‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 207 sur 413 · C. A. WALCKEKAER · texte numérisé non relu

C. A. WALCKEKAER

33 Longa procul longis via dividit invia terris.

Ce vers est d'un bel effet; l'heureuse répétition du même mot semble éterniser la route d'Énée : a/ia invia est d'une grande hardiesse ; il ajoute à l'idée du long espace qu'il doit parcourir celle d'un espace infréquenté et presque impraticable. C'est ici qu'il faut remarquer la foiblesse de l'art de la navigation dans sa naissance, et combien nos trois voyages autour du monde ont rendu misérable cette promenade des Troyens sur la mer de l'Archipel cl de l'Italie; c'est surtout dans les progrès de cet art que s'est montrée la perfectibilité iiumaine. Quel intervalle immense entre ses timides essais et ses derniers prodiges ! Mais n'oublions pas de remarquer que c'est seulement dans les sciences que se développe cette perfectibilité trop souvent funeste : l'homme moral est bien moins perfectible que l'homme intellectuel. La morale, après s'être développée dans de longs traités et de grands ouvrages, revient toujours se renfermer dans un petit nombre de préceptes. Les sciences s'étendent du centre à la circonférence; la morale revient de la circonférence au centre, et roule sur un petit nombre de points à jamais invariables.

34 Qnœcunique in foliis descripsit carmina , virgo Digerit in numerum, atque anlro seclu.sa relinquit. llia manent immota locis, neque ab ordine cedunt.

Cette prophélesse , qui , dans la solitude de sort antre , écrit SCS oracles sur des feuilles, semble exprimer, par une heureuse allégorie, les effets de l'inspiration produite par les méditations solitaires. Tant que la porte de l'antre reste fermée, les mots qui composent l'oracle restent immobiles à leur place et liés ensemble dans leur ordre naturel ; mais , dès que la porte ouverte donne accès aux vents , les feuilles mobiles s'éparpillent, voltigent dans les profondeurs de l'antre, et la prêtresse ne peut les ressaisir. Ainsi, tant que la retraite inspire le

NOTES DU LIVRE III

poêle solitaire , les idées naissent unies et restent liées ensemble; mais, dès que la distraction et la dissipation arrivent, les idées fugitives se désordonnent et s'envolent. Si cette application n'est pas exacte comme allégorie, du moias est-elle juste et même ingénieuse comme comparaison.

35 Arma Neoptolemi.

Autant Homère est supérieur à Virgile dans l'ensemble de la marcbe progressive de son poëme, autant son rival l'emporte par le choix des détails et les beautés multipliées de sa composition savante. On aime à voir Hélénus donner à Enéc l'armure de Pyrrhus, destructeur de Troie. Quelles idées touchantes et terribles doivent lui rappeler ces armes si fatales aux Trovens!

36 Adcipe et haec, liianûum tibi qus monumenta mearum SiDt, puer, et lotigum Andromacbâe testentur amoreni, Conjugis Hectores.

C'est une chose éternellement étonnante que la facilité avec laquelle les grands poètes se mettent à la place des personnages qu'ils font parler. Jamais la sensibilité maternelle n'eut un plus doux, un plus tendre épanchcment que dans ce discours d'\ndromaque ; lui seul peut-être, par l'impression profonde qu'il a faite sur celui de tous les poètes qui ressemble le plus à Virgile, nous a valu la belle tragédie d'Andromaque. Quel intervalle immense entre cette pièce et les Frères ennemis ! C'est que dans l'une Racine n'a été inspiré que par Stace, et que dans l'autre il l'a été par Virgile. Andromaque, toujours pleine d'Astvauax, ne fait point de présents aux autres Troyens; elle est mère; c'est à un enfant qu'elle les adresse : mais en même temps avec quel noble orgueil elle s'écrie qu'elle fut épouse! Recevez, dit-elle, ces ouvrages travaillés de la main d'Andromaque. Et, cherchant à eo rehausser la valeur , elle ne se dit pas la fille des rois , mais l'épouse d'Hector.

37 Cape doDa extrema tuoi-um.

Cette idée est infiniment touchante : rien n'est plus cher aux âmes tendres que les dernières marques d'amitié qu'on reçoit des personnes qu'on aime, lorsqu'on les quitte pour toujours; les derniers présents alors ressemblent aux derniers adieux.

