énée a rempli ses devoirs de héros et de citoyen ; mais il est fils, époux et père. On ne pouvoit revenir à ce que lui imposent ces titres d'une manière à-la-fois plus ingénieuse et plus touchante : il vient de voir périr un prince infortuné ; ce prince est de l'âge de son père ; toute sa tendresse se réveille à ce souvenir. Ce passage prouve combien les poètes sont obligés d'étudier le cœur humain , pour en toucher tour-à-tour les différentes cordes. Us doivent apprendre la savante généalogie des idées, comment elles sont de proche en proche réveillées les unes par les autres. C'est un art que Virgile a peut-être mieux connu qu'Homère; on pourroit dire que l'un a plus d'instinct, l'autre plus de raison poétique ; ces nuances si fines , ces passages si délicats , se trouvent plus rarement dans son modèle.
36 JamquG adeo super unus eram , etc.
Virgile a grand soin de conserver à son héros toute sa dignité : après la mort de Priam il se trouve seul ; tous ses compagnons l'ont abandonné; l'inutilité de ses efforts le rend donc naturellement à la défense de sa famille.
37 Quum limina Vtstae
Servanteni et tacitam sécréta in sede latentem Tyndarida adspicio , etc.
La fameuse Hélène, cause de tant de maux, devoit nécessairement paroître dans quelqu'une des scèues de cette épouvantable nuit : pour mieux sentir avec quel art Virgile choisit, pour la peindre, les circonstances, le lieu, et saisit les convenances, il faut rappeler un des plus beaux passages du troisième livre de V Iliade, relatif à Hélène. Des vieillards assis sur les remparts de Troie la voient passer auprès d'eux. Ces vieillards, dit Homère, out à peine encore quelques gouttes de sang dans les veines; cependant, à son aspect, ils s'écrient tous à-la-fois : « Qu'elle est belle! Il n'est pas étonnant que « deux empires se soient armés pour elle » Voilà, ce me semble, le plus bel éloge qu'on ait fait de la beauté. Ce cri d'admiration n'auroit pas eu la même valeur dans des bouches plus ieunes: c'est ce qui m'a fait dire, dans un éloge d'Homère :
Par la voix des \ieillards tu louas la beauté.
Imagination , cli. v.
Au moment où les vieillards troyens louoient ainsi Hélène,
Troie cxistoit encore; Priam lui-même voyoît moins en elle la cause de ses malheurs, que l'épouse de Paris son fils. Mais, dans le moment présent , Troie a péri victime de ses funestes charmes; ce n'est donc plus la belle et séduisante Hélène qu'il falloit peindre, c'est l'Hélène destructrice d'Ilion: c'est ce que Virgile a fait d'une manière sublime. Tourmentée par ses remords, fléau de sa p<itrie et des Troyens, elle se cache dans l'ombre auprès de l'autel de Vesta, la plus révérée des déesses de Troie.
11 n'y avoit que deux déesses à qui il convînt de protéger Hélène : Vénus, parcequc c'est à elle que cette femme devoit ses célestes attraits; Junon, parcequ'elle avoit détruit une ville que cette déesse abhorroit : mais cette protection convenoit mieux encore à celle qui étoit à-la-fois la mère des Amours et celle d'Enée. Du reste, ce passage prouve ce que j'ai dit ailleurs, que les dieux ne se montroient sans voile que dans les occasions importantes : c'est pour calmer un emportement violent, et empêcher la mort d'une des beautés les plus chères à Vénus, que celte déesse se montre dans tout l'éclat de la divinité. Son discours est doux et touchant; il ne faut pas oublier de remarquer ces mots, qiionam nostri tibi cura recessit? Vénus, pour mieux déterminer Énée, veut être de la famille malheureuse qu'elle recommande à sa tendresse, et qu'il a long-temps abandonnée.
38 Adspice; namque omnem , quœ nunc obducta tuenti Mortalis hebetat visus tibi , et humida circum Caligat, nubem eripiam , etc.
Ce passage , où Vénus , levant le bandeau mortel qui couvre les yeux d'Énée, lui montre tous les dieux ennemis de Troio occupés à sa destruction, et Jupiter même les excitant contra elle, est imité d'Homère, mais avec une grande supériorité de mouvement et d'images : on pourroit dire que cette lutte de deux grands poètes est plus intéressante que tous les combats qu'ils ont décrits, etc.
3p Ac veluti summis antiquam in montibus ornum Quum ferro adcisam crebrisque bipeonibus instant Eruere agricoiae certatim , etc.
Cette comparaison est une des plus magnifiques de V Enéide, non qu'elle offre rien de bien rare et de bien nouveau, mais parceque l'harmonie et les images en sont admirables. C'est un vieux frêne qui, du sommet d'une montagne, domine au loin tout le paysage. On ne pouvoit mieux peindre une ville antique et puissante; on ne pouvoit mieux exprimer l'acharnement des bûcherons ligués pour sa ruine. Cet arbre balançant dans l'air sa tête ébranlée, et menaçant de sa chute ceux mêmes qui le détruisent, présente une image d'une grande beauté. Cet arbre enfin succombe, pousse un dernier gémissement, et couvre la montagne de son vaste débris. Ce fut à cette comparaison que Voltaire m'arrêta dans la lecture que je lui fis de ma traduction du second livre de V Enéide , pour me faire observer que le poëte seul avoit le droit de faire des comparaisons. Indépendamment des raisons que j'ai alléguées dus haut en faveur de Virgile, je laisse à juger au lecteur si la beauté de cette comparaison n'a pas droit d'obtenir grâce pour la petite inconvenance que Voltaire s'est permise luimême, eu faisant parler non un ancien, non un personnage oriental, mais un Français dans un entretien avec Elisabeth.