38 0 mihi sola mei super Astianactû imago.

La beauté de ce vers si doux à l'oreille et à l'ame peut se sentir , mais non s'expliquer.

39 Sic oculoi, sic ille manus, sic ora ferebat.

Racine n'a pas manqué de s'emparer de ce beau vers, qu'il a encore embelli; il fait dire à Andromaque (act. 11, se. v): Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace.

On peut remarquer dans le vers du poète français combien son audace est heureux. Pyrrhus , dans la bouche duquel il met cette expression, mais qui ne fait que répéter ce qu'il a entendu dire par Andromaque, a du être frappé du plaisir avec lequel cette mère remarque l'ardeur naissante du fils d'Hector, qui est souvent représenté dans la tragédie comme le vengeur futur de Troie. Par cette légère addition. Racine s'est approprié d'une manière adroite le passage de Virgile.

40 Et nuAc aequali tecum pubesceret aero.

Voltaire a mis ce vers si naturel dans la bouche de Mérope (act. II, se. Il) :

II me rappelle Égysthe, Égysthe est de son âge. Mais il faut remarquer que le vers de Voltaire est plus simple, et celui de Virgile plus poétique et plus figuré. Cela dcvoit

être : l'un écrit une épopée, et l'autre une tragédie. Enfin, ce qui ajoute beaucoup à l'intérêt de cette situation , c'est que c'est une mère privée de son fils qui parle à na fils privé de sa mère.

41 Hos ego digredicns bcrymis adfabar obortis, etc.

Rien de plus attendrissant que ce discours et ces adieux. Enée ne peut les entendre sans émotion. La comparaison qu'il fait du bonheur de ces deux époux jouissant d'un établissement solide, voyant tous les jours cette douce représentation de Troie, ouvrage de leurs mains, avec la fortune des Troyens fugitifs, poursuivant sur les flots cette Italie qui s'enfuit devant eux, est touchante par le contraste de cette double situation. Et combien sont intéressants encore les projets qu'il s'est formés de ne faire un jour de l'Épire et de l'Italie, deux colonies unies par les nœuds du sang et par ceux de l'amitié, qu'une même patrie et qu'une même nation ! Tout cela est beau, parce que tout cela est naturel, simple et touchant; c'est en outre une manière adroite de lier l'histoire des Romains à celle des Troyens, dont ils s'enorgueillissoient d'avoir rempli les destinées.

42 Provehimur pclago vicina Ceraunia juita.

En sortant de Buthrote, Énée remonte encore vers le nord, et suit la côte de TÉpire qu'habitoient les Cliaones , afin d'atteindre les monts Cerauniens , aujourd'hui les monts Kimara , parce que cette terre est la plus rapprochée des côtes de l'Italie, vers lesquelles il se dirige et qu'il doit suivre ensuite.

Uude iter Italiam, cursusque brevissimus undis. La citadelle de Minerve , le premier lieu de l'Italie où aborde Enée, nommée aujourd'hui Castro, est à huit milles romains, au midi A^ Hjrdruntum , Otranto, selon la mesure qui nous est donnée par la table de Peutinger. Denys d'Halicarnasse nous apprend que le port de cette citadelle, dont Virgile fait une description si pittoresque, fut noxamé port de Fenus depuis qu'Énée y eut abordé. Le héros troven se rembarque et traverse le golfe de Tarente, sinus Hercutei Tarenti , qui a conservé son nom antique. Les Trovens voient en passant le promontoire Lacinium , aujourd'hui le cap de Nuu , sur lequel se trouvoit le temple de Junon Lacinienne, à six milles romains ' au midi de Croton , aujourd'hui Cortone : peu après ils rencontrent la forteresse de Caulon et Scjlaceus ,

Caulonisque arces , et navifragum Scylaceum.

Ici Virgile semble intervertir l'ordre géogrnphique ; car, en venant du nord, le Scjlaceus sinus, ou golfe de SquiU lace , se présentoit avant Caulon, déjà détruite ou déserte au siècle d'Auguste », et qui paroit avoir été placée près de Castel-Fetere, sur les bords de la rivière Alano; cependant je ne crois pas que Virgile ait commis cette faute. En effet, on a dû remarquer qu'il donne à Scylaceum lépithète de riMvi/ragum , brise-vaisseaux , qui ne convient pas du tout à un golfe. Cette épitbète semble nous désigner un promon» toire, et je soupçonne que le cap de Bruzzanoportoit le nom de Scjlacsum, quoique je ne trouve aucun autre ancien que Virgile qui en ait fait mention sous ce nom. Ce qui semble appuyer cette conjecture, c'est que Virgile fait dire à Énée que, immédiatement aprèsavoirpasse ^c/ZaccoOT, les Troyens aperçurent la Sicile et 1<> mont Etna :

Tura procul e fluctu Trinacria cernitur yEtna

I Voyez Tite-Live, lir. X.\IV, chap. m. î Voyei StraboD, liv VI, pag. 2C1.

NOTES DU LIVRE III

Or, comment est-il possible de croire que ce grand poêle, qui se montre si exact jusque dans les plus petits détails géographiques, n'eût nommé aucun des caps qui formoient l'extrémité méridionale de l'Italie, ni indiqué que les Troyens doublèrent cette extrémité, événement le plus important de toute cette navigation ? Les Troyens reconnoissent ensuite le terrible détroit signalé par Hélénus, séjour de Charjbde et de Scjlla. La courte description qu'en donne Virgile est en partie traduite d'Homère; et Spallanzaai, qui a observé ces lieux en habile naturaliste, a su déracler dans ces deux grands poètes des connoissances locales déguisées sous d'ingénieuses fictions. Les Troyens, dociles aux conseils d'Hélénus, tournent vers la gauche, et relâchent sur la côte des épouvantables Cvclopes : cette côte étoit celle qui s'étendoit au sud-est de l'Etna, dont les éruptions volcaniques avoient donné lieu à toutes ces fables : le nom de Jaci, que porte un village situé sur la côte, au nord de Catane, rappelle celui du fleuve Acis, si célèbre dans la mythologie •; et les fameux rochers des Cj-clopes se retrouvent aussi dans les quatre écueils nommés Faraglioni. Le vent du nord souffle ensuite très à propos pour écarter nos navigateurs du redoutable Pel-yre , et les aider à longer la côte orieutale de la Sicile. Ils dépassent l'embouchure du PanUigia, fleuve dont Thucydide, Ovide, Pline, Silius Italicus ont fait mention. C'est, suivant nous, la rivière Leritini de la carte de Sicile de Zannoni, que Cluverius et Amico appellent Porcari ». A l'une de ces embouchures (car cette rivière en a deux, et le mot ostia est par conséquent très exact), on distingue, près du cap Brucca, les rochers aigus dont parle Virgile. Le golfe de Mégarc est la vaste baie comprise entre les caps de Saiita-Croce et de Santa- Panagiu : l'Ile de Tapsus, qui s'y trouve, est la presqu'ile Magnisi; elle étoit presqu'île comme aujourd'hui dès le temps de Thucydide qui en fait mention, et qui même ajoute qu'elle ne tenoit à la terre que par un isthme très étroit 3. Les Troyens paient ensuite en passant leur tribut d'adoration à l'île d'Ortjgie, qui fut le berceau de la vaste Syracuse , et qui renferme aujourd'hui toute la Syracuse des modernes. Cette île, qui dès les premiers temps fut liée au continent par une chaussée, s'étend vers le promontoire Plenimyrium , et semble vouloir fermer l'entrée de la baie qui formoit le grand port, et qui est le Sicanius sinus de notre poète ; derrière ce promontoire sont des marais formés par V Anapus, l'Anapo ou VAlj'eo des modernes 4. Virgile exprime très bien tous ces détails eu deux vers :

Sicanio préeîenta sinu jacet insula contra Plemmyriiim undosum ; nomen dixere priores Ortygiam.

Ensuite Helorum et ses gras pâturages se présentent aat regards de la flotte; les ruines àHHelorus existent à mille pas de la côte, au sud-est de Noto, dans un lieu nommé Muri- Ucci-Rocchari 5,- enfin, nos navigateurs doublent le promontoire Pachynum, ou le cap Passaro, qui s'avance dans la mer comme une presqu'île; et bientôt ils passent devant Camarina, qui, avec peu d'altération, a conservé son ancien nom , plus heureuse à cet égard que l'immense Gelu , dont on voit les vestiges près de Terranova et de la rivière qui

1 Voyez Cluverius, Sicilia antiqua, p,-ig. 114; Amico è Statella ; Siculum txpograpkium, tom. III, pag. 23, et la carte de Sicile en deux feuilles, par Zannoni.

2 Cluverius, pag. i3i; Amico, toin. I, pag 179.

3 Thucydide, 11». VI.

4 Voyez Boi'Cli, Lettres sur la Sicile, tom. I, pag. r38.

5 Ami(o. tom. I. pag. 304.

porte aussi ce nom moderne. La ville lïAcragas ou y^grigente , dont le nom s'est converti en celui de Girgenti, étonne encore le voyageur par quelques foibles débris de son antique magnificence : les ruines de Seliiius , riche en palmiers, se voient près de Torre Pollici et de Piler i, entre les deux petites rivières de Modiuni et de Belici '; cette dernière, qui est la plus occidentale, est l'ancien fleuve Hjpsa. Les Troyens, tournant ensuite le Promontorium Liljbeum , ou le cap Boeo des modernes, entrent dans le port de Drepanum ou Trapani d'aujourd'hui, où mourut Anchise. C'est en sortant de ce port que la flotte d'Énée fut dispersée par une tempête furieuse, et qu'il fut jeté avec quelques uns des siens sur la côte de la célèbre Ca'thage , dont on trouve avec peine quelques légères traces près de Tunis , qui s'est accrue de ses débris. c. a. walckenaer.

43 Quum procul obscures colles humilemque videmus Italiam. Italiam primus conclamat Achates; Itiiliam laeio socii clamoie salutant.

Toute cette peinture est pleine de vérité. Obscuros exprime fort bien les collines cachées à demi sous un voile de vapeurs; et la convexité des mers, qui suivent la forme du globe , suffit pour faire comprendre comment l'Italie leur paroit basse dans le lointain. Les navigateurs savent comment les rivages et les coteaux semblent sortir des eaux, et s'élever sur l'horizon à mesure qu'on en approche. Le mot Italiam^ trois fois répété, donne à ce passage beaucoup de mouvement et de vivacité. J'ai pris soin de conserver cette répétition , qui rend parfaitement les cris redoublés des matelots lorsque la terre est aperçue.

44 Objectée salsa spumant adspergine cautes.

J'ai remarqué dans ce livre peu de vers iraitatifs : celuici, par la répétition de sa lettre.?, rend parfaitement le sifflement des vagues qui battent les rochers. Du reste, tous les détails des manœuvres nécessaires à la navigation sont partout bien rendus; et on ne peut rien ajouter ni à la vérité des images ni à la propriété de l'harmonie, toujours adaptée à l'objet qu'il faut peindre. Ceux qui nient l'existence de cette harmonie, ou qui en laissent tous les honneurs au hasard de la composition, ne pourront pas, je crois, méconnoître l'intention du poète dans le vers suivant, où il s'agît de peindre la longueur des antennes recouvertes de leurs larges voiles :

Cornua velatarum obvertimus antennarum.

La consonnancc même, qui ailleurs seroit un défaut, est ici une beauté.

45 Sed horrificis juxta tonat .lEtna ruinis , etc.

Cette peinture de l'Etna est, sous tous les rapports, d'une grande perfection; on y trouve aussi des effets savants d'harmonie imîlative, remarqués avec beaucoup de goût par Racine le fils (^Réflexions sur la poésie.) La répétition de la lettre t fait un bel effet dans ce vers , où il s'agit de peindre l'effet de l'Etna.

46 Adtollitque globos flammarum , etc.

Les longues multipliées font là un bel effet, et marquent bien l'élévation des globes de flammes vomis par le volcan.

Dans les mots Urgeri mole hac , on croit entendre le craquement des membres du géant écrasés sous le poids de la montagne.

1 Confiiez la caite de Sicile par Zannoni, avec l'intéressante desc.-:p- •iun d'Amico, tom. II, pag. i;8.

NOTES DU LIVRE III

47 Et, [rssjm qiioties routât latus, intremere omncm etc.

Ce vers , arrêté au quatrième pied , exprime fort bien le mouvcmeut brusque et la chute pesante du corps d'Encelade, se retournant et retombant sous le poids qui l'accable.

48 N'octem illam tecli silvis immania moDStra Peiferimus, etc.

Aucun poète n'a peint avec plus de vérilé que Virgile les sentiments et les sensations qu'exciteul dans le cœur humain les objeU de la nature. Le bruit de l'Etna frappe d'autant plus vivement les Troycns, qu'ils n'en connoissent pas la cause. L'obscurité de la nuit ajoute à leur terreur. Ce seutiment est naturel, et tous les militaires conviennent que les combats nocturnes sont les plus enVavants. C'est ce que j'ai tâche d'exprimer dans les vers suivants, tirés du poème de V Imagination, ch. IV:

Quand du fer, de l'airain , le briUant appareil Eclate, et resplendit aux rayons du soleil , Le soldat avec joie affronte les tempêtes : Les dangers sont des jeux, les combats sont des fctes. Mais, quand la nuit répand sa ténébreuse horreur, Quand l'œil ne peut juger l'objet de sa terreur. Alors tout s'exagère à notre ame tremblante; Le danger moins connu cause plus d'épouvante.

49 Cum subito e silvis, macie confecU suprema , Ignoti nova forma viri , etc.

Cet épisode est d'un genre absolument neuf, et appartient tout entier à l'ame tendre de Virgile. Deux choses le rendent intéressant : d'abord c'est un bel et touchant exemple de la pitié que se doivent même les ennemis; ensuite il ennoblit le caractère des Trovens, qui, victimes de la haine implacable des Grecs, respectent dans l'un d'eux les droits sacrés du malheur. Le tableau de sa vie misérable est tracé d'une manière à-la-fois vigoureuse et touchante, et prépare parfaitement l'accueil hospitalier des Trovens.

5o Immemores socii vasto Cyclopis in autre Deseruere.

Cet épisode de Polvphème est emprunté d'Horaérc ; mais Virgile lui est fort supérieur par la force, l'énergie, la beaùlé des images, et même l'harmonie, malgré les avantages de h langue grecque.

Si Vidi egomet , duo de numéro cum corpora nosiro, Prensa mana magna , mcdio resupinus in-antro, etc.

Jamais Virgile n'a tracé un tableau plus terrible Celte description offre quelques images qui ont paru révolter la délicatesse française. Il est temps de lutter contre ^cs préj.i-ésc'est à cette timidité des écrivains et des traducteurs qu'il "faut attribuer toute celle de notre langue; c'est à la beauté de I harmonie, au choix des expressions, de réconcilier avec ces peintures notre délicatesse pusillanime. Avant que Racine eût écrit ces admirables vers :

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chairs meurtris, et traînés dans la laiire- Drs l.-,mbeaux pleins de sang e, des membres afrreu'x. Que des chiens dévorants se disputoient entre eux! Alhalie, act. II, se. v.

qui auroit pu croire que notre langue fût susceptible de parères .mages? 11 faut, dans ces peintures, que ce qu'elles ont de dégoûtant soit couvert par ce qu'elles ont de terrible. Tout le monde a lu, et on a traduit dans toutes les langues, le passage du Dante où le malheureux Lgolin, représenté dans l'enfer rongeant le crâne de son ennemi, essuie sa bouche avec la chevelure de ce crâne ensanglanté. C'est la faute du traducteur, quand ces images révoltent, au Ueu d'elTraycr. Venon-

maintenant à cet épisode de Poljphcme : il prouve que le poêf a droit de peindre non seulement les objets naturels, mais encore ce qui est hors de la nature. Le monde ne suffit pas plus aux grands poètes qu'aux conquérants; on peut dire d eux comme d'Alexandre :

Maitre du monde entier, s'y trouvoit trop serré.

BoiLEAU-, satire viii.

Il me faut du nouveau, n'en fùt-il plus au monde,

Clymene, comédie,

dit La Fontaine. L'extraordinaire appartient encore plus que le vrai à la poésie épique; et, quand elle a peint ce qui est grand , elle a encore à peindre ce qui est gigantesque. Les récits des géants sont un des premiers charmes de l'Arioste. Enfin, tous les hommes sont enfants pour les fables, ce qui fait dire' encore à La fontaine :

Si Peau-d'Jne m'étoit conté.

J'y prendrois un plaisir extrême.

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